29 décembre 1909 : Polémique sur la sécurité aérienne

« Nous voulons rester libres comme l’air ! » Telle est la réaction de nombreux pilotes d’aéroplanes lorsqu’on évoque avec eux la mise en place de règlements de sécurité aérienne.

Ils ajoutent : « Pour faire progresser les plus lourds que l’air, il faudra des héros martyrs. On ne peut essayer des appareils sur des planches à dessins. Pour tester un moteur, une nouvelle forme d’hélice, d’aile, d’aileron ou de fuselage, la confrontation avec la réalité passe par un vol dans des conditions réelles. L’état des pistes, la force du vent ou la portance de l’air ne peuvent se reproduire dans un hangar. Arracher des centaines de kilogrammes au sol reste un défi, une prise de risques. Le succès grise, l’ascension dans le ciel enivre mais nous n’oublions jamais que la mort rôde. »

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Les premiers aéroplanes (ici un modèle construit par Wright) restent instables, peu solides, souvent sous-motorisés et donc dangereux…

L’Aéro-Club de France accepte quant à lui de parler de code et de règles mais avec un enthousiasme modéré :

« Les courses automobiles sont boudées en raison des changements incessants de règlements. Ne nous obligez pas à faire la même chose dans le monde aéronautique ! »

Et pourtant, les vols tuent : Le pilote prometteur Eugène Lefebvre qui s’est écrasé avec son Wright Model A reste dans toutes les mémoires. Un an avant, le lieutenant américain Selfridge avait perdu la vie dans les mêmes conditions. Et on ne compte plus ceux qui se blessent grièvement lors de décollages ratés ou d’atterrissages acrobatiques.

Que faire ?

Depuis 1908, l’Aéro Club distribue des brevets de pilote : tous les grands noms de ce sport fabuleux ont eu le leur. Le n°1 a été remis à Blériot et une centaine d’autres encore, par ordre alphabétique. Tous les autres candidats doivent se soumettre à des épreuves sélectives pour obtenir le précieux parchemin.

L’armée pense de son côté à créer un brevet militaire, plus rigoureux encore.

Mais cela ne suffit pas. Quelle est la manœuvre obligatoire à effectuer quand un autre appareil fonce sur vous quand vous êtes en vol ? Devez-vous braquer à droite ou à gauche ?

Pour doubler, vous prenez à droite ou à gauche ?

A quelle altitude minimum faut-il voler ? 20 mètres, 30 mètres ou plus ?

Quelle distance minimum sépare-t-elle deux aéroplanes qui se suivent ? 30 mètres, 50 ou 100 ?

Il va falloir se décider.

Les premiers pilotes étaient doués, ils avaient fabriqué eux-mêmes leurs appareils qu’ils connaissaient sur le bout des doigts. Les aviateurs de l’avenir n’auront peut-être pas autant de talents. Il faudra une formation solide, des règles précises et un personnel pour les faire appliquer.

Je discute lors d’une soirée avec la flamboyante Baronne de la Roche, première femme française pilote.

« C’est amusant. Il suffit que les femmes s’intéressent à une nouvelle discipline et y réussissent… pour que les hommes s’empressent d’ériger des barrières réglementaires protectrices et décourageantes ! Messieurs, vous n’êtes pas beaux joueurs… »

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La flamboyante baronne de la Roche, première femme aviatrice brevetée en France

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21 décembre 1909 : Bell espionne ? Vous plaisantez !

« Mais c’est une espionne que vous recherchez ! Pour qui me prenez-vous ? »

Je laisse passer l’orage et reprends mes explications :

« Le chemin de fer appelé Bagdad Bahn, s’il voit le jour, permettra aux Allemands un accès facilité aux ressources pétrolières qui viennent d’être découvertes à Mossoul. Il évitera aussi à Berlin d’être dépendant du canal de Suez pour contrôler ses colonies d’Afrique Orientale et enfin, il ouvrira de multiples portes pour une pénétration d’un Empire Ottoman bien affaibli par le Reich de Guillaume II. »

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Le Bagdad Bahn, le train de toutes les convoitises…

Gertrude Bell m’écoute en remettant machinalement une de ses mèches brunes derrière son oreille. Son regard s’adoucit et ses yeux me renvoient tour à tour de l’ironie et une pointe de curiosité : «  Que va-t-il encore inventer ? » semblent-ils dire.

La jeune archéologue anglaise est retenue ce jour par la police du port de Marseille. Grande et mince, nerveuse et musclée, il se dégage une force considérable de cette femme au parcours peu commun. Une des premières fille à être diplômée d’Oxford en histoire, devenue spécialiste des fouilles dans les ruines antiques du Djebel druze, de Turquie ou de Mésopotamie mais aussi alpiniste respectée dans le petit monde des guides alpins, Gertrude Bell collectionne à 41 ans les exploits et les audaces.

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Gertrude Bell n’a pas envie d’être espionne

J’ai demandé que l’aventurière soit interpellée pour un motif fallacieux avant de monter dans un paquebot pour Alexandrie, le temps pour moi de la convaincre de travailler pour le 2ème bureau qui peine à trouver des agents parlant parfaitement arabe et capables d’opérer avec aisance dans le triangle Constantinople, Bagdad et Beyrouth.

La mission que je souhaite lui confier ?

  • Collecter des informations sur la reprise du projet de chemin de fer pour Bagdad, chantier arrêté après le massacre des Arméniens par les Turcs dans la ville d’Adana située près de la future ligne.
  • Convaincre les ouvriers -souvent Arméniens- de ne pas reprendre le travail.
  • Miner le moral des ingénieurs européens choqués par le spectacle des violences de certains militaires et celui de leurs adjoints turcs, éloignés de leurs bases en plein désert dans des conditions climatiques particulièrement éprouvantes.

Gertrude Bell m’écoute toujours mais secoue négativement la tête. Elle me coupe :

« Vous savez, les suffragettes n’ont déjà pas réussi à me convaincre de les suivre et pourtant, elles ont insisté. Par agacement face à leurs pressions, j’ai même rejoint une ligue contre le vote féminin en Grande Bretagne.

Votre argumentation me donne des envies semblables : faire le contraire de ce que vous me demandez. Consciente des enjeux, je n’en ferai rien… mais ne comptez pas sur moi. Seul mon pays, le Royaume-Uni, pourra me demander de tels services. »

Elle se lève, me tend la main et serre la mienne avec vigueur, remet son chapeau, ajuste le bas de sa jupe blanche et s’en retourne sans rien dire, la tête haute.

Je donne l’ordre de la libérer immédiatement, penaud, peu fier d’avoir retenu, avec un mauvais prétexte, une femme qui a toutes les qualités pour devenir, un jour, une héroïne de roman.

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Gertrude Bell, diplômée d’histoire à Oxford, alpiniste respectée est surtout une archéologue reconnue.

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14 décembre 1909: Les pouvoirs extraordinaires de Saint Greluchon

La jeune paysanne approche sa main en tremblant et gratte le menton de la statue. Le rebouteux lui empoigne le poignet vigoureusement :

«  Plus fort, la gamine, plus fort, sinon, ton bébé sera une loque ! »

La jeune femme crispe ses doigts et arrache avec ses ongles noirs un peu de poussière de bois du visage impassible représentant Guillaume de Naillac, antique seigneur de ces lieux.

Elle garde précieusement la substance dans le creux de sa main et la reverse dans une coupe emplie de vin blanc de messe. Elle s’agenouille, se signe et boit, en confiance, le bizarre breuvage.

Nous sommes à l’intérieur d’une église du Bourbonnais. Comme dans de nombreux coins de France, l’imagination populaire n’a pas de limite pour venir en aide aux couples qui ne peuvent avoir d’enfants.

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La ville de Bourbon l’Archambault abritait un drôle de Saint Greluchon

La statue de Guillaume de Naillac est célèbre dans tout le pays : on prétend qu’en lui grattant les parties génitales, on obtient des particules magiques susceptibles de provoquer une grossesse.

« Gratter », en dialecte local, se dit « grelicher ». La ferveur villageoise a canonisé notre bon Guillaume et sa statue est devenue, après avoir favorisé l’émergence de nombreuses progénitures dans toute la région et pendant tout le XIXème siècle, Saint Greluchon.

 Pendant des dizaines d’années, l’entre-jambe de notre saint a été raboté par des milliers de mains fébriles. Puis, au moment où il ne restait plus rien à extraire de cet endroit du corps, dans les années 1895, j’avais déjà été interrogé par le préfet sur la conduite à tenir et avait conseillé que l’on « gratte le menton ». Mon conseil avait été transformé en arrêté préfectoral rassurant, de surcroît, les esprits pudibonds.

Ce dernier mois, le saint Greluchon revient sur mon bureau. Son menton n’est plus et son visage est devenu méconnaissable. Gratté, défiguré par des centaines d’ongles fervents, les mains de toutes les femmes momentanément stériles de plusieurs départements.

Le préfet, dérangé par cette grattouille inédite, interpelé par le maire local et le curé de la paroisse, pour une fois unis dans un même désarroi face à la disparition progressive et inexorable de la statue, demande à Paris l’autorisation de transférer l’objet dans un musée.

La lettre du haut fonctionnaire se conclut ainsi : «  Monsieur le ministre, si nous n’y prenons garde, la statue de Guillaume de Naillac n’aura bientôt plus forme humaine et un souvenir remarquable du notre Moyen-Âge régional disparaîtra à jamais. Ce n’est plus qu’un rondin de bois que les paysans illettrés continueront à adorer d’une ferveur puérile. »

Je réfléchis longuement et renvoie ces instructions au préfet :

« Monsieur le préfet,

Il est positif de constater que vous êtes saisi par le maire et le curé de façon conjointe. J’y vois un signe de détente et d’apaisement après la loi de 1905 peu appréciée dans votre région. Recevez dès lors mes félicitations pour votre action modératrice.

Pour ce qui est de la statue, vous avez l’autorisation de la transférer au musée du chef-lieu. Pour autant, cette action imposée par un légitime souci d’ordre public, risque de provoquer la frustration des populations locales. Vous veillerez, dès lors, à conserver intact le socle en pierre de votre Saint Greluchon. Il appartiendra au curé local, s’il le souhaite, de bénir régulièrement un peu de poussière de bois et de la placer à cet endroit de l’église, à disposition de ses ouailles. »

J’apprends ce jour que ce dernier conseil est resté sans effet. La poussière de bois « envoyée par les fonctionnaires de Paris » n’intéresse personne.

En revanche, le musée départemental a vu sa fréquentation multipliée par cent depuis que le Saint Greluchon y a pris ses quartiers d’hiver.

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7 décembre 1909 : Ma femme bouleverse encore notre salon

Nos meubles ne ressemblent à rien mais ce sont « nos » meubles. Nous sommes attachés à ce mélange improbable de sièges bon marché Napoléon III, de guéridons et lit Modern Style achetés dans des ventes aux enchères et de vieux meubles de campagne beaujolaise délaissés par le reste de la famille.

Ils ont tous une histoire. Le fauteuil en acajou par exemple, au dossier élevé et cambré, rappelle le style Louis XV à ceux qui ne le connaissent pas vraiment. Sa garniture conserve, malgré les efforts de nettoyage de la bonne, les souvenirs des digestions parfois difficiles de nos trois enfants à leur jeune âge.

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Notre cher fauteuil Napoléon III garde en souvenir les fins de biberon de nos trois enfants et son état s’éloigne malheureusement de celui de cette magnifique pièce de musée

Quant aux chaises légères en poirier noirci (pour faire ébène en moins cher), elles finissent de perdre leur peinture dorée sensée « faire chic » lors de l’achat. Nous en avions six, il en reste cinq. L’une a littéralement explosé sous le poids de la tante Hortense.

Le secrétaire fait apparaître lui aussi, sournoisement, un bronze de médiocre qualité caché pendant dix ans sous des dorures plaquées par galvanoplastie. Seul le décor du panneau du fond mettant sur un même plan Jeanne d’Arc, Roméo et Juliette, reste intact, sans que je comprenne bien le lien entre les trois héros, mis à part le désir des marchands des faubourgs de plaire au public le plus large. Le haut des pieds qui paraissait en argent se révèle en ruolz et explique le prix, somme toute modique, de ce meuble dont le style rappelle l’Ancien Régime… vu par un myope.

Je ne parle pas de la causeuse trois places avec ses montants rocailles d’un goût douteux qui devait inciter quelques amis philosophes ou écrivains à leurs heures, à venir deviser chez nous sur des thèmes variés. Elle a surtout servi de tremplin à nos chères têtes blondes (les nôtres et celles des amis). Le velours initialement rouge de l’assise est devenu rose pâle aux endroits où les petits pieds de nos jeunes gymnastes pouvaient le mieux rebondir.

L’ensemble du mobilier est équipé de roulettes, comme tout ce qui a été produit industriellement sous le Second Empire. Ainsi, notre salon peut changer de disposition et d’aspect au gré des humeurs de mon épouse.

Il y a un an, je m’étais laissé convaincre par « la nécessité d’occuper l’espace près du balcon pour mettre en valeur notre grand salon ». Sitôt dit, sitôt fait : les meubles avaient tous changé de place sous l’effet d’une tornade aussi créatrice qu’enthousiaste.

365 jours plus tard, il faut, me dit ma femme, se rendre à l’évidence : « il est un peu idiot de passer son temps à enfiler, pour se réchauffer, des gros gilets en tricot à proximité des vitres glacées. Le déplacement du mobilier servant le plus souvent, vers la chaleur de la cuisine, s’impose. ». Sitôt dit, sitôt refait : nos meubles viennent à nouveau de migrer pour prendre leurs quartiers d’hiver.

Ces mouvements ne coûtent pas cher et provoquent d’intenses débats avec les enfants (surtout l’aîné) et la bonne qui est attentive à la facilité pour elle de faire le ménage.

Pour ma part, je reste neutre et donne un coup de main lorsque certaines roulettes se cassent sous des meubles lourds. Un seul chose compte : le préservation d’un espace tranquille où mon encrier, ma plume et du papier m’attendent pour écrire ce journal.

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3 décembre 1909 : Je préfère les femmes « en cheveux »

Insupportable ! Je me penche à droite, puis à gauche. En me redressant complètement, j’arrive enfin à voir la scène et la pièce de Feydeau jouée ce soir à la Comédie Royale, rue de Caumartin. Je peste contre l’immense chapeau de la dame de devant : des fleurs et des plumes bizarres agencées de façon complexe, tout en hauteur. Il ne manque que les faux fruits qui ornent, en revanche, le couvre-chef de sa voisine.

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Les chapeaux magnifiques et spectaculaires des années 1900

Tout cela est exaspérant. Le théâtre a beau mettre dans son règlement intérieur que les chapeaux sont interdits dans la salle, les ouvreuses n’osent pas faire de réflexions à quelques grandes dames qui ignorent superbement cette disposition. Ces dernières n’imaginent pas de paraître tête nue, « en cheveux », dans la rue, au restaurant ou au théâtre.

Je suis à présent droit comme un « i » et profite d’un angle de vision retreint entre deux plumes de l’élégante de devant qui reste indifférente à ma gêne. Je reste ainsi un bon quart d’heure dans cette position raide qui me permet de ne pas rater les évolutions de la scène de ménage grotesque qui ouvre la pièce à succès « Feu la Mère de Madame ».

Soudain, une main gantée de blanc se pose délicatement sur mon épaule. Une jeune femme toute menue, assise derrière moi, me glisse à voix basse, à l’oreille, avec timidité mais aussi beaucoup de tact : « Pardon Monsieur de vous importuner. vous êtes grand, savez-vous. Pouvez-vous, si cela vous est possible, vous caler un peu dans votre fauteuil ? Vous serez mieux assis et je pourrai ainsi regarder la pièce. Votre tête dépasse très largement votre fauteuil et je ne vois, moi qui suis petite, malheureusement rien.»

Je pousse un profond soupir, réfléchis, pèse le pour et le contre, pour lui répondre enfin :

«  Ne craignez-rien, chère Madame, je sors ! »

Furieux, je dérange toute la rangée avec brusquerie puis quitte la salle… non sans avoir réclamé au vestiaire, sur un ton sec, mon beau chapeau melon.

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30 novembre 1909 : Vive les mariages arrangés !

  « Elle pourra toujours divorcer ! » C’est ce que m’a répondu mon collègue Jacques quand je me suis inquiété de savoir si sa fille aimait vraiment le jeune médecin qu’il lui avait choisi pour mari.

Il étale tous les documents relatifs à cette future union sur ma table, comme autant de promesses d’un mariage heureux. La liste récapitulant le trousseau se révèle impressionnante : linge de corps, de table ou de maison, on ne compte plus les nappes, les serviettes, dentelles ou autres fourrures marquées des initiales des deux futurs conjoints. Cela remplira des malles entières portées par les domestiques des deux familles jusqu’au domicile des époux quand ils s’installeront.

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Photographe Paul Vaillant, 207 Avenue Daumesnil à Paris – www.vieilalbum.com

Un mariage au début du XXème siècle…

«  Et la dot ? » Le père, fier de lui, m’écrit le montant -une somme rondelette – sur une feuille de papier. Une partie du patrimoine familial y est visiblement passé. La vieille maison bretonne a du être vendue pour parvenir à réunir ces fonds très éloignés de ce que permet un traitement de fonctionnaire.

« Cette alliance sera une réussite ! » ne cesse de répéter Jacques se frottant les mains. Il souhaite que je relise le contrat de mariage qui sera signé dans une quinzaine de jours. « On fera un grande fête après cette signature qui est l’aboutissement d’années d’efforts pour donner une situation respectable à ma fille adorée. »

J’imagine un instant la jeune femme, acceptant de danser la première ou deuxième valse avec le notaire après que le dernier paraphe ait été porté sur la convention.

Valser avec l’homme de loi, s’abandonner dans les bras de celui qui représente la société bourgeoise qui n’imagine pas autre chose pour une femme respectable qu’un mariage arrangé. Être le jouet d’une alliance patrimoniale complexe entre familles qui souhaitent plus de respectabilité, un rang plus honorable et une reconnaissance plus grande.

« Elle pourra toujours divorcer… » Un mariage sur trente se termine aujourd’hui par un divorce. Les vingt-neuf autres sont donc des mariages heureux ?

16 novembre 1909 : L’ingénue libertine ne m’a pas séduit

  « Claudine a l’école » n’annonçait rien mais apportait tout ; ce titre racoleur annonce tout mais n’apporte rien. Ingénue et libertine ! Que la réclame commence ! Les badauds qui veulent se divertir avec ce qu’ils ont compris des premiers Colette choisiront « l’ingénue » en sachant que cette dernière se révèlera forcément coquine. Les ignorants alléchés par la chair fraîche à la mode Ancien Régime décadent, vont préférer le mot « libertine. » Venez et servez-vous ! Du sexe, un peu d’immoralité, des émois nombrilistes et quelques jolies scènes aussi bien troussées que l’héroïne Minne.

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Colette en 1909, elle publie un livre à succès : « L’Ingénue Libertine »

La série des Claudine apportait des pages de plaisir, le livre de Colette qui sort aujourd’hui agrège des lignes produites au kilomètre. Il faut bien vivre ma pauv’dame. L’écrivain, séparé de Willy, reprend deux manuscrits déjà publiés pour n’en faire qu’un. Vous avez lu les deux romans « Minne » et « Les égarements de Minne » ? Vous êtes censés aimer cette nouvelle production expurgée des apports de l’ancien mari, beau parleur, au talent moins affirmé que celui de sa femme. Deux manuscrits réunis en un seul pour un nouveau départ dans la vie littéraire, dans la vie tout court. Colette signe enfin de son vrai nom et marque son indépendance.

C’est un autre livre que l’on attendrait d’elle. La passion montante et fatale décrite dans « Claudine en ménage » où, pour la première fois, une plume de grand talent décrivait l’attirance entre deux femmes, laisse la place à une recherche banale de l’amour, des choses interdites et des émois d’alcôves.

Les « ah, oh » hypocrites d’une héroïne simulant le plaisir au lit renvoient aux mêmes exclamations lourdaudes de ceux qui viendront se rincer l’œil dans ce livre bancal. Deux parties bien distinctes qui s’assemblent aussi bien qu’un chapeau vert sur une robe rouge cachent quelques pépites ici et là. La fin où Minne découvre l’orgasme… dans les bras de son mari n’est pas l’hommage bien tardif à la morale rassurant les critiques littéraires de la presse de droite mais nous rappelle surtout que Colette sait choisir les mots doux, les phrases tendres et les tournures ciselées qui transforment une agréable scène de lit en moment littéraire jubilatoire.

Les 300 pages du roman sont ainsi faites. Pour dix lignes alimentaires produites par une femme qui doit payer son loyer, on en découvre trois ou quatre écrites d’une main géniale. Espérons que ces dernières annoncent des romans futurs qui feront moins la joie des kiosques de gare et plus le bonheur des vrais amis de Colette rêvant qu’elle se confie à nouveau sans jamais nous lasser, en caressant son chat.

Après les jeux coquins mais vains, on attend le retour d’un vrai « je » sensuel et malicieux.

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9 novembre 1909 : Les jeunes mamans et les chameaucrates

  « On ne va tout de même pas payer des femmes à ne rien faire ! » Le représentant du Comité des Forges se rend à peine compte de l’énormité de ses propos qui fragilisent toute la position du patronat. Nous sommes au cours d’une réunion de travail, place Beauvau, au sein de la présidence du Conseil. La loi permettant aux femmes en couches de conserver leur emploi va bientôt être définitivement adoptée et le député conservateur du Calvados, Fernand Engerand qui se bat depuis trois ans pour elle, est légitimement fier de son travail. 

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« La Goutte de Lait de Belleville », des consultations médicales pour les nouveaux nés issus des milieux populaires. Un tableau de Henri Geoffroy.

Il reste à envisager une indemnisation pour ces femmes salariées et cette fois-ci, c’est le sénateur Paul Strauss qui se démène comme un diable pour convaincre ses collègues parlementaires.

L’enjeu est de taille : la mortalité infantile reste élevée dans notre pays, la natalité se situe à un niveau désespérément faible face à l’Allemagne et les médecins hygiénistes insistent sur l’importance de la présence de la mère auprès des nourrissons pour les soins et le lait maternel.

Dans l’opposition à ce progrès social : les représentants d’employeurs qui ne veulent pas supporter une charge financière qui risque fragiliser leurs entreprises mais aussi la rue de Rivoli et son ministère des finances persuadés que toute dépense sociale deviendra, tôt ou tard, une dépense publique.

L’adjoint de Georges Privat-Deschanel, directeur général de la comptabilité, prend la parole : «  il serait funeste d’indemniser les femmes pendant un congé lié à la naissance, dans toutes les entreprises. Toutes les sociétés ne peuvent pas se permettre d’absorber cette charge et l’Etat lui-même devra rapidement s’aligner et rémunérer ses fonctionnaires -ses milliers d’institutrices par exemple – dans les mêmes conditions. Or, le budget de l’Etat reste très fragile et ne peut s’alourdir de cette façon. »

Je réexplique le point de vue des médecins, les enseignements de cette toute nouvelle science que l’on appelle la « puériculture ». Mon doigt pointe un grand tableau où s’affichent, dans toute leur sécheresse, les chiffres de la mortalité des femmes en couches et le nombre des décès des enfants de moins d’un an. Je sors les commentaires de l’armée qui se plaint du « caractère malingre des enfants des milieux ouvriers, impropres à former de bons soldats ».

Les représentants patronaux et la rue de Rivoli continuent obstinément à secouer la tête en signe de désapprobation.

Agacé par cette opposition systématique, je tente le tout pour le tout :

«Arrêter de vous comporter comme des chameaucrates ! »

La référence explicite au journal protestataire du Père Peinard désignant ainsi les « exploiteurs » réveille d’un coup mes interlocuteurs. L’un d’eux s’exclame avec vigueur :

«  Nous ne venons pas à la présidence du Conseil pour nous faire insulter ! « 

Il se lève et quitte la salle, rouge de colère.

A suivre…

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« Il y a 100 ans. 1910 »

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29 octobre 1909 : Bon anniversaire Nathalie !

Ma femme réalise un rêve pour son anniversaire : acquérir la robe d’un jeune couturier créatif dont la réputation ne fait que croître. Nous sommes allés dans l’hôtel particulier de Paul Poiret, rue Pasquier. Nous avons volontairement oublié que nous n’étions pas grands bourgeois, qu’aucune rente confortable ne nous permettait de sortir de ce lieu sans dommage financier. Seuls le désir de plaire pour l’une et l’envie de faire plaisir pour l’autre, nous ont permis de franchir la porte de cet endroit qui nous était resté longtemps interdit.

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Paul Poiret, un grand couturier en pleine ascension

Poiret sait nous éblouir : vive les tailles hautes et les lignes droites qui s’épurent, fin des corsets, le corps de la femme qui retrouve sa liberté ! La tournure qui sert à rembourrer les hanches disparaît sans être remplacée par un autre artifice pénible à porter.

Pendant l’essayage, je discute avec le couturier. Il regrette presque que nous n’ayons pas attendu un an pour le rejoindre :

« Je suis sûr que l’avenir se trouve dans l’exotisme russe. L’arrivée des ballets de Diaghilev en France : voilà ma source d’inspiration actuelle ! Il faudra revenir me voir dès l’an prochain ! «

Nathalie est heureuse. Elle choisit cette robe du soir. Le bleu met en valeur ses cheveux et ses yeux. Elle tourne, se regarde dans la glace, sourit de découvrir dans le miroir mon regard admiratif.

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Notre achat terminé, nous sortons finalement par le 107 rue du faubourg Saint-Honoré, après avoir traversé le jardin intérieur où Paul Poiret compte donner des fêtes somptueuses dès que les beaux jours arriveront.

Ma femme glisse sa main dans la mienne. J’oublie, à cet instant, toute préoccupation qui pourrait me distraire de ce moment de bonheur. Indifférents aux nombreux passants de ce trottoir très fréquenté, nous nous arrêtons pour échanger, complices, ce même long baiser qui a marqué le jour de notre rencontre…

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12 octobre 1909 : Camille Claudel jusqu’à l’obsession

 La culpabilité qui ronge, occupe une bonne partie de l’esprit, revient à la charge comme un mauvais génie. Paul Claudel n’en peut plus de penser à sa sœur Camille. Cette dernière, sculpteur de grand talent, ancienne élève de Rodin et devenue sa maîtresse avant de rompre de façon particulièrement orageuse, sombre dans une folie sans retour.

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Paul Claudel, sculpté par sa soeur Camille lorsqu’il avait une quinzaine d’années.

La partie raisonnable de mon ami Paul le pousse à s’occuper de Camille en lui apportant des vêtements neufs, en l’aidant à ranger et nettoyer un appartement écurie et surtout à l’écouter patiemment en lui suggérant qu’elle n’est pas seule dans ce monde que sa tête malade lui fait sentir comme de plus en plus hostile.

Une autre voix intérieure lui dit : « tu n’y es pour rien. Garde ta liberté, vis ton métier de diplomate, voyage, écris, tu n’as pas de prise sur cette triste situation, préserve-toi. »

Rendre visite à Camille une fois par an : est-ce le bon compromis pour apaiser sa conscience ? Est-ce suffisant pour que la pauvre femme se sente entourée, aimée ? Certainement pas. Mais Paul n’en peut plus. La vision de celle qu’il admirait lui fait maintenant horreur. L’artiste ne produit plus. Elle est devenue énorme, ne se lave plus guère, déchire le papier-peint de sa chambre, brise ses œuvres, poste des lettres assassines à des inconnus et parle de façon saccadée, le regard fiévreux.

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Camille Claudel semble sombrer inexorablement dans la folie

«  Et s’il m’arrivait la même chose dans quelques années ? «  Claudel s’interroge, se demande si la maladie n’est pas une malédiction familiale qui frappera progressivement toute la fratrie.

Alors il fuit, il tente d’oublier, se tourne vers Dieu, son seul secours, vers l’écriture, sa seule compagne réconfortante. Les mots glissent sur le papier, souplement, au rythme d’une respiration réflexe : il s’éclaircit l’esprit en noircissant la feuille.

Dans son journal, dans ses pièces, Claudel ne parle pas ou fort peu de sa sœur. L’Amour, la quête spirituelle, la poésie et la recherche d’une mélodie des phrases, occupent toute l’œuvre. Camille est absente ou seulement citée de façon brève, factuelle et faussement neutre au détour d’une page. Et pourtant ! Pas une heure sans que l’écrivain ne pense à elle, à ses sculptures merveilleuses de grâce, à ses rires passés, à sa fraicheur qui n’aurait jamais dû s’interrompre. Il se retourne parfois brusquement, persuadé d’avoir entendu sa voix alors qu’il réside à l’autre bout de la planète.

La plume continue à courir sur la feuille, Claudel laisse un instant son bras produire seul, mécaniquement, sa prochaine pièce en trois actes. Son regard se trouble, sa gorge se noue, il prononce en chuchotant ce prénom tant aimé, ces deux syllabes dissemblables et inégalement douces : « Camille… »

Son parfum de l’époque où elle était coquette lui revient en mémoire pendant que ses yeux s’humidifient inexorablement. Il essuie d’un doigt la larme qui commençait à perler et prononce à nouveau le mot « Camille ». Comme un appel, une prière, en tournant la tête vers le crucifix suspendu sur le mur d’en face. Il lui semble que la tête du Christ en croix a les traits de l’égérie de Rodin, qu’il incline la tête comme elle le faisait quand elle sculptait. Dans un nouveau souffle qui l’aide à surmonter sa détresse, il lâche un nouveau « Camille… » avec une douceur infinie, une tendresse de frère qui ne pourra jamais oublier sa pauvre sœur.

17 septembre 1909 : Les vacances des grands de ce monde

 » Celui qui a le comportement le plus surprenant pendant ses vacances, c’est incontestablement Guillaume II  »

Promenade avec Clemenceau dans la campagne à côté de Bernouville. Le Tigre ne se fait pas prier pour me raconter, avec gourmandise, tout ce qu’il sait des moments de détente des têtes couronnées.

« Le Kaiser adore les croisières et réquisitionne régulièrement à cet effet un des puissants navires de la flotte impériale. Dès son lever, il pratique la gymnastique et oblige tout l’équipage à faire de même. Le spectacle de ces vaillants marins enchaînant, avec un sourire forcé, les tractions et les assouplissements au même rythme que leur empereur oubliant toute majesté, a quelque chose de désopilant.

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Le Kaiser Guillaume II mène tout son monde en bateau…

Notre Guillaume II ne peut se passer des informations sur la bonne marche des affaires publiques. S’il est toujours aussi médiocre pour prendre une décision, il veut tout savoir, tout de suite. Dans les navires où il s’installe pour l’été, il fait aligner cinq télégraphistes qui réceptionnent en permanence les messages en provenance des différents ministères du Reich et les apportent, de façon zélée, à leur maître. Tout retard de transmission le met dans une fureur inimaginable. Le Kaiser rédige aussi de façon frénétique des réponses -même si on ne lui demande rien – formule des blâmes ou des encouragements transmis en différents bureaux.  Tout ceci crée une agitation et un désordre permanent dans l’administration berlinoise et oblige le chancelier à rectifier le tir avec sang-froid. Le pauvre !

Curieux, j’interroge Clemenceau sur Edouard VII, le roi anglais très aimé de nos compatriotes.

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Marienbad en 1909

– Ah… Edouard VII reste un grand amateur de jolies femmes. A Marienbad, un de ses lieux de villégiature favori, il passe une bonne partie de son temps à faire la cour à telle ou telle élégante remarquée la veille dans un bal ou un dîner. A l’âge du souverain, cela ne prête guère à conséquence et tout reste sans doute très chaste. Les personnels des hôtels sont habitués des visites du souverain à l’une de leurs charmantes clientes et déroulent, à chaque fois, avec un respect infini, le tapis rouge au moment de son arrivée. Autrement dit, la visite d’Edouard VII n’a rien de discret et c’est tout l’établissement hébergeant l’heureuse élue qui se met en quatre, de façon solennelle, pour que la visite du roi se passe bien. Notez, cher ami, que les belles remarquées par le roi sont souvent françaises.

– Et notre Président de la République ?

–  Comme vous le savez, il doit se contenter du château de Rambouillet. Mises à part les petites promenades quotidienne que M. Fallières effectue d’un bon pas dans les bois, il ne se passe rigoureusement rien dans son château. Peu de visites, aucune jolie femme, pas de fête… La presse fuit ce lieu d’ennui. En 1909, la vie privée de notre chef de l’Etat n’intéresse personne !  » 

28 août 1909 : N comme Naissances

Pourquoi les Français ne font-ils plus d’enfants ? Les chiffres sont implacables : 60 millions d’Allemands d’un côté, 40 millions de compatriotes de l’autre. Un conflit éventuel entre nos deux pays s’annonce mal.

Moins de familles nombreuses, multiplication des couples avec un seul enfant au plus (un sur quatre dans le département de la Seine). La France enfante peu.

Ce déclin démographique français n’est pas nouveau. Notre pays est passé de la place de nation d’Europe la plus peuplée sous Louis XIV jusqu’à Napoléon 1er à celle de pays le plus « vide » d’Europe occidentale aujourd’hui. Le XIXème siècle a été chez nous une période de repli du nombre de naissances (moins de deux enfants par femme) alors que la Grande Bretagne, l’Allemagne ou la Russie gardaient une belle vigueur en ce domaine.

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Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le directeur du journal Le Temps.

Depuis les années 1890, les analyses plus ou moins sérieuses se succèdent pour apporter une explication à ce phénomène inquiétant appelé « dépopulation ».

« Déclin de la race française » « abâtardie » par des « croisements » trop nombreux dûs à des flux migratoires incessants, écrivent les uns dans des ouvrages aux forts relents xénophobes voire carrément racistes ; « signe d’un déclin d’une nation gouvernée par des élites médiocres », répondent d’autres trempant leur plume dans une encre bleu, blanc et rouge nationaliste ou d’un blanc royaliste éclatant.

Les chiffres ne parlant pas tout seuls, chacun y va de son commentaire reflétant plus une opinion ou des valeurs qu’un véritable travail scientifique.

Les universitaires explorent, quant à eux, prudemment, quelques pistes plus sérieuses.

– Les régions de France où l’on fait le plus d’enfants sont souvent très catholiques et/ou rurales. Le recul de la religion et l’essor des villes expliqueraient donc le déclin dans toutes les autres provinces. La règle se vérifie souvent (comme en Bretagne) mais souffre quelques exceptions : le Nord n’est plus très catholique et s’est fortement urbanisé, pourtant, les Lillois, les Valenciennois ou les Hazebrouckois font toujours autant d’enfants.

– Le recul de l’âge du service militaire repousse d’autant l’arrivée du premier enfant dans un couple et donc réduit les chances d’une fratrie nombreuse.

– Plus généralement, les érudits de la Sorbonne insistent sur le désir d’ascension sociale des familles et l’envie de chaque Français de voir ses enfants occuper une place plus élevée que la sienne dans la société. Ce souhait s’accommode bien d’une descendance réduite facilitant -pense-t’on – une attention soutenue et une éducation soignée : l’enfant roi gagne à être un fils ou une fille unique, surtout si on veut éviter un fractionnement des héritages.

Cervantes disait qu’il existe seulement deux types de familles : celles qui possèdent et celles qui ne possèdent pas. Nos concitoyens rêvent d’être dans la première catégorie… avec le moins d’enfants possible.

19 août 1909 : L comme Loi

 « Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari. »

Cette phrase bien connue du code civil de 1804 commence à émouvoir quelques féministes convaincus qui soulignent que les lois en vigueur mériteraient de ne pas rester figées pendant cent ans !

Longtemps, la France s’est enorgueillie d’être « mère des armes, des arts et des lois ». Notre pays reste fier de ses codes napoléoniens dont se sont inspirées de nombreuses nations et fier de ses lois débattues longuement puis largement amendées à la Chambre ou au Sénat.

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« La Glorification de la Loi » par Paul Baudry. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le directeur du journal Le Temps.

Apparemment, le système tourne rond : chaque arrondissement élit son député et envoie au parlement un représentant pour voter les textes qui vont régir la vie quotidienne. Les lois, une fois votées, sont « sacrées » et mises en œuvre par une administration compétente et zélée. Il revient dès lors à chaque citoyen électeur de tester l’efficacité de ces règles et de demander à son député de les modifier s’il n’est pas satisfait. La boucle est bouclée.

Nous vivons ainsi avec des institutions dont le XIXème siècle, aux deux empires, rêvait : le parlement souverain, issu d’élections libres, domine un exécutif mettant en œuvre fidèlement ce qui est voté « dans l’intérêt général ».

D’où vient, dès lors, cette impression fâcheuse que la machine à faire de belles lois s’est grippée ?

  • – La France s’appuie sur des codes datant d’un siècle, fort bien rédigés à leur époque, mais qui mériteraient un toilettage beaucoup plus fréquent que celui auquel nous assistons. Les articles sur le mariage, sur la procédure pénale ou sur la filiation apparaissent en décalage par rapport aux mœurs qui évoluent vite dans ce XXème siècle qui commence. Nos codes qui régissent une bonne part de la vie civile et du fonctionnement de la justice, ont pris un coup de vieux.
  • – En 1909, la loi sur les retraites n’est toujours pas passée; on déplore l’absence de textes suffisamment novateurs sur l’enseignement qui permettraient d’ouvrir vraiment les lycées aux enfants méritants issus du peuple; une grande loi de programmation militaire reste encore inaccessible. Ces exemples montrent que des lois, reconnues indispensables, ne sortent donc pas assez vite.
  • – Le fonctionnement interne de l’administration, faute de lois adaptées, dépend, pour sa part, d’une jurisprudence habile et novatrice du Conseil d’Etat qui, par ses arrêts sur la responsabilité administrative, la notion de service public ou les droits et devoirs des fonctionnaires, permet aux ministères de continuer, malgré tout, à travailler. Cette production du juge n’est malheureusement pas assumée comme en Angleterre et s’élabore sans lien organisé avec le législateur. Elle ne peut donc palier durablement la défaillance du parlement.

Comment en est-on arrivé là ?

Le système de navette parlementaire (il faut que les deux chambres soient d’accord) et la faiblesse de l’exécutif (il ne peut imposer un rythme rapide et des textes plus nombreux aux parlementaires), expliquent largement une production législative décevante et insuffisante par rapport au monde moderne.

Cette faiblesse est accentuée par le fait que la République se méfie de tout intermédiaire entre le citoyen et l’Etat. Les départements, les municipalités ont peu de pouvoir par rapport à Paris. Les provinces n’existent plus. Les syndicats comptent peu d’adhérents et les corporations ont disparu. Autrement dit, non seulement le parlement – dont les femmes sont exclues –  peine à fournir des lois adaptées à notre monde mais il n’existe guère en France -contrairement à la Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis – d’autres sources de production du droit capables de prendre le relai.

Notre France de 1909 demeure-t’ elle la mère des armes, des arts et des lois ? Pour les armes, nous avons vu dans des articles précédents qu’il n’en était rien ; pour les lois, nous venons de démontrer le contraire…

Il nous reste les arts pour oublier, en musique, que nous rentrons dans ce XXème siècle avec de vrais handicaps.

12 août 1909 : I comme Intimité

Que se passe-t-il dans la chambre d’un bourgeois parisien le soir venu ? Quelles sont les relations qui se nouent entre un paysan et sa femme quand les travaux des champs sont terminés et les bêtes rentrées ?

Des questions que personne ne se pose vraiment et dont les réponses marquent pourtant notre époque aussi sûrement que le lancement d’un nouveau cuirassé ou les débats qui n’en finissent plus au sujet de l’impôt sur le revenu.

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« Vanité », une toile de Toulmouche. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par la direction du journal Le Temps

L’homme du XIXème siècle avait fini par détester son corps. Parfumé mais peu lavé, caché sous des vêtements empilés dès le plus jeune âge, le corps était suspect. Siège de pulsions non maîtrisées dans une société qui souhaitait s’urbaniser et se policer ; on regrettait qu’il soit sexué dans un monde bourgeois qui voulait réduire le nombre d’enfants multipliant et réduisant d’autant les parts d’héritage.

La mode coquine et le libertinage du XVII et XVIIIème siècle s’effaçaient derrière une pudibonderie encouragée par le prêtre et le maître d’école. L’usine naissante n’avait pas besoin non plus d’ouvriers distraits et d’ingénieurs déconcentrés. Le patron et le contremaître s’unissaient pour parvenir à une maîtrise des corps, une réduction de l’espace intime aux strictes nécessités du sommeil réparateur pour un lendemain de dur labeur.

Mari et femme faisaient souvent chambre à part. La « chose » se faisait en cachette et à la sauvette, honteusement presque.

Cette France des corsets, des faux cols et des boudoirs secrets, étouffe.

En ce début de siècle, les chanteuses de cabarets, les artistes et les écrivains ouvrent petit à petit les fenêtres et font rentrer un air frais dans les chambres.

Chansons paillardes, peintures audacieuses de nus, ouvrages littéraires d’introspection, contribuent à redonner du charme à l’intime. Les sens reprennent leurs droits dans la vie très privée de chacun. On écrit sur la mémoire, sur les souvenirs, on mesure les perceptions et les rêves. On redécouvre l’individu privé, l’homme débarrassé de ses habits sociaux.

Certains médecins soulignent que l’accumulation des frustrations et interdits intimes aboutit à l’hystérie. D’autres déplorent que les secrets entourant la chambre à coucher conduisent à une propagation à bas bruit et donc dangereuse des maladies vénériennes. Un XXème siècle qui souligne les vertus de l’hygiène ne peut se satisfaire des portes fermées sur l’intime. Il exige plus de transparence.

L’armée s’en mêle. Un bon soldat français doit avoir des muscles pour repousser l’envahisseur teuton. La gymnastique se diffuse dans les régiments et les écoles. On ne fréquente plus seulement les salles de sport pour tirer à l’épée ou au fleuret mais aussi pour soulever des poids et faire des tractions.

L’épouse voit revenir vers elle un mari mieux dans son corps, elle qui laisse tomber les robes trop étroites et redécouvre les décolletés plongeants.

Alors que se passe-t-il dans le secret des chambres à coucher la nuit tombée ? Une chose, au moins, est sûre : on y respire plus qu’avant.

8 juin 1909 : Faut-il compromettre l’ambassadeur d’Allemagne?

La photographie est scandaleuse : Une femme, un fouet à la main, assise sur une charrette à bras tirée par deux hommes. Les trois sont célèbres. On distingue Nietzche au coude à coude avec un autre philosophe Paul Rée. Il leur revient de faire avancer le véhicule alors que la dame cocher n’est autre que Lou Andreas-Salomé. Ce cliché assez connu dans le monde de la philosophie, représente le couple platonique formé par trois intellectuels allemands réfléchissant à la mort de Dieu, l’avenir de l’homme, l’esthétique, les rapports entre la morale et les pulsions, la mort et l’amour.

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La rayonnante Lou Andreas-Salomé avec les philosophes Friedrich Nietzsche et Paul Rée

Ce qui est plus surprenant, c’est que la photographie est annotée par son excellence l’ambassadeur d’Allemagne et a été glissée dans un livre de Lou Andreas-Salomé : « Enfant des Hommes ». Là où l’histoire devient croustillante, c’est quand on découvre que ces documents ont été récupérés par les services secrets français -le deuxième bureau- et permettent dès lors de compromettre le diplomate allemand.

L’une des femmes de ménage de l’ambassade du Reich à Paris travaille pour nous et a observé l’intérêt caché du fonctionnaire berlinois pour Lou Salomé. Elle a compté tous les clichés qu’il collectionnait fébrilement sur cette fille de protestant luthérien d’origine allemande élevée à Saint-Petersbourg, lisant très jeune Kant et Spinoza. Elle a aussi fait le point sur ses rencontres secrètes avec cette égérie libre, à la sexualité complexe -un temps déesse vierge laïque, puis mangeuse d’hommes – apôtre du féminisme et accoucheuse d’écritures masculines.

Le deuxième bureau a patiemment réuni les pièces d’un dossier où les sympathies socialistes de Lou Salomé ne peuvent que compromettre un diplomate de haut rang qui l’a rencontrée plusieurs fois. La vie de bohême de cette femme encore très belle à cinquante ans, ses correspondances torrides avec certains hommes et plusieurs femmes, son indépendance d’esprit en font quelqu’un d’infréquentable par un ambassadeur obéissant à une hiérarchie berlinoise conservatrice.

En cas de crise diplomatique, si l’ambassadeur ne se montre pas spontanément conciliant, le dossier Salomé pèsera lourd dans la balance.

Pression, chantage, tout cela n’est guère reluisant et n’honore pas, une fois de plus, les services spéciaux de la République.

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Le regard fier de la philosophe Lou Andreas-Salomé témoigne aussi d’un grand appétit de vivre

Je consulte le dossier qui est arrivé jusque sur mon bureau : le regard fier de Lou Andreas-Salomé bien rendu par les clichés que nous avons d’elle, ses écrits contre l’hypocrisie sociale, ses exigences de droiture, de dévouement à une cause juste, semblent m’envoyer un message clair. Le dossier constitué contre le représentant du Reich ne nous honore pas, nous Français. Le diplomate a bien le droit d’avoir les lectures et les rencontres qu’il veut dans sa vie privée et il est immoral de tenter de le faire « plonger » à cause de cela. Je relis cette phrase de Rilke qui a passionnément aimé, lui aussi, Lou Salomé : » Etre aimé, c’est se consumer dans la flamme. Aimer c’est luire d’une lumière inépuisable. Etre aimé, c’est passer ; aimer c’est durer. » Quel décalage avec cette action crapoteuse des hommes du renseignement !

Je referme la liasse compromettante. D’un geste brusque et décidé, je la jette dans le feu de la grande cheminée du ministère.

Au fur et à mesure que les flammes consument les centaines de pages qui auraient pu salir un diplomate d’une puissance dangereuse pour la France, je repense à cette phrase de Nietzche que Lou Salomé ne cesse de citer : « Quand on lutte contre des monstres, il faut prendre garde à ne pas finir monstre soi-même. Si tu plonges longuement ton regard dans l’abîme, l’abîme finit par ancrer son regard en toi ».

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Lou Andreas-Salomé : « Ce qui importe, ce n’est pas ce que les autres pensent de moi, mais ce que moi, je pense des autres. »

25 mai 1909 : « Je fais disparaître la femme du Président de la République »

« Imaginez : la femme du Président rentre dans une boîte rectangulaire, composée de trois cubes réunis, posés debout sur la scène. Par une ouverture, on voit sa jolie tête souriante, par deux autres, sortent ses bras nus et enfin, ses pieds dépassent de deux derniers trous prêts du sol. Je prends à pleines mains la partie haute de la boîte en laissant les deux autres au sol. Je pose ce morceau plus loin sur la scène… et surprise, la tête de l’épouse du Président continue à apparaître par l’ouverture ! Comme si le corps de la première dame de France avait été disloqué ! Les spectateurs sont d’autant plus éberlués que lorsque j’ouvre les autres trous des autres parties de la boîte qui sont restés à leur place initiale, on continue à voir s’agiter, ici, les bras de Mme Fallières et là, ses pieds ! Vous imaginez le succès d’un tel tour ! Le lendemain, toute la presse en parle !  »

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Le célèbre magicien américain Harry Houdini se déchaîne et nous propose un tour peu commun…

Je réponds, avec un sourire jaune :

– Et le surlendemain, je suis viré du cabinet sans indemnités et je finis ma carrière aux archives de la préfecture de police comme manutentionnaire de deuxième catégorie ! Monsieur Houdini, vous êtes fou ! Le public français en général et le sommet  de l’Etat en particulier n’ont pas le même sens de l’humour que vous, les Américains. Je suis effectivement chargé de négocier avec le grand prestidigitateur que vous êtes, quelques amusements pour la fête privée à l’Elysée qui suivra le défilé du 14 juillet. Et comme héritier de notre magicien national Robert-Houdin, vous vous imposez comme l’homme idoine. Je sais que vous êtes capable de faire disparaître des éléphants. Mais la femme du Président… vous n’y pensez pas !

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M. Houdini, je sais que vous êtes capable de faire disparaître des éléphants mais la femme du Président, vous n’y pensez pas !

– Monsieur le conseiller, il faut dépasser les spectacles de Robert-Houdin, homme finalement médiocre aux tours usés avec le temps. La disparition dans une boîte a été tellement vue et revue qu’il faut renouveler le style en faisant participer des personnes célèbres ! Ou alors, il faut augmenter la dose de risque : le public new-yorkais me voit plonger dans une boîte en feu ou me noyer dans un bidon rempli d’eau et je fais le tout, les mains attachées dans le dos !

– Renoncez à la première dame de France. Prenez un garde républicain, il sera bien entraîné et vous aidera à faire le spectacle comme il faut !

– Mais non, un soldat ne fera rêver personne. En revanche, un bureaucrate comme vous, cela peut être plus drôle ! Il vous faut un peu de souplesse pour vous glisser à toute vitesse sous la scène et apparaître, dans les cubes, à l’endroit où le magicien attire l’attention des spectateurs. Par votre rapidité de mouvement sous une scène pleine d’ouvertures cachées au public, vous donnez l’impression d’être partout à la fois.

Rapidité et ubiquité, ce sont, j’imagine, les qualités attendus d’un conseiller des plus hauts personnages de l’Etat… même en France ? »

Madame Fallières, première dame de France, ne sait pas à quoi elle a échappé…

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Harry Houdini, magicien et prestidigitateur américain, a 36 ans. C’est l’héritier du Français Jean Eugène Hubert-Houdin, décédé en 1871.

24 mai 1909 : Les petits Français ne découvriront pas la Suède

Deux livres en concurrence : à ma droite, Le tour de la France par deux enfants par G. Bruno, à ma gauche, Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède de Selma Lagerlöf.

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Nils Holgersson voyage depuis 1906 sur le dos d’une oie et pourrait bien atterrir en France si le ministère de l’Instruction publique le veut bien…

Une commission des programmes de l’Instruction publique doit trancher ce jour entre les deux ouvrages : lequel sera diffusé à la rentrée à nos charmantes têtes blondes et leur fera découvrir le chemin pour devenir des adultes citoyens et responsables ? Pour une fois, je siège comme simple représentant du ministère l’Intérieur et la décision appartiendra au président, un madré recteur d’une soixantaine d’années qui a survécu à tous les changements de ministère des vingt dernières années.

L’ouvrage de G. Bruno est devenu un classique de la littérature pour enfants. Depuis sa première édition en 1876, plus de cinq millions d’exemplaires ont été vendus et des générations entières d’enfants ont découvert la France en emboîtant le pas à André et Julien Volden qui quittent Phalsbourg, aux confins de la Lorraine et de l’Alsace annexées par le IIème Reich, pour rejoindre un oncle Frantz qui devrait être à Marseille. Ils devront faire le tour de notre pays pour arriver à leur but, en découvrant les régions, les métiers, les monuments et les paysages qui font notre pays. Livre de lecture, leçon de choses, pétri de morale républicaine, « Le Tour de la France » apparaît comme indétrônable dans l’environnement des hussards de la République. 

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Le Tour de la France par deux enfants : plusieurs millions d’exemplaires vendus, des dizaines de rééditions depuis sa sortie en 1876…

Face à ce poids lourd, à ce géant de la littérature scolaire, le pauvre Nils Holgersson, ramené de surcroît, en début de roman, à la taille d’un lutin, accroché avec l’énergie du désespoir à une oie qui s’envole vers des contrées peuplées de créatures surprenantes et parfois fantastiques, conserve peu de chances de s’imposer. En 1909, Nils n’est pas encore traduit dans la langue de Molière et seuls quelques inspecteurs généraux de l’Instruction publique l’ont lu dans sa version anglaise. Et pourtant, nous sommes déjà quelques-uns à vouloir mieux diffuser ce beau texte, très bien écrit par un amoureuse de la Nature, Selma Lagerlöf.

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Le pauvre Nils va avoir du mal à faire le poids face à une commission des programmes de l’Instruction publique

Le président de la commission se retourne vers moi :

 » – Mais pourquoi voulez-vous que les écoliers français aillent apprendre ce qu’est la plaine d’Östergötland ou le lac Mälaren alors que les départements français sont déjà nombreux et difficilement mémorisables ?

– L’un n’empêche pas l’autre. Nils connaît des épreuves universelles comme le froid, la faim, la peur et même la mort. Il s’interroge sur les valeurs de solidarité dans l’épreuve, de générosité ou de courage. Si c’est la Suède qu’il parcourt en tous sens, c’est l’âme humaine qu’il sonde pour en extraire ce qu’il y a de meilleur. Il montre que seule l’humilité et le respect de l’autre mènent à la vraie connaissance et au bonheur dans la vie. Les pays anglo-saxons ne s’y sont pas trompés et le Voyage de Nils est déjà diffusé à des centaines de milliers d’exemplaires et lu par des millions d’adultes.

– Rien n’empêche nos enfants de lire ce livre chez eux. G. Bruno diffuse, lui, une morale républicaine, rigoureusement laïque, à laquelle nous sommes attachés. Les légendes scandinaves reprises par l’ouvrage de Lagerlöf n’intéressent pas des petits paysans auvergnats ou bourguignons qui ne sortent guère de leur village et n’ont jamais vu la mer !

– Justement, ouvrons les fenêtres des classes, faisons voyager les gamins par le livre ! Et puis, laissons une chance à cette femme écrivain, institutrice, la possibilité d’entrer dans les bibliothèques françaises.

– Mais savez-vous, monsieur le conseiller, que G. Bruno est aussi une femme. Son vrai nom est Augustine Fouillée. Deux-cents gravures , cartes ou portraits viennent illustrer son ouvrage et faire rêver des bambins des campagnes qui ne connaissent souvent, comme grande ville, que le chef lieu de leur département. Les enseignants qui l’utilisent, l’ont eux-mêmes découvert pour apprendre la lecture lorsqu’ils étaient élèves.

Tandis que le Voyage de Nils n’est qu’une aventure exotique qui n’intéressera que quelques héritiers de la grande bourgeoisie parisienne, le Tour de la France par deux enfants s’affirme, depuis plus de quarante ans, comme un des éléments de notre patrimoine populaire.

L’Instruction publique en commandera donc un million d’exemplaires de plus !  »

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 La laiterie et la fabrication du beurre vue par les deux enfants pendant leur incroyable Tour de France

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Le « Tour de la France par deux enfants » est aussi l’occasion de donner une certaine vision du monde de 1909…

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Les petits Français attendront avant de découvrir le monde merveilleux de Nils Holgersson. La connaissance de la Patrie passe avant tout !

8 mai 1909 :  » Les Français ne sont pas comme je l’imaginais ! »

Soirée rue Montaigne, à l’hôtel Porgès, devenu l’annexe officieuse de l’ambassade d’Autriche (la femme du diamantaire Jules Porgès est autrichienne).

Une voix bien timbrée, un léger accent germanique : « Les Français ne sont pas comme je les imaginais ! »

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L’hôtel Porgès abrite de nombreuses soirées de l’ambassade d’Autriche en France

Un jeune homme mince et brun, de taille moyenne, très poli, au costume impeccablement coupé, s’approche de moi. Il se qualifie d’écrivain, voyageur, poète à ses heures. Il est né à Vienne, parle un excellent français. Il sait que nous avons une connaissance commune rencontrée chez Auguste Rodin : Emile Verhaeren.

Il continue :  » Paris est la ville de l’éternelle jeunesse. Les étudiants côtoient les écrivains, les peintres, les ouvriers, les bourgeois, sans frontière de classes, de revenus et tout cela dans une atmosphère joyeuse. Rien à voir avec l’ambiance empesée des villes de l’est de l’Europe ! »

Il est toujours agréable d’entendre un étranger dire du bien de nous. Je lui demande son nom :

 » Stefan Zweig, monsieur le conseiller  » répond-il en s’inclinant après m’avoir tendu sa carte.

Il ajoute :  » Moi qui imaginais vos artistes enfermés dans des salons mondains ennuyeux faisant la conversation avec des pédants ! Quant à vos femmes, je les voyais fort élégantes, pleines de charme mais un peu légères. Alors que dans tous les foyers français où je suis invité, il n’y a pas plus sérieux, plus dévoué à sa famille, plus loyales compagnes que vos maîtresses de maison. L’Europe se meurt de ces a priori que nous avons tous, les uns sur les autres.

Il flotte sur Paris un air frais, une insouciance, une envie de bien vivre qui contrastent avec ce que j’ai connu pendant toute ma jeunesse à Vienne. Je souris quand je vois le soir des couples s’enlacer ou d’autres se mettre à danser en pleine rue sous l’oeil bienveillant d’un sergent de ville. Cela me surprend agréablement de voir entrer, dans des hôtels, de bien belles filles aux bras de noirs ou d’asiatiques : tout cela reste inconnu dans de nombreuses autres villes de notre continent. Vous êtes un peuple léger et libre.  »

Le représentant du peuple « léger et libre » que je suis part alors reprendre une coupe de champagne. Je la vide, fier comme Artaban, sans m’interroger plus loin sur ce qui relève, dans le discours de Zweig d’une exquise politesse et ce qui correspond à une appréciation plus raisonnée.

Zweig me ramène alors au sens des réalités :  » Vous autres, Français, il faudra tout de même que vous vous interrogiez un jour sur les raisons pour lesquelles tous les peuples d’Europe ont autant d’a priori vous concernant. Cette situation est d’autant plus regrettable qu’il est rare que la réalité rattrape le terrain perdu sur la légende. »

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Un salon d’ambassade en 1909

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Stefan Zweig (à droite) et son frère grandissent à Vienne

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Stefan Zweig en 1909. Ecrivain, grand voyageur, admirateur du poète Emile Verhaeren, témoin d’une époque, européen convaincu.

2 mai 1909 : Sortir des bas-fonds pour une photo

Ma nièce a cessé de fréquenter les bas-fonds de New-York à Lower East Side. Sa dernière lettre m’avait navré : elle était devenue l’amie de Johnny Torrio, petite frappe devenant progressivement chef de gang. La gamine semble s’être calmée. Plus de fauche aux étalages, arrêt des courses poursuites avec les policiers, fin de l’apprentissage de l’argot italo- américain. Nous sommes encore loin de la jeune fille rangée mais je n’ai plus besoin de garder un contact étroit avec le consul français sur place pour la tirer d’un éventuel mauvais pas.

Catherine se pique maintenant de photographie. Elle m’écrit qu’il s’agit d’un art à part entière. Tout heureux qu’elle soit revenue à des occupations pacifiques, je lui réponds que oui. Elle joint à sa lettre des clichés de l’amie qui l’initie à cette discipline : Gertrude Käsebier.

Ma nièce a fait connaissance de cette américaine au sang vif grâce à son amie, la sulfureuse Natalie Clifford Barney qui, de Paris, semble la guider dans l’univers des femmes artistes d’Outre-Atlantique.

 » Cher Oncle, en cette période où un troisième petit être vient apporter du bonheur à votre foyer, vous ne pouvez être insensible à ces photographies de mères aux gestes simples, exprimant une tendresse universelle à des nouveau-nés ou racontant une histoire qui semble captiver des plus grands. La famille est une valeur qui dépasse les frontières et la photographie vient y capter des instants uniques qu’aucun peintre ne peut saisir aussi naturellement. Et ces moments exposés aux yeux de tous rappellent à chacun sa propre histoire, ses propres moments de joie. La photographie d’art essaime une tendresse jusque-là cachée, fait pénétrer le beau dans chaque acte intime.  »

Catherine m’explique ensuite longuement les poses nécessaires à Béatrice Baxter Ruyl, cette jeune maman qui a ouvert ses portes à la curiosité de Gertrude Käsebier. Elle évoque ces dizaines de clichés qu’il faut jeter avant de trouver celui qui correspond à ce que l’artiste voulait créer. Elle insiste aussi sur ces longs moments où l’appareil est inutile car les positions de Béatrice ne conviennent pas et aussi ces instants terribles où la photographie aurait pu être parfaite mais où l’appareil tombe en panne.

Elle conclut par cette phrase plutôt bien tournée pour une gosse qui a vécu de longs mois à Lower East Side : 

« La photographie est une brève complicité entre la prévoyance et le hasard ». 

Lower East Side dans les années 1900

24 avril 1909 : Notre bébé est né !

Alexis est né le 23 avril 1909 à 10 h 15 dans la soirée. Tout s’est vraiment bien passé. Il a crié de suite et il se porte à merveille. Sa maman a été très courageuse car il pèse 5,08 kilogrammes… « 10 livres ! » s’est exclamée, ébahie, la sage-femme en me montrant le jeune gaillard.

Le docteur Roger a été remarquable et nous a montré que la science pouvait apporter le plus de sécurité possible à un accouchement guère évident.

Le papa que je suis est très heureux, un peu fatigué et admiratif de sa femme… Le travail a été long.

J’ai hâte que mes deux premiers enfants, Nicolas et Pauline, découvrent leur petit frère.

Nous avons fait venir un « photographe » et je vous montrerai, dès que possible, un beau portrait de ce -grand – nouveau né.

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