23 octobre 1908 : Le Pouvoir et les potins

Clemenceau est divorcé. Quand il avait cinquante et un ans, en 1892, il a quitté définitivement son « américaine », Mary, née Plummer.

Depuis ? Le Président du Conseil n’est pas un bellâtre. Habillé très correctement mais simplement, refusant toute ostentation, il porte même un regard sévère sur d’autres hommes politiques qui font preuve d’une élégance raffinée. Ainsi, il désigne régulièrement le député et très bon orateur Paul Deschanel sous le sobriquet de « Ripolin ».

Il ne faut donc pas compter sur Clemenceau pour aguicher toute la gent féminine.

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Rose Caron

Mes amis me pressent pourtant de donner les noms des femmes qu’il fréquente.

Pour ne pas les décevoir mais sans dévoiler plus que ce que le « Tout Paris » sait déjà, je me contente de citer les plus connues, celles qu’il invite par exemple dans sa nouvelle maison de Bernouville ou qui l’accompagnent à l’Opéra et au théâtre, sur les boulevards.

La cantatrice à succès Rose Caron est le nom qui revient le plus souvent. Divorcée elle aussi, la petite cinquantaine, grande, élancée, chantant admirablement, elle charme certaines soirées du Tigre. Ils évoquent ensemble le répertoire wagnérien qu’elle connaît bien. Il l’écoute parler – attendri-  et admire sa belle chevelure brune, sa taille fine et ses longues robes décolletées.

Amie, conseillère ou maîtresse ? Un peu des trois ? Personne ne sait vraiment. Ils se voient, s’écrivent de belles lettres, passent des moments de bonheur simple ensemble. Clemenceau oublie quelques instants avec elle ses lourdes responsabilités. Elle lui apporte un point de vue, un discours original qui tranche sur celui de ses collaborateurs issus des grands corps de l’Etat.

Personne ne se risque à informer notre Patron que Rose Caron ferait aussi partie des relations proches de Théophile Delcassé, l’ancien ministre des Affaires étrangères. L’information est moyennement fiable… et complètement explosive quand on sait que les deux hommes se détestent cordialement.

La porte du 8 rue Franklin, là où vit le Président du Conseil, est franchie par d’autres belles amies.

A suivre…

20 septembre 1908 : le fichier de la belle Edvige

Il y en a partout. En haut, en bas, sur des kilomètres d’étagères. Des fiches blanches, roses, vertes ; neuves ou jaunies. Sur ces fiches figurent des renseignements précis sur toutes les personnes arrêtées par la police parisienne dont la plupart ont été ensuite condamnées : une photographie de face et de profil, des données anthropométriques (mesures du crâne, longueur de l’écartement des bras, taille, pointure du pied…) et des relevés d’empreintes digitales qui garantissent que l’on ne confondra pas un mauvais garçon avec un autre.

Ce travail considérable a été initié par un simple employé devenu chef de service et maintenant mondialement célèbre dans le milieu policier : Alphonse Bertillon.

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Alphonse Bertillon, l’un des pères d’une police plus scientifique

Dans toutes les polices occidentales, dans les congrès de criminologie, on parle de « la méthode Bertillon ».

L’idée n’est plus seulement de faire avouer un suspect (avec des méthodes qui excluent la torture mais qui restent souvent violentes) et d’avoir la « religion de l’aveu » : celui qui avoue serait forcément le coupable, il conviendrait donc de tout faire pour obtenir ces confessions. La police s’efforce de nos jours d’obtenir d’autres éléments pour confondre les malfrats. En utilisant bien le fichier, on peut retracer les déplacements de telle personne interpellée, être sûr d’une de ses condamnations antérieures, établir des liens entre membres d’une même bande organisée.

 » En utilisant bien le fichier  » ai-je écrit. C’est bien là le problème. Comment s’y retrouver dans toutes ces petites cartes multicolores, comment lire rapidement tous ces renseignements figurant sur des centaines de milliers de pages, comment distinguer parmi des milliers d’informations anodines celles qui ont un intérêt pour l’affaire criminelle en cours ?

Aucune machine, aucun être surnaturel ne peut aider le policier qui se noie dans cette masse d’informations. La vérité, la clef de l’énigme, le coupable est là, tout près, dans ces boîtes de rangement… mais où ?

Un seul recours, une seule arme : la mémoire humaine. Elle seule permet de mettre en relation les informations qui en valent la peine, elle seule garantit les bons liens entre fiches, elle seule guide les pas de l’enquêteur.

Deux mémoires s’affrontent : d’une part celles des policiers de terrain qui se rappellent telle ou telle affaire, tel ou tel nom, et qui savent ensuite où chercher dans les fiches ; d’autre part celle des employés aux écritures des salles d’archives. Ces derniers ne sortent guère des sous-sols mais établissent, avec leur belle écriture, des documents qui parfois, pour des raisons mystérieuses, attirent leur attention.

Parmi les employés des salles d’archive, il y a une jeune femme rousse assez bien faite de sa personne. Depuis son arrivée, la fréquentation des salles de classement par les policiers masculins a été multipliée par deux ou trois. Discrète mais efficace, elle sait écouter la demande des enquêteurs, elle les aide à chercher au bon endroit et a des intuitions fulgurantes. Elle fait des rapprochements géniaux auxquels personne n’avait pensé. Elle repense à de lointaines affaires et donc de vieilles fiches par tout le monde oubliées mais qui cachent la clef d’un meurtre jusque là mystérieux.

Sa mémoire impressionne tout le Quai des Orfèvres, sa capacité à trouver des indices décisifs est connue en haut lieu. Comme son prédécesseur Bertillon, les grands patrons de la Préfecture réfléchissent à son avenir et envisagent pour elle une promotion bien méritée.

Elle n’en a cure. Petit minois pétillant et plein d’humour, elle aime rester dans l’ombre des étagères, ne veut pas d’un bureau de « chef » qui l’éloignerait de ses fiches, de « ses chères petites cartes ». Elle ne veut pas de carrière et aime plaisanter avec ses autres collègues employés moins doués qu’elle.

Et surtout, elle ne veut pas être, un jour, appelée « madame » ou « mademoiselle ».

Non, elle répète à qui veut l’entendre :  » j’ai un beau prénom, bien de notre époque, appelez-moi Edvige « .

7 septembre 1908 : Des cancans sur la reine… du french cancan

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 Un spectacle passé de « La Goulue », au Moulin Rouge ; une affiche de Toulouse Lautrec

 » La Goulue s’est remise à boire ». Avait-elle vraiment arrêté ?

Le rapport de la préfecture de police qui vient d’arriver sur mon bureau rappelle la carrière mémorable de la danseuse de french cancan Louise Weber, né en 1865 à Clichy, appelée par tous « La Goulue » en raison de son appétit pour la dive bouteille.

Plusieurs versions circulent sur son ascension :

– l’une, la plus sympathique (et charitable), raconte la progression d’une femme de grand talent, très souple, avec beaucoup d’humour et sachant faire chanter et rire toute une salle dans les bals populaires. Ce talent hors du commun lui permet d’être remarquée par le riche propriétaire de champs de courses, créateur du Pari Mutuel et propriétaire de l’Olympia Joseph Oller. Celui-ci fonde le Moulin rouge en 1889 et compte sur elle pour danser le french cancan devant un parterre parisien et des touristes anglo-saxons. Lever les jambes, montrer (en vitesse) sa culotte, finir par un grand écart. Tout cela reste assez convenable, juste ce qu’il faut « polisson ».

– l’autre, plus croustillante, insiste sur la fréquentation par Louise Weber de hauts lieux de la prostitution de luxe, sur sa connaissance -très intime – de nombreux grands bourgeois parisiens aimant les plaisirs de la nuit. Ses connaissances masculines expliqueraient la place décisive qu’occupe bientôt La Goulue parmi les reines du music hall.

Je ne peux trancher entre ces deux thèses, peut-être complémentaires et je tiens juste à ajouter que les spectacles, au Moulin Rouge, des années 1890 à 1895, étaient très amusants. L’interpellation de certains spectateurs par La Goulue, en pleine séance, sur un ton « titi parisien » avec un vocabulaire « corps de garde » , était souvent franchement comique quand on savait à quels hauts personnages elle s’adressait (souvent sans le savoir). En outre, la danseuse avait un côté espiègle, enjôleur et captivait littéralement toute la salle. Chacun passait un bon moment et oubliait tout souci.

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« La Goulue »

Depuis 1896, rapport de police après rapport de police, je constate le déclin progressif de la Goulue. Persuadée d’être devenue la reine de la Capitale, elle a quitté le Moulin Rouge pour s’installer à son compte, dans des baraques de foire, en étant convaincue que son seul nom pouvait faire venir les foules à ses représentations.

En fait, personne n’accourt sauf quelques curieux qui se moquent de la pauvre Louise alourdie, édentée qui continue à vider les verres de ses quelques clients -comme à la grande époque – puis se sert à nouveau toute seule en vidant les bouteilles.

Tout cela est bien triste. J’ai quelques contacts dans le monde du spectacle et me demande si les anciens mentors de La Goulue ne peuvent pas l’aider à remonter sur une scène digne de son talent.

En attendant, la Goulue essaie de devenir dompteuse. Ne pouvant plus fasciner les humains, elle n’attire désormais que les regards vides de quelques lions baillant et avançant nonchalamment vers un tabouret pour éviter ses coups de fouet.

Dans sa tête – et dans la mienne – raisonnent toujours les rythmes endiablés du french cancan. Un jour, la Goulue reviendra, j’en suis sûr, rajeunie. Elle nous fera revivre ces moments inoubliables, nos longues nuits d’étudiants insouciants qui voyaient la vie comme une fête sans fin.

5 septembre 1908 : Les affaires de coeur de notre garde des Sceaux

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Saint-Nazaire, la gare, 1900

Il s’appelle Aristide, elle porte le prénom de Jeanne. Ils s’aiment passionnément comme on peut éprouver un amour fou quand on n’a pas trente ans. Dans les rues de Saint-Nazaire, sur la plage, dans les bois de pins… ils s’embrassent passionnément. C’est une jolie blonde potelée, c’est un beau brun qui parle bien et qui la fait beaucoup rire.

Une belle histoire ?

Elle devient un vrai cauchemar.

En fait, elle est mariée à un autre -mari trompé, mari jaloux – et son père est un entrepreneur de travaux publics très connu dans la région.

Lui, c’est un jeune avocat sans le sou, issu d’un milieu très modeste.

Les amants sont découverts un chaud 1er mai 1891 dans les bras l’un de l’autre et l’affaire est portée devant la Justice.

Jeanne est priée de s’éloigner du jeune homme qui voit sa carrière d’avocat brisée. Nous assistons dès lors à un -triste- vaudeville et à une affaire judiciaire à rebondissements. Le milieu bourgeois dont est issue Jeanne fait durement payer au jeune « impudent » Aristide sa liaison coupable. Les gazettes locales s’enflamment, les cafés, les dîners en ville, ne parlent plus que de cela.

Mois après mois, Aristide se défend, contre-attaque. Il est dos au mur, au chômage, n’a plus d’argent et seule sa combativité intacte lui permet d’éloigner les idées de suicide.

Il fait appel d’un premier jugement, va jusqu’en cassation. Il a raison, la Justice ne peut rien prouver. Ses moments de bonheur avec Jeanne ne méritent ni une telle publicité ni une telle sanction.

Les témoins de la scène du 1er mai 1891 finissent par se rétracter (« à cette distance, on ne voyait pas grand chose, Monsieur le Juge ! « ) et les plaintes de la famille de Jeanne sont dès lors retirées. La Cour d’appel de Poitiers acquitte définitivement les prévenus considérant que le dossier est vide. A la fin de l’audience, le Président prend à part Aristide et lui glisse : « Mon cher maître, ce que vous avez fait, nous l’avons tous fait … »

Vingt ans après.

Nous sommes en 1908. Aristide s’est fait un nom. C’est Monsieur Briand, Garde des Sceaux, ministre de la Justice réformateur, audacieux, redoutable stratège. Homme de gauche, partisan du dialogue avec les syndicats, c’est un poids lourd du gouvernement. Il parle toujours très bien et sait enflammer les foules ou convaincre une Chambre souvent difficile à manier.

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Aristide Briand ; la « Belle Otero »

Il a toujours beaucoup de charme et plaît aux dames. Il n’est pas marié et on ne lui connaissait jusqu’à présent que des liaisons de passage. On prétend qu’il a connu la belle Otero, cette vedette du demi-monde qui a séduit tant de personnages de premier plan.

Aujourd’hui, c’est plus sérieux. Aristide Briand s’affiche avec la comédienne pleine de talents Berthe Cerny. Ils se voient régulièrement dans la belle demeure de l’actrice à Saint-Cloud. Ils vivent presque ensemble.

Il est heureux, enfin.

Porté par le regard admiratif de Berthe qui vient écouter ses discours à l’Assemblée, Aristide oublie enfin l’aguichante Jeanne de sa jeunesse pauvre, la triste histoire de Saint-Nazaire. Il oublie qu’on a voulu le briser, lui qui n’avait pas de relations, pas d’appuis en hauts lieux. Il oublie cette haine d’une bourgeoisie de province contre un jeune avocat sorti du rang et osant séduire une jeune femme issue d’un milieu riche et établi. Il oublie les cancans qui salissent, les regards des bien-pensants qui se détournent,  les insultes qui abaissent. il oublie cette justice locale au service d’une classe, ces juges qui refusaient de voir qu’ils n’avaient aucune preuve solide contre lui.

Il était à terre, il s’est relevé. Il a grandi, est devenu fort. Son poste au gouvernement est prestigieux, il a tous les honneurs publics.

Vingt ans après, il a droit aussi au bonheur privé. Ne doutons pas que les beaux yeux de Berthe vont le porter encore loin.

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La comédienne Berthe Cerny n’a d’yeux que pour A. Briand

1er septembre 1908 : L’encombrante fille du Président

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Alice Roosevelt, une fille de Président que l’on ne peut oublier

Alice Roosevelt prend de la place, beaucoup plus que ne le voudrait son père Président des Etats-Unis.

Remarquée par tous pour sa grande beauté, elle n’attire pas la presse avec son seul joli minois. Libérée, rétive à toute règle sociale, fatiguée du conformisme des milieux dirigeants de la Côte Est, elle ne cesse de faire parler d’elle par les mini-scandales qu’elle provoque… avec gourmandise.

Cela ne se fait pas ? Elle fume en public. Ce n’est pas convenable pour une femme du monde ? Elle prend des paris directement auprès d’un bookmaker. Ceci risque de faire hurler les visiteurs ? Elle élève un serpent à la maison et le fait savoir. Elle adore les gros mots et jure comme un charretier dès qu’elle sent que cela pourrait choquer telle ou telle oreille chaste.

Très intelligente, elle a un sens inné de la mise en scène. Dès qu’elle arrive dans un lieu public – une salle de spectacle de Broadway ou un hippodrome – tous les regards se tournent vers elle, comme brusquement magnétisés. Un clin d’oeil espiègle à l’un, un bon mot pour l’autre et surtout un charme fou pour tous, Alice Roosevelt aime faire son numéro et couvrir les pages des journaux du lendemain sous la rubrique légère « Gens ».

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Alice Roosevelt fait tourner toutes les têtes lors d’une course de chevaux

Theodore Roosevelt ne sait quelle contenance adopter.

Ignorer sa fille ?  Elle ne cesse de rentrer dans son bureau ovale pour lui donner des conseils -souvent judicieux – et sait se monter affectueuse et désarmante quand il faut.

L’intégrer dans son équipe ? Ce serait le scandale assuré chaque jour. Cela provoquerait la fuite des collaborateurs, techniciens indispensables, garçons distingués et bien peignés issus d’universités respectables. On ne serait, en outre, pas à l’abri d’incidents diplomatiques fâcheux.

A chaque frasque de son aînée, T. Roosevelt soupire, lève les yeux au ciel et lâche, fataliste : « Soit je conduis les affaires du pays, soit je m’occupe d’Alice… mais je ne peux physiquement faire les deux « .

Le père et la fille ont parfois des explications, forcément orageuses. Quand le Président demande à Alice les raisons pour lesquelles elle souhaite toujours se faire remarquer, la jeune femme répond en riant :

 » Mais, père, c’est plus fort que moi ! Quand il y a un baptême, je redeviens le bébé ; quand nous sommes à un enterrement, je prends mentalement la place du corps ; si nous assistons à un mariage, j’apparais au premier rang toute vêtue de blanc et c’est à mon doigt que l’on est tenté de passer la bague !  »

Le docteur viennois Sigmund Freud pourrait donner quelques clefs pour expliquer ce comportement atypique dans la bonne société de Washington.

Une enfance sans l’affection d’une mère, décédée au moment de sa naissance. Un papa envahi par le chagrin ne sachant que faire de son bébé. Puis, plus tard, un père trop occupé par sa carrière politique et incapable de s’occuper d’elle.

Pour compenser ses fêlures, oublier ses blessures intimes, Alice avance à grands pas sans se retourner et choisit de nous faire rire à gorge déployée. Dans ses jolis yeux pétillants de malice, ceux qui la connaissent bien, devinent cependant un léger voile cachant une gravité inavouée : la tristesse de ceux qui ont grandi sans être aimés.

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Alice Roosevelt en 1908, elle a 24 ans 

28 juillet 1908 :  » Tu seras Président des Etats-Unis ! « 

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Elections américaines de 1908 : Helen Herron Taft, épouse du candidat républicain à la Maison blanche, William Howard Taft.

Elle ne mâche pas ses mots, sa volonté est de fer. Elle cesse de répéter ses désirs… uniquement lorsqu’ils ont été satisfaits. Helen Herron Taft : épouse de William Howard Taft, vraisemblablement le prochain candidat républicain à la Maison Blanche.

Le « pauvre » William Taft n’a qu’à bien se tenir. Devient-il avocat au barreau de l’Ohio, en 1880, à 23 ans à peine ?  » Ce n’est pas suffisant  » insiste la belle Helen  » tu dois viser une carrière de juriste fédéral !  »

Taft devient dix ans plus tard procureur général des Etats-Unis.  » Ne t’arrête pas maintenant, la politique te tend les bras, nous sommes tous les deux issus de grandes familles habituées à laisser leur nom dans l’histoire, ne l’oublie pas  » susurre fermement Helen aux oreilles de son colosse de mari.

Encore dix années, nous sommes en 1900. William Taft embrasse une carrière diplomatique brillante. Le président de l’époque, McKinley, le presse de prendre la tête d’une commission organisant les pouvoirs publics aux Philippines. Douze mois s’écoulent et Taft devient gouverneur provisoire de cet Etat passé sous protectorat américain. A peine grisée par le nouveau pouvoir acquis par son époux, Helen le conseille nuit et jour tout en s’occupant de leurs trois enfants.

Ils accumulent, tous les deux, de vrais succès sur le terrain et remettent en marche les institutions d’un pays jusque-là au bord de la guerre civile.  Ils deviennent très populaires auprès des Philippins lorsqu’ils obtiennent auprès du pape Léon XIII qu’ils vont voir à Rome, le rachat de terres appartenant à l’Eglise pour les distribuer, sous conditions, aux paysans locaux.

 » Manille ne remplacera jamais Washington. Il faut retourner en Amérique, c’est là que les plus hautes destinées t’attendent !  » Helen regarde dans les yeux William qui ne peut que se soumettre à ce regard impérieux.

En 1904, Taft est nommé secrétaire d’Etat à la Guerre. Poste stratégique dans un pays qui affirme, de plus en plus, sa puissance ; joli parcours pour un homme qui n’a pas encore la cinquantaine.

Helen fait tout pour qu’il devienne le bras droit de Théodore Roosevelt, l’actuel président. Inutile de dire qu’elle obtient une fois de plus gain de cause.

Travailleur infatigable, juriste hors pair, fou amoureux de son ambitieuse compagne, William cumule les réalisations : il suit les protectorats sur Cuba et les Philippines, modernise la flotte US qui devient l’une des meilleures du monde et assure de nombreuses missions diplomatiques pour le compte du chef de l’Etat. A ses heures perdues, il supervise aussi la construction du Canal de Panama. A chaque vacance de Théodore Roosevelt, il assure l’interim de la présidence.

 » Tu seras Président des Etats-Unis ». Helen hurle car William Taft, un peu fatigué ce soir, se verrait bien arrêter sa carrière comme juge à la Cour suprême.  » Tu dois accepter la proposition du Président et devenir le prochain candidat républicain aux élections de novembre ! Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour moi !  » Honteux d’avoir un bref instant pensé à lui, William Taft déplace sa forte corpulence et se remet à sa table de travail. Presque sous la dictée de sa « chère et tendre » , il rédige la courte lettre où il annonce sa candidature.

Ces quelques mots feront peut-être de lui, le 27ème président des Etats-Unis. 

Ce que femme veut…

25 juillet 1908 : Le temps arrêté d’Aman-Jean

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Edmond Aman-Jean : « Confidence »

Douceur de l’instant, temps arrêté. Les sons et les couleurs s’atténuent pour laisser place aux sensations fugitives et à la rêverie. Il flotte un parfum de violette ou plutôt les senteurs à la mode de Guerlain : « Après l’Ondée » ou « Pourquoi j’aimais Rosine » .

Le regard du peintre en miroir d’un fantasme masculin imaginant les femmes entre elles jouant à des jeux sensuels inspirés d’un saphisme inavoué ?

Tableau reflet d’une époque qui met en scène la langueur précieuse d’une société aimant le luxe et les plaisirs ; mais aussi oeuvre plus personnelle faite de symboles, de significations à rechercher plus patiemment qu’on ne croit.

Sommes-nous dans le songe d’une nuit d’été à interroger le sens d’une vie, la force d’un amour naissant ou le souvenir d’une passion déçue ?

L’artiste n’impose rien, suggère tout au plus. Chacun interprète suivant son humeur d’un jour le regard de l’héroïne du premier plan : infinie tristesse ou simple mélancolie, écoute attentive de l’amie confidente ou légère surprise d’être dérangée dans un moment d’intimité.

Oeuvre décorative avant tout, épousant un intérieur chaleureux, sans volonté de surprendre ou de choquer.

D’autres, plus critiques, verront une commande alimentaire destinée à satisfaire le goût banal et traditionnel  d’un Parisien des beaux quartiers. Thème rabâché de « la belle élégante sensuelle et alanguie », romantisme à l’eau de rose, érotisme d’autant plus discret qu’il reste hypocrite ?

Que de sévérité !

Laissons nous porter par cette toile qui ne marquera sans doute pas son siècle mais restera le témoin d’une époque soucieuse de plaisirs subtils et de réflexions introspectives. Reflet aussi d’une inquiétude face à un monde changeant trop vite ou condamné à disparaître.

Quelques tons pastel pour nous aider à conserver en mémoire un moment éphémère et heureux, le souvenir d’une « belle époque » que l’on voudrait éternelle, enfance d’un vingtième siècle déjà terrible où tout s’annonce possible : le meilleur et le pire.

19 juillet 1908 : Comment choisir une nourrice ?

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En 1908, les nourrices originaires de Bourgogne ou de Bretagne sont très appréciées…

Faire garder son enfant, confier ce que nous avons de plus précieux à une autre personne, accorder sa confiance à une quasi inconnue pour allaiter ce petit être sans défense qui reste un peu une partie de nous-même.

J’ai lu, entendu, tout et son contraire sur les nourrices. En fait, il faut bien distinguer celles qui exercent dans les familles bourgeoises et qui quittent leur région natale pour s’occuper des rejetons des milieux aisés, les « nourrices sur lieu » et celles qui accueillent les enfants d’ouvriers, en Normandie, dans le Morvan ou dans les campagnes environnantes à Paris ou Lyon, « les nourrices au loin ».

Longtemps, la profession n’a guère été réglementée : un certificat de moralité rédigé par un curé, une réputation assise sur le bouche à oreille, une allure digne, une poitrine féconde… et les bébés affluaient en masse.

A partir des années 1850, la presse a commencé à se faire l’écho des trop nombreux accidents touchant les petits Parisiens confiés en bas âge à des familles paysannes résidant dans les provinces autour de la capitale. Des chiffres et des informations aussi effroyables qu’invérifiables circulaient : un bébé sur deux décédait avant un an indiquait le journal L’Illustration en 1873 sans citer ses sources. Tel maire d’un petit bourg de l’Yonne s’était ému de constater que son cimetière se remplissait de petites tombes à croix blanche : « tous des petits Parisiens, ils tombent comme des mouches !  » . Les médecins de campagne peinaient à convaincre les nourrices locales de ne pas plonger un nourrisson brûlant de fièvre dans un ruisseau glacé « pour le refroidir ».

Les pouvoirs publics ont alors souhaité prendre les choses en main. Arrive ainsi la loi Roussel de 1874… qui n’est réellement appliquée que depuis une dizaine d’années. Le maire se substitue désormais au curé pour délivrer l’autorisation d’exercer aux nourrices. Progressivement, une surveillance médicale s’instaure. Pour qu’elles puissent exercer, les futures gardiennes de nos enfants sont pesées, palpées, examinées de façon intime :  » il ne faut pas que par l’allaitement, elles fassent entrer des maladies dans les bonnes familles qui les accueillent ».

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Heinrich Zille : La Nourrice

Le choix de la nourrice est souvent un choix d’homme. Les Bretonnes (surtout celles de Saint-Brieuc), les Bourguignonnes ou les Nivernaises sont plus appréciées que les autres pour la qualité et l’abondance -dit-on – de leur lait. La « sagesse populaire » prétend que les brunes supplantent les blondes sur ce point et qu’il faut à tout prix éviter les rousses (trop ardentes en amour et risquant donc d’être distraites par le premier homme venu). Le maître de maison veille à choisir une femme gaie mais point trop jolie afin de ne pas faire d’ombre à son épouse.

Les ouvriers sont moins exigeants -ils n’ont guère le choix – et continuent à confier leurs nouveau-nés aux femmes des campagnes. Les maires et médecins locaux garantissent plus que par le passé le suivi des enfants venus des villes. Des statistiques, établies par des comités prévus à cet effet, commencent à remonter par les préfectures sur l’état de santé des bébés.

Il est temps. La France -amputée de l’Alsace et de la Lorraine – ne fait déjà pas beaucoup d’enfants. Elle ne peut se permettre d’avoir une jeunesse décimée par des conditions d’éducation désastreuses. Les patrons, les généraux, les parlementaires poussent le gouvernement à veiller au sort des tout-petits qui sont les soldats, les paysans, les ouvriers électeurs de demain.

Surtout, les parents n’ont jamais été aussi attachés à leur progéniture. Le sort qui était réservé en 1850 aux nouveau-nés est de plus en plus considéré aujourd’hui comme incroyable et impensable, même dans les milieux les plus simples.

Dans notre République, l’enfant devient, pour tous, un petit roi.

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Mary Cassat : La Nourrice et l’Enfant

9 juillet 1908 : La conscience de Clemenceau

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Rencontre incroyable au Bouillon Chartier du boulevard du Montparnasse…

En fin de journée, G. Clemenceau me fait venir dans son bureau.

«  Vous pouvez vous libérer ce soir ? Je dîne avec une rude femme et je ne veux pas que nous soyons vus, seuls, elle et moi. J’apprécierais donc que vous soyez présent… si vous n’y voyez pas d’inconvénient. »

Bien sûr que non ! Accompagner le Président du Conseil lors de rendez-vous avec la gente féminine ; être présent comme caution morale ! J’aurai vraiment tout fait dans mes activités de conseiller. Comme toutes les missions de confiance, je ne peux refuser.

«          Monsieur le Président, je peux sans doute vous accompagner mais quel est le nom de cette rude femme comme vous dites ?

         Vous êtes trop curieux, mon garçon, vous verrez ! » 

Je retrouve mon patron vers 8 heures au Bouillon Chartier du boulevard du Montparnasse. Ce restaurant qui ne se contente plus de servir un plat unique de viande et de bouillon aux travailleurs des marchés parisiens, a été récemment rénové dans le style Art nouveau. Le cadre est agréable, cossu, le service chaleureux.

Nous attendons la dame, l’inconnue dont G. Clemenceau ne veut dévoiler le nom.

Après avoir eu le temps de trinquer d’un verre de rouge, je vois une femme d’une cinquantaine d’années, belle, avec beaucoup d’allure, qui se dirige d’un pas décidé vers nous. Les cheveux frisés, le regard vif et rieur, des lèvres pulpeuses, formant un trait droit. Un port de tête de reine, un visage aux traits réguliers et pourtant typés, des sourcils un peu épais mais impeccablement dessinés.Je la reconnais immédiatement ; c’est Séverine, l’écrivain journaliste, peinte par Renoir il y a une vingtaine d’années.

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Caroline Rémy ou Séverine peinte par Renoir

Séverine, de son vrai nom Caroline Rémy, a couvert des évènements marquants de ces derniers temps. Je me rappelle ses articles sur l’Affaire Dreyfus ou ceux décrivant de façon poignante les conséquences de plusieurs catastrophes minières.

A peine assise, G. Clemenceau l’interroge sur ses occupations actuelles. Elle lui répond avec un peu  d’insolence et beaucoup d’ironie :

«          – Mais, Monsieur le Président, vos rapports de police ne vous disent pas tout ? Je continue à fréquenter les anarchistes que je défends à chaque procès qu’ils doivent subir ; je m’engage pour le vote des femmes ; on m’invite souvent à donner des cycles de conférence sur les différents sujets que j’ai couverts comme journaliste ; les militants pour la paix m’ont demandé de les rejoindre… Comme vous le voyez, je n’ai pas le temps de m’ennuyer. Mais, pourquoi avez-vous souhaité me rencontrer ?

         C’est très aimable à vous d’avoir accepté mon invitation. Vous êtes pour moi comme une …conscience. Mes fonctions m’obligent à être le « premier flic de France ». Cela ne correspond guère à ma personnalité profonde. J’ai la nostalgie de ces moments où nous étions dans le même camp pour défendre Dreyfus, ces instants où nous étions au bord de la légalité pour défendre un innocent.

         C’est vrai que vous semblez avoir tout oublié de l’homme de gauche intransigeant que vous étiez. Je suis scandalisée par la façon dont votre gouvernement se comporte dans la grève des carriers à Vigneux. Envoyer la troupe : la belle affaire ! Quelle vision à courte vue ! Je suis aussi peinée que vous ne fassiez pas aboutir des textes plus protecteurs pour les mineurs qui continuent à être les bêtes de somme de notre société industrielle. Enfin, nous sommes nombreuses à regretter que les radicaux s’opposent au vote des femmes. Bref, tout cela me pousse progressivement dans les bras de vos opposants les plus durs, Monsieur le Président du Conseil. » 

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Séverine dans les années 1900

G. Clemenceau écoute silencieusement. La dureté des reproches l’atteint, il est pâle et baisse un peu le regard. Nous n’avons plus affaire au combattant infatigable de la Chambre, au Tigre qui déchire ses adversaires. Ce soir, c’est un homme tout simple qui accepte délibérément d’écouter le jugement que l’on porte sur ses actes, comme s’il recherchait une sorte de rédemption.

Séverine arrêt d’un coup sa vindicte. Sa voix s’adoucit :

«  Je ne voulais pas vous peiner. C’est courageux d’accepter d’entendre une vieille dure à cuire comme moi ! »

La conversation devient alors plus légère et tourne autour des jeux olympiques de Londres ou de la dernière exposition des œuvres de Cézanne.

Je regarde, ébahi, ce tableau improbable, cette réunion incroyable entre deux figures légendaires. Clemenceau et Séverine ! Deux caractères entiers, deux blocs d’idéaux. Les deux convives sont fascinés l’un par l’autre.

Ma présence semble leur peser. Avant le dessert, je trouve un prétexte pour m’éclipser. Je ne sais pas comment a fini le repas…

2 juillet 1908 : Revoir les enfants

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Les grands magasins de la Samaritaine et le Pont-Neuf vers 1900

Moment merveilleux où je franchis le pas de la porte : « papa ! » . Nicolas, l’aîné de douze ans se jette dans mes bras ; la cadette de trois ans, Pauline, me fonce dans les jambes. Rapidement une deuxième clameur :  » les cadeaux, les cadeaux, les cadeaux ! ». Mes enfants savent que chaque voyage est l’occasion de rapporter un souvenir des pays visités. Pour Constantinople, mon choix s’est arrêté sur une poupée pour la benjamine et une marionnette représentant un soldat turc pour le plus grand. Compte tenu des conditions périlleuses de mon départ de l’Empire du sultan, j’ai dû en fait réaliser mes achats… aux grands magasins de La Samaritaine. Je fais donc prestement disparaître l’emballage qui révèle le tour de passe-passe.

Je regarde un peu songeur mes enfants qui font déjà subir les pires outrages à la poupée et à la marionnette. Je ne suis peut-être plus tout à fait un papa comme pouvait l’être mon grand-père. Je montre volontiers mon affection, j’essaie de passer du temps avec mes bambins, je suis malheureux de les quitter pour plusieurs jours quand je suis en mission.

Depuis toujours et cela a été réaffirmé par le code Napoléon, d’un point de vue juridique, nous détenons, nous les hommes, seuls, l’autorité parentale. Pendant longtemps, il y a pourtant eu un contraste entre cette réalité légale et l’investissement masculin en faveur du foyer. Mon grand-père – nous étions dans les années 1850 – travaillait dur à l’extérieur comme ingénieur et laissait à son épouse le soin de s’occuper entièrement de la maison. Il n’aimait pas montrer ses sentiments :  » Cela ne se fait pas. Le père doit être symbole de force et garde ses distances.  » L’époque est différente. J’aime faire des câlins à mes marmots, taper dans une balle avec mon fils, aider la plus petite à assembler un puzzle. Je n’ai pas l’impression que mon autorité en est remise en cause pour autant.

Une petite heure de détente et les tâches du ministère me reprennent déjà. Un volumineux dossier m’attend sur mon bureau :  » La protection de l’enfance ». G. Clemenceau a souhaité que je lui fasse le point sur la situation des enfants dans notre pays aujourd’hui. J’ai décidé de parler des sujets qui fâchent : les maisons de correction, les enfants qui travaillent, les abandons de nouveau-nés ou les châtiments corporels.

Bref, je vais montrer que Nicolas et Pauline, issus de la bourgeoisie parisienne, ont beaucoup de chance. Dans notre « belle époque » , le bonheur d’un enfant dépend beaucoup de son lieu de naissance. Pour inverser cette tendance, il faudra beaucoup de rapports comme celui que je m’apprête à rédiger.

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