16 octobre 1911 : Je choisis un socialiste tranquille

Je laisse mon patron dîner avec Jaurès. Les grands avec les grands. Ce soir, je vais boire un verre avec un socialiste beaucoup plus discret. Je veux parler de Léon Blum, collègue et ami du Conseil d’Etat, passionné de littérature : sa réputation de critique littéraire n’est plus à faire.

Léon Blum

Comme d’habitude, je sais que Léon et moi, nous parlerons de nos enfants, du prochain livre de Gide, de la dernière pièce de Paul Bourget, Tristan Bernard ou de Georges de Porto-Riche ou enfin de la petite vie du Conseil d’Etat rythmée des derniers arrêts marquants où le commissaire de gouvernement a su faire avancer le droit avec de brillantes conclusions.

Depuis son départ de l’Humanité en 1905, Blum ne parle plus guère politique. Il reste adhérent à la Sfio mais semble mépriser ses dirigeants. Il me fait penser à ces chrétiens sincères qui se lamentent de la faiblesse du curé de leur paroisse et de l’étroitesse des vues du pape.  » Je ne milite plus et ne prends plus position. Les tribunes et les rassemblements me fatiguent. Les grands discours de nos dirigeants me navrent. Je préfère le calme des livres, l’excitation intellectuelle des pièces de théâtre et les joies de la vie de famille. »

Léon me laisse perplexe. Je connais ses talents de lutteur politique, de polémiste, son goût pour les combats à la Chambre et l’odeur de la poudre qui va avec. Est-il vraiment comme un cheval de course qui se serait mis à aimer les tours de manège ou un financier de haut vol qui se contenterait de collectionner les bons du Trésor ? Je doute…

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16 octobre 1911 : Les Bretons et la mort qui s’annonce…

 » C’est vers trois heures du matin que j’ai entendu un grand bruit dans le grenier, le choc brutal d’un objet ou d’un corps qui tombe. Je me suis précipitée et je n’ai rien trouvé. Le silence était revenu dans l’immense pièce. Mais je ne cessais de penser à mon mari. Je le voyais presque. Il était comme devant moi, dans son ciré gris de marin  ; bizarrement, il grimaçait de douleur. Un mois après, j’apprenais qu’il était mort en mer, justement ce soir-là – le soir du grand bruit inexpliqué – pauv’homme, écrasé, coupé  en deux (elle fait le geste) par une corde du filet de pêche de son thonier. Voilà monsieur, ce que nous appelons, nous les Bretons, une « signifiance »…  » La vieille femme s’arrête de parler, étouffant un sanglot. La bonne du voisin reprend, explique cette fameuse « signifiance » :  » En Bretagne, la mort nous fait signe, elle s’annonce, surtout pour nous, les femmes de marin. Un arbre au milieu de nulle part, sans feuille, par un soir d’orage ; un chat noir qui vient miauler de façon agressive sous notre fenêtre ; un verre qui se brise dans la main, un meuble qui tombe… : autant de signes qui annoncent le malheur.  »

Un thonier en 1911

Avec mon panier de provisions à la main, dans l’escalier de l’immeuble parisien tout neuf où nous sommes, tous ces racontars de bonne femme paraissent loin, irréels et dérisoires. Une « signifiance » … et puis quoi encore ? Mon esprit cartésien, mon appétit pour les sciences m’éloignent de ce monde de légendes et de croyances.

La vieille femme de Cancale sent que je peine à la croire. Elle remet sa mèche de cheveux tout blancs derrière son oreille, redresse fièrement la tête et me jette : « Monsieur le fonctionnaire, quand vous mangerez votre poisson, la prochaine fois, pensez aux marins qui risquent leur vie pour vous. Pensez à mon homme parti si jeune…  »

Gêné, ne sachant quelle attitude adopter, je bredouille un « Voui madame, z’avez raison madame, je penserai, je penserai…  »

Je pousse enfin la porte de chez moi. Ma propre bonne me demande : « Ben alors monsieur, vous z’êtes décidé pour c’midi ? J’vous fait du poisson ou du poulet ?  »

Rêveur, je m’entends répondre :  » Du poulet, Augustine, du poulet… c’est mieux…  »

 

9 octobre 1911 : Quel socialiste choisir ?

Ils sont six, j’ai ma liste devant moi. J’hésite. Joseph Caillaux, mon patron, m’a dit avant de partir à la Chambre : « Trouvez-moi un socialiste avec qui dîner après-demain soir ! Je veux savoir ce qu’ils ont dans le ventre, avant de terminer la négociation avec l’Allemagne et la crise d’Agadir ! » J’ai répondu, un peu surpris de cette demande soudaine :  » Mais monsieur le Président du Conseil, des personnalités socialistes, il y a en a beaucoup. Des modérés, des mous, des durs, des fins, des patauds, d’anciens ministres, des syndicalistes acharnés… Qui contacter ?  » Caillaux a alors réajusté son monocle (qui m’amuse mais agace profondément ma femme) et m’a lancé ironique : « Ecoutez mon vieux, établissez une liste de, euh, … par exemple… six noms. Vous réfléchissez bien puis vous me les classez par ordre d’intérêt et vous en retenez un seul. Pour un homme brillant et bardé de diplômes comme vous, cela devrait être assez… primaire, non ? »

Et me voilà avec ma feuille de papier, ma plume Sergent-Major, mon encrier et six noms griffonnés, ceux qui me passent par la tête : Briand, Jaurès, Guesde, Viviani, Millerand, Jouhaux.

J’examine le cas de Léon Jouhaux. Leader de la Cgt, défenseur de la Charte d’Amiens, il s’oppose de toutes ses forces à la main-mise de la Sfio sur son syndicat. Socialiste ? Finalement, on n’en sait rien. Je barre.

Léon Jouhaux

Puis je me penche sur le cas « Jules Guesde ». C’était l’un des gagnants lors du congrès du Globe, celui qui a fondé la Sfio en 1905. Actuellement, il se marginalise de plus en plus, n’ayant pas le charisme et les talents visionnaires de Jaurès. Il pèse de moins en moins lourd et apparaît comme un intellectuel en déclin. Je raye son nom.

Jules Guesde

René Viviani. Beau parcours. Défenseur des ouvriers lors de la grande grève de Carmaux, il a été notre premier ministre du Travail. Mais voilà, j’ai regretté sa perte de sang-froid lors du conflit des chemins de fer qu’avait subi mon ancien patron Aristide Briand. Je tire un trait sur son nom.

René Viviani

Alexandre Millerand ? On se rappelle ses décrets réduisant le temps de travail. Il est resté ami de Briand et Clemenceau. Un homme droit ? Oui, mais aussi un homme qui semble évoluer vers la droite, dit-on. Je passe.

Alexandre Millerand

Aristide Briand. Ancien Président du Conseil et ministre de l’Intérieur. J’ai travaillé sous ses ordres. Il a fini par m’apprécier après avoir longtemps cru que j’étais l’homme envoyé par Clemenceau pour l’espionner. Il me semble vouloir se reposer après des mois intenses à la tête de l’Etat. Je le laisse tranquille.

Aristide Briand

Il me reste Jean Jaurès. Le tribun du Parlement. Le défenseur de la cause ouvrière, le penseur d’un socialisme rénové et non révolutionnaire mais qui refuse les compromis médiocres. Le Dreyfusard des débuts, le fondateur de l’Humanité.

Jean Jaurès

Cela m’amuse de retenir son nom et de programmer un dîner avec Caillaux, le fils de bonne famille (son père était ministre sous Mac-Mahon et a réussi dans les affaires), inspecteur de finances et grand bourgeois (il siège dans de nombreux conseils d’administration). J’imagine déjà les deux hommes au dessert : Jaurès s’indignant de tout (les bagnes militaires, les colonies où les indigènes sont maltraités, les mines où les ouvriers crèvent…) et Joseph Caillaux sarcastique, s’entourant des volutes de son cigare, réajustant son monocle et renversant son grand front en arrière. Un dîner improbable. Le mariage de la carpe et du lapin. Un régal. J’espère être de la partie.

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5 octobre 1911 : Les tractations secrètes du Président du Conseil Caillaux

 » Cet homme se moque du monde ! Mener ainsi une diplomatie secrète et parallèle peut se révéler dangereux compte tenu des fortes tensions avec l’Allemagne.   »

Clemenceau ne décolère pas en m’écoutant raconter comme Joseph Caillaux, le rusé Président du Conseil négocie en sous-main avec les autorités de Berlin pour mettre fin à la grave crise survenue après l’envoi de la canonnière Panther à Agadir. Il grommelle :

 » Cet homme nous croit toujours en position de faiblesse, comme si nous étions encore en 1872 avec Bismarck isolant la France du reste de l’Europe et travaillant à limiter nos possibilités de développement. Il pratique une diplomatie de la peur et de la soumission. »

Je tente de défendre mon patron actuel en rappelant que Caillaux a bien fait le point, au début de la crise, avec le généralissime Joffre et lui a demandé si nous avions 70 % de chances de gagner la guerre contre l’Allemagne si celle-ci survenait. Clemenceau me coupe :

 » Evidemment, ce trouillard de Joffre a répondu que nous n’avions pas 70 % ! J’aurai pu aussi répondre la même chose, avec moins d’étoiles sur le képi !  » Il reprend un instant son souffle mais garde le visage cramoisi de colère :  » L’important est le soutien de l’Angleterre. Nous l’avons sans ambiguïté. Et de ce fait, nous ne craignons plus rien. Mais dites-moi, Olivier, comment avez-vous su que Joseph Caillaux court-circuitait son  propre ministre des Affaires Etrangères Justin de Selves ? »

Photographie de Justin de Selves, ministre des Affaires Etrangères, qui ne cesse de se plaindre de la diplomatie parallèle de Joseph Caillaux, Président du Conseil

Si Caillaux a trahi la confiance de la Chambre et pratique un jeu solitaire, j’ai conscience pour ma part d’agir dans son dos en racontant tout au Tigre, mon ancien patron. Clemenceau, les mains dans le dos, regardant par la fenêtre de son domicile de la rue Franklin, sent que ma conscience me travaille. Il me jette alors un regard enjôleur et doux dont il a le secret et d’une voix apaisante il m’assure : « Olivier, il n’y a aucun mal à raconter à un parlementaire les agissements indélicats d’un ministre, fusse celui qui vous emploie. Au-dessus du secret professionnel, il y a la droiture républicaine. Allez-y, parlez sans crainte. »

La gorge nouée, j’évoque alors tout ce que j’ai découvert ces derniers mois. Les télégrammes diplomatiques allemands des 26 et 27 juillet décodés par notre service du chiffre et qui évoquent clairement les tractations de Caillaux « …  qui doivent se faire à l’insu de l’ambassadeur de France à Berlin Jules Cambon ». Je parle aussi de la succession des banquiers et hommes d’affaires dans le bureau du Président du Conseil. Je cite notamment le tout puissant Fondère négociant, à la barbe du reste du gouvernement, avec le baron de Lanken, l’homme de confiance de Guillaume II.

Clemenceau est atterré par mes révélations. Il note les noms, les dates… « … pour plus tard, un jour… » ne cesse de répéter cet homme à la rancune tenace.

Quand je quitte le Tigre, je serre chaleureusement la main du vieil homme que je n’ai jamais cessé d’admirer. Je lui glisse :  » Monsieur, vous ne pouvez pas savoir comme je tiens à vous.  » Clemenceau me répond, en tapotant affectueusement mon épaule : « Vous tenez à moi, c’est parfait mon petit… et moi, eh bien,  je tiens Caillaux. »

25 septembre 1911 : Des centaines de morts après l’explosion du « Liberté »

Je n’aurai pas une journée tranquille. Un peu avant six heures ce matin, l’orgueilleux cuirassé « Liberté » a explosé dans la rade de Toulon. Une déflagration terrible, entendue à des kilomètres à la ronde, qui a fait croire à une fin du monde. Depuis le lever du soleil, je suis donc mobilisé place Beauvau, avec le Président du Conseil Joseph Caillaux, en liaison étroite avec Théophile Delcassé, ministre de la Marine et les responsables locaux : le préfet maritime Bouxin et l’amiral Saint-Louis.

Le cuirassé "Liberté" vient d'exploser dans la rade de Toulon tuant des centaines de marins

Je ne chôme pas : Il me revient d’informer la presse des nouvelles terrifiantes ; on pense à plusieurs centaines de morts, le chiffre incroyable de 400 est pour l’instant avancé. Caillaux m’envoie aussi prévenir le Président Fallières, en allant lui rendre compte directement à l’Elysée. Je dois choisir avec le chef de l’Etat les noms des membres de gouvernement qui se rendront sur place demain, rédiger le discours aux familles des victimes et régler les aspects matériels de ce déplacement en train.

Les dépêches se succèdent : l’une indique que d’autres bâtiments (les cuirassés voisins « République », « Vérité » et « Démocratie ») sont touchés, l’autre rappelle que des survivants se trouvent probablement prisonniers dans l’épave retournée et que chaque minute compte pour les sauver.

Chacun y va de sa spéculation pour expliquer la catastrophe : l’état des poudres, une manipulation malheureuse des obus, un incendie qui dégénère… ?

On cherche déjà des responsables : les commentaires vont aussi bon train sur le pauvre capitaine du navire, Louis Jaurès, qui n’est autre que le frère de Jean Jaurès. Est-il un bon officier ? A-t-il fait respecter les règlements de sécurité ? Etait-il à son poste au moment des faits ? s’interrogent des gens qui ne connaissent rien à la marine mais qui détestent le célèbre parlementaire.

D’autres posent des questions sur l’organisation de l’amirauté, le désordre des arsenaux et mettent en cause le résultats des suppressions de crédits réduisant les cales sèches et donc l’entretien convenable de la flotte de guerre.

Caillaux grommelle :  » Tout cela est lamentable. Il y a quinze ans, nous avions la deuxième flotte du monde. Nous sommes maintenant à la quatrième place, dépassés par l’Allemagne et les Etats-Unis. Et nous n’avons même pas besoin d’une guerre pour perdre nos navires… »

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J’ai déjà parlé de l’état préoccupant de notre marine ici et ici

Et l’essor de la marine américaine est abordé .

18 septembre 1911 : Assassinat du premier ministre russe

C’est pour moi un choc. Stolypine est mort. Le premier ministre russe auquel j’avais serré la main au moins deux ou trois fois lors de mes visites à Saint-Petersbourg, n’est plus. Un coup de feu presque à bout portant en plein opéra de Kiev, il y a quatre jours, une longue et douloureuse agonie et voilà, plus rien, un homme d’Etat disparaît, emporte avec lui les espoirs de réforme d’une partie des Russes.

Piotr Stolypine, le premier ministre russe, vient de mourir, après avoir été victime d'un attentat quatre jours plus tôt, à l'opéra de Kiev

Comme d’habitude dans cet empire compliqué, rien n’est propre, tout sent le coup tordu de la police politique. Comment expliquer sinon qu’un opposant au régime, connu et surveillé – Dmitri Bogrov  – ait pu s’approcher à ce point du premier ministre que l’on savait menacé ? Stolypine avait déjà été victime d’attentats, il aurait dû être plus protégé qu’un autre. Au lieu de cela, un service d’ordre passoire, des gardes du corps inefficaces : bref, un réformateur jeté en pâture aux extrémistes violents de tous poils, soutenus, contre nature, par les conservateurs champions de l’immobilisme.

Cette noblesse russe arc-boutée sur ses privilèges, qui n’aime la démocratie que lorsqu’elle la fréquente, l’hiver venu, dans les palaces cossus de la Côte d’Azur, a laissé Stolypine prendre les coups seuls, a laissé cet homme se débrouiller sans elle pour réformer son immense pays.

Trois ans avant sa mort, le premier ministre écrivait déjà dans son testament :  » Je veux être enterré là où je serai assassiné. » Sachant sa vie en sursis, il dansait comme un funambule au-dessus du vide, résistant au vent des complots, aux lâchetés de ceux qui le poignardaient, dans le dos, pour avoir osé mettre en cause les privilèges fiscaux et la distribution inégale des terres.

Après avoir été touché d’une balle avant le début de la représentation à l’opéra, Stolypine a calmement retiré ses gants puis ouvert son gilet pour constater l’ampleur de sa blessure. Il a adressé un signe de croix en direction du tsar qui le regardait sans réagir. Il a mis ensuite de longues minutes avant de s’effondrer, comme voulant croire jusqu’au bout à sa mission impossible de réforme.

« Même avec une main de fer, vous ne pouvez pas réformer la Russie…  » lâche devant moi l’ambassadeur russe qui m’apporte les dernières nouvelles.

Nicolas II a tenu la main de son premier ministre avant que celui ne rende son dernier soupir. Il lui a demandé pardon. Pardon de l’avoir fait surveiller, pardon de ne pas lui avoir accordé toute sa confiance, pardon de ne pas l’avoir soutenu vraiment face à la meute des opposants, pardon d’avoir écouté l’impératrice plutôt que lui….

Trop tard, Stolypine n’est plus. Avec lui, s’envole l’espoir d’une Russie s’occidentalisant, d’une Russie entrant pleinement dans l’ère industrielle… Le géant de l’Est s’effondre, s’éloigne et bascule dans un avenir incertain.

Il est quatre heures à Paris mais en Russie, la nuit tombe déjà.

Des images de la mort de Stolypine…

17 septembre 1911 : La Joconde disparue

 » Arrêtez d’arrêter tout le monde, pour un oui ou pour un non ! » Je viens sans doute de parler avec un peu trop de véhémence. Le juge d’instruction, Monsieur Drioux, qui a répondu à ma convocation se tapit dans le fauteuil qui fait face à mon bureau. On sent l’homme épuisé, fatigué d’être poursuivi par la meute des journalistes, la foule des curieux et l’indiscrétion de ses voisins. D’une voix faible, il commente sa triste vie :  » L’instruction du vol de la Joconde s’est transformé en véritable cauchemar. Fin août, quand le cambriolage a été constaté au Louvre, j’étais très fier que l’affaire me soit confiée. Cela me changeait des larcins sur les chantiers ou des disparitions de colliers dans les demeures bourgeoises des beaux arrondissements. Enfin l’occasion d’être connu, que l’on parle un peu de moi…  J’ai été servi. Pas une minute de calme. La presse enquête pour moi. On se moque parce je ne vais pas assez vite et que la toile n’a toujours pas retrouvé sa place dans le Salon Carré. »

L'espace laissé libre après le vol de la Joconde, fin août au Louvre

Je rétorque, un peu amusé : « Effectivement, votre surnom  – le « marri de la Joconde » – est assez bien trouvé…  » Drioux rougit et lâche, honteux :  » Même mon épouse a pouffé de rire quand elle l’a lu dans Le Gaulois. »

Je reprends :  » En attendant, le gouvernement apprécierait que vous cessiez de jeter en taule tout ce que Paris compte de poètes et de peintres, sans compter les mythomanes qui s’accusent pour faire parler d’eux. Votre enquête devrait se faire dans la discrétion. Nous regrettons la mise sous mandat de dépôt de Guillaume Apollinaire, pendant une semaine, le trop long interrogatoire de Pablo Picasso et j’en passe… Vous devriez faire confiance à la méthode Bertillon. La recherche des preuves scientifiques, les empreintes digitales, la consultation des fichiers… Il n’y a que ça de vrai. »

Le juge me promet plus de retenue et quitte mon bureau à reculons, en saluant maladroitement et en bredouillant quelques phrases incompréhensibles qui doivent être des excuses.

Il est suivi par Théophile Homolle, le pauvre et ex-directeur du Louvre, en vacances pendant les faits et qui a dû présenter sa démission. On m’a demandé de recaser dignement ce brillant normalien, agrégé d’histoire, qui a mené d’une main de maître les fouilles de Delphes. Je lui propose la direction de l’Ecole Française d’Athènes, ce qu’il accepte, sans discuter, ravi de pouvoir retourner à ses passions hellénistiques. Lui aussi quitte mon bureau à reculons, en saluant avec son chapeau melon, la canne sous le bras, un peu raide.

Théophile Homolle, le pauvre directeur "démissionné" du Louvre

Nous sommes le 17 septembre. La Joconde a été volée depuis le 22 août. L’enquête piétine, patine et n’aboutit à aucun résultat. Caillaux m’a demandé :  » Puisque la justice et la police n’arrivent à rien, assurez-vous au moins qu’ils ne fassent pas de dégâts ! »

Ce jour, j’ai donc demandé au juge de se calmer et j’ai trouvé une place au directeur du Louvre renvoyé. Mission accomplie.

Pour en savoir plus sur le vol de la Joconde

12 septembre 1911 : Emeutes de la vie chère et crise avec l’Allemagne

«  C’est vous qui gardez la boutique ! » Mon dimanche est donc bloqué Place Beauvau après cet ordre du Président du Conseil Joseph Caillaux qui a décidé de prendre une journée de repos après une semaine très chargée.

Qu’on en juge :

D’abord Maubeuge, Lens et Saint Quentin : les émeutes contre la vie chère se multiplient. La sécheresse de l’été 1911 a provoqué une hausse spectaculaire des prix des légumes, de la viande et du beurre. Les salaires n’ont pas suivi et c’est souvent sur les marchés que les troubles éclatent. Les ouvriers, les petits employés et les ménagères de tous milieux s’exaspèrent de ne pouvoir remplir leur panier facilement. Nombreux sont ceux qui doivent renoncer à la viande le dimanche et ne peuvent plus manger que de mauvaises patates ou des pommes et poires farineuses désespérément molles. Les villes ont le sentiment que les campagnes gardent tout pour elles, que les paysans et marchands profitent de la situation dans une grande indifférence du gouvernement.

Je constate que la réponse de l’Etat reste un peu la même que sous Clemenceau : quand le peuple hurle, c’est surtout des promesses vagues que l’on fait et la troupe que l’on envoie. Et c’est toujours moi qui coordonne à distance, désabusé, les mouvements de régiments de dragons et de cuirassiers au fur et à mesure des informations et prévisions sur les troubles remontés par les préfets ou la police des chemins de fer.

Ensuite, la crise avec l’Allemagne. Depuis le 1er juillet, un navire de guerre allemand mouille non loin d’Agadir pour s’opposer à notre politique au Maroc. Les canonnières Panther ou Eber et le croiseur Berlin se relaient, menaçants, près de la ville fortifiée pour nous obliger à céder d’importants territoires en Afrique au Reich de Guillaume II.

La canonnière Panther

Le ton monte régulièrement entre les gouvernements, la presse chauffe les opinions publiques allemande et française. Nous ne sommes pas loin d’une guerre.

Là encore, je suis en première ligne avec Caillaux et je ne compte plus les échanges avec notre excellent ambassadeur à Berlin Jules Cambon.

Paradoxalement, ce dimanche et ce lundi restent calmes. Le téléphone se montre silencieux : pas d’appel de préfets, aucun pli ou pneumatique urgent.

Alors, j’ai décidé de reprendre mon cher journal, cette pile de gros cahiers laissés en friche depuis des mois.

Quelques lignes pour donner des nouvelles et montrer qu’Olivier le Tigre est toujours là.

 

28 février 1911 : Vive le nouveau ministre des Affaires Etrangères !

« Il y a deux méthodes. Soit vous favorisez l’entrée au gouvernement de vos amis – ce qui est naturel – soit vous laissez passer ceux qui vous nuisent et sont en embuscade pour pouvoir ensuite leur tirer dessus en pleine lumière – c’est plus tordu mais très efficace ! »

Clemenceau a gardé son cynisme teinté d’humour vachard. Je lui expose depuis une bonne heure toutes les questions que nous nous posons, Ernest Monis et moi pour constituer le futur gouvernement.

Il reprend : «Le rapport de force n’est pas en faveur de nos amis, les radicaux modérés. Nous sommes submergés par les laïcards furieux, les anticongréganistes intransigeants, les amoureux de la Loi et les gardiens farouches des prérogatives de la Chambre. Pourquoi lutter ? Nous sommes pour l’instant minoritaires. »

Il passe sa main, de façon lasse, sur ses magnifiques moustaches blanches.

Je glisse alors la question fatidique. « Qui faut-il désigner au poste stratégique de ministre des Affaires Étrangères ? »

Le Tigre répond : «Prenez quelqu’un de rigoureux, qui ne confond jamais son intérêt personnel et celui de l’État. Dans ce ministère, les tentations sont grandes de se faire inviter ici par les Allemands, là par les Austro-Hongrois, plus tard par les Anglais ou les Turcs.

Prenez donc Cruppi. Excellent garçon mais raide comme un passe-lacets, ancien avocat général à la Cour de Cassation. Il en a gardé toute la rigidité mais aussi le souci de creuser un dossier à fond. Il aura bien du mal dans les affaires marocaines où le chemin pour aller d’un point à l’autre est rarement la ligne droite. Eh bien, ce sera justement du pain béni pour nous. Il nous dira tout, y compris ses difficultés et ses faux pas. Nous allons le regarder s’ébattre le sourire en coin. »

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Le sénateur Jean Cruppi, grand juriste et spécialiste budgétaire, sera ministre des Affaires Etrangères

Va pour Jean Cruppi. L’homme ne m’est pas sympathique. S’il a été pénible lors de la grève des cheminots et interpelait sans cesse le gouvernement, il est devenu franchement insupportable quand Briand avait fait son faux pas à la Chambre.

Pour autant, il a souvent rapporté avec talent le budget de différents ministères et il reste un juriste pointu.

Caillaux aux Finances, Berteaux à la Guerre, Cruppi aux Affaires Étrangères… il va falloir que j’apprenne à survivre en milieu hostile.

26 février 1911 : Cherche ministre des Affaires Etrangères

Le complot avait pourtant échoué.

Petit rappel des faits : Il y a trois jours, les députés Malvy et Meunier ont monté en épingle une nouvelle « affaire des congrégations ». Laïcs pointilleux, gardiens sourcilleux de la loi de 1904, ils ont interpelé, à la Chambre, Briand de façon véhémente. Ils l’ont accusé de mollesse dans la lutte contre les établissements religieux établis en Belgique ou ayant changé leur nom et leurs apparences pour « contourner » la loi. Plus grave, ils ont mis en cause mon patron pour avoir laissé un collège de ce type, ouvert dans sa circonscription sur Saint-Étienne.

Aristide Briand s’est bien défendu, notamment en insistant sur le fait que l’on ne peut pas fermer des structures en cours d’année sans pénaliser gravement les enfants. Il a fini par obtenir une courte majorité de 258 voix contre 242.

Bref, un complot minable et raté, mené par des radicaux aigris, déterrant une hache de guerre qui n’intéresse plus guère les Français.

Malgré sa victoire à l’arrachée, coup de théâtre : Briand a décidé de raccrocher les gants. Il vient d’envoyer une lettre de démission au Président de la République indiquant qu’il estime ne plus avoir suffisamment la confiance de tous les Républicains pour mener ses réformes, dans un climat de détente et d’apaisement et aussi de laïcité tolérante.

Retour à la case départ, la France n’a plus de gouvernement ; les ministres démissionnaires expédient les affaires courantes.

Depuis hier, je ne cesse de me rendre à l’Élysée pour conseiller le Président Fallières sur la constitution du nouveau Ministère. Sur les conseils de mon mentor Clemenceau, j’ai réussi à neutraliser les ambitions du puissant chef du parti radical Berteaux et du non moins puissant Joseph Caillaux. Ils auront tous les deux un gros portefeuille (la Guerre pour le premier et naturellement les Finances pour le second) mais pas le Présidence du Conseil.

Celle-ci ira à Ernest Monis, sénateur roué mais effacé, homme de consensus, sentant le sens du vent, qui ne fera pas d’ombre aux poids lourds de son gouvernement mais empêchera, en étant là, leur ambition de trop se déployer.

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Ernest Monis, nouveau Président du Conseil

Nous cherchons actuellement désespérément un nouveau ministre des Affaires Etrangères. Au grand désespoir de Clemenceau, Poincaré était pressenti. Ce dernier s’étant désisté (il ne veut pas s’user sur un tel poste), nous cherchons. Le Préfet de la Seine, de Selves, homme habile, refuse aussi, connaissant le manque d’indulgence légendaire des députés vis à vis du titulaire de ce portefeuille.

Qui prendre ? Un avocat brillant ? Un ambassadeur ? Un professeur de droit ? En désespoir de cause, des collègues fort marris de cet insuccès dans nos recherches, me proposent, je me demande pourquoi, que nous prenions un élu du Sud-Ouest, plutôt sur Biarritz et environs.

Peu convaincu par leurs arguments, je retourne, ce soir, voir Clemenceau pour lui demander un nom à proposer à Monis.

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