17 décembre 1907 : Sous le charme de Sonja Knips

Mission à Vienne : Suite …

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Sonja Knips par Gustav Klimt

Sa beauté n’est pas classique. Elle ne fait pas partie des jeunes blondes viennoises aux yeux clairs, à petit nez retroussé et aux traits réguliers.

Sa chevelure est dense, avec des boucles aux reflets roux. Son port de tête altier rappelle qu’elle est baronne, épouse d’un grand industriel.

L’Ambassadeur de France m’a indiqué que c’était elle dont je devais faire connaissance si je voulais connaître les meilleurs peintres viennois.

La baronne Sonja Knips m’a accueilli chez elle, dans un décor fait de meubles luxueux où chaque mur accueille une toile choisie avec goût.

knips4.1197838088.jpg Sonja Knips rajeunie

Elle s’exprime dans un français impeccable comme toutes les dames de la haute société viennoise.

Doucement, elle me raconte sa maladie des nerfs, sa tristesse infinie, son envie de mourir d’il y a dix ans. Puis, sa guérison récente au contact notamment du peintre Gustav Klimt.

Une photographie prise d’elle dans les années 1890 montre une femme qui paraît plus vieille que la belle baronne qui m’accueille aujourd’hui.

Elle a rajeuni. Son regard dégage maintenant une impression de force et scrute son interlocuteur pour l’obliger à donner le meilleur de lui-même.

Elle me propose de ne pas trop parler politique internationale et guide notre conversation jusqu’à un dialogue passionnant sur l’art et la culture viennoise.

 » Bienvenue Monsieur le Français dans un monde qui meurt dans une valse infinie et triste. Vienne n’a plus la force de rester dans la course du XXème siècle qui s’annonce. Notre culture monarchique, nos traditions, notre émiettement entre nations rivales, nous fragilisent face à un avenir très industriel, où la science permettra à quelques peuples puissants et très organisés de dominer les autres.

Pour échapper à une fin tragique qui nous paraît proche, pour ne pas avoir à observer avec horreur les comportements de notre maire de Vienne qui flatte les bas instincts du peuple, nous sommes quelques-uns dans la bonne société à nous réfugier dans l’Art. Nous soutenons les peintres qui nous emmènent loin de ces soucis et nous proposent un reflet merveilleux de nous-mêmes.

Savez-vous qu’avec Klimt, les femmes sont choyées, très désirables et dominent le monde ? Ivres de plaisir, elles vivent dans un univers irréel et onirique où rien ne peut les atteindre de ce monde qui s’effondre.

Monsieur le Français, devrais-je dire  » Monsieur l’envoyé du Président du Conseil de la France  » (elle détache chaque syllabe, avec une pointe d’ironie, en accentuant son charmant accent germanique) si vous n’êtes pas trop timide; me ferez-vous le plaisir de m’accompagner, demain dans l’après midi, voir Gustav Klimt ? « 

Dans un souffle, conquis par le rayonnement envoûtant de la belle baronne, je me suis entendu répondre :   » Oh, oui … « .

16 décembre 1907 : Mahler a quitté Vienne

Mission à Vienne ; suite …

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Gustav Mahler

J’espérais le rencontrer, le voir au moins une fois. Sa réputation de chef d’orchestre dur,  intransigeant mais génial, est parvenue jusque dans les milieux musicaux parisiens.

Il fait répéter ses orchestres jusqu’à l’épuisement, traquant chaque imperfection, chaque interprétation trop  » paresseuse  » de tel ou tel soliste. Le résultat final en vaut la peine et le public se presse pour entendre ses interprétations qui bousculent les traditions.

Il aime les orchestrations brillantes ; on le croit romantique mais il surprend tout le monde par son audace qui le fait aller beaucoup plus loin que ce que Beethoven avait pu imaginer en son temps.

Son assistant, Bruno Walter, avec lequel j’ai passé une fin d’après midi libérée, me le décrit comme  » petit, maigre, agité, avec un front immense, une crinière noire, des lunettes pétillantes, un visage que se partagent le chagrin et l’amour « .

Mais je ne pourrai voir Gustav Mahler.

En butte aux attaques répétées d’une certaine presse viennoise antisémite, il a dû quitter précipitamment ses fonctions de directeur de l’Opéra de Vienne.

Un simple mot d’explication de sa part, placardé sur la porte de l’Opéra, mot déchiré peu après par un passant. Affligeant, dérisoire. Ce grand homme doit s’abaisser à expliquer son départ alors que certains viennois devraient avoir honte d’écrire de tels articles dans leurs journaux nauséabonds.

L’Opéra de Vienne

Malher a rejoint les Etats Unis. Pays plus libre, plus ouvert. Bruno Walter me raconte qu’il tente de rejoindre une terre qui ne boudera pas ses propres oeuvres et qui le considérera comme un vrai créateur et non comme un simple chef d’orchestre.

1907 a été une année de douleur pour le maître. Il a perdu sa fille aînée emportée par la diphtérie. Il a aussi appris qu’il était atteint d’une maladie cardiaque incurable.

Il est temps qu’il quitte une ville qui ne l’aime plus. S’il n’a que quelques années devant lui, il faut qu’il fasse des choix et se consacre à l’essentiel.

Bruno Walter me certifie que ses symphonies qui reçoivent toujours un accueil mitigé, révèlent un talent hors du commun.  » On y trouve des mélodies que chacun peut fredonner, une polyphonie jamais égalée jusque-là, des rappels du folklore allemand, des débuts de marches militaires coupées par des adagio poignants. Tous les sentiments de la vie sont tour à tour exprimés grâce aux cordes, , aux trompettes, trombones, cymbales et timbales que Mahler aime tant.  » 

Comme tous les Français, je n’ai pas la chance d’avoir pu écouter une seule de ces symphonies. Je dois me contenter de lire les partitions que me tend Bruno Walter. Passionné de musique, ces notes écrites avec fougue par le maître me parlent tout de même; je rêve pourtant du moment où nos orchestres nationaux joueront -enfin ! -cette oeuvre très originale, qui charmera notamment les inconditionnels de Beethoven ou de Wagner.

6 décembre 1907 : Picasso, des nus qui annoncent l’orage ?

  

L’Art africain influence  » Les Demoiselles d’Avignon  » , tableau appelé de sa création en 1907 jusqu’à 1916  » Le Bordel d’Avignon « 

Le Jugement de Pâris

« Le Jugement de Pâris », par Raphaël, dont la partie gauche inspire le tableau de Picasso

Un tableau qui fait mal, une toile qui fera date ?

  » Le Bordel d’Avignon  » , révélé cette année par le talentueux Pablo Picasso surprend et dérange.

Ces jeunes femmes nues n’ont rien d’attirant. On ne sait si les visages grimacent de douleur ou portent les traces d’une maladie honteuse. Certains sont affublés d’un masque africain. Les corps ont des formes anguleuses, déformées. Les lignes sont tranchantes et les couleurs agressives. La perspective disparaît et jette sans ménagement les corps sur le spectateur.

Le galbe féminin cède la place à des cubes qui se juxtaposent et nous éloignent de toute réalité rassurante.

Le tableau fait scandale dans le petit groupe qui gravite autour de Picasso. Beaucoup regrettent que le peintre ait à ce point privilégié la recherche formelle, l’expérimentation, aux dépens de la grâce et de l’esthétique.

Ce tableau suggère-t-il que le monde de la nuit, de la prostitution est beaucoup plus violent qu’on le croit ?

Ou faut-il y voir un message sur la dureté des rapports humains, de la condition des femmes et sur l’agression des corps par les maladies fréquentes de notre époque comme la syphilis ?

Pour ma part, je verrais plutôt une inquiétude sur notre siècle qui commence. La douceur de vivre, l’Art, le Beau, peuvent être emportés à tout moment par le déchaînement des passions humaines servies par des machines infernales qui écrasent et mutilent.

L’être humain -et jusque dans l’intimité de son corps – se plie aux réalités industrielles symbolisées par les formes cubiques triomphantes.

La souffrance des uns ne provoque aucune compassion des autres ; les regards se détournent, restent fixes, vides de sentiment. On grimace, on met des masques, nous sommes dans le faux. L’individu n’a plus de repère et d’appartenance.

Le geste féminin, habituellement gracieux, des « bras levés » ne révèle pas des corps qui s’offrent au plaisir mais une attitude mécanique et vide de sens.

Il faut voir dans ce tableau ce que pourrait devenir ce siècle qui commence : un vrai cauchemar.

L'ancien Palais du Trocadéro , pendant l'exposition universelle de 1900

L’ancien Palais du Trocadéro, présentant en 1907, des objets d’art africains qui fascinent Picasso.

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Autre source d’inspriration de Picasso, « Les Baigneuses  » de Cézanne

5 décembre 1907 : August Macke fait revenir l’été !

August Macke 043.jpg August Macke 

Il est jeune, il a du talent.

Encore méconnu, il fait parti de ces peintres étrangers qui viennent en France pour approfondir leurs connaissances.

August Macke est allemand. Très influencé pendant ses années d’apprentissage académique par Arnold Böcklin qu’il qualifie de  » peintre des pensées « :

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…Arnold Böcklin ? Vous ne vous rappelez pas ? Il est plus connu grâce à ce tableau (L’île des Morts) !

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Notre jeune peintre allemand August Macke qui ne supporte plus les enseignements  de l’académie de Düsseldorf ou les cours de Corinth à Berlin vient de découvrir avec joie les toiles des Impressionnistes.

Lors de son séjour récent à Paris, je l’ai accompagné au Luxembourg pour lui montrer nos récentes gloires nationales : Degas, Manet, Pissaro ou Monet. Il les apprécie tous mais se promet de s’inspirer plutôt de Manet.

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Manet,  » Le Chemin dans le Jardin à Rueil « 

Il est séduit par les brillantes palettes de couleurs des peintres impressionnistes.  La contemplation de leurs oeuvres lui donne la possibilité de  » sortir d’un cratère », pour reprendre ses termes. Quand j’observe le tableau de Böcklin reproduit plus haut, je me dis qu’il était effectivement temps que notre jeune talent germanique rejoigne la lumière du soleil et choisisse des motifs plus gais.

Le résultat est encourageant. Nous n’avons pas encore une personnalité qui s’exprime franchement mais le trait est déjà sûr. Les formes, les motifs révèlent une volonté de simplicité et de calme. Chaque toile laisse une impression de sérénité.

August Macke a emporté avec lui le goût des coloris de nos artistes français. Il a ajouté un peu de naïveté et la volonté de jouer sur une gamme chromatique plus réduite avec une couleur toujours dominante.

Un peintre à suivre. Surtout en hiver, il réchauffe et repose !

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 » Baum im Kornfeld » d’August Macke

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 » Angler am Rhein  » d’August Macke

2 et 3 décembre 1907 : Belfort la valeureuse

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L’appartement de mon frère à Belfort. Avec vue sur la rivière « La Savoureuse » !

Visite chez mon frère à Belfort.

Belfort la courageuse, Belfort la valeureuse. 103 jours de siège pendant la guerre contre la Prusse, 103 jours de résistance acharnée du Colonel Pierre Denfert-Rochereau, de la garnison et des habitants.

A la fin de la guerre, après deux ans et demi d’occupation allemande, Belfort est le seul arrondissement du Haut Rhin qui est retourné au territoire national. Signe de reconnaissance des gouvernements allemands et français pour ce comportement exemplaire d’une population patriote avant tout.

De nombreux Alsaciens ont quitté leur région d’origine pour cette ville qui vient de se reconstruire. Ils amènent avec eux leur savoir faire industriel et leur passion pour des produits de qualité.

Mon frère est marié à l’une des filles d’Edouard Meny, le maire de la ville de 1855 à 1872. Dans cette famille, on conserve pieusement le souvenir de ce moment important de l’histoire locale, qui fait notre fierté nationale.

Je vous propose cette promenade le long des bâtiments et monuments belfortains de ce début de siècle ou plus anciens.

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 Le colonel Denfert-Rochereau

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Le marché Fréry

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Le Lion de Belfort de Bartholdi

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27 novembre 1907 : Puvis de Chavannes ; veiller sur la Paix

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 » Geneviève veillant sur Paris  » par Pierre Puvis de Chavannes

Une oeuvre, un symbole.

Cette sainte femme sereine veillant sur la capitale.

J’étais très jeune en 1870 et je n’ai aucun souvenir de notre pays envahi par les Prussiens. Pourtant, le souvenir de ce déshonneur, entretenu par mes parents, mes oncles et tantes, lors de longues discussions de famille, grave cette courte et lamentable guerre dans ma mémoire. Je ne l’ai pas vécue mais je l’ai subie.

Comme beaucoup d’autres compatriotes, je suis donc naturellement sensible à ce beau tableau, discrètement patriote, sans agressivité.

Paris se place sous la protection d’une Geneviève pacifique. Elle regarde au loin mais aussi à l’intérieur des murs. Paris a autant souffert des tentatives d’invasion que des révoltes et émeutes internes. Elle protège la capitale d’un ennemi étranger et barbare, venu de l’est, mais elle veille aussi sur nous. Elle s’efforce que nous ne nous déchirions pas en de vaines querelles entre Parisiens, entre Français. 

Sa main droite posée sur le mur est apaisante, rassurante. L’autre main qui caresse le voile se révèle plus sensuelle. Le visage trahit une grande détermination doublée d’une certaine tristesse.

 » La France demande à ceux qui la protège, beaucoup de sacrifices » suggère le peintre Puvis de Chavannes.

20 novembre 1907: L’odeur du sang

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 » Le Vampire  » par Edvard Munch

Nous vivons à une époque paradoxale. Jamais les rapports humains n’ont été aussi policés. Jamais l’idée de paix n’a fait autant de progrès. Jamais les droits de chaque homme n’ont été aussi préservés par la Loi.

Pour autant, le monde de l’Art et des Lettres imagine des rapports humains bien barbares. Et le public en redemande !

J’en veux pour preuve les vampires et le mythe de Dracula. Ce  comte roumain du XVème siècle ne se doutait sans doute pas de la célébrité qui allait être  la sienne quatre siècles plus tard.

Pourquoi un tel succès du livre de Bram Stoker qui ne cesse d’être réédité depuis dix ans ?

Fascination pour les pouvoirs surnaturels ou attirance pour la transgression ?

Que ce soit dans le tableau de Munch ou celui de Burne-Jones, on ne peut qu’être frappé par le plaisir que semble prendre la victime du vampire et l’abandon dont elle fait preuve.

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 » Le Vampire  » par Philip Burne-Jones

L’Angleterre tourne le dos à la pesante morale victorienne et entraîne le reste de l’Europe dans son sillage.

Je repense au livre du docteur Freud sur les rêves. Ces oeuvres d’art confirment son intuition :  Le sexe et l’inconscient humain ne font pas forcément bon ménage avec une morale pudibonde. Et si l’homme ne peut réaliser ses désirs inavoués, il aura recours au rêve ou à l’oeuvre d’art.

Drôle d’époque:

On réclame plus de sergents de ville dans les rues, plus de protection contre tous les risques de la vie ; on s’efforce de faire preuve d’une politesse exquise dans les dîners.

Puis, quand on rentre chez soi, on se vautre dans ces histoires de sang et de perversité. On se délecte de ces images troublantes d’hommes soumis, de femmes offrant leur sang et de princes des ténèbres de l’âme humaine.

Deux possibilités:

– Nous traversons une époque paradoxale, qui pourrait changer un jour ;

– ou nous découvrons avec un peu d’effroi le « propre de l’homme », une partie obscure de nous-même, qui traversera les siècles ?

14 novembre 1907: L’amour fou chez Redon

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Petite pause autour d’une très belle oeuvre datant d’une quinzaine d’années. Regardons la bien, elle repartira bientôt chez un riche collectionneur américain.

Odilon Redon a réalisé ce pastel en hommage à l’héroïne d’un conte indien, Sita. Enlevée par le démoniaque Lanka, elle laisse des traces de son lieu d’enlèvement à son époux Rama. Prisonnière dans le ciel, elle se dépouille de ses vêtements et bijoux pour laisser des indices du lieu où elle est retenue prisonnière.

On retrouve dans cette toile des thèmes que le public affectionne de plus en plus: Le rêve, la beauté mystérieuse, l’allusion à une mythologie exotique.

Le bleu lumineux et chatoyant enveloppe et met en valeur, comme un écrin, la belle Sita. La pluie d’or qui se verse vers le sol guidera son amoureux qu’elle ne peut encore apercevoir.

Son regard est voilé d’une tristesse indéfinissable ou marque une douleur muette. Son visage, très régulier mais finalement assez ferme, lui donne un caractère androgyne.

Aussi, cette tête n’est-elle pas aussi celle de son époux? Les deux visages seraient ainsi symboliquement et inextricablement mêlés, signe d’un amour fou que l’ignoble Lanka ne peut défaire.

Par le rêve, les deux époux se rejoignent, se fondent l’un dans l’autre et laissent le « mal » disparaître dans les montagnes, au loin, gagnées par la brume humide, silencieuse et froide.

Odilon Redon, l’un des peintres fétiches des marchands de tableaux Vollard et Durand Ruel, a réalisé une oeuvre dont la cote n’a pas fini de grimper.

11 novembre 1907: Gustave Moreau, rêve sensuel ou mystique?

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Après avoir reposé l’ouvrage de Freud, en gardant à portée de main ceux de Bergson, un retour à la peinture… pour mieux rester dans le monde du rêve.

Gustave Moreau qui nous a quitté il y a quelques années, continue à marquer notre époque de son empreinte.

Il les influence tous; les peintres « Fauves » notamment, ne jurent que par lui.

Et pour cause. Cette toile  « L’Apparition. Salomé et la Tête de Saint Jean Baptiste » nous plonge dans les fantasmes, les songes, les peurs de notre temps.

Cette tête tranchée d’un Saint peut évoquer le recul sans précédent de la pratique religieuse et la perte d’influence de l’Eglise. Ou plutôt, suggérer les combats menés par certains, souvent puissants, contre toute spiritualité pour construire un homme sans Dieu.

Salomé, belle danseuse éveillant les sens des spectateurs, se pose en femme cruelle et dominatrice. Elle voulait la tête du Saint, le Pouvoir la lui offre sur un plateau d’argent.

Une victoire du mal sur le bien? Victoire de la chair sur l’esprit?

Pas sûr. En fait, la tête de Jean Baptiste vit toujours. Elle regarde, contemple, juge celle qui l’a condamné, comme un remord éternel. Tête nimbée, rayons d’une lumière surnaturelle qui aveugle et brûle la pêcheresse.

Alors, victoire des forces mystiques sur le mal?

Non, plutôt cohabitation endiablée de trois mondes: Celui du plaisir, de la sensualité, de la « Danse aux Sept Voiles »; celui du Pouvoir et de toutes ses dérives…et celui d’une attirance pour ce qui dépasse l’homme, un « au delà » irrationnel et purificateur.

C’est notre époque.

Le tout dans une vision de rêve sombre et beau, délicieusement maléfique. On ne contemple pas ce tableau, on s’y perd.

8 novembre 1907: Renoir; en finir avec les nus hypocrites et fades

Nous vivons une drôle d’époque en matière artistique. Depuis que ce ne sont plus les rois et les princes qui soutiennent les peintres mais les lois du marché de l’art, tout devient possible. Tous les styles se côtoient, tous les talents se mélangent. Les génies se cachent derrière un nombre important d’élèves appliqués.

L’art académique continue à plaire à beaucoup. Dans les différents salons, les bourgeois viennent se rincer l’oeil et regarder des toiles leur offrant les fantasmes qu’ils ne peuvent trouver chez eux… et qu’ils n’osent même pas s’avouer.

On reste fasciné par des civilisations lointaines (le monde ottoman par exemple) que le grand public connaît mal (tout le monde ne peut lire comme moi les notes venant des ambassades) et où l’on peut donc travestir la réalité au profit de légendes.

Cette toile de Jean-Léon Gérôme (Le Marché aux Esclaves) qui date d’il y a vingt cinq ans continue à plaire:

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 Pour la représentation des nus féminins, il est attristant de voir que peu de choses ont changées entre cette toile d’Alexandre Cabanel qui date de 1880:

…et cette oeuvre de Carolus Duran, peinte il y a juste cinq ou six ans:

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Pour ces deux tableaux, la chair reste, il faut le dire, bien triste. On remarque juste que pour continuer à épater le bourgeois, la pose du second tableau se révèle beaucoup plus audacieuse. On passe ainsi d’une femme nue « au mal de tête de lendemain de beuverie » à l’abandon d’une seconde nymphe en une pose improbable voire franchement inconfortable…à moins que tout cela se fasse sous l’empire de l’opium.

Dans les deux tableaux, à la technique pourtant irréprochable, la peau reste blanche, le sang (la vie?) semble avoir abandonné nos deux dormeuses. Aucun amant vigoureux, souriant au bonheur, n’aura envie de toucher ces peaux que l’on imagine glacées.

Heureusement, Pierre-Auguste Renoir, amoureux des femmes, fasciné par toute la gamme chromatique et fin observateur de la réalité, nous propose des nus plus appétissants, tellement plus sensuels et pourtant pas si éloignés d’une réalité que l’on souhaite à tous.

La baigneuse endormie, (1897)

Ah, cette « Baigneuse Endormie »! Sa peau fruitée, ses formes naturelles que Renoir n’enjolive pas mais met en valeur avec grâce…A qui sourit-elle? Quel discours enflammé d’un canotier la tire petit à petit du sommeil pour un  abandon grandissant au désir ? Ce linge blanc pudique, pur et un peu dérisoire, petit à petit recouvert par un rouge aphrodisiaque des lèvres, de la chevelure et du corps…

Le génie je vous dis, le génie…

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