24 mai 1909 : Les petits Français ne découvriront pas la Suède

Deux livres en concurrence : à ma droite, Le tour de la France par deux enfants par G. Bruno, à ma gauche, Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède de Selma Lagerlöf.

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Nils Holgersson voyage depuis 1906 sur le dos d’une oie et pourrait bien atterrir en France si le ministère de l’Instruction publique le veut bien…

Une commission des programmes de l’Instruction publique doit trancher ce jour entre les deux ouvrages : lequel sera diffusé à la rentrée à nos charmantes têtes blondes et leur fera découvrir le chemin pour devenir des adultes citoyens et responsables ? Pour une fois, je siège comme simple représentant du ministère l’Intérieur et la décision appartiendra au président, un madré recteur d’une soixantaine d’années qui a survécu à tous les changements de ministère des vingt dernières années.

L’ouvrage de G. Bruno est devenu un classique de la littérature pour enfants. Depuis sa première édition en 1876, plus de cinq millions d’exemplaires ont été vendus et des générations entières d’enfants ont découvert la France en emboîtant le pas à André et Julien Volden qui quittent Phalsbourg, aux confins de la Lorraine et de l’Alsace annexées par le IIème Reich, pour rejoindre un oncle Frantz qui devrait être à Marseille. Ils devront faire le tour de notre pays pour arriver à leur but, en découvrant les régions, les métiers, les monuments et les paysages qui font notre pays. Livre de lecture, leçon de choses, pétri de morale républicaine, « Le Tour de la France » apparaît comme indétrônable dans l’environnement des hussards de la République. 

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Le Tour de la France par deux enfants : plusieurs millions d’exemplaires vendus, des dizaines de rééditions depuis sa sortie en 1876…

Face à ce poids lourd, à ce géant de la littérature scolaire, le pauvre Nils Holgersson, ramené de surcroît, en début de roman, à la taille d’un lutin, accroché avec l’énergie du désespoir à une oie qui s’envole vers des contrées peuplées de créatures surprenantes et parfois fantastiques, conserve peu de chances de s’imposer. En 1909, Nils n’est pas encore traduit dans la langue de Molière et seuls quelques inspecteurs généraux de l’Instruction publique l’ont lu dans sa version anglaise. Et pourtant, nous sommes déjà quelques-uns à vouloir mieux diffuser ce beau texte, très bien écrit par un amoureuse de la Nature, Selma Lagerlöf.

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Le pauvre Nils va avoir du mal à faire le poids face à une commission des programmes de l’Instruction publique

Le président de la commission se retourne vers moi :

 » – Mais pourquoi voulez-vous que les écoliers français aillent apprendre ce qu’est la plaine d’Östergötland ou le lac Mälaren alors que les départements français sont déjà nombreux et difficilement mémorisables ?

– L’un n’empêche pas l’autre. Nils connaît des épreuves universelles comme le froid, la faim, la peur et même la mort. Il s’interroge sur les valeurs de solidarité dans l’épreuve, de générosité ou de courage. Si c’est la Suède qu’il parcourt en tous sens, c’est l’âme humaine qu’il sonde pour en extraire ce qu’il y a de meilleur. Il montre que seule l’humilité et le respect de l’autre mènent à la vraie connaissance et au bonheur dans la vie. Les pays anglo-saxons ne s’y sont pas trompés et le Voyage de Nils est déjà diffusé à des centaines de milliers d’exemplaires et lu par des millions d’adultes.

– Rien n’empêche nos enfants de lire ce livre chez eux. G. Bruno diffuse, lui, une morale républicaine, rigoureusement laïque, à laquelle nous sommes attachés. Les légendes scandinaves reprises par l’ouvrage de Lagerlöf n’intéressent pas des petits paysans auvergnats ou bourguignons qui ne sortent guère de leur village et n’ont jamais vu la mer !

– Justement, ouvrons les fenêtres des classes, faisons voyager les gamins par le livre ! Et puis, laissons une chance à cette femme écrivain, institutrice, la possibilité d’entrer dans les bibliothèques françaises.

– Mais savez-vous, monsieur le conseiller, que G. Bruno est aussi une femme. Son vrai nom est Augustine Fouillée. Deux-cents gravures , cartes ou portraits viennent illustrer son ouvrage et faire rêver des bambins des campagnes qui ne connaissent souvent, comme grande ville, que le chef lieu de leur département. Les enseignants qui l’utilisent, l’ont eux-mêmes découvert pour apprendre la lecture lorsqu’ils étaient élèves.

Tandis que le Voyage de Nils n’est qu’une aventure exotique qui n’intéressera que quelques héritiers de la grande bourgeoisie parisienne, le Tour de la France par deux enfants s’affirme, depuis plus de quarante ans, comme un des éléments de notre patrimoine populaire.

L’Instruction publique en commandera donc un million d’exemplaires de plus !  »

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 La laiterie et la fabrication du beurre vue par les deux enfants pendant leur incroyable Tour de France

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Le « Tour de la France par deux enfants » est aussi l’occasion de donner une certaine vision du monde de 1909…

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Les petits Français attendront avant de découvrir le monde merveilleux de Nils Holgersson. La connaissance de la Patrie passe avant tout !

8 mai 1909 :  » Les Français ne sont pas comme je l’imaginais ! »

Soirée rue Montaigne, à l’hôtel Porgès, devenu l’annexe officieuse de l’ambassade d’Autriche (la femme du diamantaire Jules Porgès est autrichienne).

Une voix bien timbrée, un léger accent germanique : « Les Français ne sont pas comme je les imaginais ! »

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L’hôtel Porgès abrite de nombreuses soirées de l’ambassade d’Autriche en France

Un jeune homme mince et brun, de taille moyenne, très poli, au costume impeccablement coupé, s’approche de moi. Il se qualifie d’écrivain, voyageur, poète à ses heures. Il est né à Vienne, parle un excellent français. Il sait que nous avons une connaissance commune rencontrée chez Auguste Rodin : Emile Verhaeren.

Il continue :  » Paris est la ville de l’éternelle jeunesse. Les étudiants côtoient les écrivains, les peintres, les ouvriers, les bourgeois, sans frontière de classes, de revenus et tout cela dans une atmosphère joyeuse. Rien à voir avec l’ambiance empesée des villes de l’est de l’Europe ! »

Il est toujours agréable d’entendre un étranger dire du bien de nous. Je lui demande son nom :

 » Stefan Zweig, monsieur le conseiller  » répond-il en s’inclinant après m’avoir tendu sa carte.

Il ajoute :  » Moi qui imaginais vos artistes enfermés dans des salons mondains ennuyeux faisant la conversation avec des pédants ! Quant à vos femmes, je les voyais fort élégantes, pleines de charme mais un peu légères. Alors que dans tous les foyers français où je suis invité, il n’y a pas plus sérieux, plus dévoué à sa famille, plus loyales compagnes que vos maîtresses de maison. L’Europe se meurt de ces a priori que nous avons tous, les uns sur les autres.

Il flotte sur Paris un air frais, une insouciance, une envie de bien vivre qui contrastent avec ce que j’ai connu pendant toute ma jeunesse à Vienne. Je souris quand je vois le soir des couples s’enlacer ou d’autres se mettre à danser en pleine rue sous l’oeil bienveillant d’un sergent de ville. Cela me surprend agréablement de voir entrer, dans des hôtels, de bien belles filles aux bras de noirs ou d’asiatiques : tout cela reste inconnu dans de nombreuses autres villes de notre continent. Vous êtes un peuple léger et libre.  »

Le représentant du peuple « léger et libre » que je suis part alors reprendre une coupe de champagne. Je la vide, fier comme Artaban, sans m’interroger plus loin sur ce qui relève, dans le discours de Zweig d’une exquise politesse et ce qui correspond à une appréciation plus raisonnée.

Zweig me ramène alors au sens des réalités :  » Vous autres, Français, il faudra tout de même que vous vous interrogiez un jour sur les raisons pour lesquelles tous les peuples d’Europe ont autant d’a priori vous concernant. Cette situation est d’autant plus regrettable qu’il est rare que la réalité rattrape le terrain perdu sur la légende. »

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Un salon d’ambassade en 1909

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Stefan Zweig (à droite) et son frère grandissent à Vienne

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Stefan Zweig en 1909. Ecrivain, grand voyageur, admirateur du poète Emile Verhaeren, témoin d’une époque, européen convaincu.

2 mai 1909 : Sortir des bas-fonds pour une photo

Ma nièce a cessé de fréquenter les bas-fonds de New-York à Lower East Side. Sa dernière lettre m’avait navré : elle était devenue l’amie de Johnny Torrio, petite frappe devenant progressivement chef de gang. La gamine semble s’être calmée. Plus de fauche aux étalages, arrêt des courses poursuites avec les policiers, fin de l’apprentissage de l’argot italo- américain. Nous sommes encore loin de la jeune fille rangée mais je n’ai plus besoin de garder un contact étroit avec le consul français sur place pour la tirer d’un éventuel mauvais pas.

Catherine se pique maintenant de photographie. Elle m’écrit qu’il s’agit d’un art à part entière. Tout heureux qu’elle soit revenue à des occupations pacifiques, je lui réponds que oui. Elle joint à sa lettre des clichés de l’amie qui l’initie à cette discipline : Gertrude Käsebier.

Ma nièce a fait connaissance de cette américaine au sang vif grâce à son amie, la sulfureuse Natalie Clifford Barney qui, de Paris, semble la guider dans l’univers des femmes artistes d’Outre-Atlantique.

 » Cher Oncle, en cette période où un troisième petit être vient apporter du bonheur à votre foyer, vous ne pouvez être insensible à ces photographies de mères aux gestes simples, exprimant une tendresse universelle à des nouveau-nés ou racontant une histoire qui semble captiver des plus grands. La famille est une valeur qui dépasse les frontières et la photographie vient y capter des instants uniques qu’aucun peintre ne peut saisir aussi naturellement. Et ces moments exposés aux yeux de tous rappellent à chacun sa propre histoire, ses propres moments de joie. La photographie d’art essaime une tendresse jusque-là cachée, fait pénétrer le beau dans chaque acte intime.  »

Catherine m’explique ensuite longuement les poses nécessaires à Béatrice Baxter Ruyl, cette jeune maman qui a ouvert ses portes à la curiosité de Gertrude Käsebier. Elle évoque ces dizaines de clichés qu’il faut jeter avant de trouver celui qui correspond à ce que l’artiste voulait créer. Elle insiste aussi sur ces longs moments où l’appareil est inutile car les positions de Béatrice ne conviennent pas et aussi ces instants terribles où la photographie aurait pu être parfaite mais où l’appareil tombe en panne.

Elle conclut par cette phrase plutôt bien tournée pour une gosse qui a vécu de longs mois à Lower East Side : 

« La photographie est une brève complicité entre la prévoyance et le hasard ». 

Lower East Side dans les années 1900

24 avril 1909 : Notre bébé est né !

Alexis est né le 23 avril 1909 à 10 h 15 dans la soirée. Tout s’est vraiment bien passé. Il a crié de suite et il se porte à merveille. Sa maman a été très courageuse car il pèse 5,08 kilogrammes… « 10 livres ! » s’est exclamée, ébahie, la sage-femme en me montrant le jeune gaillard.

Le docteur Roger a été remarquable et nous a montré que la science pouvait apporter le plus de sécurité possible à un accouchement guère évident.

Le papa que je suis est très heureux, un peu fatigué et admiratif de sa femme… Le travail a été long.

J’ai hâte que mes deux premiers enfants, Nicolas et Pauline, découvrent leur petit frère.

Nous avons fait venir un « photographe » et je vous montrerai, dès que possible, un beau portrait de ce -grand – nouveau né.

20 avril 1909 : « Appelez-moi Coco! »

« Mais enfin, offrez-lui un chapeau un peu original! Jetez un oeil sur celui-ci! » Le couvre-chef que l’on me tend descend sur le front, n’est pas imposant et a oublié les plumes d’autruche qu’aimait ma mère. Pourtant, sa forme assez peu commune se remarque vite. Il cache les cheveux mais magnifie le visage. Sombre à l’arrière, il est garni de motifs blancs et bleus avec de petites perles au-dessus d’une courte visière.

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Une jeune et jolie modiste me propose d’offrir un chapeau original à ma femme…

 » Votre femme peut faire du cheval avec… » me suggère la patronne du magasin.

– Mais mon épouse n’est plus jamais monté à cheval depuis sa tendre jeunesse.

– Peu importe, l’essentiel, c’est le style sportif, l’allure sobre et éloignée de ce qui se fait trop souvent dans le grand monde. Ce chapeau se porte avec une robe simple, sans tournure. La taille de votre femme se soulignera d’elle-même sans artifice inutile. Son visage – que j’imagine délicat – sera mis en valeur par ce chapeau qui convient à celles qui savent avoir un port de tête de reine.

La jeune modiste tire délicatement sur une cigarette de marque anglaise tout en me parlant. Jolie brune, un peu enjôleuse, elle plonge son regard noisette dans le mien et semble ne vouloir le retirer que lorsque j’aurai pris la décision d’acheter l’un de ses articles. Elle reprend :

– Tous les accessoires de mode dans ce magasin sont mes créations. Ils sont le reflet de ce j’aime porter quand je vis à Paris ou à Compiègne.

– Mais ce n’est pas trop élégant pour une promenade en forêt et… un peu désinvolte pour une sortie en ville ?

– Justement, le charme d’une femme moderne se distingue de cette façon !

Je finis par me décider pour le chapeau noir de la « cavalière ». Après qu’il ait été placé dans une volumineuse boîte en carton, avec un gros ruban noir et blanc, difficile à cacher quand je rentrerai au bureau, je sors mon chéquier :

– Je le rédige à l’ordre de « Gabrielle Chanel » ?

– Bien sûr. Mais, si vous revenez me voir seul, cher Monsieur, vous pourrez m’appeler par le petit surnom que me donnent certains amis gentlemen : « Coco ».

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Quand vous reviendrez, cher Monsieur, appelez-moi Coco…

19 avril 1909 : Jeanne d’Arc sort vivante de son bûcher

« Cette pucelle, tout le monde la veut. » Je ne sais si Prosper d’Epinay parle de la véritable Jeanne d’Arc ou de la magnifique statue qu’il vient de réaliser de notre héroïne nationale. Elle se tient devant nous toute droite, les yeux mi-clos, le port de tête fier, les mains jointes sur le pommeau de sa longue et pesante épée. La jeune femme immobile semble nous écouter dignement parler du sort que lui réserve ce début de XXème siècle.

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La statue de Jeanne d’Arc par le sculpteur d’origine mauricienne Prosper d’Epinay. Le Vatican béatifie Jeanne d’Arc en avril 1909. Le procès en canonisation est ouvert et va durer 10 ans.

Le sculpteur d’origine mauricienne évoque les multiples courants de pensée qui se réclament de la bergère de Domrémy : Michelet, l’historien républicain, en fait un ciment de l’identité nationale, une rassembleuse du peuple et une gardienne vigilante des valeurs de la patrie. Anatole France revisite le mythe avec un regard critique et très rationnel et ose prétendre qu’Orléans n’a été conquis qu’en raison de la faiblesse des effectifs anglais. La droite avec Barrès en fait un modèle de la résistance à l’envahisseur, un symbole de pureté éloignant les souillures possibles du sol national. Les socialistes s’arrachent cette pauvre paysanne qui s’élève à la force du poignet et oblige les élites à servir les intérêts du peuple. L’Eglise, enfin, ne sait que faire de cette rebelle à la foi chevillée au corps, refusant de se soumettre aux clercs pour n’obéir qu’à Dieu.

« Je vous le dis, cette pauvre pucelle, tout le monde la veut dans son camp ! » 

Un déplacement de lumière semble imprimer un léger mouvement à la sculpture. L’ombre portée se réduit d’un coup, la couleur du visage s’illumine, on pourrait croire un instant que les yeux de Jeanne s’ouvrent légèrement.

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Prosper et moi arrêtons notre conversation pour ne pas troubler ce moment de grâce.

L’artiste regarde son oeuvre, fasciné. Il saisit la main de l’héroïne de Domrémy et lui parle à voix basse. Est-ce une prière ? Ou la parole magique d’un chaman capable de transmettre de la vie dans un objet ?

Les souvenirs et les images des livres d’Histoire de mon enfance, les textes plus sérieux du lycée Condorcet, les essais (forcément) brillants lus à Science Po sur l’époque de Jeanne d’Arc forment une sarabande dans ma tête et donnent une épaisseur, une signification profonde à la statue.

L’épée tournée vers le sol s’incline imperceptiblement par un effet d’optique que mon imagination refuse de corriger. Les rayons qui font briller la lame la transforment en une sorte de cadran solaire marquant le temps d’une France éternelle, une France qui ne perd pas de guerre et survit à tous les malheurs des temps.

Le doux regard de Jeanne, posé sur les deux êtres de chair fragiles que nous sommes à ses pieds, nous enveloppe, en même temps que le soleil couchant, d’un halo calme et pacifique. Je suis sûr à cet instant que Jeanne d’Arc sort de son bûcher vivante et que la bergère possède une richesse qu’aucun grand bourgeois n’aura jamais. Elle tend la main aux pauvres égarés que nous sommes tous et laisse son admirateur Charles Péguy conclure avec une voix claire et prophétique  :

 » La mystique est la force invincible des faibles. » 

16 avril 1909 : Attention aux mariages lointains !

 « Il ne faut pas se marier avec un Chinois ». La presse se fait l’écho de mésaventures survenues à quelques Françaises séduites par des diplomates ou des hommes d’affaires de l’Empire du Milieu en séjour prolongé à Paris.

A chaque affaire, le même enchaînement : au début, une jolie histoire d’amour entre un homme cultivé, souvent élégant, au physique « exotique » et une parisienne en mal d’affection, puis une demande en mariage en bonne et due forme réalisée par un Chinois connaissant nos usages et manières. Une noce et une lune de miel sont vécues comme un joli conte de fée entre deux êtres dissemblables, éloignés culturellement mais se comprenant apparemment si bien.

 Enfin, le départ pour la Chine imposé par le mari soucieux de revoir ses proches et soumis à des obligations professionnelles impérieuses.

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La Chine, pays mythique et méconnu mis en scène lors de l’Exposition Universelle à Paris

Le cauchemar pour la Française arrivée à Pékin commencerait à ce moment : « Elle découvre que son mariage en France n’est pas reconnu par les textes chinois et que ces derniers imposent, en fait, à son époux une autre femme, chinoise, choisie depuis très longtemps par sa belle famille. Cette femme chinoise prend alors sa place dans le foyer et son mari se soumet de bonne grâce à cette tradition multiséculaire. La Française devient alors la servante de la maisonnée et ses enfants, si elle en a, lui sont enlevés et deviennent ceux du couple chinois, considéré comme seul légitime. »

J’ignore le degré de véracité de ces histoires abondamment commentées par des journaux en mal de sensationnel et des journalistes qui n’ont jamais mis les pieds en Chine, mais je confirme que le Quai d’Orsay et le Foreign Office font pression sur les autorités chinoises pour que le droit local soit modifié et déconseillent en attendant à leurs ressortissants les mariages mixtes.

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14 avril 1909 : Le rayonnement de Marie Curie sur ma fille

Nous avons beaucoup parlé à notre fille Pauline de Marie Curie. La première femme à enseigner à la Sorbonne, qui a découvert le polonium puis le radium et a travaillé sur les radiations.

Le prix Nobel de physique 1903 s’est fait seul, sans moyen, dans un laboratoire vétuste qui relevait plutôt du hangar à pommes de terre. Elle a manié à la main des tonnes de minerais pour mener à bien ses expériences et a souvent atteint les limites de l’épuisement. Elle a passionnément aimé son mari Pierre, savant lui aussi et décédé accidentellement. Elle continue des travaux commencés en couple  et maintenant suivis par le monde entier.

La scientifique d’origine polonaise fait l’objet d’une admiration fervente au sein de notre petite famille. J’ai plusieurs fois pris sur mon temps de travail pour assister à ses cours (auxquels je ne comprends pas grand-chose) et je collectionne les photographies de cette héroïne moderne dans un album que ma petite Pauline consulte avec délice en me posant beaucoup de questions.

Ce soir je lui raconte à nouveau l’histoire de cette Marie si forte, de ce modèle pour des générations de futures étudiantes. Pauline a quatre ans, elle n’en est pas là et pour elle, Marie Curie, ce sont de beaux cheveux frisés, une longue robe noire et des tours de magie sur des substances qui émettent une drôle de lumière. Je m’efforce de lui faire mémoriser quelques éléments importants de la vie de notre prix Nobel national :

«  Ecoute-moi bien : Marie Curie a découvert le radium et le …… ?

Ma fille, la bouche en cœur, complète avec un sourire désarmant :

– ….le Paulinium! «

Marie Curie dans son premier laboratoire

April 14, 1909: Marie Curie’s Radiance upon My Daughter

We have spoken a great deal to our daughter Pauline about Marie Curie—the first woman to teach at the Sorbonne, who discovered polonium, then radium, and dedicated her work to radiation.

The 1903 Nobel Prize in Physics was achieved against all odds, with next to no resources, in a dilapidated laboratory that was little more than a potato shed. She handled tons of ore by hand to carry out her experiments, frequently reaching the brink of utter exhaustion. She passionately loved her husband Pierre, a fellow scientist whose life was cut short by a tragic accident. Today, she continues the work they began as a couple, which is now followed by the entire world.

The Polish-born scientist is the subject of fervent admiration within our little family. I have occasionally taken time off from work to attend her lectures (of which I understand very little), and I collect photographs of this modern heroine in an album that little Pauline flips through with delight, asking me endless questions.

Tonight, I am telling her once again the story of this remarkably strong Marie, a role model for generations of future female students. Pauline is only four, she is not quite there yet; to her, Marie Curie means beautiful curly hair, a long black dress, and magic tricks performed with substances that emit a strange glow. I do my best to make her memorize a few important milestones from the life of our national Nobel laureate:

« Listen carefully: Marie Curie discovered radium and…? »

My daughter, with a sweet little pout, completes the sentence with a disarming smile:

« …Paulonium! »

13 avril 1909 : Ma femme accouche bientôt

Neuf mois, c’est long. Tous les désagréments de la grossesse et pas beaucoup de répit. Le bébé sera sans doute gros : l’aîné de mes enfants pesait déjà neuf livres. Mon épouse m’interpelle :  » je sens qu’il est déjà descendu. Mon chéri, vous êtes prêt à aller chercher le docteur Roger, le moment venu ?  »

corset-pour-femmes-enceintes.1239563758.gifUn corset pour femme enceinte

La chambre à coucher est déjà aménagée pour le grand jour. Le médecin doit avoir tout sous la main : bassines, eau pure, draps blancs, alcool, cuillères. Un lit a été spécialement dressé pour faciliter l’opération. La bonne se tient régulièrement informée des déplacements du docteur pour pouvoir le trouver rapidement dès que nous aurons besoin de lui. Ce dernier a déjà effectué deux visites à notre domicile pour vérifier que tout se passait bien et confirmer que ma femme n’ayant pas de bassin étroit et mère de deux enfants déjà devait envisager le moment de façon « sereine ». Mon épouse s’est exclamé, en entendant ce mot et se rappelant ses longues souffrances avant l’arrivée de Nicolas et de Pauline : « on voit bien que ce n’est pas vous qui accouchez !  »

Nous guettons les signes annonciateurs du grand moment : contractions… mais aussi, dit-on, frénésie de ménage (?!).

Un peu inquiet, je consulte les statistiques du ministère : seuls 5% des femmes meurent en couche. C’est beaucoup mais quatre fois moins qu’il y a cinquante ans. A priori, les ouvrières et celles qui mettent au monde leur enfant à l’hôpital sont beaucoup plus facilement victimes d’infections mortelles que les autres et dans ce cas, les chiffres montent à 20 %.

Notre appartement parisien et la présence d’un médecin protègeront donc plus facilement la maman et notre bébé. Il y a treize ans, à la naissance de l’aîné, nous n’avions pu payer que la sage femme. Chaleureuse (c’était une religieuse), efficace mais moins rassurante -pour moi – qu’un homme très diplômé sortant de l’académie de Paris.

Quand l’accouchement commencera, il faudra que j’attende patiemment dans la cuisine en tournant en rond. L’accès à la chambre à coucher me sera interdit et la bonne viendra régulièrement pour me donner des nouvelles.

Nous hésitons encore sur le prénom. Nous sommes très sensibles à la mode : Jean, André, Pierre ou Marcel si c’est un garçon, Marie, Jeanne ou Madeleine si c’est une fille. Ou alors, quelque chose de beaucoup plus original, comme pour ses parents (en ce début de XXème siècle, on compte très peu de Nathalie et d’Olivier). Mais là, chut, c’est un secret. Ce journal pourrait tomber entre les mains de nos proches qui brûlent de savoir !

 klimt.1239562666.jpg Gustav Klimt : L’Espoir

3 avril 1909 : La femme enfermée dans un coffre…

Le coffre porté par quatre esclaves est posé au sol. Ida Rubinstein se rêve ouvrant le couvercle doré, enveloppée de fins rubans qu’elle retire lentement devant des spectateurs suffoqués. Elle s’imagine, elle, la discrète et la timide, provoquer le scandale par cette danse d’un érotisme si nouveau devant une assistance parisienne friande de nouveautés.

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Ida Rubinstein a seulement vingt-cinq ans et sa célébrité ne fait que croître

Son corps mince et souple se déhanche lentement ; ses bras longs, si longs, ondulent au-dessus de sa tête, les mains caressant des formes imaginaires. Son somptueux déshabillé blanc presque transparent dessiné par Bakst magnifie chacun de ses gestes. Elle est Cléopâtre, elle n’oublie pas qu’elle fut aussi Salomé au sept voiles. Elle se prépare au rôle de Saint Sébastien et s’imagine aussi en Shéhérazade plus tard.

Toujours sur scène, infatigable, dans des salles conquises par l’audace d’une chorégraphie inspirée des ballets russes et des danses orientales. Objet de spectacle et de désir d’un public qui occupe jusqu’au dernier fauteuil d’une salle du Châtelet surchauffée.

Ida Rubinstein reste dans ses songes où le poids n’existe pas et où le saut de félin des danseurs peut les porter sur des distances infinies. Le chant des choeurs porte chacun de ses pas en rythme, le regard fasciné des Parisiens la transcende littéralement.

Ida la jeune juive russe, héritière de la fortune de ses parents morts trop tôt, Ida élevée dans le luxe et le confort des appartements immenses de grande bourgeoisie de Saint Petersbourg, Ida l’admiratrice des écrivains, des poètes et des musiciens, aime se plonger dans un bain d’art et un océan créatif fait de mimes, de chants et de danses soutenus par un orchestre endiablé. Elle, l’enfant de riches, à laquelle tout a été donné, aime se mettre en danger avec une chorégraphie originale, difficile à exécuter.

Public français aujourd’hui, anglais, allemand ou américain demain, Ida qui pratique couramment toutes les grandes langues européennes, s’imagine voguant d’une rive de l’Atlantique ou de la Manche à l’autre, réunissant les cultures autour d’un même culte de la performance artistique.

Ida Rubinstein repense alors à cette phrase d’Alfred de Musset qui est sa devise quand elle est sur scène : « Quoi de plus léger qu’une plume? la poussière. De plus léger que la poussière? le vent. De plus léger que le vent ? la femme. De plus léger que la femme? Rien.  »

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Ida Rubinstein par Antonio de la Gandara : danseuse, égérie, elle se rêve un jour mécène

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30 mars 1909 : Gabriele d’Annunzio, le tombeur masqué

Visiteur du soir, masqué par un loup, chapeau noir à larges bords, les mains gantées de cuir : nous ne sommes pas dans un roman d’Alexandre Dumas mais à mon domicile, je ne reçois pas un mousquetaire mais Gabriele d’Annunzio, écrivain, poète, en délicatesse avec ses créanciers en Italie.

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Gabriele d’Annunzio, le tombeur de ces dames, porte ce soir un masque

Sitôt entré, il s’installe confortablement sur une bergère, croise les jambes et allume un fin cigare dont il tire voluptueusement quelques premières bouffées en s’entourant d’une fumée protectrice. Ses doigts fins tire-bouchonnent nerveusement le bout de ses moustaches quand il achève ses longues phrases prononcées avec un accent transalpin, précieux et chantant à la fois.

Ses yeux noir profonds ne me quittent guère et m’invitent à lui apporter des réponses précises :

– Non, l’Etat français n’a pas de dossier fiscal le concernant et ses créanciers n’ont pas saisi notre justice.

– Oui, il pourra continuer à toucher ses droits sur ses romans traduits ; L’Innocente, Les Vierges au Rocher ou Le Feu.

– Son projet mené avec Debussy portant création d’un opéra mettant en scène le Martyre de Saint Sébastien sera le bienvenu sur une scène française.

D’Annunzio se réjouit d’avance de cette future production : un ballet opéra total. Des noms prestigieux sont déjà évoqués : Ida Rubinstein, la belle danseuse juive russe qui se déshabille actuellement complètement dans la danse des sept voiles du Salomé d’Oscar Wilde, André Caplet comme chef d’orchestre, des décors et des costumes qui pourraient être de Léon Bakst.

Le poète conclut :

– Je suis comme Saint Sébastien, aucune flèche ne peut m’atteindre vraiment. Mes ennemis italiens ne franchiront jamais les Alpes pour me retrouver. Je partage avec le saint le même attachement à la beauté du corps… mais ce sont les femmes que je préfère charmer.

Pendant toute notre conversation, une voiture attend au bas de notre immeuble. Par la fenêtre, j’observe à la dérobée une jeune brunette qui attend patiemment, un livre à la main, que Gabriele veuille bien le rejoindre. A chaque heure, elle fait monter son valet de pied qui rappelle sa présence et tente, sans succès, de faire descendre le poète. Ida Rubinstein ? Romaine Brooks ? Une autre conquête ? A cette distance, je ne suis pas sûr. Les élégantes Parisiennes et les belles étrangères égéries du monde des arts s’arrachent déjà l’écrivain avant même son installation définitive dans la capitale.

Gabriele d’Annunzio me confie en me quittant : « Ces demoiselles devraient se méfier de moi. J’ai beau me comporter en mufle, elles ne me quittent pas d’une semelle. D’autant plus forte est l’ivresse que plus amer est le vin !  »

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Ida Rubinstein par Valentin Serov

21 mars 1909 : Faut-il acquitter une voleuse de pain affamée ?

Cela fait trente-six heures que Louise n’a pas mangé. Son enfant de deux ans a très faim et pleure. La jeune femme se sent perdue, oubliée de tous. Elle erre dans les rues de Charly-sur-Marne, demande sans succès aux passants une petite pièce ou un bol de soupe. Les uns et les autres se détournent, pressés de rentrer chez-eux dans cette matinée encore froide.

Louise passe devant le boulanger Pierre. La chaleur et les odeurs de cuisson lui font tourner la tête. Sans vérifier si elle est surveillée, elle s’empare prestement d’un pain et court se cacher dans une ruelle sombre pour le dévorer son précieux butin, son enfant et elle.

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Louise Ménard devenue la voleuse de pain la plus populaire de France

Une heure plus tard, trois gendarmes procèdent à son arrestation : « Madame Louise Ménard, au nom de la loi, nous vous arrêtons pour vol ! »

Personne n’a oublié l’affaire Ménard qui remonte à plus de dix ans. Le grand public s’est pris d’affection pour cette pauvre Louise, fille mère à vingt ans. Les mêmes qui évitaient de la regarder dans les rues de Charly, lisent avec avidité le Petit Journal où ils découvrent qu’il existe un juge d’une bonté extraordinaire.

Le juge Magnaud, « le bon juge ». Celui-ci acquitte Louise Ménard dans un jugement retentissant considérant « qu’il est regrettable que dans une société bien organisée, un des membres de cette « société », surtout une mère de famille, puisse manquer de pain autrement que par sa faute; que lorsqu’une pareille situation se présente et qu’elle est, comme pour Louise Ménard, très nettement établie, le juge peut, et doit, interpréter humainement les inflexibles prescriptions de la loi; »

Il ajoute ces quelques mots frappés au coin du bon sens : « L’intention frauduleuse est encore bien plus atténuée lorsqu’aux tortures aiguës résultant d’une longue privation de nourriture, vient se joindre comme dans l’espèce, le désir si naturel chez une mère de les éviter au jeune enfant dont elle a la charge ».

Le président Magnaud, légende vivante, a laissé sa robe de juge et a suivi le conseil de Georges Clemenceau. Il est élu député de l’Aisne comme radical socialiste.

Il me rejoint dans mon bureau ce jour et souhaite faire le point sur sa courte carrière politique.

A suivre…

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Le Président Magnaud a quitté le palais de justice de Château-Thierry depuis 1906 pour faire de la politique

17 mars 1909 : J’apprends le baisemain à mon fils

Mon fils qui m’a accompagné, hier soir, pour la première fois, dans le monde, a été très impressionné par le baisemain pratiqué, à plusieurs reprises, par son père, à chaque rencontre de dames mariées.

 » Papa, je veux que tu me montres  !  »

Je lui explique qu’il s’agit d’un usage qui était tombé complètement en désuétude au cours du XIXème siècle et qui revient depuis cinq ou six ans à la mode, en même temps que la révérence pour les dames.

– Mais, papa, tout le monde parle de relâchement des moeurs ?

– Justement, cela doit-être en réaction. Dans certains milieux que je ne fréquente heureusement pas tous les jours (ce serait assommant), on souhaite afficher un certain retour à des traditions aristocratiques et aux vieux usages. Il semble que ce sont les Allemands qui ont commencé à lancer cette « mode ».

Je lui décris ensuite le geste : la main de la dame que l’on saisit délicatement entre le pouce et l’index, le corps qui se penche lentement, les lèvres qui ne doivent en aucun cas toucher la peau de la personne saluée, le baiser juste esquissé, comme un souffle.

Mon fils essaie, maladroitement. Je corrige sa prestation :

 » La dame retire au préalable son gant, vous vous penchez plus lentement et vous soulevez aussi la main de la dame. Chacun doit faire la moitié du chemin !  »

Nicolas essaie à nouveau, manque de tomber et part d’un fou rire en me regardant (pour les besoins de l’expérience, je joue le rôle de la dame avec affectation).

Ma fille s’approche alors, attirée par l’ambiance joyeuse :

 » Et la révérence, je peux apprendre moi aussi ?  »

Encore un -petit- effort, et mes enfants seront bientôt prêts pour une entrée remarquée dans les réceptions parisiennes.

March 17, 1909: I Teach My Son the Hand-Kiss Gesture

My son, who accompanied me into society for the first time last night, was deeply impressed by the hand-kissing he saw his father perform on several occasions whenever meeting married ladies.

« Father, I want you to show me how! »

I explained to him that this was a custom that had fallen completely into disuse during the 19th century, but has been coming back into fashion over the last five or six years, alongside the curtsy for ladies.

« But Father, isn’t everyone talking about the loosening of morals? »

« Precisely; it must be a reaction. In certain circles that I fortunately do not frequent every day (it would be dreadfully dull), there is a desire to display a certain return to aristocratic traditions and old-fashioned customs. It seems the Germans were the ones who first launched this ‘trend’. »

I then described the gesture to him: the lady’s hand taken delicately between the thumb and forefinger, the body bowing slowly, the lips which must under no circumstances touch the skin of the person being greeted—the kiss merely sketched, like a breath.

My son tried, awkwardly. I corrected his performance:

« The lady first removes her glove; you must bow more slowly and lift the lady’s hand as well. Each must meet the other halfway! »

Nicolas tried again, nearly toppled over, and burst into a fit of laughter while looking at me (for the sake of the experiment, I was playing the lady with great affectation).

My daughter then approached, drawn by the joyful atmosphere:

« And the curtsy? Can I learn too? »

Just a little more effort, and my children will soon be ready for a grand entrance into Parisian receptions.

16 mars 1909 : Confidences de la femme du Président

Elle porte des robes à la mode et n’a pas hésité à poser devant les photographes du Journal « L’Illustration ». Jeanne Fallières, née Bresson, est la femme du Président de la République depuis plus de quarante ans. A la suite de l’agression dont a été victime son mari il y a quelques mois, je suis chargé de la rencontrer, pour organiser sa protection.

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Madame Jeanne Fallières, première dame de France, son élégance discrète, ses manières simples…

 » Quand j’étends mon linge dans le jardin de l’Elysée, vous n’allez tout de même pas mettre deux policiers pour m’accompagner ? »

Ce n’est pas de l’ironie mais la question franche d’une femme très bien élevée mais aux façons restées simples.

Je la rassure sur l’intensité de la surveillance qui va peser sur elle. La Sûreté n’a pas les moyens de l’entourer d’une escouade permanente. Seules les grandes occasions -réceptions officielles, déplacements couverts par la presse, rencontres diplomatiques où elle accompagne son mari – justifieront la présence d’un ou deux fonctionnaires du ministère de l’Intérieur.

Tout le long de notre rencontre, elle demeure réservée et m’écoute comme une élève appliquée. Après une hésitation, elle finit par lâcher :

« Et pour les caricatures publiées dans la presse sur mon époux, vous ne pouvez pas faire quelque chose ? »

Elle évoque les dessins peu charitables qui remplissent les colonnes des journaux parisiens qui représentent notre Gascon de chef de l’Etat hilare, le regard satisfait, la bedaine bien remplie et un verre de vin de Loupillon – son coin d’origine – à la main.

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Fallières, « roi du Loupillon »

J’explique à la première dame de France que la presse est libre et que la position de son conjoint l’expose inévitablement à des critiques et à des charges venant des humoristes :

 » Madame, ce sont surtout les Parisiens un peu pédants qui se moquent. Le peuple des campagnes, lui, apprécie un Président qui sait lever le coude, aime la bonne chère et s’attache à rester proche des gens. Ces derniers sont rassurés de savoir qu’à la tête de l’Etat, il y a quelqu’un qui leur ressemble. »

Elle me répond, fataliste :

« Vous employez les mêmes arguments que mon mari. Que n’accepterait-on pas pour gagner ou conserver des électeurs !  »

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La première dame de France avec des amies à Loupillon

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Le couple présidentiel

13 mars 1909 : Il faut fermer les maisons closes

La disparition de l’inspecteur Robert de la Mondaine commence à faire du bruit dans l’appareil d’Etat. Le préfet Lépine fait le point avec moi :

« On critique beaucoup mes fiches roses, ces petits cartons bien tenus qui permettent de suivre toutes les personnes qui fréquentent de près ou de loin les milieux louches de la prostitution à Paris ? Eh bien, dans ce genre d’affaire, nous sommes bien contents de les trouver !  »

Pour en savoir plus, nous convoquons une ancienne et encore très jeune dame de petite vertu : Marthe Richard. Elle fait partie de nos informatrices privilégiées sur le monde de la nuit parisien.

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Marthe Richard, très critique sur son ancien métier…

Cette dernière, après avoir exercé le plus vieux métier du monde à Nancy puis rue Godot-de-Mauroy à Paris, a épousé un riche industriel du nom d’Henri Richer, un des magnats des Halles. 

Marthe Richard n’y va pas par quatre chemins :

 » Votre inspecteur Robert, vous ne le reverrez sans doute jamais. Soit il est parti en galante et riche compagnie et c’est lui qui veillera à rester loin des regards indiscrets, soit il a surpris des secrets de gens puissants et son corps repose déjà au fond de la Seine dans un sac lesté de pierres. Je ne comprends pas pourquoi il a commencé à s’intéresser au Chabanais, cet établissement de luxe était trop gros pour lui. »

Elle nous raconte ensuite le fonctionnement du Chabanais :

 » Je sais, cela fait rêver les hommes mais cela n’a rien de bien drôle.  Le champagne coule à flot. Les pensionnaires restent distinguées et accueillent leurs invités dans le salon Louis XV ou le salon pompéien. Chaque chambre a aussi une ambiance particulière : chambre japonaise, chambre russe, chambre mauresque. Il y a même la salle des tortures. Ces messieurs très bien habillés, en chapeau melon, jettent leur mouchoir en direction d’une pensionnaire de leur choix et entrent peu après, encore en costume, dans l’une de ces pièces du plaisir, au bras d’une demoiselle déjà très dévêtue.

Il faut arrêter de se placer du point de vue des messieurs. Pour les filles, c’est un calvaire, une humiliation permanente. J’ai une chance extraordinaire d’être sortie de ce monde. Mes anciennes collègues décèdent de maladies, tombent dans la rue sous les coups des voyous ou sombrent dans la misère dès que l’âge arrive. 

Ces maisons closes qui sont des usines à transmettre la syphilis et permettent au Milieu de prospérer devraient… être fermées. C’est une honte pour la République. »

Lépine part d’un grand éclat de rire :

 » Chère madame, si un jour un député se risque à proposer une vaste loi en ce sens, nous vous proposons de baptiser ce texte avec votre nom ! »

12 mars 1909 : Interrogatoire d’un maquereau

« Maintenant, Jules la Canne, il faut parler. Qu’est devenu notre collègue, l’inspecteur Robert ? »

Les hommes de la Mondaine se fâchent. L’un des leurs a disparu dans les quartiers interlopes de Paris, du côté de la rue Saint Anne. Jules la Canne est maquereau, informateur de police à ses heures, respecté, violent et jusqu’à présent intouchable.

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Toulouse-Lautrec, le « Salon » de la rue des Moulins… et ses jolies pensionnaires

 » Les renseignements que tu nous a donnés sur les Apaches ne suffiront pas à te protéger si nous ne pouvons pas savoir ce qui est arrivé à Robert !  » Les policiers deviennent hargneux, ils défont le faux col du mac, l’attachent sur une chaise, lui passent la main dans les cheveux en signe de menace. Celui-ci glapit :

 » Je ne sais rien. Laissez-moi à la fin ! Je ne m’occupe plus des filles à cent sous que fréquente votre Robert. J’essaie de faire des choses plus respectables en montant des brasseries avec des serveuses très agréables. C’est légal et ce n’est pas aussi contrôlé que les maisons à gros numéro (ndlr : les maisons closes).  »

La première gifle part, puis une seconde. Jules perd progressivement de sa superbe. Il sent que les « bourgeois » sont à cran et qu’ils feront tout pour sauver Robert. Alors, il se met à table :

 » Votre Robert avait changé ses habitudes. Il avait cessé de s’occuper des filles de la rue Saint Denis, de la rue Saint Honoré ou Saint Anne et de suivre les petits macs. Il commençait à s’intéresser aux maisons de luxe comme le Chabanais. Et à mon avis, c’est là qu’il s’est grillé les ailes. Il a dû découvrir des choses inavouables sur des gens puissants qui fréquentent cet enfer du désir tenu par Mme Kelly.  »

Les hommes de la Mondaine se calment d’un coup : « mince, il avait mis les pieds au Chabanais ! Là, c’est trop gros pour nous. Il faut en parler au Patron. Même le roi Edouard VII fréquente ce bel hôtel !  »

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Le roi d’Angleterre Edouard VII fréquenterait le Chabanais, maison close de luxe

Jules la Canne est libéré sur-le-champ et le commissaire Le Floch prend la suite des opérations.

Ce dernier, philosophe, lettré, revenu de tout, écoute ses hommes lui raconter l’affaire. Il leur fait la leçon :  » Et les pauvres filles soumises à ce Jules la Canne, vous y pensez ? 80 passes par jour, c’est affreux ! Vous l’avez relâché comme cela, ce mac de malheur ?  »

Il s’affale sur son fauteuil, fatigué et regarde le portrait de Victor Hugo -son grand homme -qui lui fait face. Il repense, avec un pâle sourire aux lèvres, à cette phrase du célèbre écrivain :

« La femme est obligée de choisir entre acheter un homme, ce qui s’appelle le mariage, ou se vendre, ce qui s’appelle la prostitution. »

8 mars 1909 : Les fantasmes de la fille du banquier

Elle contemple ses yeux, ces deux globes bleu gris, les fait bouger de droite et de gauche, les réunit en grimaçant pour rire ou ferme les paupières légèrement, comme une égérie de Klimt. Le miroir renvoie instantanément l’image, sa peau fine et blanche qui craint les rougeurs se reflète avec fidélité. Il inverse juste la place du grain de beauté au dessus du sourcil droit parfaitement dessiné.

Une main dans d’abondants cheveux blonds pour les ramener devant l’épaule nue, les faire bouffer voluptueusement en inclinant légèrement la tête. Voilà, encore un peu, comme cela… un léger sourire sur ses lèvres : son miroir lui chuchote que ce soir, elle est sûre de plaire.

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Auguste Toulmouche : Vanité

Elle tend ses lèvres jusqu’à la toucher, vers cette glace acquise secrètement, habituellement rangée sous une pile de linge pour que ses parents pudiques ne la voient pas. Elle s’embrasse comme elle rêve de l’être un jour par cet homme irréel et doux, au visage changeant à chaque nouveau songe, observé à la dérobée, au gré de rencontres dans la rue, à la messe ou parmi les pions du lycée.

Dans l’ombre de sa chambre de jeune fille en fleurs, elle imagine une présence exquise, une voix chaude qui lui dit de se laisser aller. Elle rougit, « ce n’est pas convenable », elle lutte une minute ou deux contre cette sensation défendue. Elle se demande si sa mère – si sage – a connu un jour un émoi comme celui qu’elle ressent maintenant. Son miroir continue à porter son fantasme qu’elle couchera, par écrit, ce soir, dans son journal qu’elle juge ridicule mais qui l’accompagne jour après jour.

Soudain, elle pose la glace sur le rebord du lit, s’éloigne et contemple tout son corps nu (sa mère lui a pourtant interdit en disant que c’était « péché »). Elle regarde ces formes peu éloignées de ce qu’elle voit dans les expositions de peinture qui demeurent sa seule éducation dans ce domaine intime.

Manque de modestie, volonté de se rassurer ? Belle, elle se trouve belle -surtout ses seins – et s’admire. Un peintre ou un photographe pourrait la prendre comme modèle, pense-t-elle. Avoir l’audace de braver les interdits et d’aller poser dans un atelier de Montmartre. Découvrir un artiste fou, un buveur doué, une brute qui s’attendrit en la voyant. Elle se persuade qu’une main d’homme la frôle, qu’un souffle chaud s’approche de son cou en lui murmurant des mots coquins, défendus mais plaisants. Elle ne connaît rien au monde des artistes et l’imagine à partir d’articles lus dans la grande presse et de romans à quatre sous prêtés par une amie dégourdie.

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Auguste Toulmouche : Le Miroir

La bonne frappe -respectueusement – à la porte :

– Madame votre mère vous demande de passer au salon, le dîner est servi.

Caroline range la glace, enfile cette robe sage qui en fait une parfaite demoiselle, se compose un visage souriant, imagine quelques sujets banals pour converser avec les invités de son père banquier. Elle cache cette Caroline secrète, cette Caroline qui ne serait plus seulement douée en latin et en grec, qui partirait en claquant la porte, en criant une grossièreté devant des convives scandalisés.

Ce soir, dans cette réception qui l’ennuie, un seul mot lui vient à l’esprit, elle aimerait le crier, le répéter, le jeter à la face de ces gens bien nés et haut placés :

« Merde à vous tous !!! ».  

6 mars 1909 : Lorsque l’enfant disparaît…

Les familles nombreuses disparaissent peu à peu. En cherchant bien dans quelques régions à tradition très catholique comme la Bretagne, on en distingue encore quelques-unes mais cela devient une exception.

La famille française typique compte un enfant. Notre pays, il y a un siècle, pouvait s’appuyer sur un million de naissances par an pour peupler ses campagnes, remplir ses usines et pourvoir ses régiments. Aujourd’hui, le chiffre de 740 000 est péniblement atteint et ne permet guère de compenser les décès.

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La France ne progresse plus guère en nombre d’habitants et reste, mise à part la région parisienne, lyonnaise ou lilloise, un grand pays vide.

Cela ne laisse pas d’inquiéter les autorités qui craignent une Allemagne qui s’accroît chaque année de 800 000 garçons et filles.

Réunion aujourd’hui autour du directeur de cabinet de Clemenceau, Etienne Winter pour examiner les mesures à prendre pour enrayer le phénomène et pousser les Français à faire plus d’enfants.

Les fonctionnaires convoqués font part de leur surprise :

– Vous n’imaginez tout de même pas que l’Etat va être garant de la taille de la progéniture dans chaque foyer ! Nous ne rentrons pas dans les chambres à coucher !

– L’essentiel de ce qu’on pouvait faire a déjà été fait (Ndlr : réponse très courante dans les réunions administratives) : par la loi Roussel, nous nous sommes assurés de la sécurité sanitaire des enfants placés en nourrices ; nous travaillons à rendre les maternités plus sûres ; des dispensaires aident les femmes qui ont des difficultés à allaiter leurs marmots… Bref, la France fait peu d’enfants mais elle soigne ceux qu’elle a déjà. Tout cela contribue à faire reculer la mortalité infantile et garantit donc une jeunesse plus nombreuse.

Winter et moi, nous reprenons :

– Il faut aller plus loin. Il convient de vraiment favoriser les familles nombreuses. Il faut trouver un moyen pour que les employeurs versent plus systématiquement des primes aux femmes qui accouchent, à celles qui allaitent et élèvent leurs enfants.

Un vieux chef de bureau du ministère des finances nous coupe magistralement :

– Je vous vois venir. Au départ, l’idée est généreuse : on veut aider les jeunes mamans pour qu’elles fassent plus d’enfants. Mais à l’arrivée, quel sera le résultat ? Les patrons vont constater qu’ils ne sont pas tous égaux face aux charges de familles de leurs employés. Ils vont donc commencer à imaginer des caisses de compensation des versements dont ils doivent s’acquitter : ceux qui ont beaucoup de jeunes femmes seraient accompagnés financièrement par les autres, en suivant un système financier dont je préfère ne pas imaginer la complexité.

Et ces caisses de compensation, et bien je vous le donne en mille, un jour, il faudra les aider avec des fonds publics ! Il faudra que mon ministère s’en mêle ! Vos idées d’aider les familles, c’est à terme, plus de fonctionnaires, plus de paperasse et plus d’impôts. Je suis contre ! 

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18 janvier 1909 : Les voleurs de chocolat

 « Le chocolat était volé en petite quantité, avec régularité, sans que personne n’arrive à mettre la main sur les coupables. »

Louise Abbéma, peintre, raconte, avec gourmandise et amusement, cette anecdote lue dans le journal du jour. Lors du thé auquel elle a eu la gentillesse de m’inviter, j’avais évoqué les liens entre certains de ses tableaux et des affiches pour la marque Poulain. Louise n’avait pas voulu trop s’étendre sur sa participation aux réclames du grand chocolatier et avait – pour faire diversion ? – commencé à raconter cette histoire.

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Louise Abbéma, « Matin d’avril, place de la Concorde » : le tableau et l’affiche de la réclame pour le chocolat Poulain

 Elle reprend : «  Le patron de la chocolaterie, M. Grondard, route d’Orléans, avait effectué plusieurs tentatives pour mettre la main sur les coupables. En vain. En désespoir de cause, il décide de se tourner vers la police de Montrouge. Il tombe sur un commissaire futé et persévérant qui fait établir une surveillance tout autour du bâtiment et interroge le voisinage.

On apprend bientôt qu’un certain Raveny, employé de la fabrique et concierge rue Edgar Quinet, vend du très bon chocolat à des prix défiant toute concurrence. Ce Raveny est rapidement arrêté et interrogé.

Il avoue avoir un complice au sein de son usine mais se refuse à en dire plus.

Le commissaire, persuadé que l’affaire a une plus grande ampleur que ne le laissent penser les aveux du suspect, décide d’un stratagème. Avant-hier, il fait poster des hommes en fin de journée, à la sortie de la fabrique avec pour mission de s’opposer à toute sortie du personnel qui doit rester enfermé dans les vestiaires.

Pendant que les innocents se demandent pourquoi les forces de l’ordre viennent de prendre une telle décision, les coupables sont pris de panique. Ils essaient tous, avec une maladresse digne des Pieds Nickelés, de se débarrasser de leur butin. En quelques instants, le sol est jonché de tablettes et de morceaux de chocolat. Les poches tâchées et retournées d’une trentaine d’ouvriers honteux, la présence de délicieuses barres marron à leurs pieds, conduit à leur interpellation.

Les employés indélicats sont immédiatement congédiés.

La police estime à plus de 25 000 francs par an, le montant des vols commis ! »

Les convives s’esclaffent.

Je reste silencieux, perdu dans mes pensées et concentrant mon regard sur ce tableau de Louise accroché au mur, Matin d’avril, place de la Concorde, une œuvre que je ne connaissais que sous la forme qu’elle avait prise pour orner les belles boîtes de chocolat Poulain. Sur la toile, cette même femme au sourire énigmatique qui m’avait fait rêver étant étudiant.

Louise, attentive, m’observe et met tire de mes songes et souvenirs par une question espiègle :

«  Vous êtes heureux de retrouver cette femme sur une vraie toile ? Vous vous livrez au jeu des sept différences entre ce qui est accroché au mur et la réclame Poulain ? » et elle ajoute, en reprenant le slogan du célèbre chocolatier :

« Monsieur le conseiller… goûtez et comparez ! » 

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Louise Abbéma, autoportrait

7 janvier 1909 : Debussy infréquentable ?

« Il est infréquentable !  »

C’est un cri du coeur de ma secrétaire chargée d’organiser le dîner en ville annuel des grands artistes que le Président du Conseil souhaite honorer. Objectif avoué : montrer que le parti radical n’est pas qu’une assemblée de notables un peu ignares « de province » et que le gouvernement sait écouter voire soutenir les créateurs.

Il faut que Clemenceau soit mis en valeur, que la presse le montre avec les figures en vue du monde des arts.

Ecueil à éviter : inviter une personnalité trop controversée et faire ensuite les choux gras de journaux avides de mettre en difficulté un homme politique puissant.

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Claude Debussy par le photographe Nadar

Debussy fait parti des artistes qui suscitent la polémique. Son opéra récent « Pelléas et Mélisande » reste mal compris. Mélodie difficile, grande lenteur. Le rôle de la soprano a été finalement confié à l’américaine Mary Garden alors qu’il semble avoir été promis initialement à Georgette Leblanc, amie intime de l’auteur du livret, Maurice Maeterlinck. Ce dernier est furieux de ce choix et continue à se répandre sur la « traîtrise » de Debussy.

« Mais c’est sa vie privée qui pose problème ! » s’écrie encore ma secrétaire, rouge de fureur. Elle est choquée que le musicien ait rejoint la riche Emma Bardac en délaissant son épouse précédente, l’attachante couturière Rosalie Texier. 

 » La pauvre Rosalie n’a pas supporté la séparation et a tenté de suicider. Pan ! Une balle en pleine poitrine… Face à ce drame, Debussy est resté de marbre. Cet homme est un monstre. La gloire arrivée, il abandonne celle qui l’a soutenu dans les heures difficiles, sans remords, ni complexes ! Il ne faut pas faire venir ce triste personnage !  » 

Je m’entends répondre, sans grande conviction :

– Mais qu’en savez-vous exactement ? Debussy est peut-être au contraire très touché par toute cette histoire et qui sommes-nous pour le juger ? Et puis c’est l’artiste que nous invitons et pas l’homme…

Je ne cède pas et le carton d’invitation part finalement pour un dîner programmé en février.

Quelques jours après, ma secrétaire entre triomphalement dans mon bureau en brandissant un petit billet d’excuses signé de Debussy :

– Décidément, aucun respect cet homme. Il ne viendra pas au dîner organisé par le Président du Conseil. Savez-vous que Môssieur est à l’étranger, Môssieur est à Londres et préfère les Anglais à nos ministres. Je vous l’avais dit : Debussy est vraiment infréquentable ! « 

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