7 septembre 1908 : Des cancans sur la reine… du french cancan

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 Un spectacle passé de « La Goulue », au Moulin Rouge ; une affiche de Toulouse Lautrec

 » La Goulue s’est remise à boire ». Avait-elle vraiment arrêté ?

Le rapport de la préfecture de police qui vient d’arriver sur mon bureau rappelle la carrière mémorable de la danseuse de french cancan Louise Weber, né en 1865 à Clichy, appelée par tous « La Goulue » en raison de son appétit pour la dive bouteille.

Plusieurs versions circulent sur son ascension :

– l’une, la plus sympathique (et charitable), raconte la progression d’une femme de grand talent, très souple, avec beaucoup d’humour et sachant faire chanter et rire toute une salle dans les bals populaires. Ce talent hors du commun lui permet d’être remarquée par le riche propriétaire de champs de courses, créateur du Pari Mutuel et propriétaire de l’Olympia Joseph Oller. Celui-ci fonde le Moulin rouge en 1889 et compte sur elle pour danser le french cancan devant un parterre parisien et des touristes anglo-saxons. Lever les jambes, montrer (en vitesse) sa culotte, finir par un grand écart. Tout cela reste assez convenable, juste ce qu’il faut « polisson ».

– l’autre, plus croustillante, insiste sur la fréquentation par Louise Weber de hauts lieux de la prostitution de luxe, sur sa connaissance -très intime – de nombreux grands bourgeois parisiens aimant les plaisirs de la nuit. Ses connaissances masculines expliqueraient la place décisive qu’occupe bientôt La Goulue parmi les reines du music hall.

Je ne peux trancher entre ces deux thèses, peut-être complémentaires et je tiens juste à ajouter que les spectacles, au Moulin Rouge, des années 1890 à 1895, étaient très amusants. L’interpellation de certains spectateurs par La Goulue, en pleine séance, sur un ton « titi parisien » avec un vocabulaire « corps de garde » , était souvent franchement comique quand on savait à quels hauts personnages elle s’adressait (souvent sans le savoir). En outre, la danseuse avait un côté espiègle, enjôleur et captivait littéralement toute la salle. Chacun passait un bon moment et oubliait tout souci.

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« La Goulue »

Depuis 1896, rapport de police après rapport de police, je constate le déclin progressif de la Goulue. Persuadée d’être devenue la reine de la Capitale, elle a quitté le Moulin Rouge pour s’installer à son compte, dans des baraques de foire, en étant convaincue que son seul nom pouvait faire venir les foules à ses représentations.

En fait, personne n’accourt sauf quelques curieux qui se moquent de la pauvre Louise alourdie, édentée qui continue à vider les verres de ses quelques clients -comme à la grande époque – puis se sert à nouveau toute seule en vidant les bouteilles.

Tout cela est bien triste. J’ai quelques contacts dans le monde du spectacle et me demande si les anciens mentors de La Goulue ne peuvent pas l’aider à remonter sur une scène digne de son talent.

En attendant, la Goulue essaie de devenir dompteuse. Ne pouvant plus fasciner les humains, elle n’attire désormais que les regards vides de quelques lions baillant et avançant nonchalamment vers un tabouret pour éviter ses coups de fouet.

Dans sa tête – et dans la mienne – raisonnent toujours les rythmes endiablés du french cancan. Un jour, la Goulue reviendra, j’en suis sûr, rajeunie. Elle nous fera revivre ces moments inoubliables, nos longues nuits d’étudiants insouciants qui voyaient la vie comme une fête sans fin.

5 septembre 1908 : Les affaires de coeur de notre garde des Sceaux

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Saint-Nazaire, la gare, 1900

Il s’appelle Aristide, elle porte le prénom de Jeanne. Ils s’aiment passionnément comme on peut éprouver un amour fou quand on n’a pas trente ans. Dans les rues de Saint-Nazaire, sur la plage, dans les bois de pins… ils s’embrassent passionnément. C’est une jolie blonde potelée, c’est un beau brun qui parle bien et qui la fait beaucoup rire.

Une belle histoire ?

Elle devient un vrai cauchemar.

En fait, elle est mariée à un autre -mari trompé, mari jaloux – et son père est un entrepreneur de travaux publics très connu dans la région.

Lui, c’est un jeune avocat sans le sou, issu d’un milieu très modeste.

Les amants sont découverts un chaud 1er mai 1891 dans les bras l’un de l’autre et l’affaire est portée devant la Justice.

Jeanne est priée de s’éloigner du jeune homme qui voit sa carrière d’avocat brisée. Nous assistons dès lors à un -triste- vaudeville et à une affaire judiciaire à rebondissements. Le milieu bourgeois dont est issue Jeanne fait durement payer au jeune « impudent » Aristide sa liaison coupable. Les gazettes locales s’enflamment, les cafés, les dîners en ville, ne parlent plus que de cela.

Mois après mois, Aristide se défend, contre-attaque. Il est dos au mur, au chômage, n’a plus d’argent et seule sa combativité intacte lui permet d’éloigner les idées de suicide.

Il fait appel d’un premier jugement, va jusqu’en cassation. Il a raison, la Justice ne peut rien prouver. Ses moments de bonheur avec Jeanne ne méritent ni une telle publicité ni une telle sanction.

Les témoins de la scène du 1er mai 1891 finissent par se rétracter (« à cette distance, on ne voyait pas grand chose, Monsieur le Juge ! « ) et les plaintes de la famille de Jeanne sont dès lors retirées. La Cour d’appel de Poitiers acquitte définitivement les prévenus considérant que le dossier est vide. A la fin de l’audience, le Président prend à part Aristide et lui glisse : « Mon cher maître, ce que vous avez fait, nous l’avons tous fait … »

Vingt ans après.

Nous sommes en 1908. Aristide s’est fait un nom. C’est Monsieur Briand, Garde des Sceaux, ministre de la Justice réformateur, audacieux, redoutable stratège. Homme de gauche, partisan du dialogue avec les syndicats, c’est un poids lourd du gouvernement. Il parle toujours très bien et sait enflammer les foules ou convaincre une Chambre souvent difficile à manier.

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Aristide Briand ; la « Belle Otero »

Il a toujours beaucoup de charme et plaît aux dames. Il n’est pas marié et on ne lui connaissait jusqu’à présent que des liaisons de passage. On prétend qu’il a connu la belle Otero, cette vedette du demi-monde qui a séduit tant de personnages de premier plan.

Aujourd’hui, c’est plus sérieux. Aristide Briand s’affiche avec la comédienne pleine de talents Berthe Cerny. Ils se voient régulièrement dans la belle demeure de l’actrice à Saint-Cloud. Ils vivent presque ensemble.

Il est heureux, enfin.

Porté par le regard admiratif de Berthe qui vient écouter ses discours à l’Assemblée, Aristide oublie enfin l’aguichante Jeanne de sa jeunesse pauvre, la triste histoire de Saint-Nazaire. Il oublie qu’on a voulu le briser, lui qui n’avait pas de relations, pas d’appuis en hauts lieux. Il oublie cette haine d’une bourgeoisie de province contre un jeune avocat sorti du rang et osant séduire une jeune femme issue d’un milieu riche et établi. Il oublie les cancans qui salissent, les regards des bien-pensants qui se détournent,  les insultes qui abaissent. il oublie cette justice locale au service d’une classe, ces juges qui refusaient de voir qu’ils n’avaient aucune preuve solide contre lui.

Il était à terre, il s’est relevé. Il a grandi, est devenu fort. Son poste au gouvernement est prestigieux, il a tous les honneurs publics.

Vingt ans après, il a droit aussi au bonheur privé. Ne doutons pas que les beaux yeux de Berthe vont le porter encore loin.

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La comédienne Berthe Cerny n’a d’yeux que pour A. Briand

3 septembre 1908 : Postes : le mécontentement gronde

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Le gouvernement sous estime la popularité des facteurs  (facteur en pays de Buch)

Contact discret avec un meneur des mouvements au sein des Postes : Paul Amalric.

En cette rentrée sociale, je suis chargé de faire le point sur les différents secteurs d’activité du pays et d’indiquer au gouvernement les branches qui risquent d’être touchées par une grève. La police des chemins de fer -police politique qui ne dit pas son nom – m’aide dans cette tâche mais je me réserve quelques entretiens personnels avec les figures les plus connues du monde ouvrier et syndical.

Paul Amalric ne mâche pas ses mots :

 »  – Le gouvernement aurait tort de sous-estimer la souffrance des postiers. Les salaires versés sont parmi les plus bas de toutes les administrations. Les conditions de travail restent souvent déplorables. Pour ma part, je travaille dans un wagon poste reliant Paris au Sud-Ouest. Il y fait souvent trop chaud ou trop froid ; nous respirons de la poussière en permanence et nous sommes fréquemment éloignés de nos familles.

– Oui, mais on me dit que l’ambiance dans vos équipes est excellente. Quand votre travail vous oblige à découcher, vous faites souvent la fête entre collègues ou vous allez à la pêche. Et les relations hiérarchiques dans les wagons apparaissent plus souples qu’ailleurs.

– Monsieur le conseiller, n’essayez pas de noyer le poisson. Votre gouvernement m’a révoqué l’an dernier parce que j’avais osé, avec d’autres fonctionnaires, écrire à Georges Clemenceau pour lui demander d’autoriser le droit syndical au sein des Postes et de nos administrations.

– Mais vous avez été réintégré dès cette année ! J’ai transmis à Louis Barthou, votre ministre, les consignes de Georges Clemenceau en ce sens.

– Depuis ma réintégration, je suis considéré comme un pestiféré. La CGT me rapporte que le sous secrétaire d’Etat Julien Symian n’attend qu’une occasion pour m’exclure à nouveau et cette fois-ci définitivement.

– Ecoutez, il n’y a pas de raison que cela se produise. Si votre service continue à « être au pair » régulièrement (NDLR : avoir traité tout le courrier), si vous obéissez à votre chef de brigade et que votre cadence de tri est bonne… et si vous acceptez d’être dans le camp des modérés, je m’assurerai qu’il ne vous arrive rien.

– Cela fait beaucoup de « si », monsieur le conseiller (Paul Amalric ricane). Personnellement, je ne crois qu’au rapport de force… et celui-ci tourne actuellement en notre faveur. Les télégraphistes continuent à  mal vivre leur intégration au sein des Postes. Mieux payés et considérés que nous, ils sont persuadés que leur métier se dévalorise et sont prêts à cesser le travail à tout moment. Les « ambulants » comme moi demeurent aussi à la pointe de tous les mouvements. Dans les wagons poste, nous sommes tous très solidaires et n’aimons guère les gens des ministères qui ne quittent jamais leur bureau. Quant aux facteurs et autres agents de tri, ils pleurent sur leur feuille de paie et leur charge de travail qui augmente sans que les effectifs suivent. Bref, le mécontentement gronde partout.

– N’oubliez pas que vous acheminez plus de 2000 millions d’objets chaque année et que pour tous nos villages de province, votre service reste indispensable.

– La population nous suivra. Les villageois aiment leur facteur. Ils boivent souvent un coup avec lui lors de sa tournée. Vous appréciez mal notre réelle popularité.

– Très bien. Merci de votre franchise. Je rendrai compte à mon Patron de votre détermination. »

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Une poste en région parisienne en 1908 : celle de Roissy-en-France, en Seine-et-Oise

« Rapport de force ». Le maître mot de nos relations sociales à la française. Effectivement, depuis 1906, le gouvernement n’a jamais cessé de montrer ses muscles par rapport aux mouvements naissant au sein des services publics. Encore récemment, les électriciens en grève à Paris ont été mis à pied voire révoqués et remplacés par des soldats du Génie. Pour la Poste, cela risque aussi de tourner à l’affrontement si une grève commence. G. Clemenceau m’a demandé d’étudier comment la gendarmerie pourrait prendre le relais des facteurs si ceux-ci cessent le travail.

 » Rester ferme, ne rien céder et montrer la détermination du gouvernement » : Telle est la consigne.

2 septembre 1908 : Le pouvoir russe est-il fiable ?

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Alexandre Petrovitch Iswolski, ministre des affaires étrangères russes 

Brève visite à Paris aujourd’hui d’Alexandre Petrovitch Iswolski, ministre des affaires étrangères russes.

J’ai préparé cette nuit pour Georges Clemenceau une note faisant le tour d’horizon de nos relations avec Saint Petersbourg et sur la situation de la Russie.

Le Président du Conseil continue de se méfier de cet allié. Pas assez démocrate à son goût, trop fragile économiquement, trop peu fiable militairement.

  » L’élection récente d’un parlement – la 3ème Douma – très conservateur grâce à une loi électorale « adaptée » , n’encourage pas une vision positive de la démocratie dans ce pays. Le 1er ministre Stolypine continue de gouverner sans réel contrepoids et ne rend compte qu’au Tsar Nicolas II.

Les réformes agraires en cours sont les bienvenues mais il n’est guère évident de faire émerger une classe de paysans aisés et responsables à partir de situations locales qui ne sont parfois guère éloignées du servage. En outre, la conquête de terres à l’Est, au-delà de l’Oural, demandera du temps. Près de trois millions de personnes partent actuellement là-bas.

L’industrie russe se structure peu à peu mais le monde ouvrier reste l’un des plus remuant d’Europe : le régime tsariste se révèle incapable de dialoguer avec lui et ne cesse de se crisper sur les revendications des syndicats naissants.

Au niveau diplomatique, la guerre désastreuse contre le Japon de 1905, continue à fragiliser nos alliés russes. Ce conflit a bien montré les faiblesses de l’armée du Tsar, notamment de sa marine.

En contrepartie du projet d’annexion pure et simple de la Bosnie Herzégovine par l’Autriche, Stolypine négocie avec les autres Etats européens un droit de passage des navires russes dans le détroit des Dardanelles. Cela permettrait de « désenclaver » la force militaire de l’Empire slave et de lui donner une possibilité d’agir plus facilement sur toutes les rives de Méditerranée et au-delà. Cette démarche mérite d’être soutenue même s’il faut inviter les Russes à la sagesse dans leur action dans les Balkans et dans leur soutien aux Serbes.

L’emprunt russe se porte bien et les épargnants français continuent d’acheter massivement les bons émis par Saint Petersbourg. La confiance entre nos deux pays s’appuie beaucoup sur ce transfert important de liquidités. Il marque le soutien populaire à l’Entente Cordiale. il conviendra de demander au ministre Iswolski les conditions dans lesquels les remboursements seront effectués, compte tenu des taux d’intérêts intéressants promis par la Russie.

Enfin, les tensions entre nos deux alliés, russes et anglais, se sont apaisées grâce à la convention du 31 août 1907 qui règle les influences respectives des deux pays en Perse, en Afghanistan et au Tibet. On ne peut pas dire que l’avis des peuples concernés ait beaucoup été sollicité dans le règlement de ce conflit. Mais au moins, Londres et Saint Petersbourg ont cessé de se disputer sur ces sujets, au grand désespoir de l’Allemagne qui ne voit pas d’un très bon oeil le renforcement des liens entre ces deux capitales, liens qui contribuent à l’isoler. »

Voilà, une note « qui ne mange pas de pain » mais Georges Clemenceau ne m’a pas vraiment indiqué les points qu’il souhaitait voir approfondir. Et puis, cela aurait été mieux que je sois prévenu avant hier soir, minuit, de cette rencontre avec le ministre russe. Les notes à faire de façon nocturne, au dernier moment, ne sont pas ma tasse de thé.

La « dure » vie de conseiller…

1er septembre 1908 : L’encombrante fille du Président

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Alice Roosevelt, une fille de Président que l’on ne peut oublier

Alice Roosevelt prend de la place, beaucoup plus que ne le voudrait son père Président des Etats-Unis.

Remarquée par tous pour sa grande beauté, elle n’attire pas la presse avec son seul joli minois. Libérée, rétive à toute règle sociale, fatiguée du conformisme des milieux dirigeants de la Côte Est, elle ne cesse de faire parler d’elle par les mini-scandales qu’elle provoque… avec gourmandise.

Cela ne se fait pas ? Elle fume en public. Ce n’est pas convenable pour une femme du monde ? Elle prend des paris directement auprès d’un bookmaker. Ceci risque de faire hurler les visiteurs ? Elle élève un serpent à la maison et le fait savoir. Elle adore les gros mots et jure comme un charretier dès qu’elle sent que cela pourrait choquer telle ou telle oreille chaste.

Très intelligente, elle a un sens inné de la mise en scène. Dès qu’elle arrive dans un lieu public – une salle de spectacle de Broadway ou un hippodrome – tous les regards se tournent vers elle, comme brusquement magnétisés. Un clin d’oeil espiègle à l’un, un bon mot pour l’autre et surtout un charme fou pour tous, Alice Roosevelt aime faire son numéro et couvrir les pages des journaux du lendemain sous la rubrique légère « Gens ».

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Alice Roosevelt fait tourner toutes les têtes lors d’une course de chevaux

Theodore Roosevelt ne sait quelle contenance adopter.

Ignorer sa fille ?  Elle ne cesse de rentrer dans son bureau ovale pour lui donner des conseils -souvent judicieux – et sait se monter affectueuse et désarmante quand il faut.

L’intégrer dans son équipe ? Ce serait le scandale assuré chaque jour. Cela provoquerait la fuite des collaborateurs, techniciens indispensables, garçons distingués et bien peignés issus d’universités respectables. On ne serait, en outre, pas à l’abri d’incidents diplomatiques fâcheux.

A chaque frasque de son aînée, T. Roosevelt soupire, lève les yeux au ciel et lâche, fataliste : « Soit je conduis les affaires du pays, soit je m’occupe d’Alice… mais je ne peux physiquement faire les deux « .

Le père et la fille ont parfois des explications, forcément orageuses. Quand le Président demande à Alice les raisons pour lesquelles elle souhaite toujours se faire remarquer, la jeune femme répond en riant :

 » Mais, père, c’est plus fort que moi ! Quand il y a un baptême, je redeviens le bébé ; quand nous sommes à un enterrement, je prends mentalement la place du corps ; si nous assistons à un mariage, j’apparais au premier rang toute vêtue de blanc et c’est à mon doigt que l’on est tenté de passer la bague !  »

Le docteur viennois Sigmund Freud pourrait donner quelques clefs pour expliquer ce comportement atypique dans la bonne société de Washington.

Une enfance sans l’affection d’une mère, décédée au moment de sa naissance. Un papa envahi par le chagrin ne sachant que faire de son bébé. Puis, plus tard, un père trop occupé par sa carrière politique et incapable de s’occuper d’elle.

Pour compenser ses fêlures, oublier ses blessures intimes, Alice avance à grands pas sans se retourner et choisit de nous faire rire à gorge déployée. Dans ses jolis yeux pétillants de malice, ceux qui la connaissent bien, devinent cependant un léger voile cachant une gravité inavouée : la tristesse de ceux qui ont grandi sans être aimés.

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Alice Roosevelt en 1908, elle a 24 ans 

1er septembre 1908 : Les riches sont plus au courant que les pauvres !

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La Tour Eiffel et la fée électricité en 1900

Il a fallu attendre une crise pour s’y mettre : l’incendie de l’Opéra Comique le 25 mai 1887, provoqué par une rampe à gaz, est à l’origine de la décision de la municipalité d’équiper Paris d’un éclairage électrique.

Une usine municipale d’électricité installée dans le sous-sol des Halles a été inaugurée, il y a bientôt vingt ans, le 1er décembre 1889.

Jusque-là, nous Parisiens, avions tous cru que les choses avanceraient vite. Nous étions persuadés que chaque rue et progressivement chaque habitation de notre ville basculerait du gaz à l’électricité.

En 1908, la désillusion est forte. La Ville a renoncé ces deux dernières décennies à faire les investissements nécessaires. Le réseau et l’exploitation ont été confiés, en concession, à six compagnies pendant dix-huit ans.

Pour quels résultats ?

Le XVIème arrondissement, les Champs-Elysées et les grands boulevards sont effectivement équipés d’un éclairage urbain moderne et fiable. Mais le XXème attend toujours le creusement des premières canalisations.

La Ville a fini par s’émouvoir des investissements très sélectifs des compagnies concessionnaires privées qui conduisent, en fait, à éclairer en priorité les quartiers huppés et à délaisser les faubourgs. En outre, les tarifs pour les particuliers sont beaucoup trop élevés et seuls quelques immeubles grands bourgeois profitent de la fée électricité.

Les discussions avec les industriels s’éternisent depuis la fin des concessions en 1905. Nous sommes depuis trois ans en « régime transitoire » pour la production et la distribution du courant. La Capitale reste découpée en six secteurs respectant des normes électriques différentes. L’unification et les investissements à effectuer restent gigantesques. Sous la pression de l’Etat, des efforts sont cependant entrepris. Notre Capitale ne peut se permettre d’être à la traîne par rapport aux autres grandes villes européennes.

En attendant, la plupart des Parisiens profitent de la bonne vieille lumière fournie par la Société du gaz de Paris.

Le combat « électricité contre gaz » pourrait bien tourner à l’avantage du second si les pouvoirs publics ne prennent pas les choses en main très rapidement.

27 et 28 août 1908 : Elections USA : les Démocrates dans les choux

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W. Bryan, candidat démocrate aux élections de 1908, déjà battu deux fois en 1896 et 1900, n’a pas beaucoup de chances de l’emporter sur les Républicains

Les Démocrates sont mal partis. Le Président sortant Theodore Roosevelt demeure très populaire et même s’il a choisi de ne pas se représenter, il soutient un « poulain », William Taft, qui a de bonnes chances d’être élu.

Depuis douze ans, le parti démocrate demeure dans l’opposition. Il n’a pas su trouver de parade efficace à l’action énergique de l’actuel chef d’Etat.

En effet, quel électeur d’outre-atlantique peut trouver à redire à l’action de T. Roosevelt ?

Les Etats-Unis n’ont jamais été aussi forts et reconnus dans le monde. Personne n’ose se frotter à leur puissante flotte de guerre ; aucun Etat ne se permet plus d’intervenir sans leur autorisation sur le continent américain. Le Président a coutume de dire : « Parler doucement et manier un gros bâton (a big stick), voilà le secret de ceux qui vont loin ! ». Le « big stick »  fait peur et en impose même aux arrogantes puissances européennes.

On recherche -fait nouveau- l’arbitrage des USA dans les conflits internationaux. Le récent conflit russo-japonais a trouvé sa solution grâce à la médiation américaine. L’Angleterre et la France ont été à peine consultées sur le règlement de ce différent. Theodore Roosevelt a reçu à cette occasion, en 1906, le prix Nobel de la Paix.

En politique intérieure, les Républicains ont aussi su être efficaces. Limitant la puissance des grosses firmes (compagnies ferroviaires, trusts de l’alimentation…), ils sont soucieux du sort des ouvriers et des droits des consommateurs :

– quand un conflit grave éclate entre les mineurs et leurs patrons, l’Etat fédéral obtient pour les premiers une augmentation des salaires substantielle et une baisse de leur temps de travail ;

– les firmes alimentaires doivent, depuis la « Food and Drug Act », publier ce qu’elles mettent dans leurs produits (nutrition facts) et ne peuvent plus utiliser d’additifs dangereux pour la santé.

L’Amérique souhaite rester le pays des grands espaces et continuer à abriter une nature splendide. A cet effet, le Président Roosevelt a soutenu la création et l’extension des grands parcs nationaux. il a oeuvré à réglementer la distribution des eaux.

Bref, que peut reprocher le probable candidat démocrate William Jennings Bryan aux Républicains en place ?

Pas grand chose.

Le parti démocrate reste une coalition hétéroclite de toutes les minorités et mécontents du pays. Les agriculteurs du Sud, certains commerçants sans le sou, les catholiques, les nouveaux immigrants, les habitants de certaines grandes villes craignant la montée en puissance de l’Etat fédéral… tout ce petit monde ne fait pas un parti soudé et cohérent, tout cela ne conduit pas à une plate-forme crédible pour gouverner.

Theodore Roosevelt savoure sa toute puissance. Grand seigneur, il laisse les rênes du pouvoir et prépare tranquillement un grand safari en Afrique.

Il astique son fusil et laisse à William Taft, le candidat républicain, le soin de tirer les cartouches mortelles qui risquent de maintenir les démocrates dans l’opposition pour quatre ans encore.

26 août 1908 : 19 médailles olympiques pour les Français

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Une cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Londres qui a provoqué quelques polémiques

Que penser de ces Jeux Olympiques de Londres ?

Victoire du sport ou du chauvinisme national ?

Il y a eu de beaux moments comme la performance d’Oscar Swahn qui, à soixante ans, a remporté une médaille d’or en « tir sur cerf courant ». Le Suédois a provoqué l’admiration de la foule du White City Stadium par son calme et son exceptionnelle habileté. Je pense que nous ne reverrons pas de sitôt un sportif de haut niveau de cet âge.

Autre instant d’émotion quand le marathonien italien Dorando Pietri a achevé la course longue de 42 kilomètres, en première place, à bout de forces. A quelques mètres de l’arrivée, il s’est effondré plusieurs fois, s’est relevé courageusement et a fini soutenu par un public enthousiaste. Nous sommes quelques-uns à regretter sa disqualification finale : les arbitres lui reprochent d’avoir été aidé et porté par des supporters pour finir l’épreuve.

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La terrible arrivée du marathonien italien Dorando Pietri

On pourrait aussi parler des sympathiques William et Charlotte Dod, le frère et la soeur, tous les deux médaillés en tir à l’arc.

On n’oubliera pas les finalistes en lutte gréco-romaine, Martensson et Andersson. Le second a accepté de repousser d’un jour la finale pour permettre au premier, Martensson, de se remettre d’une blessure. Beau geste. D’autant plus que c’est finalement Martensson qui a eu la médaille d’or !

Les Jeux sont aussi une occasion unique pour les vingt-deux nations représentées, de montrer leur force et leur détermination.

Cela a commencé au moment du défilé d’ouverture.

Pas moins de trois querelles autour des drapeaux !

Les Suédois ont refusé de défiler parce que leur drapeau n’était pas hissé de façon permanente dans le stade. Les Finnois, membres de l’Empire russe, ont fait la tête, de façon ostensible, en marchant derrière la bannière du Tsar. Quant aux Américains et aux Anglais, ils sont à l’origine d’une invraisemblable polémique ; les premiers refusant de « tremper » leur bannière toute républicaine dans un grand vase béni… par le Roi britannique et les seconds voulant interdire, dès lors, que celle-ci soit déployée.

Tout cela est bien futile et gâche un peu la fête.

Nous, Français, avons de bonnes raisons de rentrer la tête haute de ces Jeux de Londres.

Notre pays est quatrième sur vingt-deux et nous avons décroché dix-neuf médailles dont cinq en or.

Les esprits chagrins remarquent cependant que sans les épreuves de tir et sans l’escrime ou le cyclisme, nous n’aurions pas eu beaucoup de compatriotes sur les marches des podiums. C’est vrai. Nous ne sommes manifestement pas très doués en athlétisme.

A qui la faute ?

Les jeunes Anglais et Américains, grands vainqueurs de ces quatrièmes Olympiades, passent, dans leurs écoles et universités, tous leurs après-midi à faire du sport. En France, on préfère l’austérité cérébrale des versions grecques et latines. C’est un choix… qui ne conduit pas à faire des étincelles au « 100 mètres  » ou au « lancer de javelot » !

25 août 1908 : On sort ce soir ?

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Nous, les Parisiens, sommes souvent des provinciaux par nos attaches familiales. Nous gardons des contacts avec nos régions d’origine : Bretagne, Normandie, Auvergne, Sologne …

Nous préservons aussi dans un coin de notre coeur la nostalgie de tel ou tel aspect de la vie de nos villages.

Et nous sommes peinés quand nous constatons le déclin voire la disparition de traditions que nous aimions.

Il en va ainsi des veillées. Ces moments chaleureux associaient dans une grange, une étable ou une cave, trente à quarante villageois, voisins, frères ou cousins, des plus jeunes aux plus vieux. On chantait, on buvait, mangeait des châtaignes ou des noix.

Les plus anciens échangeaient des souvenirs de guerre. Les enfants écoutaient, ébahis, des contes fantastiques destinés à parfaire leur éducation.

Les jeunes gens arrivaient à s’isoler pour  » roucouler  » ensemble. Les filles prêtes à marier préparaient leur trousseau.

Chacun échangeait sur l’actualité du village et sur les travaux à organiser de façon collective.

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Les femmes qui organisaient ces veillées d’antan doivent maintenant s’effacer devant l’essor des cafés et des cabarets.

Depuis la loi du 17 juillet 1880 qui supprime les autorisations préalables, ces lieux de boissons et de jeux, connaissent un développement considérable. On en compte parfois cinq à dix pour des villages de 500 âmes !

En outre, les jeunes commencent à utiliser la bicyclette et donc élargissent leurs possibilités de rencontre, sans avoir besoin des veillées.

Celles-ci disparaissent donc au profit de longues soirées au café, des bals ou des réunions festives n’associant que les jeunes.

Les hommes jouent aux cartes. Cézanne les a immortalisés. Et les femmes dans tout cela ? Doivent-elles attendre les bals pour sortir ?

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 » Les joueurs de cartes  » , par Cézanne

25 août 1908 : L’imminence d’une invasion est réelle

Charles Péguy portrait par Jean-Pierre Laurens (fils de Jean-Paul Laurens)

Pour le compte de mon ministre, je visite assez souvent ce que Paris compte de savants ou de lettrés partageant peu ou prou nos idées.

Même s’il est inconnu du grand public, je ne peux ignorer Charles Péguy, aux talents incontestables de poète mystique.Son « Jeanne d’Arc » ne s’est pas beaucoup vendu mais on ne peut rester indifférent à l’évocation qu’il fait de cette héroïne de notre histoire nationale, quittant son village natal pour accomplir son destin :

« Voici que je m’en vais en des pays nouveaux:

Je ferai la bataille et passerai les fleuves;

Je m’en vais m’essayer à de nouveaux travaux,

Je m’en vais commencer là-bas les tâches neuves.

Et pendant ce temps là, Meuse ignorante et douce,

Tu couleras toujours, passante accoutumée,

Dans la vallée heureuse où l’herbe vive pousse,

O Meuse inépuisable et que j’avais aimée. »

Depuis 1905 et l’incident de Tanger, Charles Péguy est persuadé, comme G. Clémenceau, que la France est menacée par une Allemagne implacable, puissante et conquérante.

« L’imminence d’une invasion est réelle » s’est exclamé le poète en me prenant par le bras dans son bureau de la rue de la Sorbonne, où il édite les « Cahiers de la Quinzaine ».

Pour lui, il faut armer le pays (matériellement et plus encore, mentalement), refuser le discours de paix de personnes qui « trahissent, en fait, l’idéal socialiste » comme J. Jaurès.

Si je n’ai malheureusement pas de doute sur les dangers que représente notre voisin allemand, je reste persuadé que la guerre serait un désastre. Aucun des pays ne pouvant écraser l’autre, le conflit conduira sans aucun doute à de pertes effroyables.

Je suis très seul à penser cela et nombreux sont ceux qui croient profondément qu’une armée française, disciplinée, nombreuse et bien équipée, peut écraser l’adversaire rapidement.

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