20 octobre 1908 : La Mondaine et l’opium

Il nous arrive d’Inde ou d’Indochine. L’opium commence à envahir les ports français et à se répandre au sein de la population.

Il n’est pas évident de se faire une opinion sur l’arrivée de toutes ces substances issues du pavot.

Certains médecins disent qu’elles « font du bien » et insistent sur leurs vertus analgésiques. Les laboratoires pharmaceutiques allemands Bayer diffusent à grand renfort de publicité des petits flacons d’héroïne, dans toutes les pharmacies. J’ai sur mon bureau une brochure qui vante les propriétés de ce nouveau produit, qui semble compléter avec bonheur l’aspirine et permettrait de sauver les personnes devenues dépendantes de la morphine  :

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Brochure des laboratoires Bayer éditée en 1900

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Petite bouteille d’héroïne commercialisée par les laboratoires Bayer au début des années 1900

D’autres professionnels des hôpitaux commencent à tirer la sonnette d’alarme sur les risques liés à l’opium proprement dit.

Ils indiquent qu’ils récupèrent des patients dans des états lamentables. Les habitués de l’opium ne dorment plus, sont victimes de tremblements, tiennent des propos incohérents, vomissent, maigrissent et font des cauchemars éveillés.

En attendant que le monde des scientifiques ait tranché, le ministère de l’Intérieur doit être vigilant vis à vis des troubles à l’ordre public qui peuvent découler des trafics de ces substances.

La police marseillaise a déjà été obligée de renforcer ses effectifs pour lutter contre les bandes de voyous qui déchargent les bateaux originaires d’Asie et écoulent des substances toxiques sur toutes les villes du Sud. Le préfet des Bouches du Rhône nous alerte sur les arrivages prévus sur la capitale et sur le caractère dangereux des bandes chargées de leur commercialisation.

Je prépare actuellement une réunion que j’animerai demain avec les services -rivaux- de la Sûreté et de la Préfecture de police. L’objet de cette rencontre est « la chasse aux poisons modernes ».

Il va falloir convaincre les hommes de la célèbre Brigade Mondaine, dépendant de la Préfecture, de s’occuper de cette nouvelle forme de banditisme. S’ils refusent (la prostitution et les jeux leur demandent déjà beaucoup de travail), je leur indiquerai que le ministère s’appuiera, dans ce cas, exclusivement sur la Sûreté générale (et ses récentes brigades mobiles), compétente sur tout le territoire national.

La guerre des polices comme moteur de motivation dans les services ?

A suivre…

18 octobre 1908 : Le vin, boisson « hygiénique »

Le Parisien, le Toulousain ou le Lyonnais boivent cent soixante litres de vin par an. Quelle santé !

Une loi du 29 décembre 1897 abaisse les droits d’octroi pour les boissons dites « hygiéniques ». Autrement dit, les communes ne peuvent plus percevoir de droits d’entrée trop élevés pour un breuvage, considéré comme sain, comme le vin. Les viticulteurs, puissamment organisés en groupe de pression auprès des parlementaires, veillent  à ce que ce texte ne soit pas abrogé.

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« L’Ame du Vin » de Carlos Schwabe

Le délicieux liquide rouge continue donc à se répandre à flots dans les rues de la capitale et étanche les soifs de tous les instants. Onze mille troquets et cafés servent la moitié de la consommation des citadins, le reste est vendu aux bourgeois ou facturé très cher dans les restaurants.

Pour payer moins cher son pot ou son litre de Beaujolais, il faut franchir les portes de Paris et aller au-delà des limites de l’octroi. La fiscalité fait donc les beaux jours des cafés d’Argenteuil où les buveurs appellent leur débitant d’alcool « le marchand de consolation ».

Le vin reste un phénomène national, intouchable. La mauvaise qualité de l’eau à certains endroits, le manque de variété de l’alimentation à d’autres expliquent en partie son succès dans les couches populaires. Ces dernières vivent dans un environnement où la rencontre avec l’alcool est inévitable. On boit des litres de rouge pour se rafraîchir sur les chantiers (les bouteilles sont distribuées par les contremaîtres) ; on boit à la sortie de la mine et de l’usine ; on boit dans les cabarets ou les cafés qui sont les seuls lieux agréables d’un petit peuple qui s’entasse souvent dans de bien tristes logements.

On boit quand il fait chaud, quand il fait froid, pour rire, pour oublier, pour se mettre en verve. Le vin est un aliment, une compagnie et toujours un plaisir.

Ceux qui n’ont pas appris à boire après l’école étant jeunes ou ceux dont les parents ne servaient pas du vin à table pour tous, peuvent se rattraper au service militaire. Si le passage sous les drapeaux n’a pas suffit, le monde du travail corrige cela. 

A cause des maladies successives de la vigne en Ile de France – oïdium, mildiou puis phylloxéra – il n’y a bientôt plus de vignerons produisant aux portes de la capitale. Le réseau de chemin de fer français, centré sur Paris, constitue la parade et déverse des wagons remplis de milliers de tonneaux à la gare de Lyon.

Quelques médecins s’inquiètent des conséquences sur la santé de cet océan de rouge qui envahit la capitale. La police regrette d’avoir à intervenir dans les fréquentes bagarres à la sortie des troquets. Des patrons – peu nombreux –  font un lien entre les accidents du travail et la consommation de vin. Mais ces quelques voix demeurent inaudibles.

Les Français aiment le vin et cette boisson cimente tout un peuple par delà les frontières des religions et des opinions politiques. On lève le coude chez les socialistes comme à l’Action française, chez les peintres sans le sou comme dans les demeures des riches bourgeois.

Des trois couleurs du drapeau français, celle que nous aimons le plus, c’est le rouge !

8 octobre 1908 : Emile Pouget, roi de l’argot et du sabotage

Au fur et à mesure que Emile Pouget me parle, je note avec délice ses expressions sur mon petit carnet en me promettant de les employer à nouveau devant quelques amis choisis… ou mon fils lycéen.

Le mot « foutre » revient plus souvent qu’à son tour chez ce leader de la CGT, écorché vif depuis son plus jeune âge.

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Photographie du responsable CGT Emile Pouget prise par la préfecture de police après son arrestation

 » Quand les idées sortent de votre caboche, elles ne sont pas pommadées, bichonnées comme des garces de la haute, elles sortent aussi nature que les asticots du fromage.  »

Je n’aurais pas formulé les choses comme cela mais… ce n’est pas faux quand on y réfléchit.

A la terrasse du café marseillais où nous sommes installés, nous feuilletons ensemble des exemplaires du Père Peinard, le journal mi syndicaliste, mi anarchiste, qui a rendu célèbre Pouget. Nous sommes en plein XVIème congrès de la CGT qui a lieu du 5 au 10 octobre 1908 dans la capitale provençale. Emile Pouget essaie de convaincre ses camarades que, malgré la répression de la police de Clemenceau, il faut continuer sur une ligne dure. Je suis personnellement chargé de le persuader du contraire. Tâche sans doute vouée à l’échec mais peu importe : Pouget m’est sympathique même si tout nous oppose.

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XVIème congrès de la CGT à Marseille du 5 au 10 octobre 1908

 » Il faut secouer les prolos, baffer la police. Parlementer, négocier avec le gouvernement, faire des concessions, tout ça, faut pas compter sur moi, ce sont des gnôleries chrétiennes. Foutre !  »

On sent un homme au cuir épaissi par trois années de prison à Melun dans les années 1885 puis par une nouvelle et récente incarcération après les émeutes de Villeneuve-Saint-Georges de cet été. Il est libéré provisoirement pour assister au congrès de son syndicat (geste d’apaisement que j’ai suggéré à Clemenceau).

 » Crime de rébellion ! Voilà de quoi on m’accuse. Tous ces mots destinés à protéger le pouvoir bourgeois. Nom d’un pet, je reste têtu comme une mule et je ne céderai pas face aux enjuponnés (je me doute qu’il parle des magistrats) « .

Je ne pense pas amener Pouget à renoncer à ses combats contre le Pouvoir que je représente mais j’essaie d’obtenir au moins une avancée :

 » Vous êtes à l’origine du mot « sabotage ». C’est vous qui proposez que les ouvriers, mécontents de leur salaire et de leurs conditions de travail, puissent mal réaliser leur tâche et ainsi bloquer la production… sans vraiment faire grève. Cela peut avoir des conséquences très graves pour le pays !  »

Il me répond, dans un éclat de rire :  » A mauvaise paye, mauvais travail ! Avec deux sous d’un certain ingrédient, les cheminots peuvent mettre une locomotive de plusieurs tonnes dans l’impossibilité de fonctionner. Les coiffeurs en colère, quant à eux,  badigeonnent les boutiques de la ville avec du shampooing et de la crème à raser. Voilà qui est  drôle et conduit le capitaliste et les charognards (les patrons) dans une m… noire. Et moi, je me marre, je me marre !  »

Il m’attrape soudain par le bras : « Le p’tit conseiller de Clemenceau, faut pas croire que j’ai pas vu ton p’tit jeu. Le sabotage a été adopté dans la motion que j’ai présentée au Congrès confédéral de Paris en 1900 et je m’apprête à écrire un livre là-dessus. Je ne suis pas prêt à renoncer à cela non plus. Tes mouchards de la police ne pourront rien contre cela. Le sabotage bloque tout et il est impossible de retrouver les coupables. C’est l’arme idéale du prolo en colère.  »

On n’arrête pas Emile Pouget. On n’arrête pas cette énergie en marche, ce champion de l’organisation révolutionnaire et du verbe haut, ce polémiste redoutable.

La conversation s’achève, je n’ai rien obtenu du leader syndical.

Si… quelques exemplaires dédicacés du Père Peinard que je lirai en cachette dans mon bureau du ministère, le sourire aux lèvres en repensant aux cinquante nouveaux mots d’argot appris aujourd’hui.

5 octobre 1908 : Comment seront les années 2000 ?

Imaginer les années 2000. Se représenter mentalement le monde de nos arrières arrières arrières petits enfants. Une société qui vivra -heureuse ou non – quand nous aurons tous disparus.

Jules Verne, décédé il y a déjà trois ans, est l’un des premiers à avoir essayé dans ses nombreux romans de tracer les lignes du futur. On s’envole avec lui de la Terre à la Lune après avoir voyagé au centre de notre planète. Le tour du monde ne doit pas dépasser quatre-vingts jours pour laisser un peu de temps pour s’enfoncer à vingt mille lieues sous les mers. Nous sommes invités à passer nos vacances avec des visionnaires à la forte personnalité comme Robur le Conquérant, le capitaine Nemo ou Phileas Fogg ou juste une journée avec un journaliste américain en 2889.

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Robur le Conquérant nous permet d’entrevoir les « omnibus volants » qu’imagine le philosophe Alain

Avec Jules Verne, nous sommes plongés dans un monde de progrès continu, spectaculaire et attirant. 

Le professeur Emile Chartier (il écrit sous le nom d’Alain) avec lequel je passe quelques soirées à réfléchir à l’avenir s’exclame :

 » Ils en sont tous à nous parler de l’an 2000, comme s’ils y étaient ; ce ne sont qu’omnibus volants et maisons de cinquante étages. Ces merveilles, et bien d’autres qu’il n’est pas difficile d’imaginer, n’ont rien qui dépasse la puissance humaine.  »

C’est vrai que si l’on croise ce qui se passe aux Etats-Unis où les gratte-ciel comme le Flatiron de New York commencent à pousser comme des champignons et les visions de Jules Verne, nous pouvons imaginer un Occident de l’an 2000 où nous vivrons dans d’immenses immeubles après avoir emprunté des moyens de transport collectifs très rapides. 

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Le Flatiron Building de New York construit en 1902

Alain imagine aussi un progrès social continu :  » J’imagine les travailleurs tous bien payés et assurés contre tous les maux et accidents  » .

Dans le monde du futur, nous travaillerons moins et serons moins « dociles » avec les patrons. Avec l’essor du suffrage universel, il s’agit d’une tendance lourde ne pouvant être arrêtée.

Des années 2000 radieuses alors ?

Pas si sûr. Emile Chartier s’inquiète des écarts de fortunes, des gaspilleurs de fonds privés ou publics qui peuvent provoquer la révolte du peuple :  » Il faudra peut-être une révolution violente qui ramènera une heureuse médiocrité pour tous.  »

Devant mon regard effrayé par l’idée d’une révolution – que je ne souhaite pas connaître de mon vivant – Alain s’empresse d’ajouter :  » Je crois plutôt que tout se fera en douceur, par l’effet des crises économiques qui ruineront les grosses fortunes. »

J’espère que le XXème siècle qui commence ne verra pas -à la fois- les révolutions et les crises économiques. En effet, l’Histoire récente qu’oublie un peu vite Alain, nous montre que ces terribles crises ne touchent pas que les puissants.

Les crises boursières et financières de 1873 (effondrement de la bourse de Vienne puis de celle de New York avec pour conséquence une stagnation économique pendant vingt ans sur toute l’Europe) et le krach français de l’Union Générale en 1882, ont surtout ruiné les petits épargnants et ont entraîné des secteurs entiers de l’économie dans la spirale du déclin.

Toute la fin du XIXème siècle est marquée par l’extension du chômage dans la métallurgie, les mines ou le bâtiment… alors que les riches banques d’affaires ont finalement tiré leur épingle du jeu.

De ce point de vue, le XXème siècle sera-t-il un nouveau XIXème siècle… en pire ?

3 octobre 1908 : Le salon ou l’automobile ?

Un fonctionnaire français, même assez haut gradé, ne roule pas sur l’or. L’arrivée de « l’enveloppe ministre » reste donc toujours la bienvenue. En fin d’année, une somme en liquide est remise, par le Président du conseil, directement au directeur de cabinet, à charge pour lui de redistribuer ces fonds aux différents proches collaborateurs méritants. Cette pratique méconnue, un peu opaque mais traditionnelle n’est pas trop critiquée par les collègues de la rue de Rivoli, notamment les conseillers de M. Caillaux… qui profitent d’un système identique.

Pour cette année, c’est une somme assez rondelette par rapport à mon modeste traitement habituel de maître des requêtes au Conseil d’Etat (c’est mon grade… et mon emploi si je quitte G. Clemenceau) qui est arrivée sur la table familiale, à la grande satisfaction de mon épouse.

Que faire de cet argent ?

Un débat nourri s’ouvre entre ma femme et moi. Je rêve d’une automobile, elle ne jure que par la rénovation de notre salon.

Pour être honnête, il faut convenir que mes désirs demeurent assez largement inaccessibles et hors de portée de notre bourse même arrondie par la prime de fin d’année.

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La nouvelle Peugeot de type 105 qui pourrait contenir nos deux -et bientôt trois – enfants ne peut être acquise que par des grands bourgeois et engloutirait une bonne année de mon traitement.

Si je me rabats sur la nouvelle Renault AX, plus simple et moins coûteuse, ma femme me fait remarquer que je serai le seul à en profiter compte tenu de la place disponible dans l’habitacle.

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Exit donc le rêve d’automobile.

Reste à examiner celui de ma femme : un salon avec « de vrais beaux meubles en Art Nouveau ».

L’oeil est séduit. Les lignes sont audacieuses.

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Cette baquette Hector Guimard partira dans un salon d’un grand appartement de l’avenue Foch… mais pas chez nous. Elle est hors de prix.

Plus modestement, nous regardons ce joli guéridon Libellule d’Emile Gallé :

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L’étiquette nous dissuade encore d’aller plus loin.

En désespoir de cause, nous nous rabattons sur ce que nous croyons être une modeste chaise (réalisée par Hector Guimard) :

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Là encore, nous devons renoncer, sauf à engloutir une part déraisonnable de nos économies.

Il nous reste à visiter les ébénistes plus modestes de la rue du Faubourd-Saint-Antoine. Ils ne sont pas versés forcément dans l’Art nouveau mais ils pratiquent des prix accessibles… et négociables.

Avant de nous diriger vers le XIIème arrondissement, je fais une dernière tentative :

 » Chérie… et si nous mettions de l’argent de côté, par exemple en achetant des emprunts russes, pour pouvoir s’offrir la toute nouvelle Ford T quand elle arrivera sur le sol français ? « .

La réponse de ma femme, à l’esprit très pratique, est sans appel :

 » Il faut profiter de la vie tout de suite. Investir un sou dans le régime fragile des tsars ne me dit rien qui vaille. Je crains que si nous plaçions ainsi nos économies, nous ne pourrions avoir, au bout du compte, ni automobile, ni meuble ! « .

26 septembre 1908 : Halte aux « coups tordus » dans la police !

 » Vous vous imaginez que la presse n’aurait pas découvert un jour le pot aux roses ?  » Le directeur de cabinet Winter me passe un « savon » en règle. Non, je n’avais pas à donner des ordres aussi précis au Préfet de police. Non, nous ne pouvons pas demander à la police parisienne de procéder à des arrestations de petits malfrats sans envergure que nous ferions passer ensuite pour des interpellations d’Apaches célèbres. Non, le cabinet du Président du conseil ne doit pas tenter de manipuler la presse et ensuite l’opinion publique.

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Une bande d’Apaches pose pour la photo

Le « remontage de bretelles » est froid (M. Winter est toujours très courtois) mais sévère. Je n’en mène pas large, me rendant bien compte que je suis allé trop loin dans mon zèle à mettre en oeuvre l’annonce de G. Clemenceau à la presse où il évoquait « l’incarcération prochaine d’une célèbre bande d’Apaches ».

Winter reprend :  » Quand le Président du Conseil juge utile de faire une annonce aux journaux, vous devez garder la tête froide et ne pas vous lancer dans des initiatives douteuses. Que vous mettiez une certaine pression sur la Préfecture de police pour qu’elle obtienne des résultats conformes aux annonces ministérielles, pourquoi pas. Mais que vous demandiez aux services la réalisation d’une véritable manipulation, cela est contraire à la morale républicaine et je ne  peux l’accepter dans le Cabinet que je dirige.  »

Pour sauver ma tête, je propose à mon chef de reprendre tout le dossier avec ses nouvelles indications.

D’une voix blanche, je détaille les nouvelles options qui pourraient être prises :

 » Le plan que nous étudierons avec la Préfecture s’articule autour de trois grandes idées (je fais un exposé comme j’ai pu l’apprendre à l’Ecole Libre des Sciences Politiques) :

Rassurer, renforcer, communiquer.

– Rassurer les citoyens ordinaires en intensifiant les patrouilles de nuit dans les quartiers devenus les territoires des bandes d’Apaches (Glacière, Belleville, les Batignolles, rue de Lappe…). Pour cela, il faudra demander à la Préfecture de modifier le roulement des brigades de gardiens de la paix pendant trois à six mois et obtenir du ministère des Finances une indemnisation conséquente des hommes mobilisés ;

– Renforcer l’ïlotage dans les mêmes quartiers pour disposer d’informations plus fréquentes sur les déplacements de bandes organisées (NDLR : l’îlotage, qui nous vient de la police londonienne et du ministre anglais Robert Peel, est une valeur sûre quand on veut convaincre Winter) ;

– Accentuer la « communication » (c’est une expression favorite du préfet Lépine) vers la presse pour mieux expliquer la surveillance en cours des bandes d’Apaches et montrer que des résultats efficaces ne peuvent être obtenus que progressivement.  »

Winter m’écoute patiemment. Je le sens rassuré par ce plan beaucoup plus orthodoxe que celui que j’avais pu imaginer initialement. Il ajoute :

 » Il manque une partie à votre exposé : la répression. Il faudra veiller, si des Apaches sont effectivement arrêtés, à ce que le Parquet réclame des sanctions sévères aux juges. Il conviendra aussi d’être attentif à ce que les poursuites et les procès se déroulent rapidement. La machine judiciaire est souvent trop lente sur ce genre d’affaire. »

Au moment où je quitte le bureau de mon directeur, ce dernier me lâche cette parole définitive :

 » Et rappelez-vous, on ne préserve pas la République en demandant des coups tordus à notre Administration !  » 

25 septembre 1908 Insécurité : comment manipuler l’opinion publique ?

 » Le Président du Conseil l’a annoncé à la presse, maintenant, il faut le faire ! » Le ton que j’emploie est encore celui de la consigne bienveillante mais je suis prêt à le durcir.

Face à moi, le préfet Lépine et ses collaborateurs sont à la fois stupéfaits et outrés.

G. Clemenceau fait régulièrement des « confidences » aux principaux titres nationaux. Il distille des informations sur tous les sujets, dans son bureau ou à la buvette de la Chambre, à des journalistes avides de ses propos francs qui s’écartent souvent de certaines vérités officielles.

Notre Président et ministre de l’Intérieur serait-il allé cette fois-ci trop loin ? Fatigué de lire à la une du Petit Journal, du Gaulois, de l’Illustration ou du Figaro, les différents exploits des bandes de voyous appellées les « Apaches », il a annoncé que la Préfecture de police était sur le point d’arrêter une des bandes parmi les plus connues.

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Des bandes de voyous à l’accoutrement spécifique : les célèbres « Apaches » sèment la terreur

Je reprends :  » Le Patron avait entre les mains vos derniers rapports dans lesquels vous annonciez que vous aviez réussi à placer quelques informateurs au sein des bandes les plus en vue comme Les Saute-aux-Pattes de la Glacière ou les Monte-en-l’air des Batignolles. Il en a naturellement déduit que vous pourriez procéder à des arrestations dans les semaines qui suivent. »

Le Préfet Lépine répond avec une colère contenue :

« Monsieur le conseiller, placer des informateurs, c’est long et progressif. Il est difficile pour notre police d’arriver à infiltrer ces bandes d’Apaches qui terrorisent les quartiers. Ils sont en effet très jeunes -quinze à vingt ans – et très mobiles. Ils se connaissent entre eux fort bien et n’acceptent guère de nouvelles recrues. Autrement dit, nos tuyaux sur ces jeunes drôles sont trop récents et fragiles. Nous n’en sommes pas à pouvoir les arrêter.

– Eh bien, Monsieur le Préfet, cela n’était pas clair dans vos rapports. La prochaine fois, vous expliquerez mieux et serez plus explicites  »  (j’insiste sur le dernier mot pour voir s’il garde son calme jusqu’au bout).

  » Nos rapports sont techniques et nous ne savons pas l’usage que les politiques peuvent en faire  » rétorque Lépine. 

Je reprends ma démonstration :  » Je ne doute pas qu’un homme de votre expérience peut anticiper les réactions ministérielles. La situation est simple. Les Apaches se sont rendus maîtres de quartiers entiers de Paris la nuit. Ils cambriolent, dévalisent et agressent les bourgeois en toute impunité. Pas un sergent de ville en vue. La presse se fait l’écho d’une opinion publique qui a peur et ne se sent plus protégée.

En réponse à ce sentiment d’insécurité, les plus hautes autorités de l’Etat doivent apporter enfin des preuves de l’action efficace des pouvoirs publics.

Je maintiens : l’annonce de G.Clemenceau, après la lecture de votre rapport, était prévisible  »  (je guette toujours le moment où le Préfet risque de sortir de ses gonds).

Silence de mes interlocuteurs, le préfet Lépine reste finalement relativement calme.

Ma stratégie – y aller « au flan » et sans état d’âme malgré mon affection pour le prestigieux Préfet – a donc payé.

Les hauts fonctionnaires face à moi ne se défendent plus. Ils me sentent très ferme et leur sens inné de la discipline les poussent à la soumission. J’imagine en outre que l’un craint pour son avancement, l’autre ne veut pas parler après son chef, et le troisième, sans doute, espère échapper personnellement à la corvée.

La suite de la conversation est plus technique mais aussi plus glauque. La préfecture étant incapable -sauf hasard – d’arrêter réellement une bande d’Apaches sous quinze jours, il faut donc imaginer comment des banales interpellations de petits coquins sans envergure pourraient être présentées à la presse comme l’arrestation d’Apaches de premier ordre.

Les plans les plus fous sont échafaudés…

Au moment où mes interlocuteurs quittent mon bureau, j’éprouve une vraie impression de malaise : nous sommes allés trop loin, j’ai franchi une ligne interdite. Les remords ne sont pas loin…

A suivre…

23 septembre 1908 : Itinéraire d’un tueur en série

 » Des coups terribles avaient été portés sur la face, on notait des traces évidentes de strangulation. La victime éventrée baignait dans son sang, elle avait les yeux révulsés de quelqu’un qui a connu un mort atroce.  »

Edouard Herriot avec lequel je finis mon repas, a fait des recherches sur les crimes de Joseph Vacher, le terrible tueur guillotiné il y a tout juste dix ans. Il a repris les minutes du procès des assises de Bourg-en-Bresse décrivant les dizaines de meurtres épouvantables de jeunes femmes et d’adolescents (souvent des bergers) perpétrés par celui qui était surnommé « Jack l’éventreur du Sud-Est ».

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Le réveil du Vacher avant son exécution (guillotine) en 1898

 » Pourquoi ces recherches ?  » . Ma question vient du fait que j’ai un peu de mal à comprendre comment un jeune et brillant politique peut prendre un quelconque intérêt à se replonger dans une affaire criminelle horrible datant de plus de dix ans.

 » Malheureusement, ce Vacher fait un peu parti de la famille. Mon beau-père, le docteur Fleury Rebatel, président du Conseil général du Rhône et surtout directeur de maison de santé a eu l’occasion d’examiner et de suivre cet assassin hors normes. Avec son collègue Lacassagne, il a rendu des rapports d’expertise pour le procès concluant à la responsabilité atténuée de notre homme. Mon beau-père était quelqu’un de profondément humain. Il a examiné et suivi Vacher comme un vrai médecin et n’a pas porté sur lui le regard d’un juge. S’il n’a jamais oublié le sort terrible des victimes de ce monstre, il a aussi cherché à savoir ce qui se cachait dans ce cerveau malade.  »

– Et alors ?

– Vacher a été, lui-même, probablement violé par un garde champêtre alors qu’il n’était qu’un enfant. Il a été profondément perturbé par cette violence et a ensuite reproduit à l’infini sur ses victimes cette mutilation initiale.

– Vous concluez que Vacher était irresponsable ?

– Pas du tout. Mon beau-père apportait des explications, donnait aux enquêteurs de la matière pour comprendre, à l’avenir, d’autres coupables de séries de meurtres. Il permettait, par son analyse scientifique, de quantifier le degré exact de culpabilité de Vacher. Sans son travail, le procès aurait été complètement bâclé et la condamnation aurait été le seul reflet des passions d’une opinion publique chauffée à blanc.

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Joseph Vacher, l’éventreur violeur du Sud-Est

– Et le travail de votre beau-père a été compris ?

– Très peu. Nous avons tous reçu des lettres anonymes et des menaces. Dans ces courriers abjects, le docteur Rebatel était accusé de défendre le monstre, de protéger le violeur, d’empêcher la justice divine. Dans une missive, en rouge, était inscrit : vous êtes le médecin protecteur du Diable. Au plus fort du procès, mon beau père a même été insulté en pleine rue par des gens qui le regardaient de façon haineuse.

– Et vous reprenez le flambeau ?

– Je trouve que son travail sur Vacher a été courageux. Dans un procès dicté par les sentiments, la soif de vengeance, il a apporté de la Raison, de la sagesse, du recul. Il a permis aux parents des victimes de comprendre l’enchaînement des violences, il a donné une explication plausible à la série invraisemblable de meurtres.

Et puis, à qui faut-il en vouloir vraiment ? Au médecin qui s’efforce d’apporter des éléments sérieux à un procès ? Ne faut-il pas plutôt se retourner vers une gendarmerie et une police aux méthodes dépassées qui ont été incapables d’arrêter à temps ce criminel qui a pu écumer les campagnes pendant plusieurs années sans jamais être inquiété ?

Qui réformera enfin notre police pour qu’elle puisse mettre la main – à temps-  sur ce que je propose d’appeler les tueurs en série ? « 

20 septembre 1908 : le fichier de la belle Edvige

Il y en a partout. En haut, en bas, sur des kilomètres d’étagères. Des fiches blanches, roses, vertes ; neuves ou jaunies. Sur ces fiches figurent des renseignements précis sur toutes les personnes arrêtées par la police parisienne dont la plupart ont été ensuite condamnées : une photographie de face et de profil, des données anthropométriques (mesures du crâne, longueur de l’écartement des bras, taille, pointure du pied…) et des relevés d’empreintes digitales qui garantissent que l’on ne confondra pas un mauvais garçon avec un autre.

Ce travail considérable a été initié par un simple employé devenu chef de service et maintenant mondialement célèbre dans le milieu policier : Alphonse Bertillon.

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Alphonse Bertillon, l’un des pères d’une police plus scientifique

Dans toutes les polices occidentales, dans les congrès de criminologie, on parle de « la méthode Bertillon ».

L’idée n’est plus seulement de faire avouer un suspect (avec des méthodes qui excluent la torture mais qui restent souvent violentes) et d’avoir la « religion de l’aveu » : celui qui avoue serait forcément le coupable, il conviendrait donc de tout faire pour obtenir ces confessions. La police s’efforce de nos jours d’obtenir d’autres éléments pour confondre les malfrats. En utilisant bien le fichier, on peut retracer les déplacements de telle personne interpellée, être sûr d’une de ses condamnations antérieures, établir des liens entre membres d’une même bande organisée.

 » En utilisant bien le fichier  » ai-je écrit. C’est bien là le problème. Comment s’y retrouver dans toutes ces petites cartes multicolores, comment lire rapidement tous ces renseignements figurant sur des centaines de milliers de pages, comment distinguer parmi des milliers d’informations anodines celles qui ont un intérêt pour l’affaire criminelle en cours ?

Aucune machine, aucun être surnaturel ne peut aider le policier qui se noie dans cette masse d’informations. La vérité, la clef de l’énigme, le coupable est là, tout près, dans ces boîtes de rangement… mais où ?

Un seul recours, une seule arme : la mémoire humaine. Elle seule permet de mettre en relation les informations qui en valent la peine, elle seule garantit les bons liens entre fiches, elle seule guide les pas de l’enquêteur.

Deux mémoires s’affrontent : d’une part celles des policiers de terrain qui se rappellent telle ou telle affaire, tel ou tel nom, et qui savent ensuite où chercher dans les fiches ; d’autre part celle des employés aux écritures des salles d’archives. Ces derniers ne sortent guère des sous-sols mais établissent, avec leur belle écriture, des documents qui parfois, pour des raisons mystérieuses, attirent leur attention.

Parmi les employés des salles d’archive, il y a une jeune femme rousse assez bien faite de sa personne. Depuis son arrivée, la fréquentation des salles de classement par les policiers masculins a été multipliée par deux ou trois. Discrète mais efficace, elle sait écouter la demande des enquêteurs, elle les aide à chercher au bon endroit et a des intuitions fulgurantes. Elle fait des rapprochements géniaux auxquels personne n’avait pensé. Elle repense à de lointaines affaires et donc de vieilles fiches par tout le monde oubliées mais qui cachent la clef d’un meurtre jusque là mystérieux.

Sa mémoire impressionne tout le Quai des Orfèvres, sa capacité à trouver des indices décisifs est connue en haut lieu. Comme son prédécesseur Bertillon, les grands patrons de la Préfecture réfléchissent à son avenir et envisagent pour elle une promotion bien méritée.

Elle n’en a cure. Petit minois pétillant et plein d’humour, elle aime rester dans l’ombre des étagères, ne veut pas d’un bureau de « chef » qui l’éloignerait de ses fiches, de « ses chères petites cartes ». Elle ne veut pas de carrière et aime plaisanter avec ses autres collègues employés moins doués qu’elle.

Et surtout, elle ne veut pas être, un jour, appelée « madame » ou « mademoiselle ».

Non, elle répète à qui veut l’entendre :  » j’ai un beau prénom, bien de notre époque, appelez-moi Edvige « .

18 septembre 1908 : Les vacheries des Parisiens

 » Non, désolé, je ne vois pas la différence entre les deux laits ».

Telle est ma conclusion après avoir goûté chacun des deux verres servis par le représentant des vacheries parisiennes. Il veut me démontrer qu’entre le breuvage blanc issu des vaches élevées en plein Paris, dans les vacheries qu’il représente et celui sortant des pis des vaches de province, il y a une « sacrée différence de qualité et de saveur ».

Le laitier ne se laisse pas démonter par ma remarque dubitative :

 » Il important que la Capitale conserve des vaches. Le lait arrive ainsi plus frais chez les consommateurs. Vous savez que nous offrons un vrai service apprécié de toutes les familles de notre grande ville. Les livreurs parcourent les rues en agitant une crécelle. Les mères de famille mettent à leur porte leurs bouteilles de lait vides et nous les remplaçons par des bouteilles pleines, hermétiquement fermées et cachetées pour éviter les fraudes. Tout cela est compris dans un abonnement modique de 14 francs par mois.  »

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La concurrence des vaches et du lait normand est fatale aux vacheries parisiennes

J’ai l’air malin avec mes deux grands verres de lait sur mon bureau. Je ne sais comment me débarrasser de ce représentant des vacheries parisiennes qui voulait absolument être reçu « au plus haut niveau de l’Etat ».

Je glisse à mon interlocuteur :  » Ecoutez, j’ai bien compris qu’en quelques années, nous sommes passés de plus de 500 vacheries abritant plus de 8000 vaches à 200 comprenant seulement 3000 animaux. Je vois bien que votre profession est en train de disparaître du paysage parisien et qu’il faut faire quelque chose.  »

J’arrive à le convaincre de me laisser en paix, que son dossier est « entre de bonnes mains, je vous assure ».

Quand il me quitte, je regarde à nouveau la note préparée par les services de la préfecture. En fait, la situation est désespérée :

La spéculation foncière conduit les vacheries à être toutes rachetées par des promoteurs lorsque les propriétaires décèdent. De surcroît, les mauvais salaires versés aux garçons vachers entraînent une pénurie de personnel dans le secteur qui empêche une production régulière. Pour finir, la concurrence des grandes laiteries de province qui fournissent un « lait voyageur » (c’est comme cela qu’on dit à Paris) beaucoup moins cher, porte un coup fatal à cette activité atypique de la Capitale.

Enfin seul dans mon bureau, je fais un dernier test entre les deux verres de lait : le « lait voyageur » et le lait « typique de Paris ».

Pour bien me concentrer, je prends mon temps et ralentis ma respiration. Je ferme les yeux et j’avale à toutes petites gorgées :

Non décidément, aucune différence.

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