18 janvier 1921 : Gallimard ne doit rien à personne

Je connaissais le Gaston Gallimard séducteur, volubile, convaincant, l’homme qui donnait envie de le suivre. Quand je lui ai remis la lettre de Proust qui réclamait – peut-être un peu maladroitement – son argent, j’ai découvert une autre facette de l’éditeur.

La mâchoire de Gaston s’est serrée et son teint est devenu presque blanc, d’un coup. Ses yeux se sont figés et sa voix a pris un ton cassant :

 » Proust ne devrait jamais écrire des courriers pareils. Je ne lui dois rien. Mes écrivains sont tous payés en temps et en heure. Surtout lui qui passe son temps à dépenser n’importe comment. Et il a la mémoire bien courte : moi je le paie alors que Bernard Grasset s’était contenté de l’éditer à compte d’auteur ! « 

A ce moment, Raymond Gallimard, frère et associé de Gaston, nous a rejoint. Il l’a patiemment calmé et a ajouté à mon intention :

 » Nous allons régler Marcel Proust. C’est vrai que la comptabilité de cet auteur est devenue relativement complexe. Entre ses droits sur ses ouvrages déjà parus qui augmentent au gré des ventes, ses avances sur les cahiers qu’il nous remet – ou qu’il nous reprend – et ce que nous pouvons déduire légitimement de ce que nous lui devons car nous lui avons, en fait, déjà versé : je comprends qu’il ai un peu de mal à s’y retrouver. Nous allons lui faire un point exact de sa situation et il verra bien que la maison Gallimard est parfaitement honnête… « 

Gaston redevient serein, tout doucement et me lâche :  » J’en ai un peu marre de cette méchante rumeur qui se répand dans Paris selon laquelle je retiendrais, discrètement, le paiement de mes auteurs pour financer l’expansion, à marche forcée, de ma maison d’édition ! A chaque fois que quelqu’un y fait allusion, cela me met dans une rogne pas possible ! « 

LA NRF, fleuron et pilier de la toute nouvelle maison d’édition Gallimard

12 janvier 1921 : Gaston Gallimard, bel éditeur et piètre soldat

Beau gosse, il est devenu gérant et directeur de la Nrf. Il lance depuis l’an dernier, à son nom, sa propre maison d’édition. Gaston Gallimard est un passionné de littérature mais c’est aussi – et je vais être un peu désagréable : un planqué.

On ne l’a pas vu dans les tranchées, il n’a pas évité, de justesse, les balles allemandes et n’a pas tremblé pendant les préparations d’artillerie. Non, pendant la guerre, il a continué à suivre ses jolis projets littéraires et a tout fait pour se faire réformer par une fréquentation assidue de tout ce que la France compte de sanatoriums. Il se dit même qu’il aurait payé quelqu’un pour qu’il figure, avec la mention  » décédé  » , au registre de l’état civil !

A cela, on peut ajouter, dans un dossier à charge déjà bien lourd, deux longs voyages au Etats-Unis en 1917 et 1918 – « pour promouvoir la culture française » – pendant que nos poilus, eux, mourraient en nombre sur le front, dans la boue et au milieu des rats.

En somme, ce n’est pas lui qui n’a pas voulu faire la guerre, c’est elle qui n’avait pas besoin d’un homme comme lui.

Bref, Gaston aurait de quoi en énerver plus d’un et pourtant – je l’avoue – je l’adore. Son goût très sûr pour détecter les talents d’aujourd’hui et de demain, sa manière de parler avec gourmandise des chefs-d’œuvre de ses auteurs, ses passions amoureuses : il séduit et respire la vie ; il donne envie de lire, réfléchir, comprendre et discuter de tout et de rien, de refaire le monde, avec passion.

Après quelques mots de bienvenue lorsqu’il me fait entrer chez lui, je lui remets la lettre de Marcel Proust.

Sa réaction à la lecture me surprend…

A suivre…

Gaston Gallimard aime la vie, les Lettres, les femmes, l’amitié, les voyages … « Mais pourquoi aurais-je fait la guerre ?  » me glisse-t-il, avec un sourire presque désarmant.

11 janvier 1921 : Proust aimerait être payé

 » Vous êtes d’accord sur le fait que je peux parler d’argent à mon éditeur, Gaston Gallimard ?  »

Je réponds par l’affirmative à mon ami Marcel Proust. Il est chaque jour plus pâle, il tousse et me dit avoir parfois de la fièvre. Il s’épuise à rendre ses manuscrits ( Le Coté de Guermantes et Sodome et Gomorrhe). Il corrige, modifie sans cesse avec la recherche parfois acharnée du détail qui rendra la description la plus juste possible ( » je veux faire aussi bien que Balzac  » ).

La pièce est surchauffée. Je le lui signale doucement. Il s’exclame alors, en se blottissant sous une couverture, qu’il ne ressent plus le chaud et que son corps lui paraît gelé.

Il me fait relire ensuite sa lettre pour Gallimard. Je ne trouve rien à améliorer – oui, Proust sait écrire une lettre – et lui propose de la poster. Cela me donne un prétexte pour quitter cette atmosphère devenue irrespirable par un mélange d’humidité et de fumée d’une cheminée tirant mal.

Je décide finalement de porter le courrier moi-même à Gaston Gallimard. Depuis la guerre, je l’ai croisé plusieurs fois et c’est l’occasion de le revoir…

Proust s’épuise dans un travail acharné pour que ses longs manuscrits, maintes fois corrigés, soient tous publiés…

10 janvier 1921 : Le terrorisme comme méthode de gouvernement

Déjeuner avec mon ami Léon Blum. Il est particulièrement amer après le congrès de Tours de la SFIO qui s’est déroulé du 25 au 30 décembre. Au-delà de la scission devenue inévitable entre socialistes, cet événement marque le début d’un alignement quasi officiel d’un parti français sur le « système de Moscou » .

Léon me lâche, avec une infinie tristesse :  » Le tout nouveau Parti communiste va se battre pour mettre en place une dictature du prolétariat. Et c’est un véritable terrorisme qui est envisagé, un terrorisme stable, régulier, qui deviendra un sytème de gouvernement ! « 

Le congrès de Tours s’est achevé le 30 décembre. Il laisse Léon Blum très amer. La scission entre socialistes n’a pu être évitée et la majorité rejoint la motion qu’il considère comme anti-démocratique…

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