15 janvier 1908 : Des HBM en nombre insuffisant pour loger les plus modestes

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Van Gogh, « Maisons vues d’en bas »

 Le logement ouvrier reste un sujet de préoccupation du gouvernement. Trop nombreuses sont les familles pauvres qui vivent -à plusieurs – dans des taudis.

L’intimité de chacun n’y est pas respectée. Quant à l’hygiène, elle est rudimentaire. De nombreux quartiers de Paris ou d’autres grandes villes sont ainsi des foyers de propagation de la tuberculose.

Depuis la loi Siegfried de 1894 et la création des Habitations à Bon Marché (HBM), des facilités de crédit et des immunités fiscales sont accordées aux sociétés qui construisent des logements à loyers modestes.

Depuis deux ans, les communes et les départements peuvent directement investir dans le secteur HBM, qui doit maintenant respecter des normes strictes de salubrité.

« Pour autant, ai-je mis dans mon rapport pour le ministre, rédigé aujourd’hui, les avancées sont trop modestes.

Il est riche d’enseignement de comparer la vitesse de construction des immeubles post-haussmanniens parisiens ou l’éclosion de cités jardin comme Le Vésinet et la lenteur de l’essor des sociétés HBM.

Le monde ouvrier n’attire pas l’entrepreneur du bâtiment, persuadé qu’il ne pourra pas en tirer un quelconque profit.

L’intervention directe de l’Etat et surtout des municipalités se révèle indispensable. »

Pour reprendre une expression de M. Viviani, détenteur du portefeuille du tout nouveau ministère du travail, si nous n’agissons pas vigoureusement, les ouvriers resteront des  » nomades qui campent aux bords de la ville et de la société « .

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Le maire du Havre, Jules Siegfried, cherche à promouvoir, dans sa ville, l’habitat social. Il est l’auteur de la loi qui porte son nom sur les HBM.

Bilan d’une riche année 1907

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La Triple Entente entre la Russie, l’Angleterre et la France, illustration de la presse russe

Pour faire un bilan de cette année 1907, quatre termes viennent à l’esprit:

tensions, apaisement, puissance retrouvée, et modernisation. 

« Tensions et apaisements »

Deux mots contradictoires pour qualifier cette année 1907 qui vient de s’écouler.

– Tensions au Maroc et sur la frontière algérienne. La France est poussée à intervenir de plus en plus dans cette région : les attaques contre nos troupes ou nos ressortissants, conduisent le gouvernement à envoyer des colonnes de renfort pour sécuriser des zones de plus en plus importantes de territoire marocain. Cela se fait sous le regard plus ou moins bienveillant du reste de l’Europe. L’Angleterre et l’Espagne ont obtenu des contreparties aux engagements français. L’Allemagne, en revanche, peine à accepter cette situation et le fait régulièrement savoir. Nous sommes toujours au bord d’un incident avec ce pays au sujet du Maroc. Cela n’est pas sain pour la paix entre les nations. 1908 devra être un année de pacification de la situation. Des actions militaires bien ciblées et une activité diplomatique intense devraient éviter à notre pays d’être engagé dans une aventure dangereuse.

– Tensions dans le monde du travail. Les ouvriers, les vignerons, les électriciens, les garçons de café…chacun revendique, exige plus des patrons et du gouvernement. Les heurts sont fréquents et G. Clemenceau n’hésite pas à faire donner la troupe. Celle-ci peut être amenée à tirer et on déplore dès lors des victimes…sources de nouvelles tensions. La création récente du ministère du travail devrait contribuer à faire baisser l’intensité de ces conflits en rendant l’Etat arbitre et protecteur des faibles au lieu d’être seulement celui qui ramène le calme avec le sabre.

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Depuis 15 ans, les grèves sont de plus en plus dures. On redoute une grève dans les transports de l’ampleur de celle de 1891

 « Apaisement «  dans les relations internationales et en France.

– Le spectre d’une révolution russe s’éloigne quelque peu après les graves événements de 1905. Stolypine a pris les choses en mains et semble vouloir s’attaquer au problème agraire de son pays. Il est grand temps et il n’a pas le droit à l’échec.

– Le système des alliances entre la Russie, la France et l’Angleterre protège notre pays de l’isolement par rapport à la puissante Allemagne. Il décourage la mise en cause, par la force, de nos intérêts et oblige les puissances à trouver des solutions diplomatiques. Attention, ces alliances ne sont valables que si les membres savent agir avec discernement dans leur politique extérieure. Sinon, les erreurs de l’un conduisent les autres dans la même direction. La France devra être vigilante par rapport aux Anglais ou aux Russes qui peuvent être tentés d’accroître leur puissance impériale sans souci des équilibres européens.

– Apaisement des tensions religieuses en France. Il est toujours aussi difficile d’inviter à un même dîner des catholiques intransigeants et des laïcs cachant difficilement leurs penchants anticléricaux ! Pour autant, G. Clemenceau a su mettre un terme aux inventaires des biens de l’Eglise sans renoncer à défendre la séparation stricte d’avec l’Etat. On déplore moins d’affrontements publics entre catholiques et représentants de l’ordre républicain que les années passées. La presse catholique continue à crier « au scandale » (voire le journal « La Croix ») mais n’est plus suivie par la foule des fidèles, rassurée par les intentions pacifiques des pouvoirs publics.

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L’église de France retouve une certaine sérénité face à un gouvernement apaisant. L’église Saint Aspais de Melun

L’autre mot clef de cette année est « puissance retrouvée« .

Les deux prix Nobel attribués au diplomate Louis Renault pour son action à la conférence de La Haye (prix Nobel de la Paix) et au docteur Alphonse Laveran, bactériologiste à l’institut Pasteur et spécialiste du paludisme (prix Nobel de médecine), montrent, s’il en était besoin, que notre pays reste à la pointe des avancées scientifiques. Nous avons sans doute les meilleurs médecins, les meilleurs biologistes et physiciens du monde.

Louis Renault jurist.gif Le juriste Louis Renault, prix Nobel de la paix

Après le conflit de 1870, la France a su se redresser. Elle rattrape l’Angleterre d’un point de vue économique, elle s’investit dans des secteurs d’avenir comme l’automobile. Cela profite à tous et contribuera, nous l’espérons, à l’apaisement des tensions sociales citées plus haut.

La France est aussi une puissance écoutée, respectée. Elle traite clairement d’égale à égale avec l’Angleterre, l’Allemagne ou la Russie.

Sa population ne progresse plus à la même vitesse qu’au début du siècle dernier. L’Allemagne est beaucoup plus dynamique de ce point de vue. D’autres pays émergent et pourraient devenir les grandes puissances de demain, au détriment de la France : la Russie aux mille ressources naturelles et aux territoires immenses, bien entendu, mais aussi et surtout, les Etats Unis, dont la puissance industrielle et financière n’a pas fini, je pense, de nous étonner.

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Les Etats Unis, puissance montante… Un « building » à Boston

La France ne survivra face à ces « empires montants » qu’avec des colonies multiples, à la population nombreuse. Il faut saluer ici les Français qui se battent loin de leurs foyers pour planter dans les endroits les plus reculés de la planète, le drapeau tricolore républicain. Quand ces Français respectent les habitants de ces régions dans leurs droits et leurs traditions, cela honore la Civilisation.

« Modernisation » sera le quatrième mot clef

Modernisation en cours de notre Police qui se dote de brigades mobiles (le décret a été signé aujourd’hui) mieux à même de lutter contre une criminalité qui se joue des limites départementales, situation dénoncée par la presse et crainte par une population qui attend plus de protection de la part de l’Etat.

Modernisation de notre fiscalité qui se dotera peut-être l’an prochain de l’impôt sur le revenu. Pour l’instant repoussé par la Chambre, ce projet apparaîtra un jour, nous l’espérons, comme porteur de plus de justice dans la répartition du fardeau du financement de l’Etat.

Modernisation sociale avec les projets sur la généralisation des pensions de retraite qui doivent vite sortir des cartons si la France ne veut pas être la lanterne rouge des puissances européennes dans la domaine social.

En conclusion, notre puissance française retrouvée ne tiendra qu’avec une volonté sans faille de progrès législatif. Le gouvernement Clemenceau doit « durer » (si les parlementaires pouvaient l’aider dans sa tâche !) et continuer son action de réforme.

Quelques dates clef que nous retiendrons de cette année :

2 janvier : Loi sur l’exercice du culte. Permet de trancher l’attribution des biens de l’Eglise. Elle est mise en oeuvre avec un esprit d’apaisement par la gouvernement.

 7 février : Joseph caillaux, ministre des finances, dépose pour la première fois son projet de loi instaurant l’impôt sur le revenu. Projet repoussé par la Chambre plusieurs fois pendant l’année.

8 mars : Grève des électriciens de Paris. Le gouvernement fait appel aux soldats du Génie pour les remplacer.

19/20 mars :Occupation de Oujda, au Maroc, par Lyautey, après l’assassinat, à Marrakech, du directeur du dispensaire français.

28 mars : Loi assimilant les réunions cultuelles aux réunions publiques. Ce texte permet de garantir, de fait, la liberté des cultes.

9/10 juin : le mouvement des vignerons dans le Midi tourne à l’insurrection. Le gouvernement aura une action très ferme en envoyant la troupe et en arrêtant des meneurs.

15 juin au 18 octobre : 2ème conférence de La Haye dirigée par Théodore Roosevelt. Les conventions internationales sont révisées pour favoriser les solutions diplomatiques dans la résolutions des conflits inter-étatiques.

28 juillet : Les chaussonniers, en grève, de l’usine Amos sont « bousculés » par la troupe : 2 morts, près de trente blessés.

31 août : accord anglo-russe sur la Perse; ce dernier accord confirme la « Triple Entente » anglo-franco-russe.

29 septembre : inondations catastrophiques dans l’Hérault et dans le Gard

1er octobre : ouverture du Salon d’Automne qui reconnaît, enfin, le talent de Cézanne

12 novembre : le parlement approuve par 464 voix contre 54 la politique marocaine du gouvernement

10 décembre : Alphonse Laveran et Louis Renault, deux Français, reçoivent respectivement le prix Nobel de médecine et le prix Nobel de la Paix

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« Travailler moins, gagner autant » , un slogan qui a de l’avenir ?

4 décembre 1907 : L’ Alsace et la Lorraine heureuses sans nous ?

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Poste frontière entre l’Allemagne et la France

Une vision un peu simpliste des choses voudrait que l’on s’attriste de la situation de l’Alsace et de la Lorraine.

Tristesse française, certes. La perte de ces magnifiques régions à la suite du traité de Francfort du 10 mai 1871, alimente un puissant esprit de revanche au sein de notre pays.

Les diplomates allemands que je côtoie, ne cessent de répéter que Bismarck était personnellement contre cette annexion qui allait humilier la France. Soucieux d’équilibre européen, le Chancelier ne voulait pas que la France ait la volonté de se battre un jour à nouveau contre son pays. Pour cela, il fallait, selon lui, s’en tenir à une indemnité de guerre (qui serait vite oubliée) et ne pas créer un différent territorial susceptible de s’envenimer à moyen terme. Malheureusement, le sage Chancelier n’a pas été suivi. Le parti belliqueux prussien l’a emporté. Et notre Alsace Lorraine bien aimée a été annexée au Reich.

Je me pose souvent la question de savoir si les Alsaciens souhaitent un rattachement futur à la France.

A la fin de la guerre de 1870 et 1871, 100 000 d’entre eux ont choisi de rejoindre Belfort, Nancy et les environs. Et les autres ? Plus d’un million et demi sont restés dans leur région. Doit-on leur en vouloir ?

Ils participent à un régime qui a sans doute des défauts mais qui devient un Etat de droit. Ils élisent des représentants (une quinzaine) au Reichstag. Ils bénéficient d’un code civil rénové.

Les lois sociales qui aboutissent plus vite que chez nous (caisses maladie, caisses de retraites …) vont aussi s’appliquer en Alsace Lorraine.

L’empereur Guillaume II se soucie du patrimoine architectural de notre province regrettée. Il fait actuellement rénover, à grands frais, le château du Haut-Koenigsbourg.

Vue du château Le château du Haut-Koenigsbourg

Ceux qui se rendent régulièrement en Alsace notent que les sentiments anti-allemands diminuent. On est loin des années 1880 où les députés alsaciens se qualifiaient de « protestataires » et déposaient une motion au Reichstag pour s’élever vigoureusement contre l’annexion de leur région.

On me dit qu’en Alsace Lorraine, le français reste la langue  » distinguée « , celle des industriels et commerçants aisés, celle aussi des lettrés qui n’ont pas rejoint Nancy. Pour combien de temps ?

Pendant combien de temps cette petite province pourra résister à l’intégration dans le vaste Empire allemand, riche économiquement, puissant militairement et épris de culture et de sciences ?

30 novembre 1907 : Le calvaire du ministre des finances Caillaux

 Joseph Caillaux.jpg Joseph Caillaux

Voilà un dossier dont je suis content de ne pas m’occuper : Le projet de mise en place de l’impôt sur le revenu.

Mon patron suit cela de loin et laisse le ministre des finances, Joseph Caillaux, à la manoeuvre.

Si cela passe au Parlement, nous aurons un système fiscal modernisé et plus juste. Les « quatre vieilles » issues du Directoire – contribution foncière, impôt sur les portes et fenêtres, contribution mobilière et patente -ainsi que la contribution sur le revenu des valeurs mobilières, seraient remplacées par un impôt sur tous les revenus.

La taxe serait fixe, de 3 % sur tous les revenus du travail et de 4 % sur les revenus du capital.

Ceux qui gagnent bien leur vie paieraient un impôt complémentaire par tranche de revenu.

Bref, les gros salaires ne seraient plus exonérés et la rente d’Etat ne passerait plus à travers les mailles du filet.

C’est clair, c’est équitable, c’est moderne…

Et pourtant !

Que de débats à la Chambre et au Sénat ! Le mot « impôt » est, pour certains, un « gros mot » en soi. D’autres font leurs calculs et constatent qu’ils y perdent. Leurs protestations n’en sont que plus vives.

Quant à ceux qui gagnent à la mise en place de cette réforme, ils restent bien silencieux.

Joseph Caillaux n’a donc que des oppositions à son projet.

Cela affaiblit cet homme intelligent, ancien inspecteur des finances, brillant professeur à l’Ecole libre des  sciences politiques, qui pourrait devenir un redoutable concurrent de mon ministre.

A la réflexion, « être ministre de l’intérieur », cela mène plus sûrement en haut du cocotier !

24 novembre 1907: Pie X et la modernité

 Popepiusx.jpg Le pape Pie X

N’allant pas à la messe, aimant penser en toute liberté, je ne fais pas parti a priori de ceux qui soutiennent notre nouveau pape Pie X.

Les attaques dont fait l’objet le prêtre français Alfred Loisy, de la part du Vatican, m’inquiètent. Dans l’encyclique  » Pascendi Dominici « , le pape met en cause avec vigueur ceux qui défendent les thèses modernistes, comme le père Loisy. Le souverain pontife réfute la distinction entre le Christ de la Foi et le Christ historique. Il condamne ceux qui pensent que Jésus n’a pas voulu fonder une Eglise ou instituer des sacrements.

Il est dommage que les analyses ne puissent pas s’exprimer plus librement au sein de l’église catholique romaine. Idéalement, il faudrait que puissent cohabiter ceux qui pensent comme le Pape et ceux rejoignent les options d’Alfred Loisy, sans que les uns obligent les autres à se soumettre.

Notre monde qui bouge très vite a besoin de ceux qui réfléchissent très librement et s’affranchissent des dogmes. Il a aussi besoin de repères immobiles et de quelques certitudes rassurantes. Pourquoi devoir faire un choix entre une messe en latin dont l’impeccable ordonnancement ne bouge pas depuis des dizaines d’années et des écrits « révolutionnaires  » qui proposent de changer le monde ? 

On dit que le pape, sans véritable expérience internationale, suit son très jeune secrétaire d’état, brillant et polyglotte, Rafael Merry del Val. Ce dernier se révèle comme un homme très conservateur. Certains milieux radicaux prétendent qu’il déteste la France et les Français ; ce qui est sans doute exagéré et simpliste.

Les deux hommes se rejoignent pourtant dans un même profond refus de la loi française de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Ils font tout pour qu’elle ne puisse porter ses fruits, notamment en refusant la formation d’associations cultuelles.

Je regrette beaucoup Léon XIII, disparu il y a quatre ans maintenant. Il avait su porter un regard critique sur notre capitalisme et défendre la classe ouvrière dans son encyclique « Rerum Novarum « .

S’il était toujours notre pape, je serais peut-être retourné à la messe !

22 novembre 1907: Salons douillets et usines galeuses

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Abram Jefimowitsch Archipow : « Les Laveuses »

Au chaud chaque jour dans mon ministère, je ne peux m’empêcher de penser parfois à la condition des ouvriers.

Curieux destin…

Vous naissez dans un quartier bourgeois, vous faites l’Ecole Libre des Sciences Politiques, vous réussissez le concours d’accès au Conseil d’Etat puis, vous fréquentez des endroits agréables près de ceux qui décident, vous avez des responsabilités, vous allez au théâtre, à l’opéra, votre logement est vaste, clair, bien chauffé… Vos enfants fréquentent des bonnes écoles et iront au lycée pour apprendre le latin et le grec.

Ou bien…

Vous naissez dans un logement insalubre à Saint Denis, vous apprenez à peine à lire et écrire, vous travaillez dès 12 ans. A l’âge adulte, vous abattez 12 heures de travail, six jours sur sept sous les ordres d’un contremaître pointilleux et détesté de tous qui peut vous infliger à tout moment des amendes qui se déduisent de votre maigre salaire. A 45 ans, vous êtes usé par les machines dangereuses, les cadences, le bruit et les odeurs d’une usine qui vous prend toute votre vie.

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Quand je suis invité à dîner dans une grande famille parisienne, au milieu de ces jolies femmes aux toilettes somptueuses, de ces messieurs élégants et contents d’eux, je pense à ces pauvres gens qui se lèveront tôt le lendemain, qui mettront toute leur force de travail au service de ces riches personnes qui m’invitent.

Pendant que le champagne coule à flots à la soirée de la duchesse de P… , l’ouvrier recompte les 10 francs qu’il gagne chaque jour. 4 francs partent pour sa nourriture et couvrent ses frais de transport. Il lui reste 6 francs pour se loger et subvenir aux besoins du reste de sa famille.

Oh, l’école n’a pas servi à grand chose à l’ouvrier auquel je pense. Sa femme n’a guère l’occasion de mettre en pratique les cours de cuisine qu’elle a suivis. Du pain, des pommes de terre, peu de viande, jamais de poisson. Tout cela ne demande pas de talent de cordon bleu.

Ses enfants sont maigres, le teint pâle. Ils n’apprendront pas le latin et le grec. Mais ils iront peut-être un jour grossir les rangs de la CGT.

Cette CGT qui parle de grève générale depuis l’an dernier.

Il faut que j’arrive à convaincre mon ministre que l’on ne pourra pas toujours envoyer la cavalerie contre ces forçats du monde du travail qui se révoltent.

La loi sur les accidents de travail de 1898, celle sur le repos hebdomadaire de l’an dernier, la création du ministère du travail confié à M. Viviani : tout cela va dans le bon sens. Il faut continuer. Et pas seulement pour donner meilleure conscience au fonctionnaire que je suis…

Une nouvelle génération attend beaucoup du siècle qui commence.

13 novembre 1907: Il faut sauver « L’Humanité »

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Jaurès! Ce diable d’homme a beau être le premier et plus farouche opposant de mon ministre, je ne peux m’empêcher d’avoir beaucoup de respect pour lui, teinté d’un brin d’amusement.

Respect pour cet homme droit, combattant infatigable pour l’avénement du socialisme, apôtre du progrès social, défenseur des faibles.

Léger amusement pour ce côté idéaliste manquant parfois un peu de réalisme. Avec lui, nous sommes loin des radicaux que je fréquente chaque jour!

Son journal « L’Humanité », créé il y a trois ans, continue à battre de l’aile.

Equilibrant ses comptes s’il atteint les 70 000 exemplaires vendus, il tire à peine pour le moment à 30 000.

Il faut dire que le titre en lui-même ne fait pas dans la modestie et la simplicité! Le nombre d’agrégés rédigeant les articles (on en compte, paraît-il, plus d’une quinzaine) éloigne aussi cette feuille de son public souhaité: Les ouvriers.

Force est de reconnaître que dans la rue, je vois plus les hommes en casquette sortant de l’usine se ruer sur « Le Petit Journal » racontant avec force détails le dernier crime sanglant que sur ce titre austère, quasiment sans illustration, dont le but est « la réalisation de l’humanité [qui] n’existe point encore ou existe à peine. A l’intérieur de chaque nation, elle est compromise et comme brisée par l’antagonisme des classes, par l’inévitable lutte de l’oligarchie capitaliste et du prolétariat » (éditorial de M. Jaurès  du premier numéro du 18 avril 1904).

J’ai été heureux d’apprendre que le journal, menacé financièrement cette année, va pouvoir continuer après la constitution d’une nouvelle société éditrice.

Des rumeurs courent sur les origines du financement; des hommes d’affaires, des banquiers sont cités…

Il est désagréable de voir comment certains peuvent faire naître ces bruits malsains destinés à discréditer une oeuvre portée par un homme chaleureux, pétri de socialisme…court sur pattes mais à l’âme élevée.

Un collègue du Conseil d’Etat que je croise souvent en réunion, Léon Blum, ne cesse de me dire qu’il faut lire l’Humanité… ou rejoindre ses rédacteurs. On y est en bonne compagnie: Briand, Viviani, Anatole France, Jules Renard.

La rédaction serait-elle intéressée par mon modeste journal? Ai-je des idées dignes de leurs nobles ambitions? Ma plume de fonctionnaire pressé et plongé dans l’action vaut-elle celle d’un agrégé?

12 novembre 1907: Pas de syndicat et pas de grève pour les fonctionnaires

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Je travaille actuellement sur un projet d’organisation des fonctionnaires, déposé à la Chambre, pour l’instant sans succès, qui aboutirait à mettre en place un système de « statut ».

L’idée de « statut » est née cette année dans des notes rédigées par Georges Demartial, collègue chef de bureau au ministère des colonies. Rappelons que ce dernier s’était déjà fait remarquer -en bien- en publiant en 1906 un ouvrage, « Le Personnel des Ministères », qui proposait toute une série de règles conduisant à une meilleure organisation des corps de l’Etat.

Mes chefs et moi-même sommes, en fait, farouchement opposés à tout droit de grève dans l’Administration et très rétifs à l’implantation de syndicats.

Mon ministre pense, à mon avis à juste titre, que la mise en place d’un statut, sorte de « Constitution » de l’Administration, serait un moindre mal par rapport à l’extension du droit de travail aux fonctionnaires.

Par ce statut, on peut clarifier les droits et devoirs des agents publics…et leur interdire explicitement la grève et l’appartenance à un syndicat.

Le statut permet de rappeler que les fonctionnaires ont leur sort lié à l’intérêt général et ainsi, les arrêts de travail ne peuvent être envisagés.

Le projet de loi rencontre beaucoup d’oppositions.

Les socialistes souhaitent des conventions collectives liant les agents à leur employeur Etat. Celles-ci conduiraient à la reconnaissance d’un droit à la grève et à l’émergence de syndicats.

Beaucoup d’autres parlementaires critiquent toute règle limitant le pouvoir des politiques sur les administratifs.

Quant aux grands corps de l’Etat, qui gèrent actuellement les fonctionnaires, ils ne veulent guère s’embarraser d’un statut considéré comme un « corset ».

G. Clémenceau n’est pas homme à renoncer. Il pense que les fonctionnaires qui ont des prérogatives importantes de puissance publique, doivent, en contrepartie, avoir des devoirs particuliers. Si des règles claires ne sont pas édictées, il redoute des désordres à court ou moyen terme.

6 novembre 1907: Un bourreau au chômage

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Anatole Deibler, exécuteur en chef des arrêts criminels en France, est au chômage. Le Président de la République Armand Fallières, opposant déterminé à la peine capitale, gracie systématiquement tous les condamnés par les cours d’assises.

Résultat: Notre bourreau national, artisan spécialiste de la guillotine, doit chercher un travail plus discret.

Je ne peux que me féliciter de cette volonté de nos gouvernants de mettre un terme à cette peine barbare. Mon ministre a, pour sa part, déposé l’an dernier un projet de loi tendant à abolir la peine de mort en la transformant en réclusion à perpétuité.

Victor Hugo avait raison lorsqu’il s’exclamait ‘ »Que dit la loi ? « Tu ne tueras pas ». Comment le dit-elle ? En tuant ! »

Le crime récent et abominable d’Albert Soleilland qui a violé et étranglé une petite fille de 11 ans n’a pas fait changer d’avis notre Président. La peine de cet odieux personnage a été commuée en travaux forcés à perpétuité et Solleilland est parti jusqu’à la fin de ses jours dans l’enfer de la Guyanne.

Il faudrait rapidement que le projet de loi sur l’abolition de la peine de mort aboutisse. L’opinion publique et une partie de la presse sont révulsées par l’affaire Soleilland et réclament avec force la tête des assassins d’enfant ou autres criminels épouvantables.

Si la loi ne change pas, je ne pense pas que nos gouvernants, aussi courageux soient-ils, pourront longtemps résister à cette pression populaire. Et Anatole Deibler pourrait bien retrouver son poste… 

5 novembre 1907: « Dieu m’a donné mon argent »

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Déjeuner très intéressant avec un nouveau collègue qui a passé cinq ans aux Etats Unis comme attaché d’ambassade.

Il me rapporte beaucoup d’informations sur ce pays neuf et fascinant.

De l’autre côté de l’atlantique, l’argent semble roi. Ceux qui s’enrichissent sont considérés, ni plus ni moins, comme les gagnants de la sélection naturelle et donc les élus de Dieu!

Dans toutes les universités et grandes firmes américaines, on lit avec ferveur Herbert Spencer qui applique à la société et aux être humains, les enseignements de Darwin. Celui-ci explique que les plus forts, les plus doués, les plus travailleurs gagnent la compétition sociale et tirent ainsi la société vers le haut. Leur fortune récompense les efforts accomplis qui sont bénéfiques pour eux-mêmes et plus encore pour leur pays.

En parallèle, les valeurs protestantes, puritaines, glorifient le travail. La réussite, issue du labeur, est considérée comme un signe bienveillant de Dieu.

Le milliardaire John Rockefeller s’est ainsi exclamé « Dieu m’a donné mon argent ».

En retour, l’argent accumulé par les plus riches irrigue toute la société américaine.

Pour le meilleur avec les multiples actions de bienfaisance d’hommes comme Andrew Carnegie: Universités, oeuvres caritatives, financement de recherches… Les riches utilisent leur argent pour le bonheur de tous.

Andrew Carnegie Andrew Carnegie « Soyez roi dans vos rêves »

Pour le pire avec cette influence grandissante des groupes financiers sur la politique (certains parlementaires défendant les intérêts de tel ou tel secteur industriel) ou les journaux.

La mainmise de ces empires industriels – « US Steel », « Standard Oil » etc… – sur des pans entiers de l’économie, avec le rachat de toutes les sociétés plus faibles, conduit à la constitution de « trusts », groupes tout puissants fixant unilatéralement les conditions de travail des salariés… comme les prix pour les consommateurs qui n’ont d’autres choix que leurs produits.

Notre France reste-t-elle loin de tout cela? Un océan et de longs jours de bateau nous séparent. Pour autant, le capitalisme conduit aussi notre pays à des succès et à des excès qui nous rapprochent de cette Amérique où l’Etat ne pèse pas bien lourd.

Standard oil octopus loc color.jpg La pieuvre « Standard Oil »

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