26 avril 1910 : Mark Twain, la comète et le Mississipi

Histoires de bandits et rebondissements fréquents, aventures sur le Mississipi et amitié entre jeunes gens, débrouillardises, mélange de peurs d’adulte et d’angoisses d’enfant. Mark Twain qui nous a quitté la semaine dernière, le 21 avril, c’était tout cela.

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L’écrivain Mark Twain est né et mort les années d’apparition de la comète de Halley (1835 – 1910)

Sa langue se révèle révolutionnaire : l’argot des blancs et le parlé des noirs des Etats du Sud sont fidèlement retranscrits dans un livre « coup de poing » comme Les Aventures de Huckleberry Finn qui n’hésite pas à plonger le lecteur dans de sombres histoires de dissection, de tonneau fantôme ou de cadavres impossibles à cacher.

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Les Aventures d’Huckleberry Finn

Mark Twain le mystique, anticlérical, est né la même année que l’apparition de la comète de Halley, il disparaît au moment où elle sera à nouveau visible, comme il l’avait mystérieusement prédit.

Il laisse une œuvre reflet d’une vie chaotique. Pilote de bateau à vapeur, déserteur des troupes sudistes, chercheur d’or, reporter en Europe, l’écrivain a roulé sa bosse et son imagination est portée par un vrai vécu.

Touché personnellement par la cruauté de la vie – il perd son père à 12 ans et plus tard sa femme ainsi que deux enfants – il sait tremper sa plume dans un encrier riche des saveurs d’un humour varié et souvent grinçant.

Il emmène ses lecteurs descendre le Mississipi, fleuve puissant, sauvage et beau, symbole d’une vie qui a fait des pieds de nez à la morale, d’un temps qui s’écoule sans cesse et ne garde en souvenir que ceux qui savent naviguer contre les courants ; Mark Twain faisait partie de ceux-là.

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24 avril 1910 : Un Président qui essaie de bien se tenir

 » J’aimerais enfin comprendre pourquoi je dois passer avant la dame qui m’accompagne, quand j’entre dans un restaurant ! » Le Président Armand Fallières fait de vrais efforts pour être un parfait homme du monde : prévenant et galant avec ces dames, respectueux et enjoué avec les messieurs.

Ses origines modestes l’obligent à prendre sur lui et on sent que ses manières ne sont pas innées. Je suis debout face à son bureau élyséen et il me demande des explications pour progresser en la matière : « Vous qui avez fait le lycée Condorcet et Ulm, vous devez savoir tout cela ! Le bras qu’il faut donner aux dames, la place qu’il convient de leur laisser dans la voiture, les moments où je dois faire une révérence… J’attends de vous des fiches précises sur le sujet ! » 

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Notre Président de la République, Armand Fallières, essaie d’adopter toutes les bonnes manières

J’ai beau répondre au Président que mes parents ne sont guère issus de la grande bourgeoisie ou d’une quelconque aristocratie (ils étaient instituteurs !) et que les établissements que j’ai fréquentés viennent d’un travail acharné sous la conduite exigeante de ma mère, rien n’y fait. Pour lui, je suis celui qui « sait se tenir » et qui doit tout lui apprendre sur les usages de la bonne société.

Il développe un argument inattendu : « Et la baronne Staffe qui vend des milliers d’exemplaires de son Usages du Monde, elle n’est pas plus aristocrate que vous et moi, figurez-vous. Dans sa demeure de Savigny-sur-Orge, elle se contente de faire des cakes et des gâteaux au chocolat pour tous les marmots qui passent et consacre le reste de son temps à écrire -avec talent – sur les bonnes manières d’un monde qu’elle ne fréquente pas. »

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La bonne baronne Staffe

Je conviens avec Armand Fallières que mes fiches n’apporteront pas beaucoup plus que ce que peut écrire la fameuse baronne.

Le Président a soudainement l’œil qui s’éclaire. Il me demande : « Et si vous alliez faire un tour chez la bonne baronne Staffe, pour me faire des fiches vraiment originales et qui serviront aussi à tous les Présidents qui viendront après moi ? »

Voilà comment je me trouve aujourd’hui, assis confortablement, une tasse de thé à la main, chez la vieille baronne, de son vrai nom Blanche Soyer. Cette dernière a été élevée par ses tantes dont l’une était demoiselle des Postes. Elle a tiré de son éducation rigoureuse de solides principes qui ont fait, une fois arrivée à l’âge adulte, son fonds de commerce pour de nombreux ouvrages de savoir-vivre et des articles par centaine dans la grande presse sur ce même sujet.

Un enfant des voisins sur les genoux – gamin très sage, le pouce dans la bouche – elle m’explique avec délicatesse, toutes les règles du maintien dans la bonne société. Elle est flattée que ses conseils soient transmis par mon intermédiaire au Président de la République.

« Vous expliquerez à votre grand patron, que le plus important est la politesse du cœur, le respect des autres, même de ceux qui vous ont offensé. Le Président de la République, par sa place éminente dans notre pays, doit être celui qui montre l’exemple en toutes circonstances. Tact, discrétion, élégance de l’attitude, qualités d’écoute… N’oubliez pas que Louis XIV levait son chapeau empanaché devant une blanchisseuse ! »

Je prends des notes fébrilement, en m’efforçant de ne rien oublier des propos tenus. Je sens intérieurement que c’est un grand honneur et une lourde tâche que de s’occuper des bonnes manières du Président de la République.

28 mars 1910 : Tuer son patron pour 65 centimes

La jeune veuve a-t-elle tué son patron et incendié l’usine dans laquelle elle travaillait ? Arrestation humiliante, enquête bâclée, jugement inique, le lecteur connaît la vérité et frémit de l’erreur judiciaire touchant l’héroïne : vingt ans d’emprisonnement ! Heureusement, à la suite d’une évasion réussie, la course s’engage pour retrouver le véritable criminel. Comme dans tous les romans populaires, la fin sera morale et rassurante.

Qui n’a pas lu « La Porteuse de Pain » de Xavier de Montépin ? Des rebondissements toutes les dix pages, une héroïne attachante et seule contre tous parfois, l’éloge du courage face à des obstacles a priori insurmontables. On ne lâche pas un tel roman qui transforme les heures en minutes et les longues attentes en gare en moments de détente. Peu importe le style, tout est dans le mouvement ; oublions la finesse psychologique pour observer de vrais méchants et d’authentiques salauds transformer la vie de gens sympathiques en cauchemar. Laissons de côté toute vraisemblance pour nous engager dans des combats où le bien finit toujours par triompher du mal alors que le rapport de force paraissait au départ désespéré.

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« Chaste et Flétrie » (tout un programme !) de Mérouvel, « Le Crime d’une Sainte » de Decourcelle et pour finir, le sommet de l’aventure, avec la série des Pardaillan de Zévaco.

Le sexe que l’on cache maladroitement, la sainteté bousculée, l’Histoire transformée en succession de vengeances, de sombres manœuvres et d’anecdotes croustillantes : la morne vie de l’usine ou du bureau s’oublie au fil des pages tournées avec avidité.

Le lecteur paie 65 centimes un ouvrage publié parfois à plus de cent mille exemplaires. Les éditeurs comme Fayard parient enfin sur des gros tirages pour arriver au seuil de rentabilité. Le populo peut pour la première fois acheter facilement des livres qu’il paie cinq fois moins cher qu’autrefois.

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Les fameux livres populaires à 65 centimes des éditions Fayard

En amont, l’auteur se fait rémunérer 5 à 10 centimes la ligne par le Petit Journal ou le Petit Parisien qui lancent les œuvres, dans un premier temps, sous forme de feuilletons.

5 à 10 centimes ? Il en faut des pages pour gagner correctement sa vie ! Résultat, les écrivains les plus en vue embauchent des nègres : ce sont toujours leurs idées, leur style, leur façon de raconter mais leur plume ne sert plus guère qu’à signer.

On prétend que derrière Montépin se cachent au moins dix inconnus dont le travail aussi acharné qu’industriel explique la volumineuse production. Jamais cet aristocrate dilettante ne pourrait enchaîner trois à quatre romans par an avec la vie mondaine qu’il mène et les aventures féminines qu’il collectionne avec désinvolture. De son hôtel particulier, il répond à ses admiratrices issues du peuple avec un papier à lettres luxueux orné d’une couronne ducale.

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Xavier de Montépin : un portrait et une caricature

Tous n’ont pas la chance de Xavier de Montepin, la plupart des auteurs crie misère. Il faut les imaginer avec un café fort sur la table de leur logement miteux, des couvertures sur le dos pour se protéger de l’humidité et du froid. Le peuple, ils connaissent et en font partie. Ils écrivent pour leurs semblables. L’encre sur le papier leur apporte une maigre pitance mais les met aussi en relation avec l’autre, le lecteur, celui qui justifie que l’on se lève tôt et se couche tard pour peu qu’il apprécie notre production.

Ces centaines d’écrivains qui oublient leurs rêves de gloire pour se concentrer sur des lignes qui doivent absolument plaire, méditent ces quelques mots de Stendhal : « un roman est comme un archet. La caisse du violon qui rend les sons, c’est l’âme du lecteur. »

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