23 janvier 1911 : Comment féliciter ses enfants ?

Avoir un aîné, Nicolas, entrant bientôt au lycée et un benjamin proche des deux ans, conduit à féliciter mes enfants sur des thèmes sans beaucoup de points communs, au même moment !

Le grand tourne sa plume une dernière fois dans l’encrier et finit par boucler l’exercice de trigonométrie avec élégance, annonçant un résultat juste s’appuyant sur une démonstration rigoureuse. Bravo, lui dit-on, ma femme et moi, en applaudissant vigoureusement.

Le dernier, Alexis, tournant ses petites fesses une dernière fois sur son pot de chambre, finit par y laisser – c’est une première – le liquide jaunâtre tant attendu, après bien des efforts de notre part pour le convaincre. Bravo, lui dit-on aussi, ma femme et moi, avec le même enthousiasme.

La cadette Pauline sur les genoux de la bonne et un livre de lecture à la main, nous regarde un peu moqueuse. Pour les exploits de ses deux frères, elle tape aussi des mains avec un grand éclat de rire joyeux. Elle aura bientôt l’âge de raison et se demande si nous n’en faisons pas un peu trop. Elle montre le mot qu’elle peine à prononcer sur son ouvrage illustré : « exagérer », sans réaliser à quel vocable connu les lettres font référence. Après une brève réflexion, elle prononce correctement le passage difficile et s’exclame : « et moi, je n’ai pas droit à un grand bravo et des applaudissements ? »

Je demeure silencieux et lui écris, toujours pour l’entraîner bien sûr, ces quelques lignes, qu’elle déchiffre pas à pas : « Maman et Papa encouragent bruyamment Alexis et Nicolas qui en ont bien besoin. » A l’instant où la cadette arrive à lire l’adverbe difficile « Bruyamment » , ma femme et moi lâchons, dans un même élan, un grand « bravo Pauline ! »

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Auguste Renoir, La Lecture

3 décembre 1910 : Le prix Fémina pour une bergère illettrée

Comment une pauvre bergère de Sologne, considérée comme illettrée, a-t-elle pu écrire un tel chef d’œuvre ?

Orpheline de mère, abandonnée par son père à l’âge de trois ans, Marguerite Audoux a grandi à l’orphelinat de l’hôpital général de Bourges. Elle devient, l’enfance juste passée, servante de ferme, bonne à tout faire, gardienne de troupeaux. Elle monte à Paris pour devenir couturière. Ses yeux malades l’obligent à trouver d’autres métiers qui ne peuvent la sortir de la pauvreté.

 

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La ferme de Berrué (devenue Villevieille dans « Marie-Claire ») où la petite Marguerite a vécu comme bergère

Dans son malheur, dans cette nuit noire qui n’en finit pas, Marguerite a un secret : elle écrit.

A l’aube, en fin de journée, quand elle se réveille la nuit. Des pages où elle décrit son quotidien de gosse abandonnée, où elle évoque le caractère des adultes qui peuplent sa vie de petite fille qui grandit et qui a peur dans le noir. Des phrases simples, un style limpide, imagé : « Je savais depuis longtemps que Bonne Néron ressemblait à un taureau, mais il me fut impossible de trouver à quelle bête ressemblait Madeleine. J’y pensais pendant plusieurs jours en repassant dans ma tête le nom de toutes les bêtes que je connaissais, et je finis par y renoncer »

Au fil des pages, on découvre avec le regard neutre et interrogateur d’une gamine de dix ans, la vie affective des bonnes sœurs, la solitude des vieux, la mort d’un cochon, les relations complexes entre paysans d’un même cru. Souvent, un sujet, un verbe et un seul complément nous transportent dans un univers très pur d’une femme à la sensibilité tout en finesse et au style dépouillé.On s’attache aux personnages, on veut connaître la suite, on sent l’odeur du dortoir de l’internat comme l’humus de la campagne au petit matin.

Octave Mirbeau a découvert par hasard le livre de Marguerite «  Marie Claire ». il l’a préfacé brillamment et a imposé le manuscrit à des éditeurs. Le bouche à oreille a fait le reste. 100 000 exemplaires vendus en quelques semaines. Le prix Fémina vient d’être décerné à cette romancière hors du commun qui invite ceux qui prennent une plume à toujours rester simples.

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20 novembre 1910 : Tolstoï se cache pour mourir

On dit que les animaux se cachent pour mourir.

Il en est peut-être ainsi de certains grands écrivains.Tolstoï est mort cette nuit, loin des siens, dans la gare perdue d’Astapovo où un train devait l’emmener dans les profondeurs du Caucase. Une pneumonie doublée d’une immense fatigue ont emporté cet esprit complexe qui aimait tellement la vie qu’il ne pouvait s’empêcher de souvent penser à la mort.

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Tolstoï à la fin de sa vie à sa table de travail

Le sens de l’existence, le besoin ou l’éloignement des autres, le refus des convenances, la quête de la vérité et le refus du mensonge : tout cela se résout au moment de la mort imminente, ce grand passage déjà évoqué dans La mort d’Ivan Ilitch ou dans Anna Karénine.

Tolstoï est devenu un auteur fétiche pour les Français qui aiment ses grandes fresques réalistes, ses personnages qui nous paraissent si proches, ses histoires universelles qui touchent le cœur de chacun.

A-t-il rejoint Dieu, lui qui avait aussi refusé le religion orthodoxe et imaginait un christianisme épuré et renouvelé ?

Tolstoï écrivait dans son journal : « Il y a une chose que j’aime plus que le bien, c’est la gloire. Je suis si ambitieux que s’il me fallait choisir entre la gloire et la vertu, je crois que je choisirai la première. »

L’homme part seul, en pleine gloire et nous laisse réfléchir, sans lui, à l’infini, sur ce qu’est la vertu.

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