3 janvier 1910 : Faut-il renvoyer la bonne ?

Faut-il renvoyer la bonne ? Ni ma femme ni moi ne savions qu’elle avait organisé un véritable trafic avec les commerçants du quartier et avec le chiffonnier.

Doit-on entendre ses remords qui paraissent sincères ? Faut-il prendre en compte le fait que si nous lui donnons son congé, elle aura beaucoup de difficultés à retrouver une place puisque ses futurs maîtres lui demanderont ses références ? 

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Les pauvres bonnes sont totalement à la merci du bon vouloir de leurs maîtres ou de majordomes tout puissants. Pour elles, le droit du travail et les syndicats restent, dans les faits, inexistants.

Jeanne va sur ses vingt-deux ans. Elle arrive d’un village non loin de Clermont-Ferrand où l’ensemble de la population crie misère. Ce sont des amis auvergnats qui nous l’ont recommandée : »Vous verrez, elle est débrouillarde et jamais à court d’idées. » Pour ce qui est de voir, on a vu !

Grande discussion avec mon épouse sur le sort à réserver à Jeanne. Peut-on encore faire confiance à quelqu’un qui a déjà agi dans notre dos ? Faut-il pardonner, passer l’éponge et considérer que c’est une erreur de jeunesse ?

Pendant la discussion sur Jeanne, je ne peux m’empêcher de sourire intérieurement sur les talents de cette bonne qui, au départ, ne payait pas de mine. Comment cette petite brunette, toute jeunette et à l’accent de sa campagne si prononcé, a-t-elle pu ainsi convaincre autant de vieux commerçants parisiens roués de lui rétrocéder de telles sommes lors de ses achats pour notre famille ?

Charisme, sens inné de la négociation et du rapport de force, bluff et (légère) manipulation. Que des « qualités » recherchées parfois désespérément dans les cabinets ministériels ou rue de Rivoli pour les négociations budgétaires voire la recherche de solutions en cas de crises sociales. Cette Jeanne possède ainsi des atouts qui manquent à de nombreux collègues des grands corps qui ont pourtant fréquenté comme moi Normale Ulm ou l’Ecole Libre de Science Politique. Il est vrai qu’en ce début de XXème siècle, ce sont peut-être plus notre culture encyclopédique, nos (bonnes) manières et notre expression châtiée qui garantissent notre intégration dans un ministère… Mais là n’est pas la question du jour.

« Tu ne penses tout de même pas prendre notre Jeanne au ministère ? » Ma femme s’inquiète toujours de mes idées originales et parfois périlleuses. Je lui réponds en me voulant responsable et rassurant : « Bien sûr que non. Pour autant, on peut imaginer que dans quelques années, après avoir soigné son écriture et perdu son accent, elle pourra jouer un rôle… qui reste à définir. »

Nathalie poursuit : « J’en déduis que tu préfères que nous gardions Jeanne ? » Sans attendre ma réponse, elle poursuit : « Je ne me voyais pas faire à nouveau le tour de tous les bureaux de placement municipaux ou retourner à celui des sœurs de la Croix pour dénicher une autre bonne. Faire défiler ensuite chez-nous des dizaines de prétendantes, que l’on ne connaît ni d’Ève ni d’Adam, venues de toutes les campagnes pauvres de France. Cela aurait été épuisant et nous n’aurions pas forcément trouvé mieux que notre bonne actuelle. »

Nous laissons alors passer un silence scellant notre décision.

Jeanne est sauvée.

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Jeanne. « Comment cette petite brunette, toute jeunette et à l’accent de sa campagne si prononcé, a-t-elle pu ainsi rouler dans la farine autant de vieux commerçants parisiens roués ? »

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