13 octobre 1909 : Ferrer fusillé, Briand trop sûr de lui

Ferrer a les yeux bandés. Il repense à son projet éducatif de l’Ecole Moderne, à sa lutte inlassable contre l’obscurantisme en Espagne. Il serre les poings d’avoir été la victime d’un procès sans preuve où le verdict était connu d’avance. Les soldats du peloton d’exécution de la caserne de Barcelone le mettent en joue et tirent. Ils viennent de tuer un innocent et de scandaliser l’Europe entière.

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L’instituteur Francesc Ferrer arrêté, accusé à tort d’avoir fomenté des troubles contre l’envoi de troupes espagnoles au Maroc

Plus de mille kilomètres plus loin, à Paris, Aristide Briand, Président du Conseil, plane sur un petit nuage. Il a prononcé quelques jours plus tôt un grand discours à Périgueux où il a affirmé que le Gouvernement devait avoir une ligne ferme, dans une France pacifiée et réconciliée avec elle-même. Il a laissé entrevoir que le mode de scrutin pourrait être réformé pour que le Parlement soit plus au service de l’intérêt général. Son public populaire buvait ses paroles et la Presse salue unanimement, sur plusieurs jours, un discours qui révèle un grand homme d’Etat.

Une exécution d’un côté, un discours réussi de l’autre. Un point commun : la réunion d’aujourd’hui avec le préfet Lépine. Un sujet : faut-il ou non autoriser les manifestations de protestation en faveur de Francesc Ferrer ?

Lépine a ses renseignements : les milieux ouvriers anarchisants sont exaspérés et veulent punir les représentants de l’Etat espagnol. On pense que des armes circuleront dans les rangs des manifestants et que les réunions de protestation risquent de tourner à l’émeute. Il suggère donc d’interdire tout rassemblement pour que la police ait les mains libres.

Briand ne l’entend pas de cette oreille. Sûr de lui depuis son « succès de Périgueux » , persuadé de « sentir le pays profond » et « l’âme du peuple », il n’écoute pas les conseils du Préfet.

« Monsieur Lépine, je sais ce qu’est une manifestation… pour en avoir organisé quelques-unes. La mort de Ferrer provoque une émotion légitime chez nos compatriotes. Ils doivent pouvoir défiler et le pouvoir espagnol tremblera d’avoir accepté une telle injustice. »

Soutenant le préfet, j’obtiens cependant que l’on masse la garde républicaine devant l’ambassade d’Espagne, boulevard de Courcelle. Il ne faudrait pas que des diplomates soient lynchés. La France perdrait sa place de puissance européenne raisonnable et digne.

Quand la rencontre place Beauvau s’achève, Lépine, dépité, me confie :

« Quand on dirige l’Etat, il ne faut jamais être trop sûr de soi. Votre Patron devrait écouter les alertes d’un préfet. » Ne trouvant guère de mots pour défendre Briand, je propose simplement au haut fonctionnaire de venir le rejoindre dans les rues de Paris quand les défilés commenceront.

A suivre…

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Francesc Ferrer, victime d’un procès scandaleux

Le site « Il y a un Siècle  » fête son second anniversaire. Depuis sa création, il a été visité plus de 700 000 fois. Un grand merci à tous pour votre fidélité et vos encouragements !

12 octobre 1909 : Camille Claudel jusqu’à l’obsession

 La culpabilité qui ronge, occupe une bonne partie de l’esprit, revient à la charge comme un mauvais génie. Paul Claudel n’en peut plus de penser à sa sœur Camille. Cette dernière, sculpteur de grand talent, ancienne élève de Rodin et devenue sa maîtresse avant de rompre de façon particulièrement orageuse, sombre dans une folie sans retour.

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Paul Claudel, sculpté par sa soeur Camille lorsqu’il avait une quinzaine d’années.

La partie raisonnable de mon ami Paul le pousse à s’occuper de Camille en lui apportant des vêtements neufs, en l’aidant à ranger et nettoyer un appartement écurie et surtout à l’écouter patiemment en lui suggérant qu’elle n’est pas seule dans ce monde que sa tête malade lui fait sentir comme de plus en plus hostile.

Une autre voix intérieure lui dit : « tu n’y es pour rien. Garde ta liberté, vis ton métier de diplomate, voyage, écris, tu n’as pas de prise sur cette triste situation, préserve-toi. »

Rendre visite à Camille une fois par an : est-ce le bon compromis pour apaiser sa conscience ? Est-ce suffisant pour que la pauvre femme se sente entourée, aimée ? Certainement pas. Mais Paul n’en peut plus. La vision de celle qu’il admirait lui fait maintenant horreur. L’artiste ne produit plus. Elle est devenue énorme, ne se lave plus guère, déchire le papier-peint de sa chambre, brise ses œuvres, poste des lettres assassines à des inconnus et parle de façon saccadée, le regard fiévreux.

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Camille Claudel semble sombrer inexorablement dans la folie

«  Et s’il m’arrivait la même chose dans quelques années ? «  Claudel s’interroge, se demande si la maladie n’est pas une malédiction familiale qui frappera progressivement toute la fratrie.

Alors il fuit, il tente d’oublier, se tourne vers Dieu, son seul secours, vers l’écriture, sa seule compagne réconfortante. Les mots glissent sur le papier, souplement, au rythme d’une respiration réflexe : il s’éclaircit l’esprit en noircissant la feuille.

Dans son journal, dans ses pièces, Claudel ne parle pas ou fort peu de sa sœur. L’Amour, la quête spirituelle, la poésie et la recherche d’une mélodie des phrases, occupent toute l’œuvre. Camille est absente ou seulement citée de façon brève, factuelle et faussement neutre au détour d’une page. Et pourtant ! Pas une heure sans que l’écrivain ne pense à elle, à ses sculptures merveilleuses de grâce, à ses rires passés, à sa fraicheur qui n’aurait jamais dû s’interrompre. Il se retourne parfois brusquement, persuadé d’avoir entendu sa voix alors qu’il réside à l’autre bout de la planète.

La plume continue à courir sur la feuille, Claudel laisse un instant son bras produire seul, mécaniquement, sa prochaine pièce en trois actes. Son regard se trouble, sa gorge se noue, il prononce en chuchotant ce prénom tant aimé, ces deux syllabes dissemblables et inégalement douces : « Camille… »

Son parfum de l’époque où elle était coquette lui revient en mémoire pendant que ses yeux s’humidifient inexorablement. Il essuie d’un doigt la larme qui commençait à perler et prononce à nouveau le mot « Camille ». Comme un appel, une prière, en tournant la tête vers le crucifix suspendu sur le mur d’en face. Il lui semble que la tête du Christ en croix a les traits de l’égérie de Rodin, qu’il incline la tête comme elle le faisait quand elle sculptait. Dans un nouveau souffle qui l’aide à surmonter sa détresse, il lâche un nouveau « Camille… » avec une douceur infinie, une tendresse de frère qui ne pourra jamais oublier sa pauvre sœur.

11 octobre 1909 : La passion de Paul Claudel

 « On va à la gloire par le Palais, à la fortune par le marché et à la vertu par les déserts ». Voilà ce que m’a répondu mon ami Paul Claudel, ancien consul de France à Fou Tchéou puis Tien-Tsin, quand je lui ai demandé où il souhaiterait être nommé pour son prochain poste. Cela ne m’a guère aidé. Une grande ambassade où il occupera une fonction subalterne ou un consulat européen où il peut espérer le poste de consul ?

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Paul Claudel s’est inspiré de sa passion pour la belle Rosalie Vetch, lors de son séjour en Chine, pour composer son drame en trois acte  » Partage de Midi ».

Londres, Francfort, Berlin, Christiana, Saint-Pétersbourg ? Le ministre des Affaires étrangères Stephen Pichon demande l’arbitrage de la Présidence du Conseil et me transmet un avis réservé sur l’intéressé. La vie privée de Paul Claudel à Fou Tchéou -est-il écrit- a choqué la communauté européenne expatriée : le jeune diplomate s’est pris de passion pour une femme mariée (Rosalie Vetch) rencontrée sur le paquebot assurant la liaison avec la Chine, l’a hébergé ainsi que toute sa famille au consulat et a entretenu, selon toute vraisemblance, une relation adultère.

Je balaie d’un revers de main ce rapport sans grand intérêt qui reflète bien la médiocrité de certains des collaborateurs de Pichon.

Pendant l’après midi, j’établis une note qui remplace ce document du Quai, en proposant une nomination à Prague. Plutôt que de parler de la vie privée du diplomate, j’insiste sur ses qualités d’écrivain qui s’épanouissent plus dans un poste calme de consul que dans une ambassade exposée aux tumultes de relations diplomatiques intenses. Je rappelle qu’il ne souhaite plus être nommé à nouveau Chine. « Cet Empire est dévoré par la vermine, l’impôt foncier perçu est de 400 millions de taëls : 28 millions parviennent au gouvernement impérial. Le reste est mangé par les parasites » m’expliquait-il encore récemment. Je m’efforce d’être d’autant plus convaincant que je sais qu’une mission hors d’Europe empêcherait mon ami de rendre suffisamment visite à sa pauvre sœur Camille, artiste géniale qui sombre actuellement dans la folie paranoïaque et la misère.

A la relecture de ma prose, je repense à cette phrase lapidaire de Paul : « la crainte de l’adjectif est le commencement du style ». J’en profite donc pour supprimer plusieurs mots ou membres de phrases inutiles ou redondants avant de transmettre le tout à la secrétaire.

Je retourne à ses rédacteurs, en le barrant de deux larges traits rouges, le document venant du Quai en ajoutant comme commentaire en face du paragraphe sur la liaison jugée scandaleuse de Paul, ces quelques mots qu’il m’a un jour confiés : « La possession détruit ce qu’il y a de plus sublime dans la passion. »

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Une Chinoise de Fou Tchéou

8 octobre 1909 : Picasso réveillé par un singe

La guenon s’impatiente, le tire par le bras, le pousse et attrape sa mèche de cheveux. Picasso la repousse violemment en s’écriant : «  Monina, il n’est que dix heures, laisse-moi rêver ! ».

Le maître a besoin de ces moments volés, de ces grasses matinées à la catalane qui lui permettent de laisser venir des idées neuves ou d’affiner des jugements.

Son portrait déjà commencé d’Ambroise Vollard ? Choisir des couleurs pour mieux faire ressortir l’aspect massif du personnage. Garder ces cubes et ces autres petites formes géométriques facilitant une vision immédiate de l’intéressé sous plusieurs angles à la fois.

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Ambroise Vollard, peint par Pablo Picasso en 1909

Le prix de ses dessins ? 50 francs. Il a en a partout, affichés, en pile sur la table, en vrac par terre. 50 francs l’unité et il sera riche. Picasso aime l’argent et il se sait génial. 50 francs n’est donc pas trop cher pour un dessin de lui.

Doit-il faire confiance à Kahnweiler ? Le marchand sait l’écouter, respecte l’intimité de son atelier, ne le presse pas, lui avance les sommes dont il besoin. Mais va-t-il continuer à le suivre dans son audace picturale ? D’autres ont renoncé, ont été effrayés lors de son passage à une peinture moins figurative, éloignée du bon goût bourgeois. « Cela ne se vendra pas… » ont-ils dit. Kahnweiler semble aimer les risques à prendre avec lui. Il ira le voir encore ce soir après ses heures de labeur et de création, pour papoter ou refaire le monde.

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Le marchand de Pablo Picasso, Daniel-Henry Kahnweiler

Monina pousse des petits cris stridents. Elle a faim, elle veut jouer. Elle fait une galipette. La chienne Fricka ouvre un oeil, agacée par ce vacarme et jappe deux fois en montant sur une chaise. Pablo pousse lui aussi un grognement. L’appartement du 11 boulevard Clichy se transforme en ménagerie de cirque.

Le peintre se redresse et attrape l’une des deux mandolines achetées la veille. Quelques accords et une chanson en catalan suffisent à calmer les deux animaux qui attendent une caresse et un peu de viande.

Bientôt Picasso laissera ce petit monde et, après un bol de lait ou de café, ira rejoindre la pièce atelier où le « Vollard » l’attend. Avec ses pinceaux et ses tubes, il pourra faire ce qu’il veut du marchand. Il pourra le représenter à sa guise. Il montrera que son art est au-dessus des contingences matérielles. A travers l’agencement des cubes sur la toile, la disposition habile des couleurs et des reliefs, il laissera passer une impression magique montrant que son œil a tout percé de la personnalité de Vollard. «  L’art domine tout le reste ; quand je peins, je suis le maître… » marmonne Picasso en rangeant sa mandoline.

Le marchand Ambroise Vollard

7 octobre 1909 : Notre drapeau scandaleusement souillé !

L’ombre se glisse entre les bâtiments, sans bruit et avec une rapidité stupéfiante. Après être sorti de la pièce où repose momentanément le drapeau du régiment, l’individu vêtu de noir s’arrête un instant pour laisser s’échapper un ricanement sardonique puis il disparaît après avoir brandi son poing vengeur dans la direction du bureau du colonel, trois étages plus haut.

Le lendemain, la stupeur s’abat sur l’ensemble de la place : le drapeau du régiment stationné à Laon a été déchiré et souillé. Ce que la communauté militaire a de plus précieux, le symbole de son glorieux passé, ce qui fait son identité et sa fierté, est maculé de déjections.

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Le drapeau français souillé : la presse redoute les ricanements allemands

Cinq sous-officiers montent la garde devant l’objet sali en attendant les ordres et la visite de la justice militaire qui a été immédiatement saisie. Une telle protection paraît dérisoire à beaucoup : le mal est fait.  Les journalistes se précipitent dans le bureau du chef de corps et le pressent de questions.

 » Pourquoi un telle infamie ? Les réservistes qui ont fait récemment des manoeuvres plus difficiles qu’à l’ordinaire, sont-ils soupçonnés ? Le coupable est-il une recrue lourdement punie ? Avez-vous des anarchistes dans votre régiment ? Pourquoi le drapeau n’était pas à sa place dans votre bureau ?  »

Le colonel écoute, abattu et répond d’une voix faible. Non, personne n’est soupçonné et les réservistes ont quitté le bâtiment militaire, à l’issue de leur période, dans un excellent état d’esprit. Les unités ne comptent pas de fortes-têtes, personne ne s’affirme anarchiste et la police des chemins de fer ou la gendarmerie n’ont signalé aucun appelé suspect. Le drapeau avait été posé après le défilé en ville dans une salle servant d’annexe au réfectoire. Il aurait dû réintégrer sa place derrière le fauteuil du colonel aux premières heures de la matinée.

L’état-major parisien appelle, scandalisé de cet incident commenté dans les journaux nationaux, réclame la tête de l’officier de permanence et convoque le chef de corps.

En cette année 1909, la France retient son souffle devant l’acte horrible de porter atteinte à l’intégrité de notre drapeau tricolore.

Des têtes vont tomber. 

5 octobre 1909 : Fin d’une histoire de fou

 » Le jet d’eau froide pour les fous, c’est terminé !  » Le directeur de l’hôpital Sainte-Anne qui m’a rejoint dans mon bureau, avec le maire d’Arcueil, pour examiner le cas du pauvre sieur Ribot, interné deux fois par erreur, tente de démontrer que le traitement des aliénés a beaucoup progressé ces dernières années.

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Les fous fascinent et inquiètent à la fois les Français des années 1900

Le maire d’Arcueil défend quant à lui bec et ongles son administré :  » Il faut faire sortir Ribot, il n’a rien à faire chez vous. Les rapports de vos médecins devraient suffire, cet homme est sain d’esprit.  »

Le directeur reprend, comme s’il était sourd aux propos du maire : « Nos patients sont bien traités. Ils pratiquent la serrurerie, la menuiserie, le repassage ou le jardinage. Nous évitons tous les traitements violents et pratiquons, pour les cas les plus difficiles, la clinothérapie (alitement continu)  ou les bains permanents.

Nous envisageons de supprimer la camisole de force et les cellules d’isolement. Nos médecins sont connus dans le monde entier. Le grand public se presse aux cours d’un professeur comme Gilbert Ballet qui explique, chaque dimanche matin, tout ce que l’on peut savoir en matière de psychiatrie. Les élégantes, les médecins retraités ou les hommes du monde aiment découvrir les progrès de l’étiologie médicale et de la neurologie qui ne peuvent s’appuyer que sur l’expérience, l’observation rigoureuse des faits objectifs…  »

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Les cours du professeur Gilbert Ballet : une agréable sortie du dimanche matin pour les hommes du monde et les élégantes parisiennes.

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Gilbert Ballet

Le maire d’Arcueil le coupe d’un geste :  » …et Ribot, dans tout cela, vous le relâchez quand ?  » 

Le directeur interrompt son discours enflammé et revient parmi nous :  » Mais, monsieur le maire, dès que le conseiller aura signé cet imprimé rose qui n’est toujours pas revenu rempli de la préfecture de police !  »

Il me tend un document. Je le signe immédiatement en bas à droite, sans même le lire.

Une simple paraphe de ma part et un homme que je ne connais pas, vient de retrouver, enfin, la liberté.

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Le terrible regard du fou… qui hypnotise surtout les lecteurs de la presse à grand tirage.

30 septembre 1909 : Interné deux fois par erreur !

« Mais non, je ne suis pas fou !  » M. Ribot, nouvel « employé » des cuisines à l’hôpital Sainte-Anne ne sait comment convaincre ses interlocuteurs. Il raconte son calvaire : le fait qu’il parlait fort et seul, pendant son travail, dans son entreprise de cordonnerie à Arcueil ; la dénonciation anonyme qui a conduit à son arrestation par la police puis à son placement d’office par décision de la préfecture après juste un court interrogatoire par la secrétaire du commissaire de police ; son examen par les médecins dès son arrivée à Sainte-Anne et ses propos jugés incohérents à ce moment (il protestait avec véhémence contre son internement, on a considéré qu’il était atteint du délire de la persécution) puis son enfermement en cellule la nuit et son affectation à la plonge du réfectoire dans la journée.

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Une cellule à l’hôpital Sainte-Anne

M. Ribot insiste pour être ausculté à nouveau. Le responsable de la cantine l’observant depuis quelques jours, plaide en sa faveur et rend un rapport s’étonnant de son hospitalisation. L’infirmière d’étage l’écoute longuement et alerte aussi les médecins qui acceptent de se pencher à nouveau sur son cas.

Une semaine plus tard, deux professeurs de médecine interrogent Ribot, hochent gravement la tête à la fin de l’entretien et concluent qu’il est en parfaite possession de ses moyens. Le directeur de l’hôpital refuse pourtant la sortie :

« Vous comprenez, moi j’ai un ordre d’internement en bonne et due forme de la préfecture de police et seule cette administration peut mettre fin à votre séjour chez nous.  » Il oublie d’ajouter que le rapport des médecins devrait, sous une dizaine de jours, modifier la décision administrative et mettre fin à l’internement.

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Le traitement des malades par un puissant jet d’eau froide

Ribot, à bout de patience, décide de faire le mur et rejoint son domicile.

Accueilli avec joie par ses collègues et ses amis, il reprend son travail de cordonnier… en continuant de parler seul quand il se concentre sur sa tâche.

Trois mois après, Ribot se rend à la préfecture, avec un mot de son patron, pour régulariser sa situation administrative (officiellement, il est recherché pour évasion d’un hospice après placement d’office). L’employée au guichet le dévisage longuement et fait venir son chef. Ce dernier, considérant que l’intéressé fait l’objet d’une mesure d’internement n’ayant pas pris fin et qui constate qu’il s’est rendu, de surcroît, coupable d’évasion, fait procéder à une nouvelle arrestation en demandant les renforts des policiers des services voisins.

Le lendemain, M. Ribot travaille de nouveau à la plonge du réfectoire de Sainte-Anne, plus désespéré que jamais.

C’est alors qu’une manifestation peu commune de solidarité se met en place. Tout le quartier du pauvre sieur Ribot se mobilise pour exiger sa libération : les proches, ses chefs, les voisins, les commerçants et enfin le maire d’Arcueil. Les uns et les autres insistent sur le fait que l’on peut parler seul à son travail sans être pour autant « dérangé » et démontrent, dans un long courrier signé par de multiples mains, que Ribot demeure tout à fait sain d’esprit.

Les médecins de Sainte-Anne produisent un nouveau rapport attestant de sa bonne santé mentale.

A ce jour, la préfecture de police n’a toujours pas donné de réponse. La presse commence à s’emparer de l’affaire.

Le maire d’Arcueil, M. Vaissières, agissant après délibération de son conseil municipal, a demandé un entretien au cabinet du ministre. Je le reçois aujourd’hui.

A suivre… 

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Un malade à l’hôpital Sainte-Anne

28 septembre 1909 : R comme République

Cette République qui n’aurait pas dû exister, fêtera bientôt ses trente-cinq ans. Ce régime qui devrait s’effondrer, renaît en permanence. Des conservateurs naguère tout puissants doivent s’effacer devant une gauche devenue hégémonique. Une instabilité ministérielle cache une vraie continuité de l’Etat.

Notre IIIème République se révèle paradoxale.

Au départ bâtie pour permettre le retour au pouvoir du comte de Chambord, la République ne doit sa survie qu’au refus par ce dernier d’adopter le drapeau tricolore. Conçue par des rédacteurs majoritairement royalistes ou républicains conservateurs, elle fait la part belle aux pouvoirs du Président de la République qui a droit de dissolution de la Chambre et peut refuser la promulgation d’une loi. Adoptée par des démocrates convaincus, elle donne, dans les faits, tous les pouvoirs à l’Assemblée nationale depuis que Jules Grévy, Président en 1879, a accepté de s’effacer devant la représentation nationale. On se rappelle ses mots fameux :  » Soumis avec sincérité à la grande loi du régime parlementaire, je n’entrerai jamais en lutte contre la volonté nationale, exprimée par ses organes institutionnels.  »

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Depuis ces débuts incertains, la République a su bâtir. La grande loi sur la presse de 1881, les textes fondateurs sur l’école, l’encadrement très libéral des associations à partir de 1901, sont autant de pages glorieuses d’un régime qui place les libertés au-dessus de tout et se méfie du pouvoir personnel ou des autorités sans contrôle.

Certes, les débats à la Chambre n’en finissent plus. Les mots assassins entre parlementaires s’étalent dans les comptes-rendus des journaux à grand tirage et ne grandissent pas toujours leurs auteurs. Effectivement, chaque bureau de ministère doit compter sur le soutien de parlementaires versatiles s’il ne veut disparaître. C’est une donnée établie qu’une réforme ne peut se construire qu’avec une majorité puissante, travaillée au corps par des ministres et des cabinets qui passent ainsi plus de temps à Paris que dans les régions qui se sentent oubliées.

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La Chambre des députés : là où tout se décide à partir de 1879

Cependant, en 1909, chaque Français a le sentiment d’avoir prise sur les affaires publiques. Il connaît son député et peut suivre ses interventions dans les colonnes de la presse populaire qui laisse un espace conséquent aux articles relatant la vie de la Chambre. Aucun débat public n’échappe à la mise en perspective du Parlement : peine de mort, impôt sur le revenu, loi sur les retraites, protection des travailleurs contre la maladie ou les accidents, libertés individuelles, défense nationale. Rien ne se décide dans les soupentes des ministères, les experts doivent rendre compte, les fonctionnaires se vivent comme les serviteurs d’une puissance publique dont ils n’ont pas le monopole.

La précarité des ministères est compensée par la permanence et la hauteur de vue du Président de la République. Maître des horloges, garant d’un intérêt général au-dessus des partis, il veille à ce que les gouvernements en place correspondent bien aux attentes des Français. Il n’intervient pas dans les dossiers en cours mais dispense conseils et recommandations, il ne nomme pas à tous les postes clefs de l’administration mais évalue l’activité du Président du conseil. Arbitre suprême, loin des tumultes, méfiant envers les modes et résistants aux vagues sans lendemain, il rassure et rassemble. On conspue les ministres, on raille le Président du Conseil, on tourne en dérision la Chambre mais on respecte le Président de la République.

La République nous aide-t-elle à bien entrer dans ce XXème siècle riche de promesses et lourd de menaces ?

Les Français savent quasiment tous lire et écrire. L’industrie automobile se développe très vite, les voies de chemin de fer se multiplient, les médecins n’ont jamais été aussi compétents, nos compatriotes rivalisent dans les airs ou lancent des transatlantiques toujours plus rapides et confortables.

« Plus vite, plus haut, plus fort ». Une devise olympique, miroir d’une République qui a fait oublier le désastre de Sedan, une phrase adoptée par Pierre de Coubertin… un des nombreux Français de notre époque que personne n’oubliera. 

27 septembre 1909 : Le général n’enlèvera pas son pantalon rouge

 » Les soldats doivent être prêts pour le sacrifice suprême !  »

Le général, à la poitrine couverte de lourdes et étincelantes médailles, se recale dans son fauteuil, satisfait de sa sortie.

Je reprends mon argumentaire patiemment :

« L’arrivée des mitrailleuses dans les armées, les possibilités de tirs rapides et de précisions, sur longue distance, grâce à des fusils de plus en plus perfectionnés, rend les uniformes français inadaptés. Le pantalon garance de nos fantassins se révèle trop visible et les transforme en cibles idéales. L’assaut des lignes ennemies risque d’être affreusement meurtrier. Il serait souhaitable que le ministère de la Guerre fasse des propositions de remplacement. »

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Mon intégration au cabinet de Briand me conduit à présider une réunion interministérielle où je dois faire face à une hiérarchie militaire conservatrice et à un sous-directeur de la rue de Rivoli peu disposé à faire des concessions.

Le général plonge son regard dans le mien et assène :

 » Monsieur le conseiller, le ministère sait ce qu’il a à faire en matière d’investissements. Plutôt que changer tous les pantalons de nos soldats, dans l’active comme dans les réserves, nous préférons renouveler notre flotte ou augmenter le nombre de canons de 75 de chaque régiment. »

Le sous-directeur du budget complète :

« Il n’est pas question de procéder à la moindre rallonge budgétaire sur un tel sujet. Si l’armée souhaite changer de pantalon, il faudra sabrer ailleurs, sur une autre ligne de crédits. »

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Le général se sent, d’un coup, spirituel :

 » Si je peux me permettre… et c’est le cas de le dire : ce serait déshabiller Pierre pour habiller Paul !  » Il rit seul de ce médiocre trait d’esprit et tapote sur la table, satisfait d’avoir trouvé un allié à la rue de Rivoli pour bloquer ma proposition.

Je poursuis, un peu découragé :

 » Maintenant que les pantalons rouges de nos soldats ne sont plus teints avec une plante venant du Midi mais avec de l’alizarine que nous importons… d’Allemagne, nous ne pouvons plus guère invoquer la préservation des intérêts économiques français pour refuser le remplacement des pantalons.  »

Le général reprend :  » Vous imaginez un défilé de 14 juillet à Longchamp sans pantalon de couleur vive, avec des uniformes verts et gris, tristes et sans saveur ? Le rouge, c’est le symbole des armées révolutionnaires, des troupes victorieuses de la République en danger. Le rouge, c’est le sang pur qui abreuve nos sillons !  »

Je ne peux m’empêcher :  » Vous êtes bien lyrique, mon général.  »

La réunion s’achève. Il m’est impossible de passer en force contre deux ministères faisant bloc. Nos soldats garderont donc leurs beaux pantalons garance qui rendent leurs uniformes si attrayants pour les jeunes enfants – et les jeunes filles amoureuses –  dans les multiples défilés de nos fiers régiments implantés sur tout le territoire national.

Et pour l’efficacité militaire ? Nous verrons bien, le moment venu, si un conflit survient…

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Les beaux uniformes français sont aussi de belles cibles pour l’armée allemande.

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Et puis, en souvenir du grand-père d’un lecteur : un zouave avec son magnifique pantalon rouge.

22 septembre 1909 : Le procès qui inquiète le Président

« Trop de monde sera éclaboussé ! « . Le Président de la République, Armand Fallières qui se pose en garant de la bonne marche des Institutions et souhaite préserver le prestige de la République, se montre inquiet. Il m’a demandé de le rejoindre discrètement à l’Elysée pour évoquer l’Affaire Rochette.

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L’Elysée me fait part de sa vive inquiétude pour l’Affaire Rochette…

On connaît les mécanismes de cette escroquerie spectaculaire : un ancien chasseur de restaurant à Melun du nom d’Henri Rochette se lance dans la banque et crée le Crédit Minier. Il émet sur toute la France des titres au rendement mirobolant dont il paye les intérêts grâce aux investissements des nouveaux épargnants. Faux bilans, comptes truqués, opacité des montages financiers : les petits porteurs n’y voient que du feu et placent en confiance leurs économies, gages d’une retraite heureuse. Les sommes en jeu deviennent vite gigantesques et la liste de noms de gens célèbres qui ont recours à Rochette ne cesse de s’allonger.

Clemenceau, alerté par ses informateurs du fonctionnement anormal du Crédit Minier, demande aux services du préfet Lépine d’arrêter Henri Rochette. Depuis cette interpellation en mars 1908, l’enquête -complexe – piétine.

Fallières reprend :

 » En fait, nul ne sait comment se dépêtrer de cette lamentable histoire. Les personnalités impliquées comme le député radical Rabier, l’ancien ministre Cruppi ou le député de région parisienne Dalimier, exercent des pressions contradictoires, poussent de hauts cris et demandent à leurs avocats de retarder la procédure. On murmure que des personnes encore plus haut placées ne seraient pas totalement étrangères à ce qui se passe. Joseph Caillaux fait partie de ces noms qui reviennent avec insistance sans que l’on puisse distinguer ce qui relève de la réalité et du règlement de compte politique.

Voilà, cette affaire m’inquiète. Ce cloaque sent particulièrement mauvais et je ne suis pas sûr que le gouvernement actuel puisse le gérer au mieux des intérêts de la République. Clemenceau à la Présidence du Conseil et Briand garde des sceaux, me rassuraient plus que la configuration actuelle où Briand, comme Président du conseil et ministre de l’Intérieur, ne semble guère contrôler efficacement l’action de Barthou à la justice.

Olivier, je vais avoir besoin de vous.  »

Le Président m’explique que le soutien massif (et surprenant) des petits épargnants à Henri Rochette interdit des actions trop vigoureuses à l’encontre de l’inculpé. La tutelle bancaire n’a sans doute pas joué son rôle à temps, le ministère des Finances est peut-être resté trop longtemps passif pendant que les petits porteurs se faisaient plumer au coin du bois. Il va falloir démêler le vrai du faux, interroger discrètement les témoins clés, passer en revue des centaines de pièces comptables ou de bordereaux que les juges d’instruction peinent à comprendre. L’Etat a besoin de voir clair pour prendre les bonnes décisions dans le sens d’un intérêt général qui a trop longtemps été oublié.

Fallières me pose la main sur le bras, reprend sa respiration devenue sifflante et me glisse :

« Vos connaissances financières se révèleront précieuses. Voyez avec Lépine, il vous passera des pièces qu’aucun de ses policiers n’arrive à lire. Je compte sur vous. Il n’est pas question que le procès s’engage sans que l’on sache là où il va mener la République. »

En ce mois de septembre 1909, l’Elysée tremble.

  

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