28 décembre 1908 : Que nous réserve Marcel Proust ?

Attachant mais exaspérant. Supérieurement intelligent mais parfois ô combien puéril. Longtemps silencieux dans un groupe puis soudain enflammé, caustique, drôle. Du coeur mais aussi de la cruauté.

Je connais Marcel Proust depuis une dizaine d’années. L’affaire Dreyfus nous a rapprochés. Nous étions à l’époque quelques-uns à faire bloc, à élaborer des stratégies de résistance, à nous passer des informations et à nous soutenir mutuellement.

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En 1908, année charnière, Marcel Proust revient avec passion au roman et commence à écrire véritablement son oeuvre immense…

J’ai eu aussi l’occasion d’assister à un duel entre Marcel et Jean Lorrain, le second ayant sali le premier publiquement. Je devais rendre compte du résultat de ce combat au pistolet à Mme Arman de Caillavet qui tremblait pour son protégé. Résultat ? Deux balles perdues dans le bois de Meudon au petit matin, aucune blessure, deux tireurs très médiocres… et beaucoup d’inquiétude inutile.

Un ami ? Pas vraiment, plutôt une connaissance. Un homme qui marque, qui intrigue, qu’on est heureux de rencontrer dans une soirée sans savoir quand nos chemins se croiseront à nouveau.

Ses articles dans Le Figaro sont plaisants. On oublie presque le sujet abordé (le dernier recueil d’Anna de Noailles chez Calmann-Lévy par exemple) et se laisse porter par une plume alerte, une sensibilité à fleur de peau, une connaissance intime des oeuvres de John Ruskin, de Francis Jammes ou Maeterlinck qu’il cite, de mémoire, en référence.

Une taille moyenne, les épaules tombantes, mince, pas toujours très bonne mine malgré son teint mat. Le physique de Marcel n’impressionne pas au premier abord. Le regard attire en revanche irrésistiblement. Les paupières tombantes en accentuent parfois sa douceur mais la noirceur des yeux ne cache pas longtemps une palette impressionnante de sentiments. Ironie mordante, colère -Marcel est susceptible – volonté de séduire ou d’être séduit, bonté souvent, dureté parfois. Sa main gauche cherche discrètement son visage, cache à moitié ses lèvres, laisse un doigt pour caresser la moustache soigneusement taillée. Timidité et concentration d’un homme de lettres qui transforme chaque instant en exercice de l’esprit.

Certains le résument à un dandy de salon. A tort. Marcel, souvent souffrant -son terrible asthme- sort de moins en moins. S’il a connaissance de ce qui se passe et se dit dans les dîners en ville, c’est par les rapports que lui font quelques ami(e)s fidèles.

Non, maintenant, il écrit. Sa mère est morte. Blessure profonde qu’il ne peut soigner qu’en écrivant encore. Vite, très bien. Les pages se noircissent avec frénésie. Le travail sur la mémoire, la cuisine des souvenirs, une extraordinaire aisance de plume, conduisent à remplir un cahier, puis un second, un troisième… Il s’enferme. Quelques biscuits, un café, un verre d’eau. Il travaille des heures sans notion du temps. Dehors il fait froid, l’air humide, la crainte de la crise d’asthme, de l’étouffement, poussent à rester au chaud, derrière la table, le dos courbé sur les feuillets qui s’accumulent.

Il annonce à qui veut l’entendre un roman appelé « Contre Sainte-Beuve ». Ce ne sera pas un essai mais une fiction complexe, des centaines de pages où se mêlent des entrelacs de souvenirs de sa mère, de Venise, de Combray. Le drame de se coucher seul, la joie de promenades à la campagne, le sifflet des trains, d’autres sons, des odeurs qui reviennent. L’amour, la tentation homosexuelle, le désir de plaire, de ravir l’autre, de le posséder en rêve, jalousement.

Marcel et moi nous retrouvons une fois par mois au café ou au bar du Ritz. Toujours ce jeu idiot des dominos. Prétexte pour qu’il me lise à haute voix sa production de la nuit. De longues phrases, des « que » s’enchaînent sans lasser. Une façon révolutionnaire de construire un roman qui éloigne la perspective de trouver un éditeur.

 » Le mot homosexuel terrifie, l’immoralité de certaines pages fera fuir  » lâche-t-il tristement. Je n’ose pas lui dire que sa maladresse vis à vis des patrons de presse le prive de précieux soutiens. Je crains de trop parler. La peur d’être ridicule face à un génie ou de blesser un être ultra sensible. 

A un moment donné, il ne parle plus, son regard se perd au loin. Marcel Proust m’a déjà quitté par la pensée. Gardera-t-il quelque chose de notre rencontre ? Quel geste ou attitude a priori banale sera relevée et transformée dans son roman en phrase soyeuse, en description inattendue… et d’un seul coup inoubliable ? 

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L’écriture de Marcel Proust… sur des milliers de pages…

23 et 24 décembre 1908 : Jaurès réhabilite Robespierre

  » Si tous les hommes de la Révolution n’avaient été tués, ils seraient morts fous, tant l’effort les brûlait vite !  »

Jaurès résume par cette formule dont il a le secret, sa volumineuse « Histoire socialiste de la Révolution Française  » . Douze volumes qui viennent d’être édités chez le dreyfusard Jules Rouff.

Des ouvrages que peu lisent en entier mais que chacun commente.

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La prise de la Bastille par Jean Pierre Houël oeuvre de 1789

Jaurès s’est inspiré de Michelet qu’il connaît par coeur et il arrive, comme lui, à refaire vivre ces héros de la Convention ou de la Terreur, remplis d’idéaux et couverts de sang. Il s’éloigne en revanche délibérément de Langlois et Seignobos qui prétendent, depuis trois ans, que l’on peut écrire l’Histoire de façon objective et scientifique.

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L’historien Jules Michelet – ici photographié par Nadar – a beaucoup inspiré Jaurès. Son Histoire de la Révolution Française se lit comme un roman.

Oui, il écrit une histoire « socialiste » de la Révolution… et il s’en vante. Une histoire du socialisme qui plonge ses racines dans 1789 ou une vision socialiste des événements de cette époque ? Jaurès ne fait pas vraiment un choix entre ces deux options. Peu importe, un souffle puissant balaie ces pages qui aboutissent à interprétation stimulante de cette fin du XVIIIème siècle.

En piochant ici et là matière à réflexion, on est frappé notamment par le mouvement inattendu de réhabilitation de Robespierre.

Notre troisième République oppose de façon simpliste Danton – l’homme du peuple, dénonçant la Terreur – à Robespierre l’intransigeant et le sectaire. Des thèses universitaires jusqu’aux livres d’histoire qu’apprennent, comme une récitation, nos gamins sur les bancs de la communale, cette vision officielle est servie partout.

Jaurès la nuance considérablement et apporte un éclairage nouveau à ces pages flamboyantes de notre Histoire.

 » Je suis avec Robespierre et je vais m’asseoir aux côtés des Jacobins.  » Les lignes consacrées à celui qui voulait instituer le culte de l’Etre Suprême sont peut-être plus intimes que son auteur veut bien l’admettre.

 » Exceptionnelle probité morale, un sens religieux et passionné de la vie, et une sorte de scrupule inquiet à ne diminuer, à ne dégrader aucune des facultés de la nature humaine, à chercher dans les manifestations les plus humbles de la pensée et de la croyance, l’essentielle grandeur de l’homme.  »

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L’arrestation de Robespierre : le gendarme Merda tire dans la direction de l’Incorruptible et le blesse grièvement à la mâchoire 

De qui parle l’ouvrage que j’ai entre les mains ? De Robespierre ou de son auteur Jaurès ?

Le révolutionnaire n’est plus vraiment un tyran redouté mais plutôt un homme qui cherche avec acharnement à faire progresser la société de son temps, y compris contre l’opinion publique du moment. Il représente l’espérance des générations futures et renonce à satisfaire le coeur versatile des foules. Il poursuit un but « surhumain » de justice et de bonheur.

Au fil des pages, nous sommes entraînés dans un monde bien éloigné des combines ministérielles et des intrigues parlementaires actuelles. Chaque paragraphe peut être lu comme un plaidoyer pour une régénération de notre politique, pour un élargissement de ses perspectives.

Je m’interroge pourtant. Faut-il suivre aveuglément un homme  » à la terrible sécheresse de coeur, obsédé par une idée et qui finit peu à peu par confondre sa personne et sa foi   » ?

Les arcanes sans grandeur de notre République fatiguée ne forment-elles pas, sans le vouloir, un rempart contre toute pensée simplificatrice et tout gouvernement autoritaire qui voudrait notre bonheur… malgré nous ?

  

18 décembre 1908 : Charles de Gaulle fera-t-il un bon écrivain ?

Je tourne les pages et lis quelques passages ici et là. Le livre « Zalaina » écrit par le jeune Charles de Gaulle m’ennuie mais je ne veux pas vexer son jeune auteur. Il s’est donné du mal. Il attend un commentaire de ma part et je sens que mon appréciation pourra l’aider à faire des choix importants dans sa vie. Depuis notre rencontre d’il y a quelques mois, lorsqu’il était dans un collège de jésuites en Belgique, le jeune Charles me fait part régulièrement, dans des courriers toujours sincères, de ses rêves et de ses ambitions.

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Un moment de détente au prestigieux collège Stanislas sous le préau de la cour Bayard. En 1908, Charles de Gaulle y prépare Saint-Cyr au sein de  ce que l’on appelle la « corniche  » .

Je prends ma plume et lui écris, en retour, ces quelques mots :

 » Mon cher Charles

Tout d’abord, lorsqu’on a un joli nom comme le vôtre – de Gaulle – pourquoi écrire sous ce pseudonyme un peu ridicule de  » Charles de Lugale  » ?

Ensuite, je vous confirme que votre style – très littéraire – reste plaisant et que vous avez une réelle sensibilité. La belle Zalaina déploie un charme étrange propre à troubler le jeune officier héros de votre roman. Néanmoins, l’honnêteté m’oblige à vous dire que votre histoire reste assez convenue et s’oubliera vite.

Vous me faites part dans votre missive que vous préparez Saint- Cyr et vous me joignez quelques-uns des devoirs que vous rédigez à la préparation  – la fameuse « corniche » – que vous suivez à Stanislas. Il me semble que vous tenez plus là votre avenir que dans la littérature pure.

Votre composition consacrée au traité de Francfort et aux conséquences entre états européens de la guerre de 1870 – 1871, révèle, chez vous, une vraie vision stratégique que vous auriez tort de ne pas exploiter un jour. Je partage votre point de vue concernant l’immense humiliation morale subie par notre pays qui explique ensuite beaucoup ses choix politiques.

J’ai aussi été frappé par vos mots :  » il y a quelque chose de changé en Europe depuis trois ans et, en le constatant, je pense aux malaises qui précèdent les grandes guerres.  » . Puisse l’avenir vous donner tort. Pour autant, le métier des armes dont vous rêvez attend effectivement des personnalités trempées comme la vôtre. Si le pire arrive, la France aura besoin de jeunes et brillantes énergies. Vous n’en manquez pas.

Je vous souhaite une excellente continuation. « 

25 novembre 1908 : Stefan Zweig en Inde

Mort. Son cadavre gît à même le sol, la foule passe indifférente à côté de ce corps émacié, vêtu d’un simple pagne. Des intouchables surgiront en fin de journée pour l’emmener vers une gigantesque fosse commune au sortir de Madras. Il n’y aura pas de rite funéraire, pas de crémation à côté d’un fleuve sacré. Le vieillard, trop pauvre pour être inhumé dignement, est mort dans l’indifférence totale sous le seul regard horrifié de Stefan Zweig.

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Stefan Zweig et l’Inde, en 1908

L’écrivain autrichien continue de descendre l’une des rues principales de Madras, joyau de l’Inde, elle-même perle de l’Empire britannique. La chaleur moite, les odeurs de pourriture, les mendiants par centaines sur sa droite, de magnifiques hôtels, gares ou sièges de compagnies privées sur sa gauche. Un continent qui plonge avec les capitaux britanniques dans la modernité du XXème siècle naissant en restant attaché à des traditions très anciennes, incompréhensibles pour un Européen qui ne peut s’attarder.

Stefan Zweig n’aime pas l’Inde. Depuis son arrivée, il n’arrive pas à écrire une ligne correcte sur ce qu’il voit. Faire part de son indignation ? A  quoi bon, ce serait dérisoire. Décrire ce qu’il observe ? Il voudrait plutôt oublier, oublier cette séparation rigide des classes et des races, oublier cette misère de tous les instants, oublier ces Anglais arrogants.

Hier, il a été impressionné par ces funérailles d’Indiens des hautes castes, par ces grands bûchers où se consument des corps avant que l’on disperse les cendres dans le fleuve sacré. Linge blanc recouvrant les cadavres, flammes dansantes, crépitements, fumées blanches.

Il a joint, lui aussi, les mains en signe de recueillement quand les chants ont commencé. Mais son esprit est parti ailleurs. Il a pensé à sa lettre en préparation pour son nouvel ami et maître à penser Sigmund Freud. Il a aussi réfléchi au plan de sa future nouvelle qui devrait se dérouler sur un paquebot transatlantique : un drame entre Européens, une histoire où il voudrait utiliser les enseignements de Freud sur les rêves. Dès qu’il ferme les yeux, l’Inde est loin et son esprit toujours vif, son imagination fertile reprennent leurs droits.

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Madras, 1908

Stefan Zweig n’aime pas l’Inde et pourtant, il a prévu de la parcourir en tous sens. Son ami Walther Rathenau lui a conseillé Madras, Bénarès, Calcutta, puis Ceylan. Aura-t-il le temps d’aller jusqu’en Indochine, s’arrêtera-t-il à Rangoon ?

L’écrivain qui aura vingt-sept ans à la fin du mois, se forme par les voyages. Il ne voudrait pas mourir « avant d’avoir connu toute la terre.  » Dans les chambres d’hôtel, dans les halls de gare, il apprend, lit, exerce sa plume, relit les classiques ou les romans de Schnitzler. Il veut composer une oeuvre faite des milles sensations neuves de ses périples. En quelques pages, entraîner le lecteur des particularités d’un lieu… à l’universel d’une histoire. Tenter de percer les secrets de l’âme humaine en laissant l’intrigue se dérouler au gré d’une passion mystérieuse entre deux êtres.

Emerveillé parfois, fatigué souvent par ces milliers de kilomètres parcourus, il s’interroge sur ce qu’il va retirer réellement de ses multiples séjours.

Il prend alors son carnet à couverture de cuir et jette sur une page blanche cette phrase qu’il ne veut pas oublier :  » On apprend plus tard que la véritable orientation d’une vie… est inscrite au plus profond de soi. »

24 novembre 1908 : le roman russe pour éviter la guerre

 » Evitons les poncifs habituels ! L’immensité des steppes, les milliers de pages de chaque roman, la soi-disant âme russe…  » Le marquis de Vogüé, auteur, il y a une vingtaine d’années, d’un essai passionnant  – « Le roman russe  » – a fait découvrir aux Français Tolstoï et Dostoïevski. Il a su être le passeur pour des générations d’étudiants, de curieux ou de russophiles vers une littérature méconnue, parfois déroutante mais qui marque profondément les lecteurs.

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Léon Tolstoï, 1ère photographie couleur (« autochrome ») de l’écrivain russe en mai 1908

Nous prenons le thé ensemble, avec Emile Chartier, dit Alain, autre passionné de « La guerre et la paix  » ou « Anna Karénine  » . N’étant pas sûr de proférer autre chose que des banalités, je reste silencieux et écoute attentivement ces deux cerveaux lumineux, échanger leurs impressions et points de vue.

 » Ce qui me frappe, c’est la méconnaissance des Français vis à vis de la Russie alors que tout noble moscovite qui se respecte séjourne souvent à Paris.  » Le marquis cite alors ces quelques lignes de Tolstoï :  » Le prince Basile s’exprimait en ce français raffiné que parlait nos grands-parents dans lequel même ils pensaient, en y mettant cet accent protecteur, ces intonations molles qui sont habituelles à quiconque a vieilli dans le monde et tient son rang à la cour.  » Les Russes arrivent même à se distinguer entre eux à leur façon de parler la langue de Molière !

Emile Chartier écoute, le regard pétillant, il attend de pouvoir citer lui aussi un passage qui lui tient à coeur dans  » La guerre et la paix ». Il repousse la tasse devant lui et s’empare de l’exemplaire reposé sur la table basse par le Marquis de Vogüé. Il tourne rapidement les pages jusqu’à la quatrième partie du livre deuxième, chausse ses lunettes, attend que nous soyons attentifs et lit à haute voix des lignes qui, manifestement, l’amusent beaucoup :

 » La tradition biblique prétend que la félicité du premier homme avant sa chute consistait en l’absence de travail ; c’est à dire dans l’oisiveté. L’homme déchu a conservé le goût de l’oisiveté, mais la malédiction divine pèse toujours sur lui, non seulement parce qu’il doit gagner  son pain à la sueur de son front, mais parce que sa nature morale lui interdit de se complaire dans l’inaction. Une voix secrète nous dit que nous serions coupables en nous abandonnant à la paresse. Si l’homme pouvait rencontrer un état où, tout en restant oisif, il sentait qu’il était utile et accomplissait son devoir, il trouverait dans cet état l’une des conditions du bonheur primitif. Or toute une classe sociale, celle des militaires, jouit précisément de cet état d’oisiveté imposée et non blâmable. Cette inaction forcée, légale, a toujours fait et fera toujours le principal attrait du service des armes.  »

Content de lui, Alain se retourne vers moi, hilare :  » Il faudrait que vous fassiez lire ces quelques lignes à notre bon ministre de la Guerre Picquart !   » Et nous partons tous trois dans un grand éclat de rire.

Le Marquis reprend son sérieux plus vite :  » Quel style… un peu provocant mais pas si mal vu que cela. Il n’empêche que Tolstoï a une vision inquiétante de la guerre et des grands événements. Selon lui, nous ne sommes que les jouets d’un destin sur lequel nous n’avons pas prise. Nous sommes broyés par une Histoire en marche qui se joue de nos volontés et libre arbitre. Avec des réflexions comme celle-là, la guerre contre l’Allemagne que nos diplomates, nos politiciens ou nos généraux ne cessent de repousser et d’éviter, est peut-être déjà programmée, écrite d’avance. Il ne sert à rien de nous démener pour la paix.  »

 » Je ne suis pas d’accord. Tolstoï lui même se contredit.  » Alain est heureux d’avoir retrouvé le terrain de la philosophie :  » L’écrivain russe parle des milliers de petites causes qui façonnent les grands événements : le sergent qui se réengage dans les armées de Napoléon, la susceptibilité du tsar, la politique anglaise tortueuse… Et bien, justement, l’absence de l’une des causes peut tout faire basculer dans un sens ou dans l’autre. Cela dépend de vous et de moi pour une part et notamment de nos opinions là-dessus. Si nous croyons que la guerre est inéluctable, elle le sera. Le fatalisme se prouve de lui-même dès qu’on y croit. Dès que l’on prie, il y a des dieux !  »

Alain repose le lourd roman devant nous en l’empilant sur « Anna Karénine  » et « L’idiot » . Je réalise que cette pile de livres contient une bonne part de la réflexion de l’humanité sur les sujets essentiels : la vie, l’amour, la guerre, le pouvoir, l’amitié, le devoir ou la passion… Un condensé d’intelligence, un résumé du savoir humain et des histoires, universelles, qui nous entraînent et nous touchent.

Un homme qui lit… ne devrait pas faire la guerre.

3 novembre 1908 : Ce diable d’Américain Ambrose Bierce

Il ne croit pas en Dieu mais aime à fréquenter le Diable. La guerre le dégoûte mais cet ancien engagé volontaire ne cesse d’en parler. S’il écrase de son mépris les journalistes, il gagne pourtant sa vie grâce aux quotidiens de la Côte Ouest.

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L’écrivain et journaliste américain Ambrose Gwinett Bierce

L’Américain Ambrose Gwinett Bierce n’est pas à une contradiction près. Peu importe ce que l’on pense de lui, de ses engagements, de ses ruptures. Il balaie tout d’un revers de main. Sa plume audacieuse et acerbe produit des écrits crus et cruels. Et les lecteurs séduits par son style original en redemandent.

Traumatisé par la guerre de Sécession où il a été blessé à la tête, cet ancien lieutenant des armées nordistes ne cesse d’évoquer la fureur des combats, l’atrocité des blessures, les cris des mourants, la stupidité des vainqueurs et le désespoir des vaincus.

Il sort de ce conflit profondément pessimiste sur la nature humaine et jette ses pamphlets très bien écrits à la tête de lecteurs qui se posent avec lui des questions sur l’avenir de l’Occident en général et de l’Amérique en particulier.

Bretteur infatigable, il s’engage dans un combat contre les pratiques des sociétés de chemins de fer. Dans de longs articles vengeurs, il défend aussi bien les expropriés spoliés que les ouvriers employés pour des salaires de misère à la pose des rails. Il provoque le scandale lorsqu’il dénonce la corruption de certains parlementaires et exige le remboursement des avantages financiers accordés à ces entreprises par les pouvoirs publics.

Dans une Amérique où le pire et le meilleur se côtoient en permanence, il est publié avec régularité par le magnat de la presse William Randolph Hearst dans le San Francisco Examiner. Le richissime homme d’affaires apprécie son indépendance d’esprit et sait qu’il peut gagner beaucoup d’argent avec ces feuilles qui apportent des informations et des commentaires que les lecteurs ne peuvent trouver ailleurs. La contestation devient une source de profits comme une autre.

Arrivé à 66 ans, c’est un homme révolté qui publie une nouvelle édition de son Dictionnaire du Diable.

Quand on tourne les pages de ce recueil d’aphorismes qui font sourire mais ne cessent de déranger, nous avons entre les mains l’oeuvre ultime d’un homme qui a quitté sa femme puis perdu deux de ses enfants.

Un homme fasciné et épouvanté par la mort qu’il côtoie de près dans sa vie comme dans sa production littéraire.

En dansant la gigue autour d’une tombe dans laquelle il refuse de tomber avant d’avoir fait d’ultimes pieds de nez à tous les puissants de ce monde, il propose ces définitions provocantes :

Les journalistes ?

 » Ecrivains qui se fraient un chemin jusqu’à la vérité à force de suppositions puis la dispersent par une tempête de mots.  »

L’amitié ?

 » Une embarcation assez grande pour porter deux personnes par beau temps, mais une seule en cas de tempête. »

Au moment où l’Amérique s’apprête à se choisir un destin après Theodore Roosevelt, il faut faire un bout de chemin avec Ambrose Bierce.

Avec lui, on oublie ses a priori sur les Etats-Unis et ce pays soi-disant « neuf » et on s’engage sur une route très imprévisible qui, comme toutes les routes, n’est jamais qu’un « ruban de terre le long duquel on passe d’un endroit où il est ennuyeux de rester à un endroit où il est futile de se rendre  » !

13 octobre 1908 : Jack London sauvé par un loup

L’homme titube. L’air moite et malsain rend sa respiration difficile. Il avance à grand peine et butte bruyamment sur chaque chaise ; chaque pied de table du bateau devient un obstacle. Sa vision se trouble, il passe la main sur son front brûlant pour mesurer une dernière fois la température qui l’affaiblit chaque jour un peu plus. Comme un enfant affamé le ferait avec son biberon, il porte une dernière fois à la bouche le goulot de la bouteille de whisky qui ne le quitte plus depuis un mois. Il boit pour se rassurer, « pour faire partir le mal et se désinfecter ».

La fièvre des mers du Sud, cette maladie sournoise qui rougit et fait partir sa peau par plaques, a transformé le solide Jack London en loque.

Iles Salomon, nord-est de l’Australie, octobre 1908.

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Jack London. L’écrivain a 32 ans en 1908

L’écrivain déjà célèbre, spécialiste du grand Nord, aventurier, socialiste à ses heures, est parti pour un voyage autour du monde à bord d’un navire construit pour la circonstance, le Snark.

Le voyage est payé par les journaux américains qui attendent de nouvelles aventures écrites dans un style dépouillé mais avec des mots qui claquent comme les fouets des chercheurs d’or d’Alaska éloignant les loups.

Le grand public souhaite de nouvelles histoires où se mêlent de façon inextricable le vécu et le fantasme. Il attend sa dose de suspens, d’émotions fortes, d’aventures viriles où brille à chaque page une pépite littéraire arrachée au sol d’une inspiration toujours fertile.

Jack le fort, le boxeur aux larges épaules et aux poings rapides s’effondre sur le pont du Snark.

Le bruit et le balancement des vagues, le soleil qui éblouit chaque fois qu’il peut percer derrière les nuages noirs surplombant un océan Pacifique bien mal nommé, donnent de drôles de couleurs au rêve de l’écrivain malade.

Dans son sommeil comateux, il a repris miraculeusement toutes ses forces. Il est redevenu le roi des voleurs d’huîtres, l’ouvrier révolté des usines de conserves, l’étudiant ivre de revanche sociale admis à l’université prestigieuse de Berkeley. Surtout, il habite à nouveau le personnage de chercheur d’or qui a conquis un public qui ne cesse de s’élargir.

Par la puissance de l’imagination, il est transporté en un instant de l’archipel mélanésien jusque dans les forêts canadiennes et nord-américaines.

Par -50°C, son crachat de dur à cuir se transforme immédiatement en petite boule de glace qui claque sèchement en touchant le sol couvert à l’infini de neige gelée. Sa chaude pelisse garnie de toutes les peaux de bêtes achevées avec son poignard qui ne le quitte jamais, le transforme presque en animal parmi d’autres, dans ce pays immense où la nature ne peut être domptée.

Jack fait face au héros de son livre phare, la bête attachante qui l’a rendu riche et célèbre. Croc-Blanc, le chef de meute, le regarde fixement et semble lui dire :

 » Relève-toi, Jack. Laisse l’alcool, part te soigner. Reprend ta plume alerte, laisse aller à nouveau ton écriture rapide et intrépide qui enchante toute une génération. Au détour de tes nouvelles, dénonce les injustices et fait trembler les puissants.  »

Le loup cesse un instant d’être féroce et tire par la manche, doucement mais fermement, le corps presque sans vie de Jack London. Il le met à l’abri et ouvre sa gueule. Une langue agile bien rouge sort derrière ses terribles crocs. Il lèche avec application les plaies purulentes de Jack, le soigne comme une mère louve. L’opération dure une nuit. Une nuit de soins intensifs, prodigués par un animal sorti tout droit d’un rêve merveilleux.

Au moment où le jour se lève à nouveau, Jack va mieux. Croc-Blanc est parti après avoir secoué une dernière fois ses magnifiques poils.

L’écrivain se lève, écarte les bras et lève les yeux vers le ciel redevenu bleu. Il a repris confiance en lui, ses muscles puissants le portent à nouveau. Il crie, hurle vers les mouettes qui tournent autour de son bateau :

 » Je vais vivre ! Et de toutes mes forces, avec toute mon âme, JE VAIS ECRIRE ! « .

29 septembre 1908 : Valéry et l’oeuvre de la nuit

Des livres d’algèbre, philosophie, poésie ou astronomie se mélangent dans un grand désordre aux cahiers tenus au jour le jour par Paul Valéry. La vieille pendule marque cinq heures du matin. Au moment où les premières lueurs du jour combattent victorieusement la nuit, l’écrivain range, dépité, ses innombrables feuillets, ces notes que personne n’a encore lues.

Un public averti a pu apprécier Une soirée avec Monsieur Teste et l’Introduction à la Méthode de Léonard de Vinci mais peu soupçonnent son talent de poète.

 2008_0928_190603aa.1222627321.JPGPaul Valéry année 1908

André Gide, son ami, le presse de publier. « Mais quoi ? Je ne vois pas une oeuvre, tout au plus des fragments, des vers mal tournés, des choses séchées qui me dégoûtent… » répond-il, perplexe.

Derrière toutes ces feuilles noircies, ces doutes et ce travail nocturne, se cache un talent aux multiples facettes. Paul Valéry, que j’ai connu lorsqu’il était encore rédacteur au ministère de la Guerre et que j’ai revu, depuis, en compagnie de Claude Monet à Giverny, a une intelligence devenue rare en ce début de siècle. Il embrasse avec une même gourmandise la peinture, les mythes grecs, les ouvrages d’ethnologie ou de mathématique et produit, en retour, d’innombrables poèmes et courtes réflexions philosophiques, littéraires voire politiques.

Esprit toujours en éveil, regard perçant posé sur un monde qui bouge, rien n’échappe à sa réflexion ; tout finit par être couché sur le papier avec une écriture fine qui transforme, digère et fait rebondir les débats de façon inattendue.

La lecture de quelques lignes, au hasard, persuade vite d’un talent immense qui se cherche. Qui écoute Paul Valéry éprouve vite de la sympathie pour ce jeune père de trois enfants hésitant sur la voie à prendre. Doit-il briser le silence, se soumettre à la publication et au regard des autres ?

Le milieu dans lequel il baigne est pourtant porteur : il a du temps, son travail comme secrétaire particulier d’un administrateur en vue de l’agence Havas lui laisse une liberté précieuse pour sa production personnelle. Sa femme est de la famille d’Edouard Manet, il fréquente Monet, Auguste Renoir, Odilon Redon, André Gide, Pierre Louÿs… Non loin rôde le monde des revues littéraires (Mercure de France, le projet de Nrf…) intéressé par sa production abondante et presque totalement inédite.

Du talent, des éditeurs prêts à faire le premier pas, tout semble réuni pour que Paul Valéry sorte de l’ombre.

C’est faire peu de cas du souci maladif de perfection de l’écrivain et oublier un peu vite que ce dernier élève ses enfants et s’inquiète pour la santé fragile de son épouse.

Paul Valéry n’est pas prêt. Il préfère se laisser bercer par l’écoute de La Mer de Debussy. Il se réfugie dans des problèmes mathématiques complexes (« mon opium » dit-il) et couvre un tableau noir de chiffres et formules savantes qui le délassent et lui évitent de penser à son avenir.

Il est six heures, avant le réveil des enfants, Paul Valéry quitte son domicile au 40 rue de Villejust et enfourche sa bicyclette. Il pédale vite et se dirige vers la Place de l’Etoile. Arrivé face à l’Arc de Triomphe, il le contourne sur la droite et tourne autour du monument. Le vent déjà frais de septembre fait frémir sa moustache, il est grisé par la vitesse. Il tourne et tourne encore, sans se décider à prendre l’une des grandes avenues qui s’offrent à lui. Au bout d’une dizaine de minutes de rotation, sous le regard étonné de quelques Parisiens matinaux, il met le pied à terre, essoufflé et heureux. Ses idées lui paraissent tout à coup plus claires, son projet littéraire prend forme.

En rentrant chez lui, il se prend à siffloter l’un de ses airs favoris de Wagner. Il monte d’un pas martial l’escalier jusque chez lui où l’attend la bonne Charlotte et sa fille Agathe qui réclame, du haut de ses deux ans, « du lait et du chocolat ».

En regardant Agathe se barbouiller le visage avec son biberon du matin, Paul Valéry se surprend à rire. Un grand rire clair et sonore d’un homme qui a trouvé une voie pour s’élever, un chemin pour faire aboutir une oeuvre née dans l’ombre de la nuit et destinée à briller quand le jour viendra.

9 septembre 1908 :  » Le privilège des puissants est de regarder les catastrophes d’une terrasse ! « 

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Rencontre dans le train qui nous emmène, l’ambassadeur Jules Cambon et moi, à Berlin. Discussion à bâtons rompus avec un brillant normalien germanophile : Jean Giraudoux

 » Je serai écrivain et diplomate !  »

Il n’a pas froid aux yeux, le jeune homme de vingt-cinq ans qui partage notre compartiment, l’ambassadeur de France Jules Cambon et moi.

Pour ce qui est du destin d’écrivain, il se contente pour l’instant de quelques textes publiés dans la revue Athéna ou dans La Revue du Temps Présent. Deux titres récents et confidentiels mais qui savent découvrir des talents.

Quant à la carrière de diplomate, Jean Giraudoux (c’est son nom), prépare – avec acharnement – le « Grand concours » des Affaires étrangères qu’il passera l’an prochain.

Son regard pétille derrière ses lunettes rondes. Il parle avec aisance. Il nous révèle très vite sa passion pour l’Allemagne et le monde germanique. Ce brillant normalien a fréquenté l’université de Munich et a longtemps voyagé en Autriche-Hongrie. Il est intarissable sur la personnalité des Allemands et la différence de mentalité entre nos deux peuples.

Il relativise les qualités de discipline et de rigueur individuelle de nos voisins :  » vous savez, chaque Allemand ne connaît que sa spécialité, pour le reste, il s’en remet au gouvernement !  » Cette phrase joliment tournée que j’ai noté dans mon carnet raisonne encore dans ma tête et Jules Cambon trouve que le jeune Giraudoux résume bien ainsi le rôle irremplaçable joué par l’Etat prussien : Etat performant aussi bien en matière militaire que dans les assurances sociales ou l’urbanisme, doux Léviathan dont les sujets de Guillaume II attendent tout.

Nous évoquons avec Jean Giraudoux l’objet de notre mission -officielle – à Berlin et nous parlons donc de la guerre et de la paix en Europe. Le visage du jeune homme s’assombrit. Il s’affirme délibérément pessimiste sur cette question :  » la paix est l’intervalle entre deux guerres  » s’exclame-t-il dans un souffle. Puis, sur un ton de reproche :  » L’élite de nos deux peuples doit être brave devant l’ennemi et lâche devant la guerre… or, c’est trop souvent l’inverse que l’on constate.  »

J. Cambon et moi, nous tentons de le rassurer et lui montrons avec force arguments, tout l’intérêt de la politique d’apaisement menée par Clemenceau et le ministre des Affaires étrangères Stephen Pichon. Il nous écoute patiemment dans notre long plaidoyer en faveur de nos dirigeants. Il laisse passer un silence et lâche, souriant et ironique :  » la propagande est le contraire de l’artillerie ; plus est lourde, moins elle porte ! « .

Giraudoux s’affirme très critique vis à vis des élites qui mènent, selon lui, trop souvent l’Allemagne et la France au bord du conflit sans avoir à en subir personnellement les conséquences éventuelles:  » le privilège des puissants est de regarder les catastrophes d’une terrasse !  »

L’impertinence du jeune Giraudoux nous amuse et ne nous décourage pas de continuer la conversation. Le trajet Paris-Berlin est long et il est toujours intéressant de sentir la mentalité des jeunes générations qui prendront un jour notre place et bâtiront le pays de demain.

A l’arrivée à Berlin, je promets au jeune homme de parler de lui à Bernard Grasset, une connaissance à moi qui a décidé, du haut de ses vingt-sept ans, de « bousculer le monde fermé de l’édition parisienne »  en créant les Editions Nouvelles.

Sur le quai de la gare, en regardant s’éloigner de ses grandes jambes de sportif Jean Giraudoux, je repense à ce titre qu’il souhaite donner à l’une des pièces de théâtre qu’il a en tête :  » La guerre de Troie n’aura pas lieu  » . Jolie parallèle entre la mythologie et notre monde actuel, belle métaphore pour décrire les relations compliquées et douloureuses entre ces deux soeurs ennemies que sont l’Allemagne et la France.

A suivre…

23 juillet 1908 : La hiérarchie catholique contre le scoutisme

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Le « scouting » se répand très vite en Grande Bretagne depuis le premier camp organisé dans l’île de Brownsea en 1907

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 » Mais nous avons déjà nos organisations de jeunesse ! Nos chères têtes blondes n’ont rien besoin de plus !  »

Petite discussion avec un évêque dans une réception donnée hier au ministère de l’Intérieur… chargé, aussi, des cultes.

J’ai lu le livre que viens de publier le général anglais Baden-Powel « Scouting for boys » . Une vie en plein air pour les enfants qui grandissent, de l’aventure, un idéal de solidarité, de la débrouillardise, une découverte de la Foi… l’ouvrage se révèle passionnant. L’officier britannique transpose son expérience lors de la guerre des Boers (il a sauvé la ville assiégée de Mafeking grâce à l’aide de jeunes transformés en estafettes, éclaireurs ou sentinelles) pour proposer une nouvelle organisation de jeunesse.

Il propose aux enfants de savoir se repérer, se nourrir, s’abriter en pleine nature tout en réfléchissant à un véritable idéal de vie fondé sur le sens du collectif, la fraternité, le don de soi et une spiritualité vivante.

A priori, on pourrait s’attendre à ce que l’Eglise de France accueille cet ouvrage avec bienveillance.

Il n’en est rien.

Est-ce l’origine protestante de Robert Baden-Powel qui froisse nos responsables catholiques ? Ou doit-on y voir une crainte de remise en cause des multiples camps estivaux de jeunes organisés de façon spontanée par les paroisses de notre pays ?

Quand j’écoute l’évêque parler, je sens toute la difficulté d’acclimater dans notre pays latin une idée née sur un sol anglo-saxon. Pour réussir à s’implanter de ce côté de la Manche, il faudrait que le fondateur du mouvement « boys scout » soit issu des rangs de l’armée française, qu’il ait écrit son livre dans la langue de Molière et surtout qu’il bénéficie d’un soutien officiel du Pape.

Pourtant, les jeunes français ne sont pas si différents de leurs compagnons britanniques. Eux aussi recherchent un sens à leur vie à un moment où leurs parents ne peuvent plus tout leur transmettre, à une période où ils vont basculer dans le monde adulte et devenir des citoyens. Ils ont aussi une soif d’absolu, de pureté et la volonté de se dépasser. Ils cherchent – trop souvent sans succès – des guides et quelques règles pour les accompagner dans ce passage difficile à l’âge des responsabilités. Ils ont besoin d’être convaincu que « tout cela a un sens ». « Scouting for boys » leur apporte tout cela.

Des camps « boy scout » sont prévus pour l’an prochain en Grande Bretagne et peut-être en Belgique (sur l’initiative de pasteurs et de jésuites). Si rien ne se fait en France, je proposerai à mon fils aîné Nicolas d’aller là-bas.

Lui qui fera un jour un service militaire de deux ou trois ans, je suis heureux qu’il puisse aussi méditer cette petite phrase de Baden-Powel  » Il faut transformer ce qui est un art d’apprendre à faire la guerre en un art d’apprendre aux jeunes à faire la paix « . 

10 juin 1908 : Il ne fait pas bon être bonne

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Eva Gonzales :  » Le Petit Lever « 

Même les magistrats commencent à s’en émouvoir. La condition des domestiques, en France, demeure une anomalie dans notre pays républicain. Ils sont un million environ. Dépendants du bon vouloir du maître ou de la maîtresse, dans l’attente du coup de sonnette qui les soumet, 16 heures par jour, aux caprices d’un autre.

Quelques jugements, isolés, commencent à donner raison à ces pauvres gens.

Il est maintenant moins admis qu’une femme de chambre subisse les assauts d’un des hommes de la famille et, enceinte, soit obligée d’abandonner sa place, sans aucun recours ni compensation. Les pratiques de certaines maîtresses hystériques qui battent leurs gens ou ne les nourrissent pas à leur faim, commencent aussi à intriguer la justice.

 » Le Journal d’une Femme de Chambre » d’Octave Mirbeau -livre à succès – est passé par là.

L’auteur montre, en publiant un document qu’il prétend authentique, la triste réalité de la vie d’une jeune domestique, employée tour à tour dans plusieurs maisons « respectables ». D’une plume acérée, il égratigne ce monde aristocrate ou bourgeois aux moeurs vils. Tel maître de maison fétichiste des bottines qu’il fait chausser à sa femme de chambre ; telle grande dame ordonnant à la malheureuse de coucher avec son fils ; telle autre à la beauté sur le déclin qui s’offre des gigolos … 

Le livre finit par provoquer la nausée : écoeurement de voir ce monde de faux-semblants, cette hypocrisie sociale qui cache une sphère privée sans morale, écrasant les faibles. Le style est pourtant vif, alerte et ne manque pas d’humour.

eva-gonzales-la-toilette.1213044252.jpg E. Gonzales: « La Toilette »

Notre héroïne Célestine, bien qu’attachante, est loin de réunir toutes les vertus. Elle aime aussi le vice et les plaisirs, se délecte des fruits défendus qui passent à sa portée et finit par se mettre en ménage avec un homme peu recommandable mais malin. Ils ouvrent un café à Cherbourg. Les dernières pages du roman nous décrivent Célestine devenue… patronne et houspillant son personnel. La boucle est bouclée.

Quelques familles aux idées généreuses et avancées, commencent à fixer des règles spontanées de bonne conduite avec « leurs gens ». Cela reste cependant trop rare. Elles sont nombreuses ces pauvres paysannes qui partent, pour trouver à se nourrir, loin de leurs parents. Ignorantes aussi bien du français correct que des chausse-trappes de la ville, elles rejoignent des « maisons » qui vont les transformer en esclaves des temps modernes.

Il n’est pas encore né le Spartacus qui rendra sa liberté à ce million d’hommes et femmes, domestiques sans droits, ignorés des syndicats d’ouvriers et méprisés des bourgeois. Pauvres servant les riches, on va jusqu’à les débaptiser pour mieux les  soumettre à ceux qui ont un nom.

Le livre de Mirbeau leur donne enfin un peu d’orgueil. Le journal de Célestine nous fait partager le point de vue de ceux qui, d’habitude, se taisent.

Un peu honteux, j’ai donné sa journée à ma bonne… et, surtout, j’ai rangé soigneusement ce livre hors de sa portée. Je vais augmenter ses gages et je voudrais qu’elle croie que c’est spontané.

7 juin 1908 : On n’arrête pas les Pieds Nickelés

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La revue « L’Epatant » du 4 juin 1908 : naissance des Pieds Nickelés de Louis Forton

Les policiers de Paris ne sont pas contents. Leur hiérarchie se plaint de la sortie dans la revue « L’Epatant » du 4 juin 1908, d’une nouvelle histoire « à suivre », en bande dessinée, « Les Pieds Nickelés », de Louis Forton. Cette série d’aventures fait l’apologie de trois mauvais garçons, escrocs et fainéants -Croquignol, Filochard et Ribouldingue – qui passent leur temps à « se la couler douce » , en cambriolant, après avoir écumé les bistrots de la capitale.

La loi sur la presse du 29 juillet 1881 interdit aux pouvoirs publics toute censure préalable. C’est la raison pour laquelle, pour répondre à la grogne des gardiens de la paix sur ce nouveau journal pour la jeunesse, j’ai dû me contenter de les recevoir en délégation.

J’ai écouté, patiemment, leurs doléances : 

« Monsieur le conseiller, nous autres policiers, on ne veut pas être des gars ridicules dans les journaux que lisent nos enfants  » ai-je retenu d’un entretien un peu laborieux avec des fonctionnaires qui manquaient singulièrement d’humour.

A la suite de cette rencontre, j’ai convoqué l’auteur, Louis Forton, pour l’inciter à plus de modération. Après un quart d’heure d’argumentation, le jeune trentenaire m’a promis (je ne pouvais rien lui imposer) de faire en sorte que la police ait toujours le dessus sur la bande de filous qu’il venait de créer. Il m’a indiqué qu’il pouvait dessiner des histoires très drôles si ses héros étaient toujours perdants, maladroits et finalement grotesques.

Je lui ai alors demandé – sans conviction – s’il ne pouvait pas, aussi, leur éviter les débits de boisson et si le langage utilisé par les Pieds Nickelés pouvait être plus châtié.

Louis Forton m’a alors regardé incrédule, puis m’a demandé, malicieusement : « Vous souhaitez, en quelque sorte, que mes trois héros se transforment… en petits bourgeois de ministère ? Et vous croyez que je vais faire beaucoup de ventes avec une bande de trois ronds de cuir qui auraient, tous, à peu près votre bobine ? « .

Cette répartie, pour reprendre deux expressions de la bande dessinée incriminée, m’a réduit « à quia « , m’a complètement « coupé le sifflet ».

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16 avril 1908 : Lettre à Frantz Kafka

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Frantz Kafka, que j’ai rencontré à Prague, en début d’année (voir journal du 30 janvier 1908). Ma lettre est traduite de l’allemand. 

Cher Frantz

J’ai bien reçu ton courrier où tu me fais part de tes souhaits de changer d’activité professionnelle et de quitter les assurances Generali. Ton poste, effectivement mal rémunéré, t’occupe la majeure partie de ton temps et ne te laisse guère le loisir d’écrire. Je ne peux que t’encourager à aller jusqu’au bout de ton désir d’intégrer les assurances contre les accidents du travail du Royaume de Bohème, qui pourraient accepter que tu ne fréquentes le bureau que le matin, laissant ton après-midi libre pour les lettres.

A ce sujet, j’ai lu avec attention ton projet de nouvelle que tu joignais à ta correspondance.

Je suis fasciné par le contraste entre ta langue limpide, claire, qui trahit ton activité de juriste et le monde incompréhensible dans lequel évolue ton personnage principal Gregor.

Celui-ci se réveille un matin transformé en cancrelat. Il ne peut plus communiquer et sa famille reste donc dans l’ignorance de ce qu’est devenue sa personnalité. Ses parents se contentent de nourrir l’animal monstrueux, par obligation morale et en souvenir du Gregor disparu. Au fur et à mesure que le temps passe, chaque membre de la famille se détache peu à peu du pauvre Gregor qui reste confiné, impuissant, dans sa chambre. Ce dernier finit par mourir, abandonné de tous, dans un monde qu’il ne comprend plus. Son départ est un soulagement pour ses proches.

Quelle fable inquiétante ! Gregor représente t-il le pauvre clochard que nous ne voulons pas voir au bas de notre immeuble ? Ou est-ce l’être complexé que nous sommes parfois, craignant d’être rejeté en cas de baisse des performances ?

L’absence de communication, la bonne conscience douteuse se substituant à une morale authentique, le rejet de l’autre différent, l’incapacité à comprendre un monde obéissant à des règles absurdes … Est-ce ta vision de notre XXème siècle qui s’annonce, mon cher Frantz ?

Tu me demandes de te proposer un titre pour cette nouvelle.

« Le Cancrelat » risque de faire fuir les lecteurs et interdirait que l’on parle de ton ouvrage dans les dîners en ville ; « Gregor » ne serait guère explicite.

« La Métamorphose » , mot un peu savant mais bien révélateur de l’état que tu t’efforce de décrire, pourrait faire l’affaire. Ton héros se soumet en effet à en changement physique (et sans doute mental) profond sur lequel il n’a aucune prise et qui le transforme totalement. A travers un tel titre, tu peux suggérer une réflexion plus large sur les « métamorphoses » en général qui, selon toi,  auraient des relents inquiétants voire meurtriers. L’être humain peut basculer à tout moment dans un état qui l’isole brusquement des autres, le prive d’affection et le condamne à progressivement disparaître.

Pour ma part, c’est une métamorphose heureuse comme écrivain à part entière que je te souhaite. Ce que tu racontes ne laissera personne indifférent , on te lira d’une traite, et l’histoire continuera à marquer, comme un coup dans le ventre, longtemps après sa lecture.

Dans la pièce à côté se retourne le Gregor de nos angoisses, le Gregor de nos complexes et de nos mauvais rêves. Paralysé, nous ne pouvons qu’attendre un destin funeste qui nous échappe mais dont notre esprit nous fait sentir chaque étape horrible menant à une déchéance définitive.

Mon cher Frantz, j’attends que tu écrives d’autres nouvelles aussi prenantes. Je te lirai à nouveau avec un peu d’appréhension mais non sans plaisir. Tu trempes ta plume dans un poison délicieux dont nous mourrons tous, mélange d’une intelligence lumineuse et d’un pessimisme absolu.

Bien à toi. 

13 février 1908 :  » La Guerre des Mondes « , un avertissement pour tous !

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Les invincibles tripodes de la Guerre des Mondes

Et si l’Humanité disparaissait ?

H. G. Wells pose crûment la question. Les Martiens arrivent de leur planète rouge. Equipés de véhicules indestructibles – les tripodes – et d’une arme terrifiante – les rayons ardents -, ils mettent à genoux l’espèce humaine en un temps record.

Ils agissent froidement, sans aucune pitié. Les morts dans nos rangs se comptent par milliers. Rien n’arrête leur progression inexorable et le héros qui raconte l’histoire, cherche son épouse dans les ruines fumantes des villes anglaises disparues.

Les hommes sont finalement sauvés par une épidémie qui se répand chez les Martiens au système immunitaire trop faible pour résister aux bactéries terrestres.

Dans  » La Guerre des Mondes » , on trouve un concentré des préoccupations de notre époque.

Wells s’appuie avec talent sur les données les plus récentes de la science et rend ainsi son récit crédible. Les rayons ardents s’inspirent des rayons X découverts par le prix Nobel de physique Wilhelm Röntgen il y a un peu plus d’une dizaine d’années.

Une des premières radiographies prise par Wilhelm Röntgen.

La première radio aux rayons X de W. Röntgen (c’est la main de sa femme !)

Les bactéries ont, elles, été popularisées par des travaux comme ceux de Pasteur.

On peut voir un parallélisme entre la colonisation brutale de l’Humanité par les Martiens et la constitution des empires coloniaux anglais ou français. H.G. Wells s’affirme « socialiste » et un tel rapprochement correspond bien avec ses convictions politiques affichées.

Mais l’essentiel de ce livre qui me touche, est-il là ?

 » La Guerre des Mondes  » n’est-il pas plutôt un formidable avertissement pour les hommes de bonne volonté ?

Toute personne qui a accès aux recherches actuelles sur les armements (artillerie, automobiles avec armes à feu, gaz neutralisants, bombes diverses, mines …), se doute qu’un conflit entre nations européennes aurait un caractère épouvantable. Les soldats seraient broyés par des forces mécaniques ne ressemblant à rien de connu en Europe jusqu’alors.

Seule la Guerre de Sécession a pu donner un aperçu de ce qui pourrait survenir en cas de conflit européen. Les analyses des Etats majors sur cette question sont sans appel. Une prochaine guerre entraînera, comme dans le livre de Wells, des milliers de morts en très peu de temps. Les soldats devront faire face à une réalité encore plus éprouvante que celle de la guerre de 70, où les troupes françaises ont été écrasées trop vite pour que l’on puisse se rendre compte des réalités d’un conflit long avec des armées équipées par l’industrie.

Au delà d’une alerte sur la guerre, Wells attire notre attention sur les risques d’une conjonction possible, si nous n’y prenons garde, entre une intelligence supérieure, une industrie puissante et un mépris absolu pour la dignité humaine. Il a raison, cela causerait sans doute notre perte à tous.

Cela ne peut que nous motiver à préserver la Paix entre les nations européennes.

H G Wells pre 1922.jpg H. G. Wells

6 janvier 1908 : Colette , belle, rebelle et talentueuse

 Colette Willy

Le cabinet et les proches collaborateurs du ministre se partagent en deux courants. Le premier est partisan d’une grande fermeté face à l’évolution des moeurs et soutient toutes les initiatives d’interdiction des spectacles et des oeuvres ouvertement érotiques.

La seconde tendance, devenu récemment majoritaire, considère qu’il ne sert à rien de s’opposer à des évolutions sociales profondes -qui peuvent conduire à des oeuvres de qualité-  et qu’il convient seulement d’éviter les atteintes graves à l’ordre public.

Le ministre a puissamment agi pour que cette seconde option l’emporte.

Il fréquente lui-même les salons littéraires qui accueillent une population ne se faisant pas toujours remarquer pour son côté prude.

 Madame Arman de Caillavet

Ainsi, dans le salon de Madame Arman de Caillavet, si l’on croise bien le Président du Conseil ou Anatole France, il faut aussi s’accoutumer à la présence de Colette Willy.

Cette dernière traîne derrière elle un puissant parfum de scandale depuis les représentations en 1907 de « Rêve d’Egypte », finalement interdites par le Préfet de police ou celle de « La Chair », prévue cette année, où la rumeur persistante affirme qu’elle révélera un sein laiteux.

Le ministre s’est mêlé une fois à nos discussions et nous a expliqué l’une des raisons pour lesquelles il souhaitait une position libérale du ministère.

G. Clemenceau :  » Regarder cette Colette Willy. Le Tout Paris ne retient que ses représentations en compagnie de Mathilde de Morny, fille du duc de Morny, demi-frère de Napoléon III . Chacun attend de ces pièces des scènes osées, des poses lascives, des démarches sensuelles et scandaleuses.

Mais la Colette, il faut la connaître un peu mieux ! Oui, elle est belle et ses formes peuvent faire rêver mais surtout, elle a un vrai talent. Le livre à succès, « Claudine à l’Ecole » , ce n’est pas son mari Willy qui l’a écrit. Celui-ci ne sait que faire travailler des « nègres » en leur demandant d’ajouter des calembours ou des paragraphes coquins dans les oeuvres publiées sous son nom. Non, ce style original, cette fraîcheur littéraire, c’est elle et elle seule !

Et que l’on arrête de m’embêter avec la liaison entre Liane de Pougy et l’écrivain américaine Natalie Clifford Barney. Si ces deux femmes ont envie de s’aimer, pourquoi les en empêcher ?

Les femmes n’ont pas le droit de vote parce que nous, les radicaux, nous craignons pour l’instant qu’elles élisent les conservateurs et les ultra-cléricaux.

Grâce à cette Colette et ces autres parisiennes, le sexe féminin montre qu’il a du talent, qu’il sait prendre son indépendance, qu’il aime la vie quitte à choquer un peu. Bref, encore quelques années et une majorité de femmes sera peut-être plus libérale que nous les hommes. Au nom de quoi s’opposer à cette évolution ? Si l’on ne raisonne que d’un point de vue politique, elle est conforme à une bonne part de nos idées.

Dans la salon de Madame de Caillavet, je peux vous dire que les femmes se montrent comme souvent plus drôles, plus spirituelles que bien des hommes ! »

A la suite de cette conversation, nous avons donné des consignes officieuses aux préfets français d’être ouverts et souples par rapport aux oeuvres provocatrices qu’ils seraient tentés d’interdire.

Ce soir, je lis le cycle des Claudine et j’espère rencontrer moi aussi, un jour, cette fameuse Colette Willy.

28 décembre 1907 : Méliès tue le Jules Verne de notre enfance !

MeliesGeorges.jpg Georges Méliès

Projection privée, hier soir, dans le pavillon de Montreuil de Georges Méliès. Une fois de plus, mon chef, invité initialement, m’a proposé de le « représenter » .  » Vous qui aimez les arts et les lettres … allez-y à ma place, tout ceci m’ennuie mortellement « .

Je ne me suis pas fait prier. M. Méliès fait parti de ces types très imaginatifs qui donnent, progressivement, au cinématographe, un lustre qu’il n’avait pas il y a seulement cinq ans.

Le film projeté, réalisé cette année, s’intitulait  » Deux Cent Milles sous les Mers ou le Cauchemard du Pêcheur  » -très- librement inspiré des « Vingt Milles Lieues sous les Mers » du Jules Verne de notre enfance.

Pendant les vingt minutes que durait l’oeuvre, M. Méliès nous a encore montré ses talents d’illusionniste. Avec peu de moyens, il a inventé des  » trucs  » pour simuler une plongée de l’engin sous-marin dans l’eau profonde. Avec des coloriages directement sur la pellicule, des décors peints à la main et des trompe-l’oeil, il a réussi à reconstituer des décors marins avec des poissons qui paraissent presque vivants.

Une petite musique enjouée était diffusée pendant la projection et les spectateurs se réjouissaient … sauf moi.

G. Mélies m’a volé le Capitaine Nemo de mon enfance et le Nautilus de mes rêves ! Son film, certes plaisant, vient imposer à mon imagination une certaine façon de voire l’oeuvre initiale de Jules Verne.

Les vingt minutes de projection transforment l’aventure fantastique de Pierre Arronax en anecdote, en numéro de magicien de foire. La durée du roman qui, elle, laisse s’installer le mystère du Capitaine Nemo (dont on sait peu de choses) est gommée dans l’oeuvre de Méliès.

Les illustrations favorisant le clair-obscur, de l’édition Hetzel du livre de J. Verne, ont enflammé les imaginations de milliers d’enfants. Elles doivent laisser la place à des visages d’individus de tous les jours et des décors en carton.

Au bout de dix minutes, n’y tenant plus, j’ai fermé les yeux. Je me suis remis dans les mêmes dispositions que celles qui m’habitaient lorsque je lisais J. Verne.

J’ai retrouvé en un instant ce sentiment de liberté défendu jalousement par Nemo. J’ai alors tenté à nouveau de percer, un à un, les mystères de la création du Nautilus. Je me suis rappelé toutes les prouesses technologiques  – vive la fée électricité !- qui permettaient le voyage au fond de l’océan. Il m’a semblé, à ce moment où mon imagination vagabondait, que l’odeur chaude du bois et du cuir des salons luxueux et douillets du submersible, prison dorée du héros, me parvenait à nouveau.

Quand la lumière est revenue, mon rêve a pris fin.

J’ai pris rapidement congé de mes hôtes pour rejoindre, pour de vrai cette fois, l’univers du beau livre rouge qui trône maintenant dans la bibliothèque de mon fils.

J’ai lu toute la nuit. Quand, au petit matin, j’ai posé l’ouvrage, arrivé à la dernière page, il m’a semblé que je me sentais plus jeune, plus frais. Cette plongée en eau profonde avait été un bain de jouvence.

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Illustration de l’édition originale de Hetzel de « 20 000 Lieues sous les Mers » par Alphonse de Neuville et Edouard Riou : Le Capitaine Nemo face au calmar géant.

27 décembre 1907 : Segalen et Gauguin : triste Tahiti !

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Paul Gauguin, « Deux Filles Portant Un Plat de Fruits »

Une histoire complexe, un auteur inconnu qui écrit à compte d’auteur, un titre incompréhensible !

 » Les Immémoriaux  » de Victor Segalen restent une oeuvre qui a toutes les chances de sombrer dans l’indifférence totale du grand public. G. Clemenceau qui reçoit tant et tant d’ouvrages dédicacés par des fonctionnaires – aux talents pour le moins variés –  m’a pourtant demandé de jeter un oeil sur ce livre qui l’intrigue.

 » Lisez ce bouquin quand vous aurez un moment. J’ai entendu parler de Victor Segalen. Comme médecin dans la Marine, je ne sais pas ce qu’il vaut, mais comme admirateur et redécouvreur des oeuvres de ce peintre mort injustement dans la misère qu’était Gauguin, il faut lui reconnaître un talent certain.  »

Et il a ajouté :  » … Si j’en crois les quelques dizaines de pages que j’ai déjà parcourues, il aborde la disparition progressive de la civilisation des indigènes de Tahiti, détruite par les missionnaires de tous poils et les colons à courte vue … Lisez, je vous dis ! Il me faut des exemples concrets permettant de contrer le parti des colonisateurs quand ils sont trop gourmands d’un point de vue budgétaire, lors des débats à la Chambre . »

Collaborateur obéissant, j’ai répondu que le marchand d’art Ambroise Vollard m’avait déjà fait découvrir Gauguin et que j’étais donc ravi de me plonger dans l’oeuvre d’un écrivain évoquant l’univers de ce peintre.

En fait, Segalen nous immerge dans un monde où nous perdons beaucoup de nos repères. Nous sommes placés, une fois n’est pas coutume, du point de vue du colonisé et non du colonisateur.

Et ce que nous découvrons, au fil de pages denses mais très bien écrites, c’est bien une civilisation qui disparaît. L’arrivée du navire des Blancs, protestants, à Tahiti, à la fin du XVIII ème siècle, sonne le glas d’une langue et d’habitudes de vie étranges mais fascinantes.

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Hodges, « Resolution and Adventure in Matavai Bay », l’arrivée des premiers navires européens à Tahiti.

Avant la conquête occidentale, Les Tahitiens aiment les femmes, les honorent souvent et pas toujours au sein de couples bien établis. Dans des luttes viriles ou des courses de pirogues, ils établissent leur hiérarchie sociale et règlent leurs différents. Sous un soleil permanent et au sein d’une nature paradisiaque, ils affectionnent les fêtes bien arrosées où chacun exprime une vitalité de tous les instants.

Leurs chants, leurs danses joyeuses, leurs légendes très imaginatives, leurs rites sauvages et parfois cruels, les opposent en tous points à l’austère morale protestante de leurs colonisateurs.

Comme on s’en doute, la Sainte Ecriture et la langue des Blancs vont l’emporter sur le « parlé » des Tahitiens, des Maoris, qui n’a pas su prendre un forme écrite.

Térii, le héros maori, chargé par son vieux maître Paofaï, de mémoriser les légendes et la langue de tout son peuple , devient le traître. Il efface de son esprit les mythes et la généalogie des rois et se vend moralement aux hommes blancs en espérant occuper une place dans leur hiérarchie.

Par ses gestes irréparables, il contribue à la transformation de ses compatriotes en « Immémoriaux », en individus déracinés et sans mémoire. Il aide au triomphe destructeur de la civilisation européenne.

Ce livre attachant d’un homme jeune – Victor Segalen a 29 ans – permet de poursuivre le combat désespéré que menait Gauguin à la fin de  sa vie, alors malade et affaibli, pour la dignité des indigènes des Iles, soumis aux caprices et aux abus des Autorités occidentales.

En reposant sur ma table de chevet « Les Immémoriaux », je réalise combien cette lutte pour préserver les indigènes et leur culture se révèle pour l’instant sans espoir.

Personne ne lira Victor Segalen. Peut-être pourra-t-on faire découvrir avec Ambroise Vollard, les oeuvres de Gauguin. Mais la plupart n’y verront que de belles couleurs, des jolies « sauvages » à la peau hâlée. Les Parisiens rêveront un peu et passeront leur chemin.

Et des langues, des rites millénaires, des légendes merveilleuses, continueront à se perdre dans un oubli révoltant.

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Gauguin,  » Vairumati « 

Woher kommen wir Wer sind wir Wohin gehen wir.jpg

Gauguin,  » D’où venons nous? Que sommes-nous? Où allons-nous? « 

11 décembre 1907 : R. Kipling, prix Nobel de littérature

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Une des premières éditions du Livre de la Jungle

Par l’attribution du prix Nobel de littérature à Rudyard Kipling, l’académie suédoise consacre un grand écrivain, qui sait faire revivre pour nous ses rêves d’enfants. On ne peut qu’apprécier ce francophile, grand fumeur de pipes, qui a lu et relu Jules Verne.

Ses écrits nous plongent dans ce monde indien qu’il admire profondément ou dans la jungle obscure où l’on accepte de se faire guider par sa plume alerte.

Nous avons tous en tête  » Le Livre  de la Jungle « , recueil de contes animaliers et anthropomorphiques où le petit Mowgli, enfant élevé par des loups au milieu des bêtes sauvages rejoint finalement le monde des humains.

Quelques réflexions sur ce prix Nobel :

– Pour la première fois, c’est un écrivain anglo-saxon qui est élu; doit-on y voir un signe des temps et la confirmation de la suprématie de la culture britannique ou américaine (le Livre de la Jungle a été écrit lorsque Kipling séjournait aux USA) ?

– le succès des livres de Kipling reflète notre attirance grandissante pour un monde primitif jugé rude mais pur ou pour des colonies rêvées, bien éloignées de celles que nous pouvons connaître ; autrement dit, Kipling aime nous dépayser, nous plonger dans une société dont la culture nous échappe et dans un univers éloigné de la vie urbaine occidentale ;

– le Livre de la Jungle marque notre intérêt pour la nature mais aussi la relation difficile que nous avons avec elle : Braconnage, coupe massive des arbres, cruauté humaine envers les animaux ;

– je ne suis pas sûr d’être d’accord avec Kipling quand il écrit : La colonisation des « peuples agités et sauvages » est le « fardeau de l’homme blanc » ; quand je lis ses livres où transparaît une grande admiration pour l’Inde et une vraie identification au peuple indien, je me demande si cet écrivain populaire est, en fait, aussi impérialiste que certains de ses propos ne le laissent penser. Il rêve de colonies… mais pas celles qui existent et garde un vrai respect pour les peuples de ces territoires ;

– Kipling qui a eu une enfance malheureuse quand sa famille qui vivait en Inde l’a envoyé parfaire son éducation en Angleterre, sait trouver les mots justes pour ravir nos chères têtes blondes ; le regret d’une enfance qu’il n’a jamais eu, lui donne une force immense pour écrire des romans inventifs, attachants, qui bercent et raviront encore longtemps des millions d’enfants de tous les continents.

Chapeau bas, Sir Kipling !

Rudyard Kipling.jpg Rudyard Kipling

8 décembre 1907 : Quand il pleut, enfermons-nous dans la Chambre Jaune !

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Joseph Rouletabille, initialement appelé « Boitabille » . C’était en fait le vrai nom d’un journaliste qui a protesté et a obtenu cette évolution du patronyme de notre héros.

Une intrigue intellectuellement séduisante, un bon suspens, de l’humour et pourtant, je reste un des rares réfractaires au livre de Gaston Leroux,  » Le Mystère de la Chambre Jaune « .

Quand je discute avec mes collègues de ce feuilleton paru cette année dans le journal « L’Illustration », je suis certes obligé de me ranger à tous leurs arguments.

Oui, l’intrigue et la construction de l’histoire sont ingénieuses. Comment un meurtre peut-il se produire dans une pièce restée hermétiquement close ?

Oui, le héros est sympathique et ô combien intelligent. Oui, l’histoire nous délasse en nous éloignant des vicissitudes de la vie quotidienne.

« Le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat » ; cette phrase mystérieuse ne peut rapprocher ce roman de l’ambiance que sait créer Maurice Leblanc et son Arsène Lupin.

Pour tout dire, je trouve l’histoire un peu vaine. La construction très cérébrale du roman finit par m’agacer. Des goûts et des couleurs….

Gaston Leroux a une plume alerte d’ancien chroniqueur judiciaire. Lorsqu’il y a quelques années, il relatait les procès des anarchistes poseurs de bombes, nous le lisions avec plaisir. J’ai eu l’occasion de le croiser une fois ou deux aux réceptions de l’ambassade de Russie. Envoyé spécial dans ce pays pendant un an, il raconte à qui veut l’écouter, avec talent, l’écroulement progressif de l’Empire des tsars.

Maurice Leblanc, Gaston Leroux…ces auteurs nous donnent du plaisir dans des feuilletons qu’ils savent construire minutieusement pour nous tenir en haleine.

Grâce à eux, la Presse cesse, quelques instants, d’être (trop) sérieuse et nous emmène sur les chemins de la détente et du divertissement.

A quand la rencontre entre Rouletabille et Arsène Lupin ? Qui gagnera entre ces deux esprits originaux ?

Je suis sûr que la fantaisie de Lupin l’emportera sur l’esprit méthodique et raisonneur de Rouletabille.

Au bureau, les avis sont partagés. Des débats enflammés ont lieu sur ce sujet, pendant les heures de travail, entre les fonctionnaires du ministère de l’Intérieur.

Et pendant ce temps, les (vrais) cambrioleurs courent toujours !

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Gaston Leroux, journaliste, grand reporter, écrivain.

9 octobre 1907: Les deux Tours de France

Henri Desgrange en 1892 

Illustration de Le Tour de la Francepar deux enfants

Deux « Tours de France » m’amusent.

Ils n’ont guère à voir entre eux:

Le premier est une épreuve sportive très dure. Les participants doivent, avec un vélo, faire le tour de notre beau pays, sans aucune assistance.

Le second est le livre bien connu de G. Bruno; racontant la découverte de la France par deux enfants.

J’ai eu professionnellement à « travailler » sur ces deux « dossiers »:

– L’épreuve sportive doit faire l’objet chaque année d’une autorisation par le ministère. Mon Patron se méfiant un peu des organisateurs, à la réputation d’anti-dreyfusards, le dossier arrive chaque année jusqu’à mon bureau.

L’épreuve commençant à avoir un peu de succès, il n’est pas question de s’y opposer. Pourtant, nous devons être vigilants à ce que cette course ne soit pas une occasion de critique ou de mise en cause du gouvernement.

Pour l’instant, les craintes de mes chefs paraissent infondées. Dans ma note à leur intention, j’ai indiqué que les seuls risques sont les crevaisons, les chutes ou les arrêts cardiaques!

– Quant au livre scolaire, devenu un succès de librairie, j’ai dû le lire en entier – petite récréation au frais du contribuable – pour vérifier que la nouvelle version respectait les principes de laïcité.

J’ai comparé l’ancienne version et la nouvelle. J’ai trouvé plaisant de constater que l’autocensure de l’auteur allait jusqu’à supprimer les « Mon Dieu » souvent prononcés par les enfants! Là encore, mes chefs peuvent dormir sur leurs deux oreilles.

Tout cela nous éloigne bien de la revanche contre la Prusse!

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