17 décembre 1908 : Et si les domestiques nous lâchaient ?

C’est une histoire que l’on raconte lors des réceptions en ville. Il paraît qu’elle est vraie, c’est cela qui terrifie les bourgeois.

Nous sommes dans un grand dîner chez un médecin renommé de la capitale. Les convives passent à table. La soupe est servie et, cuillérée après cuillérée, on découvre que son goût n’est pas fameux. Polis, les invités restent discrets. Quelques domestiques apportent alors le plat principal et disparaissent définitivement.

Le service s’interrompt ainsi pendant cinq minutes. La maîtresse de maison, après avoir adressé un sourire gêné à ses amis, se lève et va voir l’origine de ce désagrément.

Cinq autres minutes s’écoulent. Le maître de maison quitte lui aussi la pièce s’interrogeant sur ce que devient son épouse. Il ne reparaît pas non plus.

Un silence glacial s’installe. Les invités, inquiets, abandonnent la table en masse et partent à leur recherche dans le grand appartement. Arrivés enfin aux cuisines, ils découvrent leurs hôtes effondrés sur une chaise. Une pancarte est collée au mur sur laquelle on peut lire :  » nous quittons votre sale boîte, nous vous emmerdons. Il y en avait dans la soupe.  »

domestique-2.1229492348.jpg domestique.1229492366.gif

Deux domestiques, dans les années 1900

Anecdote intéressante. La montée des syndicats et des revendications ouvrières, le sentiment qu’un ordre social qui paraissait immuable se délite, ne laissent pas de tourmenter les franges les plus aisées de la population.

Tous les foyers petits bourgeois ont au moins une « bonne » voire, en plus, un valet de chambre. Dans les grandes maisons, le personnel domestique dépasse la dizaine. La France compte ainsi plus de deux millions de gens de maisons, gouvernantes, cuisinières, majordomes, maîtres d’hôtel, cochers ou palefreniers. Ils préparent les repas, organisent les réceptions, torchent les jeunes enfants, traquent la poussière, soignent les chevaux… en échange de quelques gages. Nourris, blanchis (par eux-mêmes) et logés, ils vivent dans chacun des foyers, serviles, discrets, efficaces. Ils accourent à la sonnette, disparaissent dès qu’ils semblent gêner. Une part d’entre eux  reste toute une vie dans une même maison, au service d’une même famille. Choyés ici, victimes de caprices inadmissibles dans la demeure d’à côté, ils sont tous dépendants du bon vouloir de leurs employeurs et maîtres.

Et si un jour ils se lassaient de cette condition ? Et s’ils partaient sans crier gare, tous en même temps, en claquant la porte ?

Tremble, bourgeois.

15 décembre 1908 : Petit meurtre en famille dans la Sarthe

avoise.1229156555.jpg

Episode 1 :  lundi 12 octobre 1908, le meurtre 

Les chevaux ont soif, ils savent que l’abreuvoir s’approche et le père Jolais peine à les retenir. Il est huit heures, il fait bientôt totalement nuit sur le village d’Avoise, dans le canton de Sablé du département de la Sarthe.

Les bêtes rejoignent le cul de sac, éloigné de toute habitation, où elles vont pouvoir se rafraîchir. Il fait déjà frais et Jolais, cultivateur à la ferme des Bouchères, marche énergiquement pour se réchauffer.

Arrivé à destination, Jolais détache les chevaux et les laisse boire tranquillement pendant qu’il allume sa pipe.

Derrière la haie, une ombre se faufile, quelques branches craquent, Jolais dresse l’oreille, scrute dans la nuit et se demande quel animal s’enfuit ainsi à son approche. Les chevaux restent paradoxalement très calmes et continuent à se désaltérer.

Soudain, sans que le paysan s’en rende compte, le canon d’une arme se braque sur lui. Quatre à cinq secondes passent. Puis, deux éclairs rouges, deux détonations, le père Jolais s’affaisse lourdement, après un long cri de douleur, touché à l’épaule et au flanc.

La mère Jolais qui a entendu les coups de feu accourt accompagnée de deux garçons de ferme portant des lanternes. Ils trouvent notre pauvre cultivateur baignant dans son sang. Il décède quelques heures plus tard en prononçant ces mots :  » là, dans la haie, un homme, là, dans la haie… « .

Episode 2 : octobre et novembre 1908, l’enquête et les soupçons

L’enquête menée initialement par la gendarmerie piétine. Personne n’a aperçu l’assassin s’enfuir ; les derniers mots de Jolais sur l’homme vu dans la haie ne désignent aucun coupable.

Pas de témoin, peu d’indice, aucun mobile apparent. Le meurtrier peut dormir tranquille.

Le magistrat instructeur est cependant frappé par un fait : d’habitude, ce n’est pas le paysan qui conduit les chevaux à l’abreuvoir mais l’un de ses domestiques, Joseph Foucault. L’assassin devait donc connaître ces circonstances particulières, il n’est sans doute pas éloigné du monde de la ferme tenue par Jolais.

On se décide à interroger Joseph Foucault lui-même. Celui-ci nie tout en bloc et dispose d’un alibi solde : il était ce lundi-là chez le barbier. Il est ainsi laissé en liberté sans être plus inquiété. 

Les habitants d’Avoise ne l’entendent pas de cette oreille. Ils font remarquer qu’il est très rare qu’un domestique aille chez le barbier en début de semaine. C’est plutôt à l’approche du dimanche qu’une personne de cette condition fait attention à son apparence. En outre, la barbe du jeune Joseph pouvait encore attendre une semaine de plus sans constituer une gêne.

Lors d’un repas de famille, le beau-père de la veuve Jolais se tourne vers Joseph et le regarde droit dans les yeux :

– celui qui a tué Jolais est un rude lâche ; moi à sa place, je me dénoncerais et ne laisserais pas inquiéter des innocents.

Le jeune garçon de ferme baisse alors les yeux et rougit.

Episode 3 : 21 novembre 1908, l’arrestation

Face à la rumeur publique qui accuse de plus en plus Joseph Foucault, le juge d’instruction ne peut rester indifférent. Il relance l’enquête et la confie à la brigade mobile de Nantes.

Le domestique est arrêté et longuement interrogé.

Il avoue être l’amant de sa patronne… mais réfute complètement être le meurtrier de son époux. Celui-ci battait peut-être sa femme mais cela ne conduit pas forcément le garçon de ferme qu’il est, à prendre la défense de sa maîtresse en se transformant en assassin.

La mare auprès de laquelle Jolais a été tué est entièrement vidée, pendant deux jours, par des ouvriers sous les ordres de la police pour retrouver des indices, notamment l’arme du crime.

Ces recherches minutieuses restent infructueuses.

Et Joseph nie toujours. Les indices à charge restent minces et l’on s’achemine vers une ordonnance de non lieu.

Episode 4 : 13 décembre 1908, la mère accuse son fils d’être le meurtrier

La vieille femme est en larme devant les magistrats. Mme Foucault s’exprime avec difficulté :

– C’est mon fils Joseph qui a tué M. Jolais, c’est horrible, je suis effondrée…

– Madame, qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

– Peu de temps après le crime, mon fils a quitté la ferme des Jonchères et est revenu vivre chez-nous. Nous ne nous doutions de rien son père et moi. Un jour cependant, mon mari a retrouvé un fusil caché dans un abat-foin. Il a interrogé Joseph qui a avoué que le fusil lui appartenait. C’est alors que nous avons deviné la suite, l’effroyable vérité.

– Qu’avez-vous fait du fusil ?

– Mon mari l’a jeté dans la Sarthe. Nous espérions que notre fils que nous chérissons tant ne serait jamais inquiété.

– Qu’est ce qui vous décide aujourd’hui à parler ?

La mère relève la tête avec une flamme de colère dans les yeux :

– Ce n’est pas mon fils Joseph le plus grand coupable…

Episode 5 : 15 décembre 1908, le meurtrier par amour

Les magistrats continuent d’interroger la mère de Joseph Foucault.

– Mais si ce n’est pas votre fils le principal coupable, qui est-ce ?

– Vous n’allez pas me croire : c’est la veuve Jolais. C’est elle qui a poussé mon fils au crime.

Les juges, stupéfaits, la pressent de questions. Elle maintient ses accusations et les précise. Ils sentent alors qu’ils sont sur le chemin de la vérité.

Les policiers se rendent à nouveau à la ferme des Bouchères et retrouvent la veuve Jolais, toujours éplorée.

Le juge coordonnant l’instruction tente le tout pour le tout :

– Madame, inutile de continuer sur ce ton, nous avons la preuve que c’est Foucault qui a tué votre mari et que vous êtes sa complice. Vous êtes sa maîtresse et il a tué par amour, pour vous épouser.

– C’est faux, rétorque-t-elle.

Elle laisse passer un long silence et avoue :

-Oui, c’est Foucault qui a tué mon mari et c’est moi qui l’ai poussé à le tuer mais je ne voulais pas épouser ce garçon, il est trop jeune.

– Pourquoi donc teniez-vous à vous débarrasser de votre mari ?

– Pour épouser le frère de Joseph Foucault, qui est actuellement au service, mais qui rentrera bientôt au pays.

Les policiers de la brigade mobile poursuivent l’interrogatoire de la veuve Jolais toute la nuit. Ils obtiennent peu à peu tous les détails sur l’assassinat et sa préparation. La paysanne rusée avait tout prévu. Son mari n’avait aucune chance d’échapper à son tragique destin.

Au petit matin, l’horrible veuve, les cheveux défaits, les yeux rougis, les mains entravées par des menottes, est écrouée à la prison de la Flèche.

Sur son passage, les habitants de Sablé et d’Avoise crient leur indignation :

– A mort la veuve ! La guillotine pour la manipulatrice !

avoise2.1229314242.jpg

Les deux photos : Avoise et ses environs. Tout est calme, tout est tranquille … et pourtant, en 1908, une horrible machination, deux coups de feu, un meurtre …

10 décembre 1908 : Le « bazar » des soins médicaux gratuits

  » Une bonne loi mais une loi mal appliquée. En 1895, le parlement a voté un texte qui dispose que chaque indigent pourra bénéficier d’une aide médicale gratuite prise en charge par les départements…  »

Ainsi commence la courte note que je rédige pour G. Clemenceau m’appuyant pour cela sur le rapport remis par le docteur Cambornac que nous avons envoyé sillonner le pays pour faire le point.

sacoche-de-medecin.1228889256.jpg

Sacoche de médecin en 1908

Mauvaises statistiques, nombre de bénéficiaires mal contrôlés, soins dispensés parfois de mauvaise qualité, absence de maîtrise financière du dispositif, disparité d’application sur le territoire national. Bref, un vrai bazar.

Les exemples que je cite sont édifiants :

– Pour soigner un malade indigent, cela coûte en moyenne 32 francs dans la Manche et un peu moins de cinq francs dans les Hautes-Pyrénées. Le bon air de la montagne serait-il meilleur pour la santé que celui de la mer ? Pas vraiment puisque dans ce dernier département les frais médicaux moyens étaient de 55 francs… jusqu’au jour où des contrôles ont été effectués sur les notes d’apothicaire !

– Dans l’Aube, de nombreuses familles s’éclairent avec l’huile de foie de morue qu’elles se sont fait délivrer pour leurs enfants soit disant malade.

– Dans une ordonnance pour un homme atteint d’une affection cardiaque, on trouve pour 176 francs de caféine, 60 francs de cocaïne et 45 francs de morphine. Je n’imagine pas dans quel état doit-être le pauvre bénéficiaire de ces « soins » !

Et les dépenses s’envolent : 4 millions en 1896, 6 millions en 1899, 7 millions en 1902… date à laquelle les statistiques s’arrêtent, à mon grand désespoir.

Ces coûts sont d’autant plus surprenants que le nombre d’indigents est resté stable en France. Les listes établies par les bureaux de bienfaisance ou d’assistance et révisées par les conseils municipaux ne s’allongent pas.

En fait, le recours à « l’inscription d’urgence » qui, normalement, devrait être exceptionnel, a été pratiqué 10 000 fois en 1896 … et 50 000 fois en 1902. Cette inscription se fait parfois pour de bonnes raisons mais trop souvent, des appuis politiques locaux dispensent… d’une vérification sérieuse de ces « bonnes raisons ».

Pour compléter ma note, je discute ce soir avec un jeune ami magistrat, un certain Gustave Laroque, dans son bel appartement du XVIème.

Nous imaginons ensemble une grande réforme de cette loi sur l’aide médicale. Il faudrait couvrir non seulement les pauvres mais tous les autres Français qui peuvent avoir besoin de soins et ne disposent pas nécessairement de mutuelles solides pour les aider.

Une grande et efficace administration de « sécurité sociale »  (nous sommes très fiers de ce terme que nous venons d’inventer) garantirait une médecine de qualité pour tous.

Gustave Laroque tient dans ses bras son jeune fils Pierre qui vient d’avoir un an. Il n’est guère optimiste sur les chances de faire aboutir une telle réforme avant longtemps. Il désigne alors, avec une pointe d’humour, son garçon :

 » Je doute que notre génération soit capable de produire un loi d’aussi grande ampleur. Mon fils Pierre qui sera juriste comme moi, j’en suis sûr, pourra, lui, être bâtisseur de ce nouveau système révolutionnaire.  »

Je regarde, amusé, le petit Pierre Laroque qui essaie fièrement de se mettre sur ses jambes et retombe maladroitement à quatre pattes. Notre future « sécurité sociale » est entre de bonnes mains.

8 décembre 1908 : Le Chancelier de l’Echiquier chassé à coups de fouet

Londres, la salle de l’Albert Hall est pleine à craquer. L’atmosphère est électrique. 10 000 femmes attendent en trépignant, des dizaines de journalistes fébriles ont le stylo à la main : le chancelier de L’Echiquier Lloyd George va parler du droit de vote des femmes. Va-t-il l’annoncer pour demain ou faudra-t-il modifier en profondeur les lois britanniques ?

Pour les suffragettes présentes emmenées par la mince et nerveuse Charlotte Despard, 64 ans, la question importe peu. Il faut agir de façon spectaculaire, frapper l’opinion publique, profiter de cette foule acquise à la cause et de ces journalistes venus de tous les pays.

despard-charlotte.1228685121.jpg

L’énergique Charlotte Despard, irlandaise d’origine, mariée à un Français décédé en 1890, est l’une des meneuses des suffragettes britanniques. Elle consacre aussi son temps à lutter en faveur des travailleurs pauvres.

Lloyd George monte à la tribune. Il déplie les feuilles de papier d’un discours qu’on imagine long.

Il prononce à peine quelques mots.

Charlotte Despard dressée dans sa loge donne alors le signal du tumulte en levant vigoureusement les bras au ciel. Le Chancelier tente de continuer son allocution mais les cris, les insultes et les sifflements stridents l’en empêchent.

Les huissiers se ruent vers la loge de Mme Despard pour tenter de l’expulser. Au moment où ils parviennent à l’encercler, celle-ci, le teint pâle comme la mort et les yeux brillants de colère sort un long fouet et le fait claquer tout autour d’elle. Effrayés, les hommes, pourtant nombreux et solidement bâtis, battent en retraite prudemment et se protègent les yeux avec leurs bras à chaque passage de la longue lanière.

Le chahut augmente, les coups de parapluie pleuvent sur les policiers trop peu nombreux qui essaient d’éloigner la foule de la tribune. Le joueur d’orgue tente de jouer, en catastrophe, un morceau à sa façon, pour couvrir le vacarme. Mais le personnel de l’Albert Hall est rapidement débordé.

Le directeur de la salle, conscient de son impuissance, commande à ses hommes de s’éloigner de Charlotte Despard.

La meneuse range alors son fouet et d’un geste souverain fait signe à ses militantes de reprendre leur place et faire silence.

En quelques instants, comme par enchantement, le calme revient.

Lloyd George regarde, anxieux, en direction de Charlotte Despard. Du haut de sa loge, elle le fixe de façon fière et dominatrice.

Ironiquement, elle s’écrie :  » Sir, vous aviez quelque chose à nous dire ? Des bonnes nouvelles à nous annoncer ? Votre gouvernement continue à nous confisquer nos voix mais nous allons vous laisser vous exprimer. Soyez bref, les décisions que vous avez à prendre ne sont pas longues à décrire : le droit de vote pour toutes les femmes, à toutes les élections, dès demain ! Sir, vous avez la parole.  »

david-lloyd-george.1228685559.jpg

Le séduisant David Lloyd George est, en 1908, un jeune chancelier de l’Echiquier (NDLR : ministre des Finances britannique) promis, manifestement, à un bel avenir.

David Lloyd George, d’une voix mal assurée, reprend alors le fil de son intervention. Il explique, maladroitement, qu’il est bien évidemment favorable au vote de la gent féminine, que celle-ci doit avoir les mêmes droits politiques que les hommes, que la majorité du gouvernement pense comme lui.

Les 10 000 femmes l’écoutent dans un silence glaçant, leur meneuse continue à le dévisager avec un air de défi permanent.

Le chancelier complète alors :

 » Je ferai donc ajouter dans la loi électorale, une clause prévoyant le vote des femmes. Mais, voyez-vous, l’ajout de cette disposition, ne peut naturellement se faire qu’après des élections générales favorables à un tel projet…  »

Les cris reprennent : « Hou, hou, menteur, lâche, nous avons assez attendu comme cela, dehors !  »

Charlotte Despard a sorti à nouveau son fouet et provoque, à chaque claquement, une augmentation des hurlements. La scène commence à tourner à l’émeute. Le chef des policiers supplie le chancelier de ranger son discours et de le suivre vers une porte dérobée. Celui-ci ne se fait pas prier. Il quitte précipitamment et piteusement la tribune.

Les 10 000 femmes sont alors maîtresses de la salle. Elles ont chassé l’hypocrisie, les faux semblants, les discours dilatoires.

Demain, la presse du monde entier parlera à nouveau des suffragettes britanniques intrépides. Et peut-être un jour, les hommes laisseront à leurs compagnes la place politique qui leur revient de droit.

Peut-être un jour…

despard-charlotte-2.1228686290.jpg

Charlotte Despard qui n’est plus toute jeune, mobilise les foules avec une énergie inépuisable

3 décembre 1908 : Quand le crime est signé par une femme

 » Il faut absolument que je vous raconte l’abominable histoire de la veuve Gras.  »

Le journaliste attentif prend des notes ; le commissaire Lepetit du 36 quai des Orfèvres, est ravi d’avoir trouvé un auditoire. Le thème de l’entretien ? Le crime au féminin. Quand les femmes commettent des crimes, quand la gent féminine tue.

 » La veuve Gras sentait que son amant, M. de la Roche lui échappait. Follement amoureuse, cet éloignement lui était insupportable. Elle décida donc de séduire un ouvrier, ami d’enfance, et après l’avoir totalement conquis, elle réussit à le convaincre de vitrioler M. de la Roche.

eugene-grasset-la_vitrioleuse.1228283797.jpg

Eugène Grasset : La Vitrioleuse

Le pauvre sire après cette agression devint un sujet de pitié et d’horreur. Mme Gras put alors se présenter comme la seule personne acceptant de s’occuper de lui et il était éternellement reconnaissant de ce dévouement. La femme était satisfaite, son amant, même défiguré, était de nouveau totalement à elle.

– Comment cette veuve s’est-elle trahie ?

– Eprise à la folie, elle maintenait M. de la Roche dans une dépendance totale. Les voisins, les amis ont commencé à se rendre compte qu’elle refusait qu’il sorte. Les médecins ont eu des doutes grandissants sur le respect des traitements destinés à soigner la victime. Plusieurs mois après l’agression à l’acide, le pauvre monsieur aurait dû recouvrer la vue et tel n’était pas le cas. Manifestement, quelqu’un empêchait la guérison de se produire. Petit à petit les soupçons se sont dirigés sur l’horrible veuve qui a fini par avouer toute la machination. Le pauvre M. de la Roche a été le dernier à admettre l’horrible vérité.

Cette affaire permet de retrouver deux aspects d’un crime féminin typique : la machination complexe et l’acharnement de la coupable qui finit par éveiller les soupçons.

Dans l’affaire Goglet que je vais vous narrer maintenant, nous voyons d’autres aspects de la criminalité féminine. Les femmes sont capables de refuser l’évidence et d’inventer des fables spectaculaires pour échapper au sentiment de culpabilité.

Mme Goglet était marié à un vieil homme riche physiquement diminué dont elle souhaitait se débarrasser. Elle décida un soir de mettre le feu à leur maison et tira cinq coups de feu sur son mari pendant son sommeil.

Ce dernier eut une chance incroyable. Les balles de revolver ne l’avaient que très légèrement touché et il réussit à quitter la maison avant que les flammes ne l’envahissent totalement.

Tout accusait Mme Goglet et pourtant celle-ci nia toute l’affaire farouchement, contre toute évidence avec des arguments incroyables.

Sa première ligne de défense fut d’accuser un « inconnu » qui avait mis le feu au domicile conjugal et qui ensuite avait tiré sur le vieil homme sans l’atteindre. Puis, devant l’abondance de preuves recueillies par mes collègues, elle se tut pendant trois jours. Enfin, pressée de questions par le juge, elle inventa une histoire à dormir debout.

Oui, Mme Goglet avait toute les raisons de souhaiter la mort de son mari ; oui, elle avait bien commis l’horrible forfait. Mais elle, dans le box des accusés, n’était que la soeur – physiquement très ressemblante – de la coupable. Elle clamait donc son innocence et jurait qu’elle se dévouait pour sa famille. Pendant tout le procès et après, pendant son incarcération, elle continua à se poser en martyre en se persuadant elle-même, de la vraisemblance de ce qu’elle racontait.  »

Le rédacteur du Petit Parisien frétille. Du sang, des tentatives de meurtres, des victimes qui essaient d’échapper à des femmes calculatrices et perverses… il imagine déjà son futur article à la une, un exposé sur les « femmes tueuses » qui fera vendre. Il se moque éperdument de la solidité scientifique des théories qu’il va exposer dans sa copie. Qui pourra le contester ? Quelques criminologues avertis ? Quelques féministes scandalisées par son accumulation d’idées reçues et d’affirmations péremptoires ? Peu importe, l’audience sera en rendez-vous et son directeur sera content 

Le commissaire Petit lui donne même sa phrase de conclusion :

 » Croyez ma vieille expérience de policier. C’est une femme qui règne en enfer ! « 

1er décembre 1908 : La balance à peser les émotions

L’homme rentre dans le cabinet du professeur Mosso, il est intimidé. Le médecin lui demande de se mettre en sous vêtements et de s’allonger sur le dos en désignant un appareil d’un type très particulier.

Le sujet, avec l’aide d’une assistante, s’étend alors bien à plat sur une longue planche horizontale. En tournant la tête, il a le temps de voir qu’elle est montée de façon à pouvoir osciller librement mais dans un angle limité, autour des couteaux qui la soutienne en son milieu comme le fléau d’une balance. Une longue tige en acier se déplace sur un tableau gradué et indique en les amplifiant la valeur des oscillations de l’appareil. 

001.1228080603.JPG

Année 1908 : les Français se passionnent pour les expériences du professeur de l’université de Turin Angelo Mosso. Beaucoup pensent que grâce à lui, la physique pourra bientôt expliquer totalement le fonctionnement du cerveau et que les maladies mentales pourront être soignées dans un avenir proche.

Le professeur parle avec un fort accent italien. Ses ordres sont brefs, il prend des notes au fur et à mesure de l’expérience.

– Monsieur, je vous demande de vous détendre totalement et de ne penser à rien. Voilà, vous y êtes ?

– Oui, professeur.

– Très bien, l’aiguille de mesure est au centre du tableau gradué. Je constate avec satisfaction que vous m’obéissez parfaitement.

Une longue minute s’écoule. Le médecin reprend :

– Ecoutez-moi bien… A la fin de l’expérience, Monsieur, sachez que je vous donnerai une pièce de cent sous.

Au bout d’une seconde à peine, l’aiguille oscille vers la gauche.

– Cher Monsieur, je vois que ma promesse vous fait plaisir… Elle provoque un afflux de sang vers votre tête, déplacement mesurable par ma balance ultra sensible… Bon… Détendez-vous à nouveau et ne pensez plus à cette pièce. 

L’aiguille revient au centre.

– Ecoutez Monsieur, finalement votre tête ne me revient pas du tout. Vous n’aurez pas votre pièce, vous ne la méritez pas…

Ah, parfait, cela vous met en colère… Vous avez l’air bête, Monsieur, dans vos sous vêtements ! Parfait, parfait ! Votre énervement augmente et vos muscles se tendent. Un afflux de sang se dirige vers la partie inférieure de votre corps. L’aiguille de la balance se déplace donc vers la droite. Tout cela est normal et prévisible.

Votre émotivité convient parfaitement pour l’expérience. Allez, rhabillez-vous, vous aurez votre pièce, rassurez-vous.

Le patient remet sa blouse et son pantalon. Il ne comprend pas très bien toutes les explications du professeur :

– Grâce à vous, cher patient, la Science progresse à grands pas. On peut mesurer les émotions et commencer à deviner ce qui se passe dans le cerveau. Le « grand sympathique » agit sur tel ou tel organe suivant ce que vous ressentez. Votre imagination commande à votre corps et ma balance peut quantifier tout cela. Je vais pouvoir compléter mon article de psycho-physique. Un jour, avec toutes ces connaissances accumulées, nous pourrons soigner les névroses modernes qui restent pour l’instant très mystérieuses.

L’assistante passe un coup de chiffon sur la planche vide de l’appareil. Elle attrape un livre tombé au pied de la « balance à peser les émotions ». L’ouvrage est écrit en allemand et signé de Sigmund Freud.

– Où dois-je ranger ce livre, professeur ?

– Freud ? Vous pouvez le déchirer et le jeter à la poubelle. Ses recherches où il ne prouve rien sont dépassées. La psycho-physique remplacera ses calembredaines. Pour moi, Freud est mort. Ma balance géniale l’a remplacé.

professeur-mosso.1228081148.gif

Le professeur de physiologie à l’université de Turin Angelo Mosso

9 novembre 1908 : L’immensité du plaisir féminin

 » Il faut laisser le plaisir féminin s’épanouir pleinement. » Ce qu’il y a de bien avec le médecin avec lequel je discute ce soir, c’est sa clarté et sa franchise de scientifique !

Jusque dans les années 1860, sous le Premier et le Second Empire, le plaisir féminin, pendant l’acte sexuel, était tout simplement nié. La femme restait cantonnée à sa fonction reproductive. L’homme lui-même était prié d’être « efficace » dans ce même domaine… mais sans en rajouter.

pierre-auguste-renoir-la-baigneuse-endormie.1226154479.jpg

Auguste Renoir, La Baigneuse Endormie

Il était de bon ton dans les milieux bourgeois de faire cesser toute vie très intime après 50 ans. Pour la femme, comme pour l’homme, l’abstinence, disait-on, augmentait les chances de vivre vieux.

Une chape de plomb très prude s’était abattue sur notre société.

Les romans populaires, les journaux, les plaisanteries de « corps de garde » , se faisaient vaguement l’écho d’une vie sexuelle plus « débridée et spontanée » dans les milieux ouvriers: debout derrière le mur de l’usine, la position debout étant réputée avoir des vertus contraceptives.

Quant aux paysans, couverts de vêtements faciles à enlever, ils faisaient l’amour, dit-on, loin de la chambre commune où dormaient aussi les enfants, donc dans les granges, les greniers ou derrières les haies.

Mais la norme, le bon goût, le savoir-vivre, trouvaient leur source dans les pratiques bourgeoises. Et dans les beaux quartiers, c’était, pour tous, à la nuit tombée, l’acte réalisé obligatoirement dans la « position du missionnaire ». Ce mouvement à peine charnel, devait aboutir si possible à une future naissance. Il y avait un crucifix au-dessus du lit, pour rappeler la grandeur et l’importance de ce bref moment vécu par le couple, uni devant l’Eternel.

Point de vrai plaisir dans tout cela ; aucun pour la femme et juste ce qu’il faut pour aller jusqu’au bout, le plus vite possible, pour l’homme. Si ce dernier en voulait « davantage », les maisons de tolérance du préfet de police Mangin des années 1830, les cocottes et les « belles horizontales » des années suivantes, étaient là pour le satisfaire.

Depuis une grosse quarantaine d’années, les choses évoluent doucement.

Le corps médical n’y est visiblement pas pour rien. Celui-ci se méfie grandement de la sexualité des maisons closes,  sources de maladies vénériennes qui y prolifèrent de façon incontrôlable.

Et comment éviter la fréquentation des lieux de prostitution si on ne revalorise pas l’acte sexuel à la maison ?

Progressivement, les caresses, les baisers longs et fougueux, sont remis à l’honneur. Partout : dans les wagons de chemin de fer, dans les fiacres ou les antichambres.

Ce mouvement est renforcé par une diffusion large des valeurs romantiques et d’un retour au goût du jour de l’érotisme. La femme n’est plus une vierge effarouchée, tout de blanc vêtue.

La Commune  et ses valeurs révolutionnaires en matière sociale, sont aussi passées par là.

La femme veut plaire, séduire. Ses parfums sentent le musc, ses décolletés sont plus provocants, elle laisse tomber ses longs cheveux.

Le monde des salons découvre le « flirt », à mi-chemin entre la liaison platonique et une sexualité libertine assumée façon XVIIIème siècle.

Mon ami médecin, toujours cru, ajoute :  » les capotes réalisées naturellement en intestin d’animal sont avantageusement remplacées par des condoms en caoutchouc fabriqués en Angleterre. On peut faire l’amour à l’infini sans risquer une grossesse !  »

La République apprécie aussi le nouveau couple : un homme épanoui fait plaisir et honore longuement et régulièrement sa compagne aimante et contribue ainsi à l’accroissement d’une famille où naissent plein de beaux bébés peuplant une France qui doit pouvoir se mesurer à l’Allemagne.

Et le plaisir dans tout cela ?

« Il est revenu » conclut le médecin. « Mes patientes m’en parlent, en rougissant… mais l’estiment normal. Je n’imaginais pas tout ce qu’elles peuvent éprouver. Quelle variété, quelle intensité parfois ! »

 » Elles ne rêvent pas forcément de leur mari mais parfois d’un jeune acteur vu au théâtre ou d’un cavalier croisé un dimanche ou encore d’un valseur doué fréquenté dans une soirée mondaine ».

Je questionne, taquin :  » et elles ne fantasment jamais sur leur médecin ?  »

C’est au tour de mon ami de rougir… en restant, pour une fois, silencieux.

7 novembre 1908 : Foules sentimentales

Il existe des livres que l’on préférerait ne pas avoir ouverts, des théories qui glacent et que l’on voudrait oublier.  » La Psychologie des Foules » de Gustave Le Bon, ouvrage paru il y a une dizaine d’années et réédité régulièrement depuis, fait parti de ces « pavés dans la mare  » à fort retentissement qui bouleversent notre vision du monde et nous inquiètent sur des points auxquels nous n’avions pas vraiment réfléchi.

gustavelebon.1226036697.jpg

Gustave Le Bon

 La thèse ? Elle est assez simple.

L’individu, pris individuellement, est un être vivant supérieur doté d’une vive intelligence, d’une raison lui permettant d’avoir des comportements rationnels. Il est capable d’échapper aux contraintes et aux préjugés et peut faire progresser l’humanité.

La foule, au contraire, reste irrationnelle, incohérente, impulsive. Elle a le niveau intellectuel d’un être inférieur comme l’animal. Elle forme un « tout » imperméable à toute argumentation logique et construite. L’individu, même intelligent, placé dans une foule, perd son autonomie et adopte les comportements simplistes de l’ensemble.

Cet ensemble a besoin d’être dominé. La foule, tremblante, écorchée vive, attend un guide ; le troupeau a besoin d’un maître. Ce dernier, s’il est habile, peut le faire évoluer à sa volonté.

Les foules sont partout : ce sont les grandes réunions de partis politiques mais aussi les assemblées parlementaires ou même… les jurys d’assises.

Par leur comportement régressif, elles menacent la bonne marche de la Civilisation et peuvent même la conduire à sa perte.

le-bon.1226036930.jpg

Gustave Le Bon qui est un homme de salons, popularise sa thèse dans le Tout Paris et ses conceptions sont connues bien au delà d’un petit cercle d’universitaires spécialisés.

Ses « Déjeuners du Mercredi » sont fréquentés par tout ce que la France compte d’éditeurs de revue, de chercheurs connus et de présidents de sociétés savantes. On y croise le mathématicien Henri Poincaré, Roland Bonaparte, le riche président de la société géographique, le philosophe Henri Bergson ou Ernest Flammarion. Les parlementaires, les professeurs de médecine ou les journalistes aiment être vus en ce lieu prestigieux.

Que faire des thèses de Gustave Le Bon ?

Le meilleur si l’on essaie de ne pas créer de situation de constitution de foules. Le Bon est très attiré par les sociétés anglo-saxonnes qui favorisent, selon lui, l’épanouissement de l’individu pour le plus grand profit de l’humanité.

Le pire si, au contraire, des personnes mal intentionnées comprennent, un jour, la force destructrice des groupes immenses et leur capacité à se soumettre à une volonté forte et unique d’un individu dominant.

Le Bon tire la sonnette d’alarme. Le XXème siècle qui commence marque peut-être le début d’une époque inquiétante où la volonté des sages souverains, légitimement élus, compte bien peu face aux comportements des foules dirigés par des démagogues habiles.

Une autre coqueluche des salons, l’académicien Abel Hermant, s’exclamait récemment :  » Nos foules ont, en politique, le nez du chien qui n’aime que les mauvaises odeurs. Elles ne choisissent que les moins bons et leur flair est presque infaillible. « 

22 octobre 1908 : Les épouvantables chauffeurs de la Drôme

Une grande ferme isolée, non loin de Valence. Le soleil s’est couché depuis déjà deux bonnes heures. Jules Chenu, veuf, 62 ans, fier et riche paysan, passe un très mauvais moment. Entouré de trois malfras de la pire espèce, il est insulté, battu et jeté au sol. Nous sommes dans la grande salle centrale du bâtiment.

 » Où sont tes économies, vieux bouseux ?  »

Jules refuse de répondre. Il a amassé des sommes conséquentes et veut tout donner à ses cinq enfants lorsqu’il quittera ce bas monde.

chauffeurs-de-la-drome-15-novembre-1908.1224651877.jpg

Les chauffeurs de la Drôme en 1908

Les coups redoublent. Celui qui tape le plus fort s’appelle Octave David. Il assène ses gifles avec méthode, il veut faire mal mais laisser au pauvre Jules la possibilité de parler.

Ce dernier est beaucoup plus solide que les bandits pouvaient le penser. On sent que son métier d’agriculteur qu’il pratique toujours, été comme hiver, par tous les temps, ses dizaines de vaches laitières, ses récoltes multiples, ce travail acharné mené depuis l’âge de douze ans, ont forgé une personnalité et un corps robuste.

Les gifles ne font rien, Jules ne parle pas. Son visage se déforme peu à peu, change de couleur, il fait quelques grimaces de douleur mais se tait. Il ne crie pas non plus, aucun voisin ne peut l’entendre.

 » On va te saigner, vieux porc !  »

C’est Urbain Liottard qui parle. C’est le plus vulgaire des trois. Le plus sadique aussi.

La suite de l’histoire est racontée avec émotion par le gendarme Rémy, qui a découvert le corps sans vie, déjà froid, de Jules Chenu, un matin du 22 octobre 1908. La victime était face contre terre, la gorge tranchée, les bras en croix dans la grande salle près de la cheminée :

 » Le père Chenu a été attaché. Les cordelettes que nous avons retrouvées par terre  le prouvent. Ses pieds sont totalement brûlés. Les « chauffeurs » lui ont mis les extrémités directement dans le feu pour le faire parler. Puis, pour ne pas être dénoncés, ils ont assassiné M. Chenu avant de partir. Je sais où sont les économies, le trésor de Jules. Il est toujours là, les bandits ne l’ont pas trouvé. Jules Chenu a été extraordinaire. Il n’a pas parlé.  »

« Ecartez-vous, nous prenons le commandement !  »

Le ton est sans appel. Le commissaire Floch, dirigeant la brigade mobile de Lyon, vient d’arriver et signifie aux gendarmes locaux :

 » Chers amis, les chauffeurs de la Drôme, maintenant, c’est l’affaire de notre police d’élite. Dans quelques mois, les criminels seront guillotinés, c’est moi qui vous le dit !  »

Les journalistes prennent fébrilement des notes et pensent à leurs gros titres du lendemain :

 » Les brigades du Tigre traquent les terribles chauffeurs  »

 » La population drômoise se rassure, les brigades de Clemenceau arrivent !  »

 » Bientôt la guillotine pour les bandits de Valence  »

Lorsque Octave David parcourt son journal, il sourit. Il en est à son quinzième meurtre et n’a toujours pas été arrêté. Le meneur de la bande des chauffeurs est en tenue de maçon. Il est sept heures. Son chantier va reprendre. Il ajuste sa casquette et sifflote.

Comme si de rien n’était.

21 octobre 1908 : Guerre de l’opium ou guerre des polices ?

 Opium. Nom magique, synonyme de perversion et de plaisir. L’Orient, les fumeries de Pékin, de Hong Kong et de Saigon. Ambiance décadente, rêves éveillés. Guerre de l’opium de la puissance anglaise pour conserver le monopole de production et de diffusion de cette substance très lucrative ; combat acharné des Américains plus puritains pour rendre illégale toute consommation et tout commerce de cette plante sur l’ensemble de la planète.

opium.1224400760.gif

Une fumerie d’opium en Chine au début des années 1900

Voilà les éléments, un peu exotiques, que j’avais en tête avant d’ouvrir et d’animer la réunion avec les différents services de police concernés par la lutte contre l’arrivée de l’opium en France.

Autour de la table : deux généraux de gendarmerie, le commissaire central de police de Marseille, un adjoint du préfet Lépine représentant la Préfecture de police, Jules Sébille, patron des brigades mobiles de la Sûreté générale et quelques collaborateurs des uns et des autres dont je ne me rappelle plus les noms.

Dès le début, l’ambiance est tendue. Les uns et les autres se détestent. Rivalité des gendarmes contre les policiers. Méfiance des policiers municipaux vis à vis des agents du ministère de l’Intérieur. Combat acharné entre la Préfecture de Police et les brigades mobiles.

Il faut convaincre tout ce petit monde d’avancer d’un même pas pour lutter contre des bandes très organisées de malfrats souhaitant écouler de lourds paquets d’opium dans les grandes villes françaises, en commençant par Paris.

La police de Marseille veut bien coopérer mais seulement avec le cabinet du ministre et estime ne pas avoir de comptes à rendre à ses collègues parisiens. Je rétorque immédiatement que l’étatisation de cette police,  officialisée en mars dernier, l’oblige à travailler avec les autres polices étatiques (brigades mobiles, Préfecture de police), sans passage systématique par le ministre ou ses représentants.

Renfrogné, Jules Sébille signale qu’il ne fera confiance qu’à « sa » brigade locale de police mobile et qu’il se moque donc de la coopération des autres policiers marseillais. Je lui indique qu’il risque donc de se priver de renseignements précieux sur ce qui se passe dans le port et ses environs.

La Préfecture de Police, dans une longue déclaration de son représentant, se plaint de ne pas avoir de renseignements sérieux des autres services français sur les arrivages probables d’opium sur son territoire et menace de recueillir elle-même ces informations « par tout moyen ». Sans ménagement, je réponds qu’il n’est pas question que la Préfecture fasse « bande à part » et je lui promets qu’elle aura ce dont elle a besoin pour travailler.

Après avoir ri de voir les policiers se déchirer entre eux, les gendarmes rappellent avec véhémence qu’ils n’ont aucun moyens pour lutter efficacement contre cette nouvelle forme de banditisme: pas d’automobile, trop peu d’effectifs spécialisés en police judiciaire, aucune formation aux méthodes de police scientifique.

Réunion épuisante. Menaces à peine voilées, coups bas, sorties théâtrales ou comédies pures et simples, ricanements quand l’autre parle. Tout est permis autour de la table.

Au bout de quatre heures de débat, l’heure du repas ayant sonné depuis longtemps, nous nous séparons sur un plan d’action, compromis entre les positions des uns et des autres :

– la police de Marseille contrôlera au quotidien le port de la ville ;

– la brigade mobile locale viendra la renforcer dès qu’une opération de saisie et d’arrestations en flagrant délit sera montée ;

– la gendarmerie et la préfecture de police seront prévenues par les policiers marseillais de tout arrivage d’opium sur leurs territoires respectifs ;

– la brigade mondaine de la Préfecture de Police se chargera, seule (sans la Sûreté), de toute opération sur Paris et les environs.

Au moment où la salle de réunion s’est totalement vidée, je me demande un instant si la réunion ne se serait pas mieux passée si j’avais obligé, au préalable, chaque participant à fumer… un peu d’opium.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑