29 juin 1909 : Picasso apprend le dessin à ma fille

 » Laisse ton crayon courir sur la feuille. Garde la main souple. Repense bien à ce que tu veux dessiner et représente-le vu du dessus, du dessous et d’à côté.  »

C’était il y a deux mois : ma fille Pauline était ravie d’écouter Pablo Picasso lui montrer comment faire « un beau dessin ». L’artiste, croisé plusieurs fois chez les marchands de tableaux Kahnweiler ou Vollard, est devenu un ami de la famille. Nous le rejoignons parfois jusqu’à son atelier ; plus fréquemment, il vient prendre un verre à la maison. Jamais à la même heure, toujours sans prévenir. Souvent aimable, parfois taciturne. Le peintre veut rester libre et déteste les convenances bourgeoises.

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La boîte de Crayola toute neuve venue des Etats-Unis sur le rebord de la table de la cuisine est le point de départ d’une aventure picturale pour ma fille qui se poursuit aujourd’hui. La gamine interroge :

 » Il renvient quand Tonton Picasso ?  »

Je rappelle à ma petite que celui-ci est rentré pour plusieurs mois dans son Espagne natale. J’ajoute, sans trop savoir, « … pour voir son papa et sa maman lui-aussi ». Je lui montre une carte que nous avons reçue de Barcelone et une autre de Horta de San Juan :

 » Tu vois, là-bas, il va nous faire des tableaux de montagnes avec du marron, du jaune et beaucoup de soleil. Il n’y aura pas de vert ou presque, puisque les arbres sont rares dans le paysage. Picasso reviendra aussi avec des photographies de ce qu’il a vu. Tu pourras comparer avec ses toiles.  »

Ma fille prend une feuille :

 » Je veux faire comme Tonton Picasso. Des carrés, quelques ronds et beaucoup de couleurs. »

Pauline se concentre. Un instant, ses yeux noisette me fond penser au regard perçant de Pablo. Son avant-bras se déplace sur la feuille avec rapidité, les Crayola de différentes teintes se succèdent pour remplir la page avec une certaine habilité. L’enfant a compris les leçons du maître. Elle ne s’embarrasse pas du désir de reproduire la réalité et préfère nous faire sentir ce qu’elle a en tête. Chaque oeuvre devient, pour elle comme pour lui, une recherche et une expérience.

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Pauline pose un (bref) instant

Un quart d’heure après, le dessin s’achève. L’enfant y inscrit son prénom, avec application, en bleu clair, en bas à droite. En me demandant de poster son chef d’oeuvre pour notre ami en Espagne, elle me signale qu’elle se met maintenant à faire des découpages.

 » Il devrait faire comme moi, Tonton Picasso : des découpages… ça va encore plus vite que de faire un dessin et c’est rigolo. »

Je lui promets de parler, dans ma lettre d’accompagnement, des découpages « rigolos » et de conseiller le procédé à Picasso.

Avec attendrissement, je regarde ma cadette et repense à cette phrase de notre ami peintre :

 » Dans chaque enfant, il y a un artiste. Le problème est de savoir comment rester un artiste en grandissant.  »

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Le superbe dessin de Pauline

29 mai 1909 : « Ma fille n’est pas une automobile ! »

Le jeune papa rentre comme un fou furieux dans mon bureau. Il s’exclame :

 » Le gouvernement français ne peut admettre que des prénoms de notre pays puissent servir pour baptiser des automobiles allemandes !  »

Ce monsieur Martin m’explique ce qu’il considère comme un calvaire. Sa fille est née en 1900, elle s’appelle Mercedes, prénom racé, fin et latin qui renvoie, entre autres, à ses lectures d’Alexandre Dumas.

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Mercedes Jellinek, fille de concessionnaire d’automobiles Daimler sur la Riviera

En 1902, le hongrois Emil Jellinek, concessionnaire richissime des automobiles Daimler sur la Riviera, décide de donner le surnom de sa fille -Mercedes – aux véhicules qu’il commercialise. Il est dans une spirale de succès : les grosses fortunes internationales installées à Nice s’arrachent les modèles allemands ; il gagne des courses qui mettent en valeur ses moteurs et la presse réserve un accueil très favorable à chaque nouvelle Daimler.

Monsieur Martin s’engage, peu après, dans un cauchemar : sa fille est moquée par ses petits camarades dans la rue, au parc et à l’école. Elle revient à la maison en pleurant et accuse son père de lui avoir donné un prénom idiot.

L’année 1909 se révèle plus particulièrement pénible pour les Martin puisque c’est à ce moment que l’étoile à trois branches, devenue emblème de la marque d’automobile, couvre les unes des journaux et rappelle les trois domaines où les moteurs Daimler ont décidé de briller : la terre, l’air et la mer.

Le cartable de la petite Mercedes Martin se couvre alors d’étoiles à trois branches dessinées à la craie par les autres élèves espiègles et un peu cruelles de son école.

Emil Jellinek a, lui, laissé ses affaires. Il profite de son argent et exerce des fonctions tranquilles de Consul d’Autriche Hongrie à Monaco. Il a changé son patronyme et se fait appeler fièrement Emil Jellineck-Mercedes.

Chez les Martin, on contacte en revanche un avocat pour savoir comment un enfant peut changer de prénom. Et on fait pression auprès des ministres pour interdire la marque Mercedes en France.

Les Martin et les Jellineck : des destins qui se croisent sur la grande route de la vie.

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Emil Jellinek

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24 mai 1909 : Les petits Français ne découvriront pas la Suède

Deux livres en concurrence : à ma droite, Le tour de la France par deux enfants par G. Bruno, à ma gauche, Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède de Selma Lagerlöf.

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Nils Holgersson voyage depuis 1906 sur le dos d’une oie et pourrait bien atterrir en France si le ministère de l’Instruction publique le veut bien…

Une commission des programmes de l’Instruction publique doit trancher ce jour entre les deux ouvrages : lequel sera diffusé à la rentrée à nos charmantes têtes blondes et leur fera découvrir le chemin pour devenir des adultes citoyens et responsables ? Pour une fois, je siège comme simple représentant du ministère l’Intérieur et la décision appartiendra au président, un madré recteur d’une soixantaine d’années qui a survécu à tous les changements de ministère des vingt dernières années.

L’ouvrage de G. Bruno est devenu un classique de la littérature pour enfants. Depuis sa première édition en 1876, plus de cinq millions d’exemplaires ont été vendus et des générations entières d’enfants ont découvert la France en emboîtant le pas à André et Julien Volden qui quittent Phalsbourg, aux confins de la Lorraine et de l’Alsace annexées par le IIème Reich, pour rejoindre un oncle Frantz qui devrait être à Marseille. Ils devront faire le tour de notre pays pour arriver à leur but, en découvrant les régions, les métiers, les monuments et les paysages qui font notre pays. Livre de lecture, leçon de choses, pétri de morale républicaine, « Le Tour de la France » apparaît comme indétrônable dans l’environnement des hussards de la République. 

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Le Tour de la France par deux enfants : plusieurs millions d’exemplaires vendus, des dizaines de rééditions depuis sa sortie en 1876…

Face à ce poids lourd, à ce géant de la littérature scolaire, le pauvre Nils Holgersson, ramené de surcroît, en début de roman, à la taille d’un lutin, accroché avec l’énergie du désespoir à une oie qui s’envole vers des contrées peuplées de créatures surprenantes et parfois fantastiques, conserve peu de chances de s’imposer. En 1909, Nils n’est pas encore traduit dans la langue de Molière et seuls quelques inspecteurs généraux de l’Instruction publique l’ont lu dans sa version anglaise. Et pourtant, nous sommes déjà quelques-uns à vouloir mieux diffuser ce beau texte, très bien écrit par un amoureuse de la Nature, Selma Lagerlöf.

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Le pauvre Nils va avoir du mal à faire le poids face à une commission des programmes de l’Instruction publique

Le président de la commission se retourne vers moi :

 » – Mais pourquoi voulez-vous que les écoliers français aillent apprendre ce qu’est la plaine d’Östergötland ou le lac Mälaren alors que les départements français sont déjà nombreux et difficilement mémorisables ?

– L’un n’empêche pas l’autre. Nils connaît des épreuves universelles comme le froid, la faim, la peur et même la mort. Il s’interroge sur les valeurs de solidarité dans l’épreuve, de générosité ou de courage. Si c’est la Suède qu’il parcourt en tous sens, c’est l’âme humaine qu’il sonde pour en extraire ce qu’il y a de meilleur. Il montre que seule l’humilité et le respect de l’autre mènent à la vraie connaissance et au bonheur dans la vie. Les pays anglo-saxons ne s’y sont pas trompés et le Voyage de Nils est déjà diffusé à des centaines de milliers d’exemplaires et lu par des millions d’adultes.

– Rien n’empêche nos enfants de lire ce livre chez eux. G. Bruno diffuse, lui, une morale républicaine, rigoureusement laïque, à laquelle nous sommes attachés. Les légendes scandinaves reprises par l’ouvrage de Lagerlöf n’intéressent pas des petits paysans auvergnats ou bourguignons qui ne sortent guère de leur village et n’ont jamais vu la mer !

– Justement, ouvrons les fenêtres des classes, faisons voyager les gamins par le livre ! Et puis, laissons une chance à cette femme écrivain, institutrice, la possibilité d’entrer dans les bibliothèques françaises.

– Mais savez-vous, monsieur le conseiller, que G. Bruno est aussi une femme. Son vrai nom est Augustine Fouillée. Deux-cents gravures , cartes ou portraits viennent illustrer son ouvrage et faire rêver des bambins des campagnes qui ne connaissent souvent, comme grande ville, que le chef lieu de leur département. Les enseignants qui l’utilisent, l’ont eux-mêmes découvert pour apprendre la lecture lorsqu’ils étaient élèves.

Tandis que le Voyage de Nils n’est qu’une aventure exotique qui n’intéressera que quelques héritiers de la grande bourgeoisie parisienne, le Tour de la France par deux enfants s’affirme, depuis plus de quarante ans, comme un des éléments de notre patrimoine populaire.

L’Instruction publique en commandera donc un million d’exemplaires de plus !  »

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 La laiterie et la fabrication du beurre vue par les deux enfants pendant leur incroyable Tour de France

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Le « Tour de la France par deux enfants » est aussi l’occasion de donner une certaine vision du monde de 1909…

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Les petits Français attendront avant de découvrir le monde merveilleux de Nils Holgersson. La connaissance de la Patrie passe avant tout !

16 mai 1909 : Et si on faisait fumer les enfants ?

Rempli d’aise, plein d’autosatisfaction, le directeur général de la Régie directe du monopole des tabacs leste le fauteuil devant moi de ses cent trente kilos. Une main sur la bedaine, une autre tirant sur son gros cigare, il décrit la politique de développement de ce qu’il appelle avec orgueil « Le Monopole » : 

– L’Etat a souhaité confier la fabrication des tabacs en France à une Régie, coordonnant toutes les manufactures sur le territoire national. C’est une sage décision qui remonte à Colbert et dont nous devons nous montrer dignes. Il faut que nos ouvriers aient du travail pour des siècles et donc que la consommation de tabac augmente.

La chique, le tabac à rouler -le scaferlati- vont être relayés par l’expansion de la cigarette, plus chère mais plus facile d’utilisation. Nous aimerions séduire de nouveaux publics. Comme aux Etats-Unis, nous pensons aux jeunes enfants. Il faut que les garçons puissent accompagner leurs pères en fin de repas avec une « Gitane », une « Amazone », une « Odalisque » ou une « Elégante ». »

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Faire fumer les enfants : la dernière idée de quelques fabricants de cigarettes américaines de ce début de XXème siècle

Je regarde l’homme du Monopole s’entourer avec délectation de multiples volutes de fumée après m’avoir fait cette proposition saugrenue. Un instant, me vient à l’esprit l’image bizarre d’une classe de quarante jeunes garçons devenus des fumeurs avertis et écoutant, tous, leur instituteur avec une cigarette de « Caporal ordinaire » au bec !

Je choisis pourtant de ne pas évoquer de probables réactions scandalisées du corps enseignant et d’axer ma réponse négative autour d’arguments imparables liés à la sécurité :

– Monsieur le directeur, votre volonté de développer le Monopole vous honore et l’accroissement des rentrées fiscales de l’Etat qui en découleront ne peut que nous satisfaire. Pour autant, la diffusion de cigarettes auprès d’enfants signifie la mise à disposition d’allumettes et donc des risques d’incendie dans des appartements ou des écoles où les matières inflammables prédominent. Vous n’avez pas l’accord du gouvernement sur cette idée.

– Monsieur le conseiller, je n’insiste pas. J’ai une seconde proposition à vous faire. Depuis 1876, nous avons la fameuse cigarette « Hongroise ». Cette appellation qui n’a rien à voir avec l’origine du tabac et qui agace le gouvernement de Vienne pourrait être modifiée dans le cadre d’une politique commerciale résolument patriote. Nous envisageons donc de remplacer les « Hongroises » par les « Françaises ». Qu’en pensez-vous ?

– Le risque d’incendie est maintenant dans les associations féministes qui goûteront assez peu qu’on donne le nom de nos compagnes à des cigarettes tout en continuant à leur refuser le droit de vote !

– Vous avec une autre proposition ?

 – J’ai bien noté votre volonté de vous appuyer sur des valeurs liées à la Patrie. Pourquoi ne faites-vous pas allusion à notre Histoire nationale, fort bien racontée par Michelet ? Plutôt que de fumer des « Françaises », nous pourrions allumer des « Gauloises », non ?

– Monsieur le conseiller, cette suggestion est excellente. J’imagine déjà le paquet bleu avec un dessin de casque ailé… Grâce à vous, nous allons faire… un tabac ! 

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En 1910, les premières Gauloises seront commercialisées. Faut-il croire Oscar Wilde qui disait que « La cigarette est l’exemple du plaisir parfait. C’est une chose exquise et qui nous laisse inassouvi » ? Sachant qu’il voulait rassurer ceux qui sont soucieux de santé publique en s’exclamant : « Rien de plus facile que de s’arrêter de fumer. J’arrête vingt fois par jour ! » 

15 mai 1909 : Sauver les patois

Des philologues mènent actuellement une expérience intéressante. Ils enregistrent sur un phonographe tous les patois parlés en France. Sans parler des véritables langues que sont le breton ou le basque, ce sont une trentaine d’idiomes qui vont être fixés sur un support solide avant que l’intensification des modes de communications ne conduise à leur progressive et regrettable disparition.

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La démarche se révèle beaucoup plus ambitieuse et intéressante que celle qui avait été demandée aux préfets il y a cent ans. Ces derniers avaient dû traduire dans le patois de leur région la simple phrase  » un homme avait deux fils ». Ce qui avait donné « ou sartin zoumou ave deu gaçon » dans l’Ain, « ou n’oum avo deu s’afan » dans les Ardennes, « in homme avait deux fail » en Charentes,  » un onome obiou dous effons » dans l’Aveyron etc…

Les transcriptions, réalisées par les zélés fonctionnaires étaient approximatives et la véritable sonorité de chaque phrase se perdait dans la transcription écrite.

Ce sont cette fois-ci des conversations entières qui vont pouvoir être conservées et on redécouvrira que les patois sont souvent beaucoup plus riches, pour les mots dont les locaux ont besoin, que le français courant. En Franche-Comté par exemple, une bête affaiblie ou malade se traduit de multiples façons : une équevolette est une vache qui a la queue coupée, un dsoradot, un boeuf avec des grosseurs, un ajoumi, un boeuf qui a trop mangé, un airot, une bête qui n’engraisse pas, une grésille, une vache qui se révèle une mauvaise acquisition.

Quand je rentre d’une séance de nuit au Sénat et que je traverse le Jardin du Luxembourg, j’entends parfois une nourrice qui chante une berceuse en Auvergnat (j’ai quelques origines de là-bas):

« Som, som, beni, beni

L’efontou bou pas durmi »

Ce chant souvent entendu pendant mon enfance me fait tressaillir à chaque fois et me réconforte en profondeur. C’est comme si un peu de ma terre familiale se transportait jusqu’à Paris. D’un seul coup, la fatigue s’efface et je repars en sifflotant, oubliant toutes les paroles assassines des parlementaires qui s’expriment dans un parisien impeccable.

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6 mai 1909 : J’aide Charles de Gaulle à préparer Saint-Cyr

Une haute taille, accentuée par un port de tête fier et digne sans oublier un regard qui ne peut se départir d’une certaine ironie : tout cela peut agacer un jury. Charles de Gaulle le sait et a souhaité mon aide pour réussir le concours de Saint-Cyr.

La préparation suivie au lycée Stanislas en « corniche » donne au jeune candidat toutes les bases nécessaires pour rédiger de bons écrits et devenir « alpha » (admissible dans la langue des jeunes futurs officiers). La plume du jeune Charles reste alerte, précise, s’appuie sur un vocabulaire riche. L’éducation parentale (une mère très présente à ses côtés) et un enseignement de qualité chez les jésuites, doublés d’une grande curiosité intellectuelle lui donnent de réels atouts en culture générale.

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De Gaulle à Saint-Cyr ? Pour l’instant, ce n’est qu’un espoir et un rêve.

Ce n’est donc pas sur le fond que Charles risque d’être mis en difficulté. On n’imagine pas d’impasse chez lui en histoire, pas de faille en lettres classiques ou en philosophie grecque et latine. Les plans de ses dissertations suivent bien les recommandations de ses maîtres et il enchaîne les parties, sous parties et développements cartésiens avec la dextérité d’un horloger suisse.

Non, ce qui cloche, c’est l’attitude, le style oral, la présentation. Une allure de général déjà galonné, une poitrine bombée qui semble avoir oublié ses médailles, une voix faite pour commander à des états-majors qui détonnent dans une troupe de candidats tous intimidés, gauches et profondément respectueux.

Charles de Gaulle a quelques heures pour apprendre – ou simuler-  à mes côtés une humilité de bon aloi, une candeur juvénile qui rassurera un jury composé de vieilles barbes respectables de l’armée et de l’administration française.

Je lui donne quelques conseils pour baisser un peu la tête en entrant dans la salle du grand oral, je lui propose une autre démarche pour rejoindre la chaise où il sera cuisiné pendant de longues minutes.

 » Plus doucement la réponse !  »  » Moins de morgue dans l’échange s’il vous plaît » « Montrez les paumes de vos mains en signe d’ouverture ! ». Mes recommandations pleuvent. Maladroites, inutiles. J’ai l’impression de demander à un pur-sang de tirer une charrue. Le garçon se révèle fait de granit, incapable de changer pour plaire.

Charles de Gaulle me regarde alors et me lance, souverain :  » vous savez, monsieur le conseiller, le plus dur n’est pas de sortir de Saint-Cyr… mais de sortir de l’ordinaire ! » 

2 mai 1909 : Sortir des bas-fonds pour une photo

Ma nièce a cessé de fréquenter les bas-fonds de New-York à Lower East Side. Sa dernière lettre m’avait navré : elle était devenue l’amie de Johnny Torrio, petite frappe devenant progressivement chef de gang. La gamine semble s’être calmée. Plus de fauche aux étalages, arrêt des courses poursuites avec les policiers, fin de l’apprentissage de l’argot italo- américain. Nous sommes encore loin de la jeune fille rangée mais je n’ai plus besoin de garder un contact étroit avec le consul français sur place pour la tirer d’un éventuel mauvais pas.

Catherine se pique maintenant de photographie. Elle m’écrit qu’il s’agit d’un art à part entière. Tout heureux qu’elle soit revenue à des occupations pacifiques, je lui réponds que oui. Elle joint à sa lettre des clichés de l’amie qui l’initie à cette discipline : Gertrude Käsebier.

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Ces moments tendres qui font le tour du monde, en ces années 1900, grâce à la photographe américaine Gertrude Käsebier

Ma nièce a fait connaissance de cette américaine au sang vif grâce à son amie, la sulfureuse Natalie Clifford Barney qui, de Paris, semble la guider dans l’univers des femmes artistes d’Outre-Atlantique.

 » Cher Oncle, en cette période où un troisième petit être vient apporter du bonheur à votre foyer, vous ne pouvez être insensible à ces photographies de mères aux gestes simples, exprimant une tendresse universelle à des nouveau-nés ou racontant une histoire qui semble captiver des plus grands. La famille est une valeur qui dépasse les frontières et la photographie vient y capter des instants uniques qu’aucun peintre ne peut saisir aussi naturellement. Et ces moments exposés aux yeux de tous rappellent à chacun sa propre histoire, ses propres moments de joie. La photographie d’art essaime une tendresse jusque-là cachée, fait pénétrer le beau dans chaque acte intime.  »

Catherine m’explique ensuite longuement les poses nécessaires à Béatrice Baxter Ruyl, cette jeune maman qui a ouvert ses portes à la curiosité de Gertrude Käsebier. Elle évoque ces dizaines de clichés qu’il faut jeter avant de trouver celui qui correspond à ce que l’artiste voulait créer. Elle insiste aussi sur ces longs moments où l’appareil est inutile car les positions de Béatrice ne conviennent pas et aussi ces instants terribles où la photographie aurait pu être parfaite mais où l’appareil tombe en panne.

Elle conclut par cette phrase plutôt bien tournée pour une gosse qui a vécu de longs mois à Lower East Side : 

« La photographie est une brève complicité entre la prévoyance et le hasard ». 

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D’autres clichés de Gertude Käsebier, début XXème siècle…

23 avril 1909 : Notre bébé arrive dans quelques heures !

Le docteur Roger est venu ce matin et a examiné mon épouse : tout est prêt, notre petit troisième arrive. Le médecin a annoncé qu’il repasserait vers deux heures et qu’à ce moment, le travail  devrait commencer. Si ce n’est pas le cas, il fera quelques gestes pour accélérer les choses. Le début d’après midi semble lui convenir : « aucun autre patiente ne s’annonce pour ce moment ».

Un policier du ministère m’a apporté quelques plis urgents : des arbitrages budgétaires qui ne peuvent attendre et sur lesquels je dois donner un avis.

Ambiance bizarre : l’envie de ne m’occuper que de ma femme et moi ; la peur de laisser passer une erreur ou une difficulté pour le travail. Clemenceau sera compréhensif… je lâche donc prise sur le cabinet.

De l’émotion aussi quand j’ai appris que le bébé arrivait. A chaque naissance, mes yeux deviennent vite humides. Une très grande tendresse aussi en direction de ma femme qui va passer un moment qui sort complètement de l’ordinaire… du courage, du courage…

Dans quelques heures, un nouvel enfant, une nouvelle vie qui démarre… c’est banal… et c’est fabuleux à la fois.

14 avril 1909 : Le rayonnement de Marie Curie sur ma fille

Nous avons beaucoup parlé à notre fille Pauline de Marie Curie. La première femme à enseigner à la Sorbonne, qui a découvert le polonium puis le radium et a travaillé sur les radiations.

Le prix Nobel de physique 1903 s’est fait seul, sans moyen, dans un laboratoire vétuste qui relevait plutôt du hangar à pommes de terre. Elle a manié à la main des tonnes de minerais pour mener à bien ses expériences et a souvent atteint les limites de l’épuisement. Elle a passionnément aimé son mari Pierre, savant lui aussi et décédé accidentellement. Elle continue des travaux commencés en couple  et maintenant suivis par le monde entier.

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Marie Curie, prix Nobel, fierté nationale

La scientifique d’origine polonaise fait l’objet d’une admiration fervente au sein de notre petite famille. J’ai plusieurs fois pris sur mon temps de travail pour assister à ses cours (auxquels je ne comprends pas grand-chose) et je collectionne les photographies de cette héroïne moderne dans un album que ma petite Pauline consulte avec délice en me posant beaucoup de questions.

Ce soir je lui raconte à nouveau l’histoire de cette Marie si forte, de ce modèle pour des générations de futures étudiantes. Pauline a quatre ans, elle n’en est pas là et pour elle, Marie Curie, ce sont de beaux cheveux frisés, une longue robe noire et des tours de magie sur des substances qui émettent une drôle de lumière. Je m’efforce de lui faire mémoriser quelques éléments importants de la vie de notre prix Nobel national :

«  Ecoute-moi bien : Marie Curie a découvert le radium et le …… ?

Ma fille, la bouche en cœur, complète avec un sourire désarmant :

– ….le Paulinium! «

7 avril 1909 : Faut-il se laver tous les jours ?

Conversation animée avec les enfants aujourd’hui : la question de la toilette quotidienne a été l’un des sujets majeurs de conversation… du début de repas.

L’examen des mains des enfants passant à table a été l’occasion d’un débat auquel je ne m’attendais pas. Mon fils de treize ans est arrivé avec les mains couvertes de terre ; sa cousine avec laquelle il avait joué dehors, avait eu, elle, la présence d’esprit de passer les siennes sous l’eau avant de venir.

L’aîné a donc été grondé… mais s’est défendu :

– Père, quand vous m’avez envoyé à la campagne cet hiver, jamais nous n’avons eu l’occasion de nous laver en entier. Je n’ai pas trouvé que notre famille restée là-bas était plus malheureuse que nous. Grand-père  dit que si l’on veut devenir vieux, il ne faut pas enlever l’huile de sa peau.

– Et l’odeur ?

– Il prend l’exemple du bouc : plus il pue, plus la chèvre l’aime !

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Gustave Caillebotte : Homme s’essuyant la jambe

J’ai alors mobilisé toutes les connaissances acquises dans une carrière de plus de vingt ans au ministère de l’Intérieur. J’ai confirmé à mon jeune garçon les progrès accomplis en matière d’hygiène publique : l’accès plus fréquent en ville à l’eau courante (c’est le cas de notre immeuble depuis deux ans), la surveillance grandissante de la qualité de l’eau pour les fontaines publiques, la condamnation des puits contaminés, l’évacuation des eaux usées par des égouts rénovés, l’enseignement scolaire mobilisé pour convaincre chaque petit Français de soigner son corps… Les quelques statistiques que j’avais en tête sur le recul de la fièvre typhoïde étaient censées couronner une argumentation cartésienne que j’espérais convaincante.

Nicolas a souri et m’a rappelé :

– Mais père, vous parlez comme un livre. La France que vous décrivez est celle dont rêve les fonctionnaires mais elle n’existe pas encore vraiment. Sans aller chercher loin : L’immeuble d’en face n’a pas l’eau courante, les voisins de notre rue continuent, chaque matin, à jeter l’eau de leur pot de chambre par la fenêtre dans la rue en criant « gare »…

Ma chère cousine qui est en pension chez les soeurs n’a pas le droit de se laver nue, ce geste étant considéré comme un péché scandaleux par la mère supérieure qui dirige son institution. Elle ne se mouille donc que le visage et les bras pendant une semaine. Et la bonne ? Vous savez où elle habite ? Vous croyez que dans sa chambre au dernier étage  de son immeuble décrépit, elle se lave à grande eau ?

La bonne a alors rougi en me rappelant, comme pour s’excuser, que dans son Morvan natal, l’eau était réservée au visage et que le reste du corps devait « rester dans son jus ». Elle m’a certifié qu’elle se lavait beaucoup depuis son arrivée chez nous.

– Comprenez, servir un monsieur du Ministère, j’dois en être digne. Ici, c’est une bonne place !

J’ai alors indiqué que la conversation était close. Mon fils et la bonne ont été priés de passer à la salle de bain pour obtenir de belles mains toutes blanches. J’ai entendu mon fils maugréer à voix basse :

– ça donne vraiment pas envie de travailler au ministère un jour !

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