26 décembre 1907 : Grieg a créé la Norvège en musique

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Fjord norvégien

Très beaux chants au théâtre du Châtelet avec les « Concerts Colonne ». Des chants qui nous viennent du froid, du grand Nord, de Norvège.

J’avais déjà eu l’occasion d’écouter Edvard Grieg lors de son passage à Paris en 1903. Pour la première fois, depuis l’Affaire Dreyfus, le compositeur scandinave avait accepté cette année-là de se produire sur une scène française.

N’avait-il pas écrit en 1899 à M. Colonne pour l’informer « qu’après l’issue du procès Dreyfus il ne pouvait se décider à venir en France maintenant… Comme tous les étrangers, ajoutait-il, je suis indigné de voir le mépris avec lequel on traite la justice dans votre pays, de sorte que je me trouve dans l’impossibilité d’entrer en relations avec un public français… »

Le concert de 1903 avait commencé par quelques huées du public parisien, exigeant des excuses pour les propos de Grieg. Puis, la chaleur des rythmes lents norvégiens, la profondeur et la pureté des chants, la douce langueur qui se dégage de cette musique à forte identité, avait conquis l’auditoire qui avait fini par applaudir à tout rompre.

La représentation à laquelle je viens d’assister était plus courte mais aussi plus nostalgique. Elle rendait hommage au maître norvégien décédé en septembre de cette année.

Ce n’était pas une oeuvre majeure qui était jouée, comme l’est « Peer Gynt » d’après Ibsen, mais de la musique chorale.

Chansons d’amour et psaumes côtoyaient des petites cantates qui ravissaient les quelques centaines d’inconditionnels de Grieg, présents dans une salle qui n’avait fait aucune publicité compte tenu du nombre restreint de places. Le Choeur était français mais comprenait quelques norvégiens.

On ne pouvait s’empêcher de penser, en entendant ces notes fluides, aux paysages époustouflants des fjords, des montagnes abruptes plongeant dans la mer, aux innombrables rivières d’eaux glaciales et pures s’écoulant entre d’immenses forêts désertes de toute présence humaine.

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Chute d’eau dans le Geirangerfjord 

Ceux qui ont eu la chance de connaître personnellement Grieg, racontent que le compositeur, devenu une gloire nationale dans son pays indépendant depuis seulement deux ans, était en fait un solitaire.

Lassé des nombreux voyages où toute l’Europe l’acclamait, il se réfugiait de longues heures dans un chalet d’une seule pièce au fond d’un parc, près de Bergen, à Troldhaugen. Dans ce lieu tranquille, aménagé de façon simple mais chaleureuse, il réalisait à chaque nouvelle partition, la synthèse entre la musique romantique allemande, le folklore scandinave qu’il remet à l’honneur et une recherche plus personnelle de mélodies d’un premier abord un peu dissonantes mais finalement assez flatteuses.

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La maison de Grieg à Troldhaugen à côté de Bergen ; pour composer, le maître s’isole une centaine de mètres plus loin dans un chalet en bois.

Il y a des peuples qui ont conquis leur indépendance dans le sang. Les Norvégiens ont la chance – et le goût – de commencer leur histoire en musique. Ils s’écartent d’un Danemarck qu’ils appréciaient mais aussi d’une Suède à laquelle ils avaient été cédés en 1814.

Ils recherchent maintenant une identité culturelle. Grieg est arrivé à point nommé pour leur donner une âme , une richesse et pour tout dire : une légitime fierté.

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Entre  « Mo i Rana » et « Trondheim-Laksforsen »

24 décembre 1907 : Retour à Paris en Orient Express

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Retour vers Paris en train. Plus de 12 heures dans les wagons de l’Orient Express. Dans une ambiance de luxe, servi par un personnel empressé, on se laisse aller à la rêverie ou l’on échange quelques mots courtois avec ses voisins, rentiers, aristocrates, riches hommes d’affaire pour la plupart.

Ce siècle qui commence s’annonce comme révolutionnaire au niveau des transports. Transatlantiques de plus en plus rapides, appareils volants à l’essai, automobiles … on peut maintenant profiter de ce train transfrontalier, bénéficiant de la technologie « Pullman ».

Il traverse toute l’Europe, de Paris (gare de l’Est) à Constantinople, en passant par Strasbourg, Munich, Vienne, Budapest et Bucarest.

Restaurant de l’Orient Express à sa création en 1883

Ce train est le résultat du dynamisme d’industriels audacieux.

George Pullman, d’abord. Cet Américain invente la technologie du wagon de nuit fiable, silencieux, confortable… et cher. Patron paternaliste, il diffuse son invention dans tous les Etats-Unis en insistant sur le sens du service à bord : ses trains américains emploient des familles d’esclaves affranchis après la guerre de Sécession !

Georges Nagelmackers ensuite. Industriel belge créatif. Il importe la technologie Pullman sur le continent européen. Il transpose en l’améliorant encore, cette idée de « service à bord parfait » qui fait la réputation de l’Orient Express.

Il crée cette puissante « Compagnie des Wagons Lits » qui possède l’Orient Express. Et grâce à ce riche capitaliste, les fonctionnaires, commerçants et industriels peuvent se rendre enfin d’un pays à l’autre, à travers toute l’Europe, dans de bonnes conditions de confort et dans un temps record.

Mon arrivée à la Gare de l’Est me donne l’occasion de monter dans un tramway à vapeur qui sera, je l’espère, bientôt remplacé par un tramway électrique moins bruyant et rejetant moins de saletés !

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Tramways à « air comprimé » desservant la gare de l’Est.

Il me reste quelques heures pour préparer mon rapport pour G. Clemenceau qui va me bombarder de questions sur Vienne, l’Empereur, mes impressions sur l’administration autrichienne…

Cela laisse peu de temps pour retrouver et passer un moment avec mon épouse qui était impatiente que je revienne et mes enfants, fascinés par cet extraordinaire voyage que vient de faire leur père.

21 décembre 1907 : Un quart d’heure avec l’Empereur

 Mission à Vienne, suite…

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L’Empereur d’Autriche François Joseph 1er

Son peuple l’aime. Gros travailleur, il se dévoue totalement au service de l’Etat. Il sait écouter, il a sans doute su nous écouter. François-Joseph, l’empereur d’Autriche Hongrie, nous a reçu, l’ambassadeur de France et moi, pendant un quart d’heure, au Hofburg. Nous étions 3 ème sur la liste des cinquante entrevues prévues pour la journée.

Les audiences commençant à 10 heures du matin, nous sommes « passés » un peu avant 11 heures. Le souverain était détendu, souriant et très en forme pour son âge. Levé, comme à son habitude, dès quatre heures du matin, il avait lu le mémoire adressé par l’ambassade avant notre venue. Son aide de camp nous a indiqué, avant que nous soyons introduits, qu’il avait aussi travaillé différents dossiers relatifs à la France, pour ne pas être pris au dépourvu par nos éventuelles questions.

Mon objectif était de recueillir quelques indications de la part du souverain sur ce que ferait l’Autriche dans telle ou telle situation de tension internationale.

Je suis resté, de ce point de vue, sur ma faim. L’Empereur est resté presque silencieux tout le long de l’entrevue. Attentif, s’exprimant avec bonté, il relançait l’ambassadeur dès qu’un long silence risquait de s’installer.

Pour le coup, il faut avouer que je reviens bredouille. La discrétion de l’Empereur ainsi qu’une certaine rouerie de sa part, l’on conduit à ne pas dévoiler la moindre carte sur ses intentions stratégiques.

En fait, m’explique l’ambassadeur fin connaisseur des lieux de pouvoir viennois, dans l’automobile qui nous reconduit à l’ambassade, les conseillers, ministres, aides de camp, ont beaucoup d’influence au Hofburg. Il convient dès lors, plutôt que de parler avec l’Empereur directement (ce qui ne mène à rien), de surveiller les nominations des collaborateurs proches de François-Joseph. Si l’on veut décrypter la ligne politique de l’Empire des Habsbourg, c’est avec eux qu’il faut nouer des contacts.

L’ambassadeur qui se délecte de ces observations et analyses, m’indique qu’il se méfie, par exemple, d’un homme comme Leopold Berchtold, ambassadeur à Londres, puis à  Paris et qui occupe actuellement ce poste en Russie. Ambitieux, promis à un bel avenir en raison de la confiance que lui accorde François-Joseph, Berchtold déteste les serbes (qui le lui rendent bien) et pourraient pousser, avec d’autres, l’Empereur à prendre des positions dangereuses pour la paix.

Leopold Graf Berchtold - Project Gutenberg eText 16331.jpg Leopold Berchtold

A la réflexion, l’entrevue impériale n’a pas été totalement un échec. En fait, j’ai été sauvé par une question plus personnelle posée avec un peu d’ironie par l’Empereur à quelques minutes de la fin de la rencontre.

« Mais, vous n’êtes pas venu ici à Vienne, que pour travailler, Monsieur le conseiller ? On me dit que vous avez rencontré notre bon Klimt ? « 

Ma réponse enflammée sur le génie de ce peintre a entraîné cette répartie du souverain :

 » Je ne pense pas pouvoir satisfaire beaucoup la curiosité légitime de votre patron Clémenceau…qui devrait venir lui-même s’il veut connaître mes intentions. En revanche, si vous avez un moment, je serais ravi de vous accueillir à Schönbrunn et vous montrer quelques oeuvres de Gustav Klimt. Votre curiosité artistique sera, elle, satisfaite. « 

J’ai accepté avec empressement. Le château de Schönbrunn, des toiles hors du commun…de quoi conclure un séjour viennois dans l’émerveillement !

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Le Château de Schönbrunn, résidence privée de l’Empereur.

19 décembre 1907 : Karl Lueger, la démagogie au pouvoir

 Mission à Vienne, suite …

Karl lueger.jpg Karl Lueger

Rencontre moins plaisante mais plus professionnelle qu’hier : le maire de Vienne.

Haut en couleur, antisémite, gestionnaire efficace, détesté de la Haute société, tribun redoutable : c’est tout cela, Karl Lueger.

Il symbolise bien une Vienne et une Autriche à la croisée des chemins. Empire qui a su trouver un compromis entre Allemands et Hongrois, respectueux des différentes langues tchèques, polonaises ou ruthènes. Mais Empire qui peine à présent à se moderniser (l’Allemagne est devenue plus industrielle et plus riche) et qui tend à se crisper sur la question des nationalités en admettant moins les différentes cultures qu’autrefois. 

Le peuple viennois qui se méfie de ses élites naturelles, noblesse et grande bourgeoisie réunies, a préféré élire un bourgmestre qui parle haut, porte beau et le flatte en lui promettant d’houspiller l’administration de la ville pour la rendre plus efficace. Emporté par sa passion, Karl Lueger appelle de ses souhaits un grand Empire rénové, nationaliste et désigne les juifs comme la cause des malheurs du temps.

Les phrases qu’il prononce sur les juifs lui valent une réprobation des élites et démocrates autrichiens mais lui apportent des voix des nombreux quartiers populaires et ouvriers viennois. Le monde des petits employés et commerçants apprécie aussi sa faconde, son franc-parler teinté d’humour ravageur.

 » Lui au moins il nous comprend, nous écoute, nous défend  » s’exclame un vieil homme dans un café quand je lui parle du Maire.

En revanche, la baronne Sonja Knips m’indique qu’elle fuit toutes les réceptions où Karl Lueger pourrait être présent. Elle regrette que l’Empereur n’ait pas persisté dans sa volonté de refuser le verdict des urnes en ne nommant pas K. Lueger et n’ait pas demandé fermement au peuple de voter pour quelqu’un d’autre.

 » Monsieur le Français, notre jeune démocratie et notre vieille monarchie sont toutes deux bien malades. Les maux de l’une provoquent des souffrances infinies pour l’autre et réciproquement…ré-ci-pro-quement  » répète-t-elle lentement, fière de connaître ce mot français un peu « savant ».

La rencontre avec Karl Lueger ne m’a pas apporté grand chose que je ne savais déjà en entrant dans la pièce. Il m’a demandé de transmettre ses compliments à mon patron pour sa capacité à maîtriser les troubles et les grèves en France… Ce que je ne ferais sans doute pas puisque ce n’est pas l’aspect de G.Clémenceau que j’apprécie le plus !

Espérons que les peuples d’Europe ne seront pas tentés un jour de se laisser diriger par des copies de cet inquiétant Karl Lueger.

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Karl Lueger et des membres de son parti  » chrétien social « 

18 décembre 1907 : Gustav Klimt ; aucune femme ne résiste à ce génial solitaire

Mission à Vienne, suite …

Gustav Klimt 025.jpg Klimt :  » L’Amour « 

Visite en fin d’après midi à Gustav Klimt. Légende vivante.

A l’origine du mouvement de « Sécession  » par rapport à l’art officiel prôné par l’Académie des beaux-arts, il y a dix ans, en 1897, il est aussi celui qui a quitté cette tendance en préférant rester seul à partir de 1905.

Le succès de la Sécession lui revient principalement. Visions oniriques et irréelles, promotion de la féminité et de l’érotisme, volonté de propagation dans la population d’un art global et omniprésent, cette démarche a su rencontrer son public à Vienne mais aussi dans tout le monde occidental.

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Affiche de Klimt pour la Sécession

Les toiles de Klimt se vendent dans la noblesse et la grande bourgeoisie autrichienne mais commencent aussi à intéresser les marchands d’art des autres pays.

Sonja Knips me présente un homme barbu au front dégarni. Il est vêtu d’une longue robe de bure sous laquelle – m’a-t-elle indiqué discrètement, avant de venir et dans un sourire – il serait … nu.

L’artiste vit avec ses maîtresses et ses chats. Solitaire, il ne fait guère attention à notre venue.

La baronne Knips m’indique que Klimt pourrait encore plus éveiller le scandale qu’il ne le fait déjà, si les familles des filles et femmes de la haute société savaient dans quelles conditions il réalise leurs portraits si recherchés.

Dans le secret de son atelier, Klimt peint d’abord ces belles dames … en les dénudant et en leur proposant des positions sensuelles voire très équivoques.

Puis, il les habille, sur sa toile, comme des déesses et les enchâsse dans de magnifiques motifs dorés et décoratifs où prédominent les courbes, les spirales avec des allusions à l’Antiquité et à la mythologie.

L’honneur est sauf et chacun y trouve son compte. Le grand bourgeois de mari retrouve dans l’oeuvre finale qu’il achète fort cher, les motifs d’art nouveau qu’il aime tant et la belle dame, encore rougissante, rentre chez elle en ayant le sentiment d’avoir connu une aventure un peu …unique !

Gustav Klimt 039.jpg Klimt  » Judith I « 

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Klimt,  » Le Théâtre de Taormine « 

17 décembre 1907 : Sous le charme de Sonja Knips

Mission à Vienne : Suite …

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Sonja Knips par Gustav Klimt

Sa beauté n’est pas classique. Elle ne fait pas partie des jeunes blondes viennoises aux yeux clairs, à petit nez retroussé et aux traits réguliers.

Sa chevelure est dense, avec des boucles aux reflets roux. Son port de tête altier rappelle qu’elle est baronne, épouse d’un grand industriel.

L’Ambassadeur de France m’a indiqué que c’était elle dont je devais faire connaissance si je voulais connaître les meilleurs peintres viennois.

La baronne Sonja Knips m’a accueilli chez elle, dans un décor fait de meubles luxueux où chaque mur accueille une toile choisie avec goût.

knips4.1197838088.jpg Sonja Knips rajeunie

Elle s’exprime dans un français impeccable comme toutes les dames de la haute société viennoise.

Doucement, elle me raconte sa maladie des nerfs, sa tristesse infinie, son envie de mourir d’il y a dix ans. Puis, sa guérison récente au contact notamment du peintre Gustav Klimt.

Une photographie prise d’elle dans les années 1890 montre une femme qui paraît plus vieille que la belle baronne qui m’accueille aujourd’hui.

Elle a rajeuni. Son regard dégage maintenant une impression de force et scrute son interlocuteur pour l’obliger à donner le meilleur de lui-même.

Elle me propose de ne pas trop parler politique internationale et guide notre conversation jusqu’à un dialogue passionnant sur l’art et la culture viennoise.

 » Bienvenue Monsieur le Français dans un monde qui meurt dans une valse infinie et triste. Vienne n’a plus la force de rester dans la course du XXème siècle qui s’annonce. Notre culture monarchique, nos traditions, notre émiettement entre nations rivales, nous fragilisent face à un avenir très industriel, où la science permettra à quelques peuples puissants et très organisés de dominer les autres.

Pour échapper à une fin tragique qui nous paraît proche, pour ne pas avoir à observer avec horreur les comportements de notre maire de Vienne qui flatte les bas instincts du peuple, nous sommes quelques-uns dans la bonne société à nous réfugier dans l’Art. Nous soutenons les peintres qui nous emmènent loin de ces soucis et nous proposent un reflet merveilleux de nous-mêmes.

Savez-vous qu’avec Klimt, les femmes sont choyées, très désirables et dominent le monde ? Ivres de plaisir, elles vivent dans un univers irréel et onirique où rien ne peut les atteindre de ce monde qui s’effondre.

Monsieur le Français, devrais-je dire  » Monsieur l’envoyé du Président du Conseil de la France  » (elle détache chaque syllabe, avec une pointe d’ironie, en accentuant son charmant accent germanique) si vous n’êtes pas trop timide; me ferez-vous le plaisir de m’accompagner, demain dans l’après midi, voir Gustav Klimt ? « 

Dans un souffle, conquis par le rayonnement envoûtant de la belle baronne, je me suis entendu répondre :   » Oh, oui … « .

15 décembre 1907 : Mission secrète à Vienne

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Le Palais impérial « Hofburg » à Vienne

 » Vous parlez allemand ? Vous aimez la diplomatie parallèle ?  » J’ai à peine eu le temps de bredouiller  » oui, euh… » que le ministre a ajouté : « Vous partez pour Vienne ce soir ! « .

Me voici donc pour plus d’une semaine dans la capitale de l’Empire austro-hongrois. Ma mission consiste à prendre langue avec différents dirigeants réputés « abordables » de l’Empire pour tester la solidité de l’alliance entre l’Autriche et l’Allemagne.

Je suis l’envoyé personnel de G. Clemenceau et je dois agir discrètement afin que Stéphen Pichon, ministre en titre des Affaires Etrangères français, ne prenne pas ombrage de cette manoeuvre.

Les autres propos de Clemenceau raisonnent encore dans mon esprit :  » J’ai nommé Pichon; il a déjà bien assez à faire à la Chambre avec le Maroc. Le pauvre, il en prend plein la figure ! La presse le traîne dans la boue, on le traite de menteur et de mou. Aussi, laissons lui l’Afrique et les Colonies ! Cela l’occupe pleinement. Il veut aussi réformer ses bureaux ; qu’il le fasse !  »

Stéphen Pichon Stéphen Pichon

Le  » Tigre  » a ajouté, toujours aussi sûr de lui :  » Comme Président du Conseil, il me revient de garantir la sécurité de la France. Voilà qui est vraiment important. Pour cela, il faut savoir ce que pensent les alliés de notre ennemi. Voyez à Vienne si l’Empereur suivra Guillaume II dans une aventure belliqueuse ou si l’Empire est susceptible de provoquer lui-même une guerre. Rencontrez les puissants mais ne négligez pas les grands bourgeois, les artistes, les officiers, le clergé. Ce sont eux qui font Vienne et l’Empereur François Joseph les écoute. »

Arrivé depuis avant-hier dans la capitale autrichienne, l’ambassadeur de France, mis dans la confidence et qui n’a guère d’affection pour son ministre qu’il juge inefficace, me sert de guide dans le dédale du pouvoir viennois.

Aujourd’hui, j’ai été reçu un moment par l’Archiduc d’Autriche, François Ferdinand. Héritier du trône, il me paraît beaucoup plus ouvert que nombre de dirigeants viennois. Partisan d’une plus grande liberté laissée aux slaves, il déplaît beaucoup dans les milieux hongrois.

François-Ferdinand L’Archiduc François Ferdinand

Visiblement, il ne soutient que tièdement François Joseph et lui tient toujours rigueur d’avoir voulu l’écarter de la succession au trône après qu’il se soit marié avec une femme qui n’est pas de sang royal.

Il approuve en revanche pleinement l’instauration, cette année, du suffrage universel en Autriche. Il pense que la fidélité des paysans empêchera l’accession au pouvoir, de forces hostiles à la monarchie.

Ce soir, je fréquente un bal bien ennuyeux. Pour ne pas être reconnu, je ne peux me rapprocher de mes compatriotes et suis condamné à des conversations avec des inconnus en allemand.

Pour passer le temps, je regarde les belles aristocrates et leurs magnifiques robes de cérémonie. Je regarde les privilégiés de cet Empire fragile, valser, tourner, s’étourdir.

Qui vais-je voir demain ? Cet officier prétentieux, rougeaud mais de haute noblesse qui vient de me saluer d’un petit signe de tête et danse aussi mal que sa cavalière est charmante ? Ou vais-je devoir revenir vers ce fonctionnaire de la Police un peu trouble qui m’escorte, sur ordre de son gouvernement et qui me promet de me faire rencontrer « ceux qui dirigent vraiment le pays » ? J’espère ne pas passer le temps précieux qui me reste avec seulement des militaires et des bureaucrates qui ressemblent tant à ceux que je fréquente à Paris !

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Wilhelm Gause « Hofball à Vienne »

12 décembre 1907 : Que se passe-t-il au Congo ?

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Je viens de lire un texte terrible sur ce qui semble se passer dans le Congo dirigé par nos voisins belges :  » King Leopold’s Rule in Africa  » de E.D. Morel.

Ce que je lis me fait honte pour les hommes blancs colonisateurs que nous sommes.

Il est évoqué, dans ce pays sous gouvernement direct du Roi, un système très organisé de travail forcé permettant la production de l’ivoire et du caoutchouc.

Pour permettre le transfert de population vers les zones de production, sont pratiqués des déplacements massifs de familles entières entre provinces.

Des villages se vident de leurs habitants et d’autres connaissent le surpeuplement et la famine.

Victimes de mauvais traitements de la part de l’administration coloniale ( » la Force Publique » ), on ne compte plus les blessés ou les décès par épuisement.

L’opinion publique européenne commence à être sensibilisée sur cette situation. Des écrits de Mark Twain, de Arthur Conan Doyle viennent compléter le document de E.D. Morel.

Le Roi des Belges Léopold II oscille entre une reconnaissance sincère de la situation générant des mesures correctrices et la dénégation farouche.

Contrairement à certains officiels belges, je ne crois pas que tout ce qui s’écrit sur le Congo vient d’un complot britannique contre le Royaume de Belgique.

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Nous autres Français, devons rester modérés dans nos critiques. Les échos qui me parviennent sur les conditions de notre domination sur Brazzaville et le Congo français montrent que Paris ne semble guère plus humain que Bruxelles dans le traitement réservé aux ethnies locales.

Tout cela me fait penser à ce long récit, « Au Coeur Des Ténèbres », de Joseph Conrad. L’écrivain évoque ce jeune officier qui remonte un fleuve africain à la recherche d’un collecteur d’ivoire fascinant mais sombre, dont on est sans nouvelle, Kurtz.

Au fur et à mesure de son périple, l’officier, embauché par une compagnie commerciale belge, s’éloigne de toute civilisation et rencontre une humanité de plus en plus sauvage et primitive. Il s’enfonce au coeur de l’Afrique mystérieuse et découvre cette part obscure et cachée de l’homme.

Je me demande si la colonisation n’est pas un long voyage de tout l’Occident  » au coeur des ténèbres ». Expédition sans retour où nous risquons de perdre notre âme.

4 décembre 1907 : L’ Alsace et la Lorraine heureuses sans nous ?

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Poste frontière entre l’Allemagne et la France

Une vision un peu simpliste des choses voudrait que l’on s’attriste de la situation de l’Alsace et de la Lorraine.

Tristesse française, certes. La perte de ces magnifiques régions à la suite du traité de Francfort du 10 mai 1871, alimente un puissant esprit de revanche au sein de notre pays.

Les diplomates allemands que je côtoie, ne cessent de répéter que Bismarck était personnellement contre cette annexion qui allait humilier la France. Soucieux d’équilibre européen, le Chancelier ne voulait pas que la France ait la volonté de se battre un jour à nouveau contre son pays. Pour cela, il fallait, selon lui, s’en tenir à une indemnité de guerre (qui serait vite oubliée) et ne pas créer un différent territorial susceptible de s’envenimer à moyen terme. Malheureusement, le sage Chancelier n’a pas été suivi. Le parti belliqueux prussien l’a emporté. Et notre Alsace Lorraine bien aimée a été annexée au Reich.

Je me pose souvent la question de savoir si les Alsaciens souhaitent un rattachement futur à la France.

A la fin de la guerre de 1870 et 1871, 100 000 d’entre eux ont choisi de rejoindre Belfort, Nancy et les environs. Et les autres ? Plus d’un million et demi sont restés dans leur région. Doit-on leur en vouloir ?

Ils participent à un régime qui a sans doute des défauts mais qui devient un Etat de droit. Ils élisent des représentants (une quinzaine) au Reichstag. Ils bénéficient d’un code civil rénové.

Les lois sociales qui aboutissent plus vite que chez nous (caisses maladie, caisses de retraites …) vont aussi s’appliquer en Alsace Lorraine.

L’empereur Guillaume II se soucie du patrimoine architectural de notre province regrettée. Il fait actuellement rénover, à grands frais, le château du Haut-Koenigsbourg.

Vue du château Le château du Haut-Koenigsbourg

Ceux qui se rendent régulièrement en Alsace notent que les sentiments anti-allemands diminuent. On est loin des années 1880 où les députés alsaciens se qualifiaient de « protestataires » et déposaient une motion au Reichstag pour s’élever vigoureusement contre l’annexion de leur région.

On me dit qu’en Alsace Lorraine, le français reste la langue  » distinguée « , celle des industriels et commerçants aisés, celle aussi des lettrés qui n’ont pas rejoint Nancy. Pour combien de temps ?

Pendant combien de temps cette petite province pourra résister à l’intégration dans le vaste Empire allemand, riche économiquement, puissant militairement et épris de culture et de sciences ?

29 novembre 1907 : Zeppelin et la puissante Allemagne

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Le premier vol d’un Zeppelin, en 1900, est suivi par de nombreux succès à partir de 1907

Nouvelle preuve de la puissance de notre voisin.

Les dirigeables et autres appareils volants plus légers que l’air commencent à faire leur preuve grâce à la persévérance du comte Ferdinand von Zeppelin.

Ce général et ingénieur construit des appareils massifs, solides qui pourront sans doute un jour transporter des passagers civils… ou militaires.

C’est sur ce dernier point que notre pays devrait rester vigilant.

Grâce aux frères Tissandier, nous avions su construire le premier dirigeable – « La France »  –  capable de revenir à son point de départ. C’était il y a plus de vingt ans.

Plus récemment, Alberto Santos Dumont a réussi un aller-retour entre Saint Cloud et la Tour Eiffel.

Pour autant, ces initiatives qui déclenchent un accueil enthousiaste du grand public, ne sont pas soutenues comme il le faudrait par l’Etat et notamment l’armée.

Connaissant un peu M. Santos Dumont, je sais que cela serait terrible pour lui que ses inventions (il construit maintenant des aéroplanes biplans plus lourds que l’air) soient reprises dans un cadre militaire et puisse devenir des appareils de destruction.

Pour autant, notre pays ne doit pas se laisser distancer par l’Allemagne.

Avec les Zeppelin, nous avons un concentré du savoir-faire germanique. Le Comte a une fortune personnelle qui lui permet de conduire ses recherches. Le grand public aide à financer par la mise en place…d’une loterie.

L’armée allemande, dont le comte a été l’un des officiers supérieurs, est attentive aux progrès enregistrés et envisage d’acheter les premiers modèles industriels.

Lorsque nous voyons ces Zeppelin, énormes masses, avancer dans le ciel, nous ne pouvons qu’être impressionnés.

Ne laissons pas les Allemands progresser seuls…

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