7 octobre 1909 : Notre drapeau scandaleusement souillé !

L’ombre se glisse entre les bâtiments, sans bruit et avec une rapidité stupéfiante. Après être sorti de la pièce où repose momentanément le drapeau du régiment, l’individu vêtu de noir s’arrête un instant pour laisser s’échapper un ricanement sardonique puis il disparaît après avoir brandi son poing vengeur dans la direction du bureau du colonel, trois étages plus haut.

Le lendemain, la stupeur s’abat sur l’ensemble de la place : le drapeau du régiment stationné à Laon a été déchiré et souillé. Ce que la communauté militaire a de plus précieux, le symbole de son glorieux passé, ce qui fait son identité et sa fierté, est maculé de déjections.

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Le drapeau français souillé : la presse redoute les ricanements allemands

Cinq sous-officiers montent la garde devant l’objet sali en attendant les ordres et la visite de la justice militaire qui a été immédiatement saisie. Une telle protection paraît dérisoire à beaucoup : le mal est fait.  Les journalistes se précipitent dans le bureau du chef de corps et le pressent de questions.

 » Pourquoi un telle infamie ? Les réservistes qui ont fait récemment des manoeuvres plus difficiles qu’à l’ordinaire, sont-ils soupçonnés ? Le coupable est-il une recrue lourdement punie ? Avez-vous des anarchistes dans votre régiment ? Pourquoi le drapeau n’était pas à sa place dans votre bureau ?  »

Le colonel écoute, abattu et répond d’une voix faible. Non, personne n’est soupçonné et les réservistes ont quitté le bâtiment militaire, à l’issue de leur période, dans un excellent état d’esprit. Les unités ne comptent pas de fortes-têtes, personne ne s’affirme anarchiste et la police des chemins de fer ou la gendarmerie n’ont signalé aucun appelé suspect. Le drapeau avait été posé après le défilé en ville dans une salle servant d’annexe au réfectoire. Il aurait dû réintégrer sa place derrière le fauteuil du colonel aux premières heures de la matinée.

L’état-major parisien appelle, scandalisé de cet incident commenté dans les journaux nationaux, réclame la tête de l’officier de permanence et convoque le chef de corps.

En cette année 1909, la France retient son souffle devant l’acte horrible de porter atteinte à l’intégrité de notre drapeau tricolore.

Des têtes vont tomber. 

30 septembre 1909 : Interné deux fois par erreur !

« Mais non, je ne suis pas fou !  » M. Ribot, nouvel « employé » des cuisines à l’hôpital Sainte-Anne ne sait comment convaincre ses interlocuteurs. Il raconte son calvaire : le fait qu’il parlait fort et seul, pendant son travail, dans son entreprise de cordonnerie à Arcueil ; la dénonciation anonyme qui a conduit à son arrestation par la police puis à son placement d’office par décision de la préfecture après juste un court interrogatoire par la secrétaire du commissaire de police ; son examen par les médecins dès son arrivée à Sainte-Anne et ses propos jugés incohérents à ce moment (il protestait avec véhémence contre son internement, on a considéré qu’il était atteint du délire de la persécution) puis son enfermement en cellule la nuit et son affectation à la plonge du réfectoire dans la journée.

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Une cellule à l’hôpital Sainte-Anne

M. Ribot insiste pour être ausculté à nouveau. Le responsable de la cantine l’observant depuis quelques jours, plaide en sa faveur et rend un rapport s’étonnant de son hospitalisation. L’infirmière d’étage l’écoute longuement et alerte aussi les médecins qui acceptent de se pencher à nouveau sur son cas.

Une semaine plus tard, deux professeurs de médecine interrogent Ribot, hochent gravement la tête à la fin de l’entretien et concluent qu’il est en parfaite possession de ses moyens. Le directeur de l’hôpital refuse pourtant la sortie :

« Vous comprenez, moi j’ai un ordre d’internement en bonne et due forme de la préfecture de police et seule cette administration peut mettre fin à votre séjour chez nous.  » Il oublie d’ajouter que le rapport des médecins devrait, sous une dizaine de jours, modifier la décision administrative et mettre fin à l’internement.

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Le traitement des malades par un puissant jet d’eau froide

Ribot, à bout de patience, décide de faire le mur et rejoint son domicile.

Accueilli avec joie par ses collègues et ses amis, il reprend son travail de cordonnier… en continuant de parler seul quand il se concentre sur sa tâche.

Trois mois après, Ribot se rend à la préfecture, avec un mot de son patron, pour régulariser sa situation administrative (officiellement, il est recherché pour évasion d’un hospice après placement d’office). L’employée au guichet le dévisage longuement et fait venir son chef. Ce dernier, considérant que l’intéressé fait l’objet d’une mesure d’internement n’ayant pas pris fin et qui constate qu’il s’est rendu, de surcroît, coupable d’évasion, fait procéder à une nouvelle arrestation en demandant les renforts des policiers des services voisins.

Le lendemain, M. Ribot travaille de nouveau à la plonge du réfectoire de Sainte-Anne, plus désespéré que jamais.

C’est alors qu’une manifestation peu commune de solidarité se met en place. Tout le quartier du pauvre sieur Ribot se mobilise pour exiger sa libération : les proches, ses chefs, les voisins, les commerçants et enfin le maire d’Arcueil. Les uns et les autres insistent sur le fait que l’on peut parler seul à son travail sans être pour autant « dérangé » et démontrent, dans un long courrier signé par de multiples mains, que Ribot demeure tout à fait sain d’esprit.

Les médecins de Sainte-Anne produisent un nouveau rapport attestant de sa bonne santé mentale.

A ce jour, la préfecture de police n’a toujours pas donné de réponse. La presse commence à s’emparer de l’affaire.

Le maire d’Arcueil, M. Vaissières, agissant après délibération de son conseil municipal, a demandé un entretien au cabinet du ministre. Je le reçois aujourd’hui.

A suivre… 

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Un malade à l’hôpital Sainte-Anne

3 septembre 1909 : P comme Presse

 « Votre carte de rédacteur ne vous suffit donc pas ? » Cette réponse du directeur du Temps à l’un de ses journalistes venu lui demander une augmentation est révélatrice. La presse de 1909 reste prestigieuse. Ceux qui y travaillent ont une légitime fierté professionnelle et le grand public écoute toujours bouche bée leurs propos dans les soirées ou les dîners.

Et pourtant ! Que de scandales, de petits arrangements et de grandes bassesses ! L’affaire de Panama a montré la circulation trouble de fonds entre certaines banques, sociétés commerciales, les parlementaires et la presse. L’argent achète tout : un bon article sur les emprunts russes, une analyse favorable de la politique étrangère du gouvernement ou une vision optimiste de l’avenir commercial d’une société qui lance une augmentation de capital. Certaines plumes sont à vendre, d’autres le sont déjà. Peu se contentent, quand ils ont du talent, des modestes salaires des salles de rédaction.

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Le journaliste de 1909 cite rarement ses sources et ses informations sont donc invérifiables. En revanche, le spectaculaire fait vendre.Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le journal Le Temps.

Le journaliste de 1909 cite aussi rarement ses sources. Au mieux, c’est l’agence Havas ou un vrai bavard bien informé du ministère ; au pire, il invente, brode, enjolive en fonction de ce qu’il sait des attentes de lecteurs friands de développements spectaculaires. Peu de journaux entretiennent des correspondants à l’étranger ou ailleurs que dans leur région d’origine, rares sont les rédacteurs réellement au fait du véritable fonctionnement de l’administration ou des grandes groupes industriels. Si les grandes envolées lyriques à la Chambre font l’objet d’abondants commentaires, on ignore tout du travail en commissions, pourtant décisif dans le vote ou le rejet de tel ou tel projet de loi.

Presse en partie corrompue, souvent mal informée ? Oui, mais presse libre. La loi de 1881 est scrupuleusement respectée et les gouvernants se gardent bien de saisir un journal qui déplaît ou d’interdire un article qui attaque. Les campagnes de presse sont parfois violentes, les personnes sont directement mises en causes, les termes sont crus, au bord de l’insulte dans certaines feuilles. La perte de crédibilité progressive du régime parlementaire trouve largement sa source dans des gros titres vengeurs et des paragraphes au vitriol qui ridiculisent les ministres ou les députés.

Si le public se méfie de cette drôle de presse, il continue à l’acheter et à la lire avec passion. Les tirages demeurent impressionnants : Le Petit Journal et Le Petit Parisien dépassent le million d’exemplaires et nombreux sont les titres de province dont le tirage va au delà des 100 000.

« Faites emmerdant ! » C’est toujours Adrien Hébrard, le directeur du Temps qui s’exprime pour inciter sa rédaction à creuser les sujets au risque de déplaire, sans crainte de lasser. En 1909, il existe donc bien une presse qui s’efforce d’informer avec rigueur, qui n’accepte ni compromis ni arrangement avec l’éthique. Une presse au tirage modeste mais à l’honneur chevillé au corps… avec des rédacteurs qui doivent se contenter d’admirer leur belle carte professionnelle quand ils rêveraient d’un train de vie plus élevé. Ils peuvent se consoler en se disant que la profession des journalistes est devenue la plus décorée du pays : légions d’honneur et autres distinctions pleuvent sur les rédactions. Faute de mener à la richesse, une belle plume peut espérer la gloire.

28 août 1909 : N comme Naissances

Pourquoi les Français ne font-ils plus d’enfants ? Les chiffres sont implacables : 60 millions d’Allemands d’un côté, 40 millions de compatriotes de l’autre. Un conflit éventuel entre nos deux pays s’annonce mal.

Moins de familles nombreuses, multiplication des couples avec un seul enfant au plus (un sur quatre dans le département de la Seine). La France enfante peu.

Ce déclin démographique français n’est pas nouveau. Notre pays est passé de la place de nation d’Europe la plus peuplée sous Louis XIV jusqu’à Napoléon 1er à celle de pays le plus « vide » d’Europe occidentale aujourd’hui. Le XIXème siècle a été chez nous une période de repli du nombre de naissances (moins de deux enfants par femme) alors que la Grande Bretagne, l’Allemagne ou la Russie gardaient une belle vigueur en ce domaine.

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Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le directeur du journal Le Temps.

Depuis les années 1890, les analyses plus ou moins sérieuses se succèdent pour apporter une explication à ce phénomène inquiétant appelé « dépopulation ».

« Déclin de la race française » « abâtardie » par des « croisements » trop nombreux dûs à des flux migratoires incessants, écrivent les uns dans des ouvrages aux forts relents xénophobes voire carrément racistes ; « signe d’un déclin d’une nation gouvernée par des élites médiocres », répondent d’autres trempant leur plume dans une encre bleu, blanc et rouge nationaliste ou d’un blanc royaliste éclatant.

Les chiffres ne parlant pas tout seuls, chacun y va de son commentaire reflétant plus une opinion ou des valeurs qu’un véritable travail scientifique.

Les universitaires explorent, quant à eux, prudemment, quelques pistes plus sérieuses.

– Les régions de France où l’on fait le plus d’enfants sont souvent très catholiques et/ou rurales. Le recul de la religion et l’essor des villes expliqueraient donc le déclin dans toutes les autres provinces. La règle se vérifie souvent (comme en Bretagne) mais souffre quelques exceptions : le Nord n’est plus très catholique et s’est fortement urbanisé, pourtant, les Lillois, les Valenciennois ou les Hazebrouckois font toujours autant d’enfants.

– Le recul de l’âge du service militaire repousse d’autant l’arrivée du premier enfant dans un couple et donc réduit les chances d’une fratrie nombreuse.

– Plus généralement, les érudits de la Sorbonne insistent sur le désir d’ascension sociale des familles et l’envie de chaque Français de voir ses enfants occuper une place plus élevée que la sienne dans la société. Ce souhait s’accommode bien d’une descendance réduite facilitant -pense-t’on – une attention soutenue et une éducation soignée : l’enfant roi gagne à être un fils ou une fille unique, surtout si on veut éviter un fractionnement des héritages.

Cervantes disait qu’il existe seulement deux types de familles : celles qui possèdent et celles qui ne possèdent pas. Nos concitoyens rêvent d’être dans la première catégorie… avec le moins d’enfants possible.

19 août 1909 : L comme Loi

 « Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari. »

Cette phrase bien connue du code civil de 1804 commence à émouvoir quelques féministes convaincus qui soulignent que les lois en vigueur mériteraient de ne pas rester figées pendant cent ans !

Longtemps, la France s’est enorgueillie d’être « mère des armes, des arts et des lois ». Notre pays reste fier de ses codes napoléoniens dont se sont inspirées de nombreuses nations et fier de ses lois débattues longuement puis largement amendées à la Chambre ou au Sénat.

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« La Glorification de la Loi » par Paul Baudry. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le directeur du journal Le Temps.

Apparemment, le système tourne rond : chaque arrondissement élit son député et envoie au parlement un représentant pour voter les textes qui vont régir la vie quotidienne. Les lois, une fois votées, sont « sacrées » et mises en œuvre par une administration compétente et zélée. Il revient dès lors à chaque citoyen électeur de tester l’efficacité de ces règles et de demander à son député de les modifier s’il n’est pas satisfait. La boucle est bouclée.

Nous vivons ainsi avec des institutions dont le XIXème siècle, aux deux empires, rêvait : le parlement souverain, issu d’élections libres, domine un exécutif mettant en œuvre fidèlement ce qui est voté « dans l’intérêt général ».

D’où vient, dès lors, cette impression fâcheuse que la machine à faire de belles lois s’est grippée ?

  • – La France s’appuie sur des codes datant d’un siècle, fort bien rédigés à leur époque, mais qui mériteraient un toilettage beaucoup plus fréquent que celui auquel nous assistons. Les articles sur le mariage, sur la procédure pénale ou sur la filiation apparaissent en décalage par rapport aux mœurs qui évoluent vite dans ce XXème siècle qui commence. Nos codes qui régissent une bonne part de la vie civile et du fonctionnement de la justice, ont pris un coup de vieux.
  • – En 1909, la loi sur les retraites n’est toujours pas passée; on déplore l’absence de textes suffisamment novateurs sur l’enseignement qui permettraient d’ouvrir vraiment les lycées aux enfants méritants issus du peuple; une grande loi de programmation militaire reste encore inaccessible. Ces exemples montrent que des lois, reconnues indispensables, ne sortent donc pas assez vite.
  • – Le fonctionnement interne de l’administration, faute de lois adaptées, dépend, pour sa part, d’une jurisprudence habile et novatrice du Conseil d’Etat qui, par ses arrêts sur la responsabilité administrative, la notion de service public ou les droits et devoirs des fonctionnaires, permet aux ministères de continuer, malgré tout, à travailler. Cette production du juge n’est malheureusement pas assumée comme en Angleterre et s’élabore sans lien organisé avec le législateur. Elle ne peut donc palier durablement la défaillance du parlement.

Comment en est-on arrivé là ?

Le système de navette parlementaire (il faut que les deux chambres soient d’accord) et la faiblesse de l’exécutif (il ne peut imposer un rythme rapide et des textes plus nombreux aux parlementaires), expliquent largement une production législative décevante et insuffisante par rapport au monde moderne.

Cette faiblesse est accentuée par le fait que la République se méfie de tout intermédiaire entre le citoyen et l’Etat. Les départements, les municipalités ont peu de pouvoir par rapport à Paris. Les provinces n’existent plus. Les syndicats comptent peu d’adhérents et les corporations ont disparu. Autrement dit, non seulement le parlement – dont les femmes sont exclues –  peine à fournir des lois adaptées à notre monde mais il n’existe guère en France -contrairement à la Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis – d’autres sources de production du droit capables de prendre le relai.

Notre France de 1909 demeure-t’ elle la mère des armes, des arts et des lois ? Pour les armes, nous avons vu dans des articles précédents qu’il n’en était rien ; pour les lois, nous venons de démontrer le contraire…

Il nous reste les arts pour oublier, en musique, que nous rentrons dans ce XXème siècle avec de vrais handicaps.

12 août 1909 : I comme Intimité

Que se passe-t-il dans la chambre d’un bourgeois parisien le soir venu ? Quelles sont les relations qui se nouent entre un paysan et sa femme quand les travaux des champs sont terminés et les bêtes rentrées ?

Des questions que personne ne se pose vraiment et dont les réponses marquent pourtant notre époque aussi sûrement que le lancement d’un nouveau cuirassé ou les débats qui n’en finissent plus au sujet de l’impôt sur le revenu.

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« Vanité », une toile de Toulmouche. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par la direction du journal Le Temps

L’homme du XIXème siècle avait fini par détester son corps. Parfumé mais peu lavé, caché sous des vêtements empilés dès le plus jeune âge, le corps était suspect. Siège de pulsions non maîtrisées dans une société qui souhaitait s’urbaniser et se policer ; on regrettait qu’il soit sexué dans un monde bourgeois qui voulait réduire le nombre d’enfants multipliant et réduisant d’autant les parts d’héritage.

La mode coquine et le libertinage du XVII et XVIIIème siècle s’effaçaient derrière une pudibonderie encouragée par le prêtre et le maître d’école. L’usine naissante n’avait pas besoin non plus d’ouvriers distraits et d’ingénieurs déconcentrés. Le patron et le contremaître s’unissaient pour parvenir à une maîtrise des corps, une réduction de l’espace intime aux strictes nécessités du sommeil réparateur pour un lendemain de dur labeur.

Mari et femme faisaient souvent chambre à part. La « chose » se faisait en cachette et à la sauvette, honteusement presque.

Cette France des corsets, des faux cols et des boudoirs secrets, étouffe.

En ce début de siècle, les chanteuses de cabarets, les artistes et les écrivains ouvrent petit à petit les fenêtres et font rentrer un air frais dans les chambres.

Chansons paillardes, peintures audacieuses de nus, ouvrages littéraires d’introspection, contribuent à redonner du charme à l’intime. Les sens reprennent leurs droits dans la vie très privée de chacun. On écrit sur la mémoire, sur les souvenirs, on mesure les perceptions et les rêves. On redécouvre l’individu privé, l’homme débarrassé de ses habits sociaux.

Certains médecins soulignent que l’accumulation des frustrations et interdits intimes aboutit à l’hystérie. D’autres déplorent que les secrets entourant la chambre à coucher conduisent à une propagation à bas bruit et donc dangereuse des maladies vénériennes. Un XXème siècle qui souligne les vertus de l’hygiène ne peut se satisfaire des portes fermées sur l’intime. Il exige plus de transparence.

L’armée s’en mêle. Un bon soldat français doit avoir des muscles pour repousser l’envahisseur teuton. La gymnastique se diffuse dans les régiments et les écoles. On ne fréquente plus seulement les salles de sport pour tirer à l’épée ou au fleuret mais aussi pour soulever des poids et faire des tractions.

L’épouse voit revenir vers elle un mari mieux dans son corps, elle qui laisse tomber les robes trop étroites et redécouvre les décolletés plongeants.

Alors que se passe-t-il dans le secret des chambres à coucher la nuit tombée ? Une chose, au moins, est sûre : on y respire plus qu’avant.

11 août 1909 : H comme Honneur

 L’honneur d’un capitaine contre l’honneur de l’armée. L’Affaire Dreyfus a été l’occasion de réfléchir à la notion d’honneur dans notre France des années 1890, 1900.

Notre pays, comme les autres grandes nations occidentales, ne règle pas tout par le droit, loin de là. Une injure publique, une diffamation ou une attaque par voie de presse se lave les armes à la main et non dans un prétoire. On prend des témoins et non des avocats, on se rejoint un petit matin blême avec son adversaire dans le bois de Boulogne et non au Palais de justice de Paris.

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Le duel Déroulède contre Clemenceau. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le directeur du journal Le Temps

Le gentilhomme, l’homme politique, le médecin ou l’officier veille en permanence à préserver ce qu’il a de plus précieux : son honneur.

Toute remise en cause de celui-ci est quantifiée par des usages bien établis, permettant d’évaluer sa gravité et l’homme attaqué est tenu de se défendre en respectant des codes stricts s’il veut rester un homme du monde.

L’insulte dans un restaurant ne pèse pas aussi lourd qu’une attaque dans un grand journal, un comportement très inconvenant vis-à-vis de sa fille à marier conduira à une riposte plus vive qu’un bon mot à ses dépens à la tribune de la Chambre.

L’enfant apprend l’honneur auprès de son père, il sait qu’il s’est déjà battu en duel (pistolet ou épée, jusqu’au premier sang par exemple) et connaît les adversaires de celui-ci ou ceux qui pourraient le devenir.

Si les codes de l’honneur restent largement étrangers au droit, ils s’écartent aussi des intérêts diplomatiques. Fachoda, la crise de Tanger et les accords d’Algésiras s’interprètent autant comme des conflits puis des compromis politiques et économiques que comme des atteintes à l’honneur des peuples anglais, allemands ou français devant trouver une issue rétablissant ceux qui s’estiment outragés dans leur dignité.

Si, en 1909, l’homme lave, individuellement, son honneur les armes à la main, chaque peuple occidental est prêt à faire la guerre pour préserver celui-ci.

L’honneur fait disparaître le prix de la vie humaine, passe au dessus du droit et rend dérisoires les enjeux diplomatiques.

Les notions de justice et de bon sens s’effacent aussi devant les codes de l’honneur. Une femme violée reste, pour notre époque, une femme salie avant d’être une victime. Une fille mère est déconsidérée avant d’être aidée et son enfant part avec un lourd handicap dans la vie. Un capitaine Dreyfus innocent pèse moins lourd que l’honneur de l’armée.

L’honneur encadre la vie des bandes de voyous comme le fonctionnement secret des régiments ; il explique certaines alliances politiques à la Chambre comme la vie publique de nombreux villages ; il me dit à qui je dois parler et qui je dois fuir. Il est notre guide et notre capital, il se transmet comme un héritage, il se défend comme un précieux patrimoine.

Dans notre France de 1909, l’honneur est partout et dans une nation de petits commerçants, de rentiers, de paysans ou de fonctionnaires qui découvrent que tout s’achète et tout se vend, il continue à ne pas avoir de prix.

4 août 1909 : C comme Crime

« On ne peut taire le fait qu’on tue ». C’est par cette phrase lapidaire qu’un ami journaliste au Petit Parisien m’explique que son quotidien consacre un bon quart de ses pages aux crimes de notre époque.

Les statistiques sont formelles, on ne compte guère plus de meurtres aujourd’hui qu’hier. 250 affaires chaque année environ. Pourquoi en parle-t-on, dès lors, autant ?

Le crime, en 1909, est d’abord une histoire. Une histoire passionnante.

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Une guillotine. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le Journal Le Temps.

 Première étape : le journaliste décrit l’homicide lui-même, après la découverte du corps sans vie, grâce aux analyses de la toute jeune police scientifique. La description doit être réaliste, spectaculaire si possible, sordide le cas échéant, édifiante toujours.

Etape numéro deux : un portrait est dressé de la victime. L’idéal est de parvenir à la description d’un homme ou d’une femme qui ressemble au lecteur et vis-à-vis duquel il peut, avec effroi, s’identifier.

Etape numéro trois : l’enquête qui avance vite (« bravo les enquêteurs ! ») ou qui piétine (« mais pourquoi le gouvernement ne donne-t-il pas plus de moyens à ses limiers ? »). La police et le juge d’instruction interrogent les témoins, arrêtent les premiers suspects, deviennent les acteurs d’une pièce aux multiples rebondissements, où le fin mot de l’affaire semble s’éloigner au fil des pages, en tenant en haleine le public.

Etape quatre : le procès. Le coupable bénéficie à son tour d’une biographie et ses propos sont rapportés avec gourmandise. Est-ce un criminel né ? Un monstre qui ne demandait qu’à se révéler ? Un pauvre type qui sombre dans le crime après avoir pataugé dans la misère ? Le Petit Parisien ou le Petit Journal se délectent à décrire un Barbe bleue en puissance, un Caligula de la gâchette ou un éventreur fou qui ne prend même pas la peine d’essuyer son couteau entre deux méfaits. Le lecteur plonge dans l’abîme de l’être humain, explore la face cachée de son prochain qu’il ne peut que détester.

« A mort ! A mort ! » : nous sommes maintenant à la dernière étape. L’échafaud, les « bois de justice », la lourde lame qui s’abat d’un coup sec et venge, d’un coup, la société toute entière devant une foule de curieux haineux, qui se rassemble et s’unie à l’occasion de ce spectacle macabre et pourtant divertissant.

L’époque où nous vivons aime le crime et se réjouit du sang qui coule.

Les Apaches, les bandes de la « zone », les « chauffeurs » aident à remplir l’imaginaire d’une population de plus en plus urbaine, plus éduquée et civilisée qui se rassure de penser que les murs de la Cité la protège du « sauvage » qui campe, là-bas, dans les bois ou dans les faubourgs. Ce sauvage qui attend la nuit ou notre dos tourné pour nous poignarder, avant de faire la une du journal que nous étions partis chercher…tranquillement.

26 et 27 juin 1909 : Vivons-nous une belle époque ?

« Je suis persuadé que le XXème siècle verra luire un peu plus de fraternité et moins de misère » s’exclamait l’ancien Président de la république Loubet au moment d’inaugurer l’Exposition universelle et de commencer le siècle.

 

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Grande réception des maires à l’Elysée en 1900 avec le Président Loubet… le siècle commençait bien. Peut-on dire la même chose bientôt dix ans après ?

 

L’activité économique est effectivement repartie, réduisant les écarts de richesse, donnant plus de travail à tous.

 

Les foules se passionnent pour les progrès en matière de transport : les automobiles plus rapides, les aéroplanes qui volent plus loin et plus haut.

 

La République, même fatiguée, paraît indestructible. Aucun roi, aucun Bonaparte ne la menace. Elle dispense ses bienfaits sur les colonies qui ne cessent de s’agrandir.

 

Les Français savent lire, écrire, compter, comme en témoignent les informations transmises par le ministère de la guerre sur les appelés du service militaire.

 

Nos pourrions donc croire que nous vivons une époque heureuse, une belle époque.

 

D’où vient donc ce climat social qui s’alourdit ? Les postiers, les cheminots, les enseignants, les mineurs, les vignerons, les carriers, protestent tour à tour et souvent violemment. Il faut souvent la troupe pour ramener le calme.

 

D’où vient cette volonté de contestation des artistes ? Le cubisme, la recherche de formes nouvelles et incompréhensibles par le grand public, le rejet des académies et des salons officiels sont le signe d’un bouillonnement des idées neuves, d’un refus de la société telle qu’elle est.

 

A nos frontières, nous entendons parfois le cliquetis des armes que l’on prépare et affute. Les armées allemande, française, anglaise, russe, austro-hongroise, n’ont jamais eu autant de canons, de navires de guerre et de fusils à tir rapide.

 

Nous vivons une belle époque mais… pour combien de temps ?

 

 

 

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L’Exposition Universelle de 1900 à Paris

 

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Spécialement à l’attention de Sarah Bernhardt qui me fait l’honneur de lire ce journal (cf commentaire ci-dessous) : une photographie du Petit Palais en 1900.

 

 

 

 

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24 mai 1909 : Les petits Français ne découvriront pas la Suède

Deux livres en concurrence : à ma droite, Le tour de la France par deux enfants par G. Bruno, à ma gauche, Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède de Selma Lagerlöf.

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Nils Holgersson voyage depuis 1906 sur le dos d’une oie et pourrait bien atterrir en France si le ministère de l’Instruction publique le veut bien…

Une commission des programmes de l’Instruction publique doit trancher ce jour entre les deux ouvrages : lequel sera diffusé à la rentrée à nos charmantes têtes blondes et leur fera découvrir le chemin pour devenir des adultes citoyens et responsables ? Pour une fois, je siège comme simple représentant du ministère l’Intérieur et la décision appartiendra au président, un madré recteur d’une soixantaine d’années qui a survécu à tous les changements de ministère des vingt dernières années.

L’ouvrage de G. Bruno est devenu un classique de la littérature pour enfants. Depuis sa première édition en 1876, plus de cinq millions d’exemplaires ont été vendus et des générations entières d’enfants ont découvert la France en emboîtant le pas à André et Julien Volden qui quittent Phalsbourg, aux confins de la Lorraine et de l’Alsace annexées par le IIème Reich, pour rejoindre un oncle Frantz qui devrait être à Marseille. Ils devront faire le tour de notre pays pour arriver à leur but, en découvrant les régions, les métiers, les monuments et les paysages qui font notre pays. Livre de lecture, leçon de choses, pétri de morale républicaine, « Le Tour de la France » apparaît comme indétrônable dans l’environnement des hussards de la République. 

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Le Tour de la France par deux enfants : plusieurs millions d’exemplaires vendus, des dizaines de rééditions depuis sa sortie en 1876…

Face à ce poids lourd, à ce géant de la littérature scolaire, le pauvre Nils Holgersson, ramené de surcroît, en début de roman, à la taille d’un lutin, accroché avec l’énergie du désespoir à une oie qui s’envole vers des contrées peuplées de créatures surprenantes et parfois fantastiques, conserve peu de chances de s’imposer. En 1909, Nils n’est pas encore traduit dans la langue de Molière et seuls quelques inspecteurs généraux de l’Instruction publique l’ont lu dans sa version anglaise. Et pourtant, nous sommes déjà quelques-uns à vouloir mieux diffuser ce beau texte, très bien écrit par un amoureuse de la Nature, Selma Lagerlöf.

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Le pauvre Nils va avoir du mal à faire le poids face à une commission des programmes de l’Instruction publique

Le président de la commission se retourne vers moi :

 » – Mais pourquoi voulez-vous que les écoliers français aillent apprendre ce qu’est la plaine d’Östergötland ou le lac Mälaren alors que les départements français sont déjà nombreux et difficilement mémorisables ?

– L’un n’empêche pas l’autre. Nils connaît des épreuves universelles comme le froid, la faim, la peur et même la mort. Il s’interroge sur les valeurs de solidarité dans l’épreuve, de générosité ou de courage. Si c’est la Suède qu’il parcourt en tous sens, c’est l’âme humaine qu’il sonde pour en extraire ce qu’il y a de meilleur. Il montre que seule l’humilité et le respect de l’autre mènent à la vraie connaissance et au bonheur dans la vie. Les pays anglo-saxons ne s’y sont pas trompés et le Voyage de Nils est déjà diffusé à des centaines de milliers d’exemplaires et lu par des millions d’adultes.

– Rien n’empêche nos enfants de lire ce livre chez eux. G. Bruno diffuse, lui, une morale républicaine, rigoureusement laïque, à laquelle nous sommes attachés. Les légendes scandinaves reprises par l’ouvrage de Lagerlöf n’intéressent pas des petits paysans auvergnats ou bourguignons qui ne sortent guère de leur village et n’ont jamais vu la mer !

– Justement, ouvrons les fenêtres des classes, faisons voyager les gamins par le livre ! Et puis, laissons une chance à cette femme écrivain, institutrice, la possibilité d’entrer dans les bibliothèques françaises.

– Mais savez-vous, monsieur le conseiller, que G. Bruno est aussi une femme. Son vrai nom est Augustine Fouillée. Deux-cents gravures , cartes ou portraits viennent illustrer son ouvrage et faire rêver des bambins des campagnes qui ne connaissent souvent, comme grande ville, que le chef lieu de leur département. Les enseignants qui l’utilisent, l’ont eux-mêmes découvert pour apprendre la lecture lorsqu’ils étaient élèves.

Tandis que le Voyage de Nils n’est qu’une aventure exotique qui n’intéressera que quelques héritiers de la grande bourgeoisie parisienne, le Tour de la France par deux enfants s’affirme, depuis plus de quarante ans, comme un des éléments de notre patrimoine populaire.

L’Instruction publique en commandera donc un million d’exemplaires de plus !  »

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 La laiterie et la fabrication du beurre vue par les deux enfants pendant leur incroyable Tour de France

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Le « Tour de la France par deux enfants » est aussi l’occasion de donner une certaine vision du monde de 1909…

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Les petits Français attendront avant de découvrir le monde merveilleux de Nils Holgersson. La connaissance de la Patrie passe avant tout !

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