9 et 10 décembre 1907 : Les  » Bambini  » de Maria Montessori

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W-A Bouguereau « Enfant Tressant Une Couronne »

Comment éduquer nos enfants ?

Chacun a une réponse et si nous voulons nous fâcher avec nos meilleurs amis, il suffit de dire que nous n’approuvons pas leurs méthodes.

Si la liberté est de mise dans le cercle familial, il faut bien en revanche arriver à une norme pour l’école de la République.

Lire, écrire, compter, aimer sa patrie. Il est bon que tous les petits Français apprennent ces savoirs essentiels. Depuis trente ans, les petits campagnards comme les enfants d’ouvriers sont tirés de l’ignorance grâce à l’Ecole Publique, héritière de Jules Ferry.

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W-A Bouguereau « La Leçon Difficile »

Il est intéressant d’observer les nouvelles méthodes qui se mettent en place dans d’autres pays que le nôtre.

Un journaliste, correspondant à Rome, rencontré dans une soirée hier soir, me fait part des expériences lancées par Maria Montessori, dans un quartier populaire de la ville des Papes.

La  » Casa dei Bambini  » , accueille, depuis cette année, les rejetons des habitants du quartier pauvre San Lorenzo.

Dans cet endroit qui doit être pour les enfants un lieu de rêve, les petits êtres sont écoutés, observés et développent leurs connaissances à leur rythme.

Les parents sont les bienvenus. Ils aident l’institutrice à garantir une bonne hygiène des enfants.

Maria Montessori.jpg Maria Montessori

Je suis frappé par les différences entre cette méthode originale et ce que nous pratiquons dans nos écoles de la III ème république.

Les petits  » bambini  » ne sont ni punis ni battus quand ils ne comprennent pas. On ne les force pas à apprendre et les enseignants les entourent d’un grand respect.

Maria Montessori part du principe que l’enfant est   » fait pour apprendre « . Il suffit d’attendre le bon moment, celui où il est le plus réceptif.

Sa sensibilité propre ne le porte pas vers tous les types de savoirs au même moment. Il faut savoir patienter pour que chaque enfant puisse se tourner vers eux au moment où sa personnalité l’invite naturellement à le faire.

Arrivés à l’âge adulte, nous, Français, sommes nombreux à nous plaindre de la trop grande sévérité de certains maîtres pendant notre scolarité. Les coups de règle sur les doigts, les séances au coin avec un bonnet d’âne, en ont marqué plus d’un.

Pour autant, doit-on adopter les méthodes très (trop ?) souples de Maria Montessori ? N’est-ce pas passer d’un extrême à l’autre ?

En attendant de répondre à cette question, il est plaisant de savoir que Maria Montessori est … fille de militaire.

William-Adolphe Bouguereau (1825-1905) - A Calling (1896).jpg W-A Bouguereau « La Vocation »

8 décembre 1907 : Quand il pleut, enfermons-nous dans la Chambre Jaune !

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Joseph Rouletabille, initialement appelé « Boitabille » . C’était en fait le vrai nom d’un journaliste qui a protesté et a obtenu cette évolution du patronyme de notre héros.

Une intrigue intellectuellement séduisante, un bon suspens, de l’humour et pourtant, je reste un des rares réfractaires au livre de Gaston Leroux,  » Le Mystère de la Chambre Jaune « .

Quand je discute avec mes collègues de ce feuilleton paru cette année dans le journal « L’Illustration », je suis certes obligé de me ranger à tous leurs arguments.

Oui, l’intrigue et la construction de l’histoire sont ingénieuses. Comment un meurtre peut-il se produire dans une pièce restée hermétiquement close ?

Oui, le héros est sympathique et ô combien intelligent. Oui, l’histoire nous délasse en nous éloignant des vicissitudes de la vie quotidienne.

« Le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat » ; cette phrase mystérieuse ne peut rapprocher ce roman de l’ambiance que sait créer Maurice Leblanc et son Arsène Lupin.

Pour tout dire, je trouve l’histoire un peu vaine. La construction très cérébrale du roman finit par m’agacer. Des goûts et des couleurs….

Gaston Leroux a une plume alerte d’ancien chroniqueur judiciaire. Lorsqu’il y a quelques années, il relatait les procès des anarchistes poseurs de bombes, nous le lisions avec plaisir. J’ai eu l’occasion de le croiser une fois ou deux aux réceptions de l’ambassade de Russie. Envoyé spécial dans ce pays pendant un an, il raconte à qui veut l’écouter, avec talent, l’écroulement progressif de l’Empire des tsars.

Maurice Leblanc, Gaston Leroux…ces auteurs nous donnent du plaisir dans des feuilletons qu’ils savent construire minutieusement pour nous tenir en haleine.

Grâce à eux, la Presse cesse, quelques instants, d’être (trop) sérieuse et nous emmène sur les chemins de la détente et du divertissement.

A quand la rencontre entre Rouletabille et Arsène Lupin ? Qui gagnera entre ces deux esprits originaux ?

Je suis sûr que la fantaisie de Lupin l’emportera sur l’esprit méthodique et raisonneur de Rouletabille.

Au bureau, les avis sont partagés. Des débats enflammés ont lieu sur ce sujet, pendant les heures de travail, entre les fonctionnaires du ministère de l’Intérieur.

Et pendant ce temps, les (vrais) cambrioleurs courent toujours !

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Gaston Leroux, journaliste, grand reporter, écrivain.

6 décembre 1907 : Picasso, des nus qui annoncent l’orage ?

  

L’Art africain influence  » Les Demoiselles d’Avignon  » , tableau appelé de sa création en 1907 jusqu’à 1916  » Le Bordel d’Avignon « 

Le Jugement de Pâris

« Le Jugement de Pâris », par Raphaël, dont la partie gauche inspire le tableau de Picasso

Un tableau qui fait mal, une toile qui fera date ?

  » Le Bordel d’Avignon  » , révélé cette année par le talentueux Pablo Picasso surprend et dérange.

Ces jeunes femmes nues n’ont rien d’attirant. On ne sait si les visages grimacent de douleur ou portent les traces d’une maladie honteuse. Certains sont affublés d’un masque africain. Les corps ont des formes anguleuses, déformées. Les lignes sont tranchantes et les couleurs agressives. La perspective disparaît et jette sans ménagement les corps sur le spectateur.

Le galbe féminin cède la place à des cubes qui se juxtaposent et nous éloignent de toute réalité rassurante.

Le tableau fait scandale dans le petit groupe qui gravite autour de Picasso. Beaucoup regrettent que le peintre ait à ce point privilégié la recherche formelle, l’expérimentation, aux dépens de la grâce et de l’esthétique.

Ce tableau suggère-t-il que le monde de la nuit, de la prostitution est beaucoup plus violent qu’on le croit ?

Ou faut-il y voir un message sur la dureté des rapports humains, de la condition des femmes et sur l’agression des corps par les maladies fréquentes de notre époque comme la syphilis ?

Pour ma part, je verrais plutôt une inquiétude sur notre siècle qui commence. La douceur de vivre, l’Art, le Beau, peuvent être emportés à tout moment par le déchaînement des passions humaines servies par des machines infernales qui écrasent et mutilent.

L’être humain -et jusque dans l’intimité de son corps – se plie aux réalités industrielles symbolisées par les formes cubiques triomphantes.

La souffrance des uns ne provoque aucune compassion des autres ; les regards se détournent, restent fixes, vides de sentiment. On grimace, on met des masques, nous sommes dans le faux. L’individu n’a plus de repère et d’appartenance.

Le geste féminin, habituellement gracieux, des « bras levés » ne révèle pas des corps qui s’offrent au plaisir mais une attitude mécanique et vide de sens.

Il faut voir dans ce tableau ce que pourrait devenir ce siècle qui commence : un vrai cauchemar.

L'ancien Palais du Trocadéro , pendant l'exposition universelle de 1900

L’ancien Palais du Trocadéro, présentant en 1907, des objets d’art africains qui fascinent Picasso.

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Autre source d’inspriration de Picasso, « Les Baigneuses  » de Cézanne

5 décembre 1907 : August Macke fait revenir l’été !

August Macke 043.jpg August Macke 

Il est jeune, il a du talent.

Encore méconnu, il fait parti de ces peintres étrangers qui viennent en France pour approfondir leurs connaissances.

August Macke est allemand. Très influencé pendant ses années d’apprentissage académique par Arnold Böcklin qu’il qualifie de  » peintre des pensées « :

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…Arnold Böcklin ? Vous ne vous rappelez pas ? Il est plus connu grâce à ce tableau (L’île des Morts) !

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Notre jeune peintre allemand August Macke qui ne supporte plus les enseignements  de l’académie de Düsseldorf ou les cours de Corinth à Berlin vient de découvrir avec joie les toiles des Impressionnistes.

Lors de son séjour récent à Paris, je l’ai accompagné au Luxembourg pour lui montrer nos récentes gloires nationales : Degas, Manet, Pissaro ou Monet. Il les apprécie tous mais se promet de s’inspirer plutôt de Manet.

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Manet,  » Le Chemin dans le Jardin à Rueil « 

Il est séduit par les brillantes palettes de couleurs des peintres impressionnistes.  La contemplation de leurs oeuvres lui donne la possibilité de  » sortir d’un cratère », pour reprendre ses termes. Quand j’observe le tableau de Böcklin reproduit plus haut, je me dis qu’il était effectivement temps que notre jeune talent germanique rejoigne la lumière du soleil et choisisse des motifs plus gais.

Le résultat est encourageant. Nous n’avons pas encore une personnalité qui s’exprime franchement mais le trait est déjà sûr. Les formes, les motifs révèlent une volonté de simplicité et de calme. Chaque toile laisse une impression de sérénité.

August Macke a emporté avec lui le goût des coloris de nos artistes français. Il a ajouté un peu de naïveté et la volonté de jouer sur une gamme chromatique plus réduite avec une couleur toujours dominante.

Un peintre à suivre. Surtout en hiver, il réchauffe et repose !

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 » Baum im Kornfeld » d’August Macke

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 » Angler am Rhein  » d’August Macke

4 décembre 1907 : L’ Alsace et la Lorraine heureuses sans nous ?

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Poste frontière entre l’Allemagne et la France

Une vision un peu simpliste des choses voudrait que l’on s’attriste de la situation de l’Alsace et de la Lorraine.

Tristesse française, certes. La perte de ces magnifiques régions à la suite du traité de Francfort du 10 mai 1871, alimente un puissant esprit de revanche au sein de notre pays.

Les diplomates allemands que je côtoie, ne cessent de répéter que Bismarck était personnellement contre cette annexion qui allait humilier la France. Soucieux d’équilibre européen, le Chancelier ne voulait pas que la France ait la volonté de se battre un jour à nouveau contre son pays. Pour cela, il fallait, selon lui, s’en tenir à une indemnité de guerre (qui serait vite oubliée) et ne pas créer un différent territorial susceptible de s’envenimer à moyen terme. Malheureusement, le sage Chancelier n’a pas été suivi. Le parti belliqueux prussien l’a emporté. Et notre Alsace Lorraine bien aimée a été annexée au Reich.

Je me pose souvent la question de savoir si les Alsaciens souhaitent un rattachement futur à la France.

A la fin de la guerre de 1870 et 1871, 100 000 d’entre eux ont choisi de rejoindre Belfort, Nancy et les environs. Et les autres ? Plus d’un million et demi sont restés dans leur région. Doit-on leur en vouloir ?

Ils participent à un régime qui a sans doute des défauts mais qui devient un Etat de droit. Ils élisent des représentants (une quinzaine) au Reichstag. Ils bénéficient d’un code civil rénové.

Les lois sociales qui aboutissent plus vite que chez nous (caisses maladie, caisses de retraites …) vont aussi s’appliquer en Alsace Lorraine.

L’empereur Guillaume II se soucie du patrimoine architectural de notre province regrettée. Il fait actuellement rénover, à grands frais, le château du Haut-Koenigsbourg.

Vue du château Le château du Haut-Koenigsbourg

Ceux qui se rendent régulièrement en Alsace notent que les sentiments anti-allemands diminuent. On est loin des années 1880 où les députés alsaciens se qualifiaient de « protestataires » et déposaient une motion au Reichstag pour s’élever vigoureusement contre l’annexion de leur région.

On me dit qu’en Alsace Lorraine, le français reste la langue  » distinguée « , celle des industriels et commerçants aisés, celle aussi des lettrés qui n’ont pas rejoint Nancy. Pour combien de temps ?

Pendant combien de temps cette petite province pourra résister à l’intégration dans le vaste Empire allemand, riche économiquement, puissant militairement et épris de culture et de sciences ?

2 et 3 décembre 1907 : Belfort la valeureuse

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L’appartement de mon frère à Belfort. Avec vue sur la rivière « La Savoureuse » !

Visite chez mon frère à Belfort.

Belfort la courageuse, Belfort la valeureuse. 103 jours de siège pendant la guerre contre la Prusse, 103 jours de résistance acharnée du Colonel Pierre Denfert-Rochereau, de la garnison et des habitants.

A la fin de la guerre, après deux ans et demi d’occupation allemande, Belfort est le seul arrondissement du Haut Rhin qui est retourné au territoire national. Signe de reconnaissance des gouvernements allemands et français pour ce comportement exemplaire d’une population patriote avant tout.

De nombreux Alsaciens ont quitté leur région d’origine pour cette ville qui vient de se reconstruire. Ils amènent avec eux leur savoir faire industriel et leur passion pour des produits de qualité.

Mon frère est marié à l’une des filles d’Edouard Meny, le maire de la ville de 1855 à 1872. Dans cette famille, on conserve pieusement le souvenir de ce moment important de l’histoire locale, qui fait notre fierté nationale.

Je vous propose cette promenade le long des bâtiments et monuments belfortains de ce début de siècle ou plus anciens.

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 Le colonel Denfert-Rochereau

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Le marché Fréry

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Le Lion de Belfort de Bartholdi

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1er décembre 1907 : Métro et rêve de gosse

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Le chemin de fer métropolitain en construction

J’ai parfois des joies de gosse.

Je rêve de monter dans le métro qui passe, pour le première fois cette année,  sous la Seine, à Châtelet.

Etre dans un wagon, sous terre, avec des tonnes d’eau au dessus de la tête ! Un gamin, je vous dis.

En attendant, l’oeuvre de notre Fulgence Bienvenüe, ce populaire polytechnicien, père du chemin de fer souterrain, se révèle très utile.

Les conditions de circulation en surface n’ont jamais été aussi mauvaises. Je pensais que les élus de la Ville ou l’Etat se renverraient la balle indéfiniment pour savoir qui ferait « quoi » et « comment » par rapport à ces pertes de temps qui exaspèrent les parisiens.

Les projets de métro se sont succédés tout au long de la fin du siècle dernier :

– Il y avait les tenants du « tout souterrain » et ceux qui se battaient pour des voies en surface. Les arguments de santé publique, de sécurité voire d’esthétique, appuyaient chacune des deux thèses ;

– les uns voulaient relier les gares, les autres préféraient des arrêts fréquents.

Au bout d’un moment, tout ce petit monde a fini par se mettre d’accord. Il fallait bien exposer une réalisation pour l’Exposition universelle de 1900.

La France avait un peu de retard et d’autres grandes villes étaient passées avant Paris : Londres, Budapest, New York…

Mais, cela vaut la peine d’avoir attendu. Notre métro est neuf, tout électrifié.

Les voyageurs s’y pressent par centaines de milliers.

Et 1907 arrive. Le métro passe sous la Seine. Prouesse technique saluée par la presse.

L’homme qui n’a plus de bras gauche, M. Bienvenüe, peut être fier de son ouvrage.

La Compagnie du Chemin de Fer Métropolitain de Paris devient progressivement un symbole de notre capitale, au même titre que la Tour de M. Eiffel.

30 novembre 1907 : Le calvaire du ministre des finances Caillaux

 Joseph Caillaux.jpg Joseph Caillaux

Voilà un dossier dont je suis content de ne pas m’occuper : Le projet de mise en place de l’impôt sur le revenu.

Mon patron suit cela de loin et laisse le ministre des finances, Joseph Caillaux, à la manoeuvre.

Si cela passe au Parlement, nous aurons un système fiscal modernisé et plus juste. Les « quatre vieilles » issues du Directoire – contribution foncière, impôt sur les portes et fenêtres, contribution mobilière et patente -ainsi que la contribution sur le revenu des valeurs mobilières, seraient remplacées par un impôt sur tous les revenus.

La taxe serait fixe, de 3 % sur tous les revenus du travail et de 4 % sur les revenus du capital.

Ceux qui gagnent bien leur vie paieraient un impôt complémentaire par tranche de revenu.

Bref, les gros salaires ne seraient plus exonérés et la rente d’Etat ne passerait plus à travers les mailles du filet.

C’est clair, c’est équitable, c’est moderne…

Et pourtant !

Que de débats à la Chambre et au Sénat ! Le mot « impôt » est, pour certains, un « gros mot » en soi. D’autres font leurs calculs et constatent qu’ils y perdent. Leurs protestations n’en sont que plus vives.

Quant à ceux qui gagnent à la mise en place de cette réforme, ils restent bien silencieux.

Joseph Caillaux n’a donc que des oppositions à son projet.

Cela affaiblit cet homme intelligent, ancien inspecteur des finances, brillant professeur à l’Ecole libre des  sciences politiques, qui pourrait devenir un redoutable concurrent de mon ministre.

A la réflexion, « être ministre de l’intérieur », cela mène plus sûrement en haut du cocotier !

29 novembre 1907 : Zeppelin et la puissante Allemagne

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Le premier vol d’un Zeppelin, en 1900, est suivi par de nombreux succès à partir de 1907

Nouvelle preuve de la puissance de notre voisin.

Les dirigeables et autres appareils volants plus légers que l’air commencent à faire leur preuve grâce à la persévérance du comte Ferdinand von Zeppelin.

Ce général et ingénieur construit des appareils massifs, solides qui pourront sans doute un jour transporter des passagers civils… ou militaires.

C’est sur ce dernier point que notre pays devrait rester vigilant.

Grâce aux frères Tissandier, nous avions su construire le premier dirigeable – « La France »  –  capable de revenir à son point de départ. C’était il y a plus de vingt ans.

Plus récemment, Alberto Santos Dumont a réussi un aller-retour entre Saint Cloud et la Tour Eiffel.

Pour autant, ces initiatives qui déclenchent un accueil enthousiaste du grand public, ne sont pas soutenues comme il le faudrait par l’Etat et notamment l’armée.

Connaissant un peu M. Santos Dumont, je sais que cela serait terrible pour lui que ses inventions (il construit maintenant des aéroplanes biplans plus lourds que l’air) soient reprises dans un cadre militaire et puisse devenir des appareils de destruction.

Pour autant, notre pays ne doit pas se laisser distancer par l’Allemagne.

Avec les Zeppelin, nous avons un concentré du savoir-faire germanique. Le Comte a une fortune personnelle qui lui permet de conduire ses recherches. Le grand public aide à financer par la mise en place…d’une loterie.

L’armée allemande, dont le comte a été l’un des officiers supérieurs, est attentive aux progrès enregistrés et envisage d’acheter les premiers modèles industriels.

Lorsque nous voyons ces Zeppelin, énormes masses, avancer dans le ciel, nous ne pouvons qu’être impressionnés.

Ne laissons pas les Allemands progresser seuls…

28 novembre 1907 : Campagnes, la fin des veillées ?

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Nous, les Parisiens, sommes souvent des provinciaux par nos attaches familiales. Nous gardons des contacts avec nos régions d’origine : Bretagne, Normandie, Auvergne, Sologne …

Nous préservons aussi dans un coin de notre coeur la nostalgie de tel ou tel aspect de la vie de nos villages.

Et nous sommes peinés quand nous constatons le déclin voire la disparition de traditions que nous aimions.

Il en va ainsi des veillées. Ces moments chaleureux associaient dans une grange, une étable ou une cave, trente à quarante villageois, voisins, frères ou cousins, des plus jeunes aux plus vieux. On chantait, on buvait, mangeait des chataignes ou des noix.

Les plus anciens échangeaient des souvenirs de guerre. Les enfants écoutaient, ébahis, des contes fantastiques destinés à parfaire leur éducation.

Les jeunes gens arrivaient à s’isoler pour  » roucouler  » ensemble. Les filles prêtes à marier préparaient leur trousseau.

Chacun échangeait sur l’actualité du village et sur les travaux à organiser de façon collective.

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Les femmes qui organisaient ces veillées d’antan doivent maintenant s’effacer devant l’essor des cafés et des cabarets.

Depuis la loi du 17 juillet 1880 qui supprime les autorisations préalables, ces lieux de boissons et de jeux, connaissent un développement considérable. On en compte parfois cinq à dix pour des villages de 500 âmes !

En outre, les jeunes commencent à utiliser la bicyclette et donc élargissent leurs possibilités de rencontre, sans avoir besoin des veillées.

Celles-ci disparaissent donc au profit de longues soirées au café, des bals ou des réunions festives n’associant que les jeunes.

Les hommes jouent aux cartes. Cézanne les a immortalisés. Et les femmes dans tout cela ? Doivent-elles attendre les bals pour sortir ?

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  » Les joueurs de cartes  » , par Cézanne

27 novembre 1907 : Puvis de Chavannes ; veiller sur la Paix

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 » Geneviève veillant sur Paris  » par Pierre Puvis de Chavannes

Une oeuvre, un symbole.

Cette sainte femme sereine veillant sur la capitale.

J’étais très jeune en 1870 et je n’ai aucun souvenir de notre pays envahi par les Prussiens. Pourtant, le souvenir de ce déshonneur, entretenu par mes parents, mes oncles et tantes, lors de longues discussions de famille, grave cette courte et lamentable guerre dans ma mémoire. Je ne l’ai pas vécue mais je l’ai subie.

Comme beaucoup d’autres compatriotes, je suis donc naturellement sensible à ce beau tableau, discrètement patriote, sans agressivité.

Paris se place sous la protection d’une Geneviève pacifique. Elle regarde au loin mais aussi à l’intérieur des murs. Paris a autant souffert des tentatives d’invasion que des révoltes et émeutes internes. Elle protège la capitale d’un ennemi étranger et barbare, venu de l’est, mais elle veille aussi sur nous. Elle s’efforce que nous ne nous déchirions pas en de vaines querelles entre Parisiens, entre Français. 

Sa main droite posée sur le mur est apaisante, rassurante. L’autre main qui caresse le voile se révèle plus sensuelle. Le visage trahit une grande détermination doublée d’une certaine tristesse.

 » La France demande à ceux qui la protège, beaucoup de sacrifices » suggère le peintre Puvis de Chavannes.

26 novembre 1907 : Les Poincaré, quelle famille !

 Poincare.jpg Henri Poincaré

Dîner en ville hier soir sans mon patron.

Ce dernier me charge de maintenir des liens – directs ou indirects – avec Raymond Poincaré. Il va de soi que j’occupe un poste trop modeste pour rencontrer seul le célèbre sénateur.

Je m’acquitte donc de ma mission en déjeunant régulièrement avec Lucien Poincaré, fonctionnaire comme moi et frère de Raymond.

Lucien (nous nous tutoyons) prend très à coeur ses fonctions d’inspecteur de l’instruction publique. Nous avons souvent de longs échanges de fin de repas sur ce qu’est l’école et surtout ce qu’elle devrait être.

Hier soir, la conversation a été plus scientifique et pour cause : Lucien m’a présenté son cousin Henri, mathématicien réputé.

J’avoue ne pas avoir tout compris, loin de là, les échanges. Il m’a semblé qu’on évoquait la relation entre l’espace, le temps, la masse des objets et leur vitesse de déplacement.

Mes interlocuteurs ont commenté les thèses d’un physicien allemand vivant en Suisse, à Berne, du nom d’Albert Einstein.

Les convives faisaient un vrai effort pour vulgariser et me permettre de suivre. Je n’ai finalement retenu que le  » temps «  ne semble pas être une donnée aussi immuable qu’il n’y paraît. En effet, des corps se déplaçant à des vitesses très différentes (l’un lentement, l’autre à une vitesse proche de celle de la lumière) ne vieillissent pas de façon identique. Le temps et l’espace se contractent. Et celui qui va le plus vite, reste le plus jeune… ou quelque chose comme cela.

A un moment de la soirée, j’ai complètement décroché. Pendant que Lucien et Henri écrivaient de longues équations sur un carnet, je réfléchissais aux liens que l’on pouvait faire entre ce que j’entendais ce soir et des théories d’autres domaines scientifiques.

Copernic nous a montré, il y a longtemps déjà, que notre Terre n’était pas au centre du monde. Darwin nous a replacé, nous les hommes, dans une chaîne d’évolution des espèces, à une place modeste. Le docteur Freud nous rappelle que notre conscience n’est que le reflet d’un ensemble inconscient plus vaste que nous maîtrisons mal. Et maintenant les mathématiciens démontent les notions d’espace et de temps !

Ces savants me donnent le tournis. Plus rien n’est sûr, tout est relatif.

Quand je suis sorti du restaurant, l’air frais du Paris de fin novembre, les bruits de circulation des derniers fiacres et omnibus m’ont fait du bien. Le retour au réel et aux choses simples du monde de tous les jours …

Mon patron peine souvent à comprendre les positions politiques de Raymond Poincaré. Je lui expliquerai qu’en fait, c’est toute sa famille qui manie des idées peu accessibles pour le commun des mortels !

24 novembre 1907: Pie X et la modernité

 Popepiusx.jpg Le pape Pie X

N’allant pas à la messe, aimant penser en toute liberté, je ne fais pas parti a priori de ceux qui soutiennent notre nouveau pape Pie X.

Les attaques dont fait l’objet le prêtre français Alfred Loisy, de la part du Vatican, m’inquiètent. Dans l’encyclique  » Pascendi Dominici « , le pape met en cause avec vigueur ceux qui défendent les thèses modernistes, comme le père Loisy. Le souverain pontife réfute la distinction entre le Christ de la Foi et le Christ historique. Il condamne ceux qui pensent que Jésus n’a pas voulu fonder une Eglise ou instituer des sacrements.

Il est dommage que les analyses ne puissent pas s’exprimer plus librement au sein de l’église catholique romaine. Idéalement, il faudrait que puissent cohabiter ceux qui pensent comme le Pape et ceux rejoignent les options d’Alfred Loisy, sans que les uns obligent les autres à se soumettre.

Notre monde qui bouge très vite a besoin de ceux qui réfléchissent très librement et s’affranchissent des dogmes. Il a aussi besoin de repères immobiles et de quelques certitudes rassurantes. Pourquoi devoir faire un choix entre une messe en latin dont l’impeccable ordonnancement ne bouge pas depuis des dizaines d’années et des écrits « révolutionnaires  » qui proposent de changer le monde ? 

On dit que le pape, sans véritable expérience internationale, suit son très jeune secrétaire d’état, brillant et polyglotte, Rafael Merry del Val. Ce dernier se révèle comme un homme très conservateur. Certains milieux radicaux prétendent qu’il déteste la France et les Français ; ce qui est sans doute exagéré et simpliste.

Les deux hommes se rejoignent pourtant dans un même profond refus de la loi française de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Ils font tout pour qu’elle ne puisse porter ses fruits, notamment en refusant la formation d’associations cultuelles.

Je regrette beaucoup Léon XIII, disparu il y a quatre ans maintenant. Il avait su porter un regard critique sur notre capitalisme et défendre la classe ouvrière dans son encyclique « Rerum Novarum « .

S’il était toujours notre pape, je serais peut-être retourné à la messe !

22 novembre 1907: Salons douillets et usines galeuses

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Abram Jefimowitsch Archipow : « Les Laveuses »

Au chaud chaque jour dans mon ministère, je ne peux m’empêcher de penser parfois à la condition des ouvriers.

Curieux destin…

Vous naissez dans un quartier bourgeois, vous faites l’Ecole Libre des Sciences Politiques, vous réussissez le concours d’accès au Conseil d’Etat puis, vous fréquentez des endroits agréables près de ceux qui décident, vous avez des responsabilités, vous allez au théâtre, à l’opéra, votre logement est vaste, clair, bien chauffé… Vos enfants fréquentent des bonnes écoles et iront au lycée pour apprendre le latin et le grec.

Ou bien…

Vous naissez dans un logement insalubre à Saint Denis, vous apprenez à peine à lire et écrire, vous travaillez dès 12 ans. A l’âge adulte, vous abattez 12 heures de travail, six jours sur sept sous les ordres d’un contremaître pointilleux et détesté de tous qui peut vous infliger à tout moment des amendes qui se déduisent de votre maigre salaire. A 45 ans, vous êtes usé par les machines dangereuses, les cadences, le bruit et les odeurs d’une usine qui vous prend toute votre vie.

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Quand je suis invité à dîner dans une grande famille parisienne, au milieu de ces jolies femmes aux toilettes somptueuses, de ces messieurs élégants et contents d’eux, je pense à ces pauvres gens qui se lèveront tôt le lendemain, qui mettront toute leur force de travail au service de ces riches personnes qui m’invitent.

Pendant que le champagne coule à flots à la soirée de la duchesse de P… , l’ouvrier recompte les 10 francs qu’il gagne chaque jour. 4 francs partent pour sa nourriture et couvrent ses frais de transport. Il lui reste 6 francs pour se loger et subvenir aux besoins du reste de sa famille.

Oh, l’école n’a pas servi à grand chose à l’ouvrier auquel je pense. Sa femme n’a guère l’occasion de mettre en pratique les cours de cuisine qu’elle a suivis. Du pain, des pommes de terre, peu de viande, jamais de poisson. Tout cela ne demande pas de talent de cordon bleu.

Ses enfants sont maigres, le teint pâle. Ils n’apprendront pas le latin et le grec. Mais ils iront peut-être un jour grossir les rangs de la CGT.

Cette CGT qui parle de grève générale depuis l’an dernier.

Il faut que j’arrive à convaincre mon ministre que l’on ne pourra pas toujours envoyer la cavalerie contre ces forçats du monde du travail qui se révoltent.

La loi sur les accidents de travail de 1898, celle sur le repos hebdomadaire de l’an dernier, la création du ministère du travail confié à M. Viviani : tout cela va dans le bon sens. Il faut continuer. Et pas seulement pour donner meilleure conscience au fonctionnaire que je suis…

Une nouvelle génération attend beaucoup du siècle qui commence.

21 novembre 1907: Gallieni, le général  » honnête homme « 

  Le général Gallieni

Je suivais aujourd’hui mon ministre lors d’une promenade dans Paris en compagnie d’un général qu’il apprécie particulièrement : le général Gallieni.

Impressionnant le parcours de cet homme ! Les campagnes militaires pour agrandir notre empire colonial l’ont mené du Haut Niger au Soudan puis du Tonkin à Madagascar.

Il a su pacifier au profit de la France cette île immense. Ses méthodes sont fermes et certains lui reprochent une mise au pas brutale du gouvernement local. On me dit qu’il aurait fait procéder à plusieurs condamnations et exécutions.

Mon ministre remarque plutôt ses talents d’administrateur et sa bonne connaissance des peuples colonisés. Il veille à promouvoir les économies locales et l’accès à l’enseignement pour les enfants.

Ce qui me plaît chez ce général, c’est l’attitude qu’il a eu lorsqu’il était fait prisonnier pendant la guerre avec la Prusse en 1870.

Loin d’être abattu par son sort, il en a profité pour apprendre l’allemand et surtout pour commencer à observer toutes les méthodes de fonctionnement et d’organisation de l’administration prussienne et de son armée. Il est maintenant à même de comprendre la force de ceux qui pourraient redevenir nos adversaires un jour. Cela le guide beaucoup dans les conseils qu’il donne à des politiques comme G. Clemenceau.

Mon patron voit en lui un homme profondément libre, avec une personnalité originale, qui sait s’affranchir des règlements militaires pesants voire franchement idiots.

De façon surprenante, la conversation s’est achevée sur une analyse brillante du dernier roman du jeune et talentueux Gabriele D’Annunzio:  » L’Innocent  » .

Joseph Gallieni m’est apparu ainsi comme le type d’homme dont notre armée a besoin. Officier victorieux sur le  terrain, fin connaisseur des peuples à administrer, il sait pourtant quitter la sphère militaire pour se passionner pour le monde des lettres.

Un honnête homme de ce XXème siècle qui commence.

Un homme que mon ministre vient de nommer gouverneur militaire de Lyon et qui va aider le gouvernement à mieux préparer notre armée face au danger venant de l’est.

20 novembre 1907: L’odeur du sang

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 » Le Vampire  » par Edvard Munch

Nous vivons à une époque paradoxale. Jamais les rapports humains n’ont été aussi policés. Jamais l’idée de paix n’a fait autant de progrès. Jamais les droits de chaque homme n’ont été aussi préservés par la Loi.

Pour autant, le monde de l’Art et des Lettres imagine des rapports humains bien barbares. Et le public en redemande !

J’en veux pour preuve les vampires et le mythe de Dracula. Ce  comte roumain du XVème siècle ne se doutait sans doute pas de la célébrité qui allait être  la sienne quatre siècles plus tard.

Pourquoi un tel succès du livre de Bram Stoker qui ne cesse d’être réédité depuis dix ans ?

Fascination pour les pouvoirs surnaturels ou attirance pour la transgression ?

Que ce soit dans le tableau de Munch ou celui de Burne-Jones, on ne peut qu’être frappé par le plaisir que semble prendre la victime du vampire et l’abandon dont elle fait preuve.

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 » Le Vampire  » par Philip Burne-Jones

L’Angleterre tourne le dos à la pesante morale victorienne et entraîne le reste de l’Europe dans son sillage.

Je repense au livre du docteur Freud sur les rêves. Ces oeuvres d’art confirment son intuition :  Le sexe et l’inconscient humain ne font pas forcément bon ménage avec une morale pudibonde. Et si l’homme ne peut réaliser ses désirs inavoués, il aura recours au rêve ou à l’oeuvre d’art.

Drôle d’époque:

On réclame plus de sergents de ville dans les rues, plus de protection contre tous les risques de la vie ; on s’efforce de faire preuve d’une politesse exquise dans les dîners.

Puis, quand on rentre chez soi, on se vautre dans ces histoires de sang et de perversité. On se délecte de ces images troublantes d’hommes soumis, de femmes offrant leur sang et de princes des ténèbres de l’âme humaine.

Deux possibilités:

– Nous traversons une époque paradoxale, qui pourrait changer un jour ;

– ou nous découvrons avec un peu d’effroi le « propre de l’homme », une partie obscure de nous-même, qui traversera les siècles ?

19 novembre 1907: Passion et vitriol au ministère

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 » La Vitrioleuse  » par Eugène Grasset

 J’ai un collègue de bureau, Victor L. assez charmeur et volage. Elégant, bien fait de sa personne, il court les salons mondains à la recherche de jeunes beautés qu’il impressionne par son humour et ses talents de pianiste.

Je l’enviais un peu jusqu’à vendredi midi. 

Au moment où nous sortions du ministère pour nous restaurer, une jeune femme tout de noir vêtue s’est précipitée sur notre  » Don Juan ministériel  » . Je n’ai pas compris tout de suite ce qui arrivait. Elle avait un flacon à la main et a crié :  » Voilà la punition que tu mérites !  » . Avant que nous ayons pu nous reculer, le malheureux a été aspergé de vitriol, cet acide qui attaque la peau de façon très rapide.

Victor, le visage fumant, hurlait de douleur et de frayeur. De façon dérisoire, il protégeait – c’était trop tard – son visage avec ses mains.

Pendant ce temps, la jeune femme en noir restait bouche bée, immobile, comme tétanisée par la violence de son acte fou.

Immédiatement arrêtée et conduite à la police, elle a reconnu être une ancienne maîtresse de Victor.

 » Je suis une de ses mille et une conquêtes. Il m’a trop fait souffrir, il doit payer !  » hurlait-elle à la face des inspecteurs qui essayaient de comprendre son geste. Puis elle partait dans des crises de larmes, en répétant de façon obsessionnelle :  » Mon Victor, mon Victor…. » .

Je suis allé voir Victor à l’hôpital. La presse qui adore ce type de scandale était déjà là. Les médecins pensent que la peau de sa joue droite restera profondément marquée par l’acide. Pourtant, Victor a eu de la chance. Il a pu s’écarter suffisamment pour que ses yeux ne soient pas atteints.

Que risque la jeune femme en noir ? Mes collègues du Palais de Justice m’indiquent que les juges sont souvent cléments dans ce type d’affaire,  » blessures volontaires à l’aide d’un liquide corrosif  » . Les avocats – certains sont spécialisés –  plaident le geste passionnel et obtiennent des peines assez faibles pour leurs clientes.

Messieurs, cessez de courir les jupons, si vous ne voulez pas perdre la face!

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Un manuel sorti l’an dernier qu’il faudrait peut-être interdire … dans les lycées de jeunes filles ? On y trouve la formule du vitriol (acide sulfurique).

18 novembre 1907: Le Maroc, un poison pour l’avenir?

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Le Général Lyautey au Maroc passant en revue des troupes locales alliées: Notre réelle présence militaire ne doit pas cacher notre influence économique grandissante…

Je dois rédiger une note à remettre pour demain au ministre. Celui-ci souhaite avoir une deuxième regard – après celui du  » Quai  » – sur notre politique au Maroc.

Sans vouloir être trop abrupte dans mon document, je m’y exprime avec franchise.

La ligne diplomatique définie par l’ami politique de G. Clémenceau, M. Delcassé, tout puissant ministre des affaires étrangères jusqu’à 1905 et que continue son successeur, M. Pichon, me paraît malheureusement la seule praticable. Pour autant, elle renforce les risques de conflits entre nations européennes.

Nous nous efforçons d’établir, de façon souterraine, une zone d’influence sur tout le nord du sultanat en écartant progressivement l’Allemagne et l’Espagne ou toute autre puissance susceptible de contrecarrer nos intérêts.

La Conférence d’Algésiras qui s’est terminée l’an dernier et qui avait pour but de mettre fin au conflit naissant entre la France et l’Allemagne au sujet du Maroc, nous donne en cela des atouts. C’est notre pays qui détient le plus de parts dans la Banque d’Etat du Maroc ; il se partage avec l’Espagne la police des ports et la lutte contre la contrebande.

Nous menons, il faut bien le dire, une véritable opération d’infiltration de l’Etat chérifien. Nos conseillers, spécialistes civils ou militaires, sont partout. Dans les ports, dans l’installation du télégraphe sans fil ou dans les mines, règnent nos ingénieurs. Mais nous assurons aussi une réelle présence militaire pour les territoires proches de l’Algérie, sur la plaine de Casablanca et le sud désertique. Les succès du général Lyautey enregistrés cette année, en sont la marque la plus visible.

Dans le monde économique, nos normes techniques s’imposent peu à peu, favorisant l’attribution ultérieure d’adjudications aux sociétés françaises.

Ainsi, la France mène une pénétration économique efficace, doublée le cas échéant d’opérations militaires ponctuelles. Cette politique multiforme se révèle pour l’instant concluante et habile.

A priori, nous pourrions nous féliciter de cette puissance retrouvée de notre pays après la cuisante défaite de 1870 qui l’avait conduit à un effacement militaire et économique doublé d’un isolement diplomatique.

La France discute maintenant d’égale à égale avec l’Allemagne ou l’Angleterre. Ces pays doivent accepter notre prépondérance à l’intérieur du sultanat marocain.

Nous pourrions être fiers.

Et après ? Projetons-nous un peu dans l’avenir.

Que se passera-t-il si l’Allemague s’aperçoit que le traité d’Algésiras a été un marché de dupes conduisant à un effacement de son influence sur le nord de l’Afrique ?

L’Angleterre qui veille à rester la première puissance mondiale, ne va-t-elle pas exiger de nous des contreparties lui garantissant que notre puissance retrouvée ne lui fasse pas d’ombre ?

Plus encore, je suis inquiet de voir le nombre de territoires au sein desquels les grandes puissances européennes sont engagées de façon rivale : l’Empire Ottoman, la Chine, le Maroc, L’Afrique noire, l’Egypte…

Sous ces contrées lointaines se nouent, en fait, des causes de conflits, des poisons diplomatiques voire militaires,  qui pourraient un jour venir perturber la vie sereine de nos villes et villages.

La « question marocaine » mérite d’être suivie avec les précautions d’un démineur neutralisant ce qui peut devenir une bombe.

17 novembre 1907: Refaire le monde en Palestine?

Jaffa, ville accueillant une bonne part de l’immigration juive au début 1900

Les échos qui nous parviennent au ministère, par le Quai d’Orsay, sur le triste sort qui est réservé aux juifs en Russie me font maintenant mieux percevoir le sens qu’il fallait donner au premier congrès sioniste qui s’est tenu à Bâle il y a dix ans.

Le Président du congrès juif, Theodor Herzl avait poussé à l’époque à la création d’un fonds national juif destiné à l’acquisition et au développement de terres en Palestine. Je ne comprenais pas à ce moment que de nombreux ashkénazes, victimes d’épouvantables pogroms couverts par la police tsariste, n’auraient d’autres choix que de fuir vers des terres nouvelles.

Depuis trois ans, de nombreux immigrants affluent sur les terres chaudes du Proche Orient.

On me parle d’un certain Aharon David Gordon, originaire d’Ukraine. A 48 ans, cet ancien comptable se lance dans les travaux des champs, l’entretien des vignobles et des orangers sur une terre pas toujours hospitalière.

Exalté, un peu mystique, il est en passe de devenir un modèle pour de nombreux jeunes juifs qui rejoignent ces nouvelles terres. Il leur parle de Tolstoï et arrive à les convaincre que seule l’union intime de l’homme et de la terre peut sauver l’humanité.

L’homme, pour lui, ne peut se réaliser que dans le travail des champs.

Il faut en finir, clame-t-il, avec les clivages sociaux qui conduisent à des conflits graves dans une même société. Les petites exploitations agricoles réunissant des individus animés par un même idéal et une même énergie doivent permettre de dépasser ces divisions.

« Par le travail agricole, l’âme des hommes s’élève. »

J’espère que cette arrivée de juifs dans des terres déjà occupées par des arabes va se faire harmonieusement. L’Empire Ottoman a assoupli cette année sa réglementation d’immigration. Les juifs ne sont plus obligés de corrompre des fonctionnaires turcs pour entrer dans cette Terre Sainte.

Pour autant, cet Empire que nous savons bien fragile, est-il capable de favoriser des relations harmonieuses entre arabes et juifs?

Je ne suis pas sûr du tout que tout cela puisse évoluer de façon favorable.

D’une part, les européens, banquiers de l’Empire Ottoman, poussent de facto à une internationalisation des territoires de Terre Sainte. D’autre part, sur place, les arabes prennent progressivement conscience de leur identité et de leur culture.

Si l’on ajoute à ces deux tendances qui ne vont pas forcément dans le même sens, une troisième, avec la forte poussée immigrante juive, portée par des idéaux issus du Congrès de Bâle, nous arrivons à une situation, pour le moins, complexe.

Il faudra, sur place et dans les chancelleries, beaucoup de diplomatie. Espérons que nos nouveaux amis anglais, très influents là-bas, travailleront dans le même sens que la France pour faire prévaloir des solutions pacifiques.

Biluim wearing traditional Arab headdress, the keffiyeh. Juifs issus de la première vague d’immigration en Palestine (1880,1890). Il sont maintenant habillés comme les populations arabes.

16 novembre 1907: « Teddy » Roosevelt, un Président nature

 120°-Panorama, Half Dome, Yosemite National Park

Nouveau déjeuner avec le collègue qui a passé cinq ans à l’ambassade de France à Washington.

Il me raconte que le Président Theodore Roosevelt est un défenseur acharné des parcs naturels et de la faune.

A la suite des interventions de Gifford Pinchot, chef de la division des forêts au ministère de l’intérieur, ce ne sont pas moins de 159 étendues boisées qui ont été placées cette année sous la gestion du National Forest. Certains américains s’en amusent et caricaturent cette frénésie de protection des arbres par l’Etat Fédéral. Des dessins circulent dans la presse satirique montrant d’immenses forêts où chaque séquoia est protégé par un agent fédéral armé.

« Si nous n’avions pas créé un système de réserve, chaque acre de bois de l’Ouest serait aux mains d’un trust » s’est écrié, persuadé de son bon droit, le Président.

Plusieurs parcs naturels viennent aussi d’être transformés en parcs fédéraux. C’est le cas du magnifique Yosemite en Californie. Une ligne de chemin de fer vient d’y donner accès. Je rêve d’y aller un jour!

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Roosevelt avec le créateur de Yosemite National Park, John Muir

Le Président a même donné son surnom « Teddy » aux…ours en peluche .Tout cela à la suite d’une sympathique anecdote, rapportée par toute la presse américaine, sur le fait que le chef d’Etat, passionné de chasse, aurait refusé de tuer un vieil ours blessé qui ne pouvait se défendre. Depuis, les marchands de jouets font fortune en commercialisant des ours avec le nom de Teddy: Teddy’s Bear puis Teddy Bear.

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