9 septembre 1908 :  » Le privilège des puissants est de regarder les catastrophes d’une terrasse ! « 

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Rencontre dans le train qui nous emmène, l’ambassadeur Jules Cambon et moi, à Berlin. Discussion à bâtons rompus avec un brillant normalien germanophile : Jean Giraudoux

 » Je serai écrivain et diplomate !  »

Il n’a pas froid aux yeux, le jeune homme de vingt-cinq ans qui partage notre compartiment, l’ambassadeur de France Jules Cambon et moi.

Pour ce qui est du destin d’écrivain, il se contente pour l’instant de quelques textes publiés dans la revue Athéna ou dans La Revue du Temps Présent. Deux titres récents et confidentiels mais qui savent découvrir des talents.

Quant à la carrière de diplomate, Jean Giraudoux (c’est son nom), prépare – avec acharnement – le « Grand concours » des Affaires étrangères qu’il passera l’an prochain.

Son regard pétille derrière ses lunettes rondes. Il parle avec aisance. Il nous révèle très vite sa passion pour l’Allemagne et le monde germanique. Ce brillant normalien a fréquenté l’université de Munich et a longtemps voyagé en Autriche-Hongrie. Il est intarissable sur la personnalité des Allemands et la différence de mentalité entre nos deux peuples.

Il relativise les qualités de discipline et de rigueur individuelle de nos voisins :  » vous savez, chaque Allemand ne connaît que sa spécialité, pour le reste, il s’en remet au gouvernement !  » Cette phrase joliment tournée que j’ai noté dans mon carnet raisonne encore dans ma tête et Jules Cambon trouve que le jeune Giraudoux résume bien ainsi le rôle irremplaçable joué par l’Etat prussien : Etat performant aussi bien en matière militaire que dans les assurances sociales ou l’urbanisme, doux Léviathan dont les sujets de Guillaume II attendent tout.

Nous évoquons avec Jean Giraudoux l’objet de notre mission -officielle – à Berlin et nous parlons donc de la guerre et de la paix en Europe. Le visage du jeune homme s’assombrit. Il s’affirme délibérément pessimiste sur cette question :  » la paix est l’intervalle entre deux guerres  » s’exclame-t-il dans un souffle. Puis, sur un ton de reproche :  » L’élite de nos deux peuples doit être brave devant l’ennemi et lâche devant la guerre… or, c’est trop souvent l’inverse que l’on constate.  »

J. Cambon et moi, nous tentons de le rassurer et lui montrons avec force arguments, tout l’intérêt de la politique d’apaisement menée par Clemenceau et le ministre des Affaires étrangères Stephen Pichon. Il nous écoute patiemment dans notre long plaidoyer en faveur de nos dirigeants. Il laisse passer un silence et lâche, souriant et ironique :  » la propagande est le contraire de l’artillerie ; plus est lourde, moins elle porte ! « .

Giraudoux s’affirme très critique vis à vis des élites qui mènent, selon lui, trop souvent l’Allemagne et la France au bord du conflit sans avoir à en subir personnellement les conséquences éventuelles:  » le privilège des puissants est de regarder les catastrophes d’une terrasse !  »

L’impertinence du jeune Giraudoux nous amuse et ne nous décourage pas de continuer la conversation. Le trajet Paris-Berlin est long et il est toujours intéressant de sentir la mentalité des jeunes générations qui prendront un jour notre place et bâtiront le pays de demain.

A l’arrivée à Berlin, je promets au jeune homme de parler de lui à Bernard Grasset, une connaissance à moi qui a décidé, du haut de ses vingt-sept ans, de « bousculer le monde fermé de l’édition parisienne »  en créant les Editions Nouvelles.

Sur le quai de la gare, en regardant s’éloigner de ses grandes jambes de sportif Jean Giraudoux, je repense à ce titre qu’il souhaite donner à l’une des pièces de théâtre qu’il a en tête :  » La guerre de Troie n’aura pas lieu  » . Jolie parallèle entre la mythologie et notre monde actuel, belle métaphore pour décrire les relations compliquées et douloureuses entre ces deux soeurs ennemies que sont l’Allemagne et la France.

A suivre…

7 septembre 1908 : Des cancans sur la reine… du french cancan

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 Un spectacle passé de « La Goulue », au Moulin Rouge ; une affiche de Toulouse Lautrec

 » La Goulue s’est remise à boire ». Avait-elle vraiment arrêté ?

Le rapport de la préfecture de police qui vient d’arriver sur mon bureau rappelle la carrière mémorable de la danseuse de french cancan Louise Weber, né en 1865 à Clichy, appelée par tous « La Goulue » en raison de son appétit pour la dive bouteille.

Plusieurs versions circulent sur son ascension :

– l’une, la plus sympathique (et charitable), raconte la progression d’une femme de grand talent, très souple, avec beaucoup d’humour et sachant faire chanter et rire toute une salle dans les bals populaires. Ce talent hors du commun lui permet d’être remarquée par le riche propriétaire de champs de courses, créateur du Pari Mutuel et propriétaire de l’Olympia Joseph Oller. Celui-ci fonde le Moulin rouge en 1889 et compte sur elle pour danser le french cancan devant un parterre parisien et des touristes anglo-saxons. Lever les jambes, montrer (en vitesse) sa culotte, finir par un grand écart. Tout cela reste assez convenable, juste ce qu’il faut « polisson ».

– l’autre, plus croustillante, insiste sur la fréquentation par Louise Weber de hauts lieux de la prostitution de luxe, sur sa connaissance -très intime – de nombreux grands bourgeois parisiens aimant les plaisirs de la nuit. Ses connaissances masculines expliqueraient la place décisive qu’occupe bientôt La Goulue parmi les reines du music hall.

Je ne peux trancher entre ces deux thèses, peut-être complémentaires et je tiens juste à ajouter que les spectacles, au Moulin Rouge, des années 1890 à 1895, étaient très amusants. L’interpellation de certains spectateurs par La Goulue, en pleine séance, sur un ton « titi parisien » avec un vocabulaire « corps de garde » , était souvent franchement comique quand on savait à quels hauts personnages elle s’adressait (souvent sans le savoir). En outre, la danseuse avait un côté espiègle, enjôleur et captivait littéralement toute la salle. Chacun passait un bon moment et oubliait tout souci.

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« La Goulue »

Depuis 1896, rapport de police après rapport de police, je constate le déclin progressif de la Goulue. Persuadée d’être devenue la reine de la Capitale, elle a quitté le Moulin Rouge pour s’installer à son compte, dans des baraques de foire, en étant convaincue que son seul nom pouvait faire venir les foules à ses représentations.

En fait, personne n’accourt sauf quelques curieux qui se moquent de la pauvre Louise alourdie, édentée qui continue à vider les verres de ses quelques clients -comme à la grande époque – puis se sert à nouveau toute seule en vidant les bouteilles.

Tout cela est bien triste. J’ai quelques contacts dans le monde du spectacle et me demande si les anciens mentors de La Goulue ne peuvent pas l’aider à remonter sur une scène digne de son talent.

En attendant, la Goulue essaie de devenir dompteuse. Ne pouvant plus fasciner les humains, elle n’attire désormais que les regards vides de quelques lions baillant et avançant nonchalamment vers un tabouret pour éviter ses coups de fouet.

Dans sa tête – et dans la mienne – raisonnent toujours les rythmes endiablés du french cancan. Un jour, la Goulue reviendra, j’en suis sûr, rajeunie. Elle nous fera revivre ces moments inoubliables, nos longues nuits d’étudiants insouciants qui voyaient la vie comme une fête sans fin.

25 juillet 1908 : Le temps arrêté d’Aman-Jean

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Edmond Aman-Jean : « Confidence »

Douceur de l’instant, temps arrêté. Les sons et les couleurs s’atténuent pour laisser place aux sensations fugitives et à la rêverie. Il flotte un parfum de violette ou plutôt les senteurs à la mode de Guerlain : « Après l’Ondée » ou « Pourquoi j’aimais Rosine » .

Le regard du peintre en miroir d’un fantasme masculin imaginant les femmes entre elles jouant à des jeux sensuels inspirés d’un saphisme inavoué ?

Tableau reflet d’une époque qui met en scène la langueur précieuse d’une société aimant le luxe et les plaisirs ; mais aussi oeuvre plus personnelle faite de symboles, de significations à rechercher plus patiemment qu’on ne croit.

Sommes-nous dans le songe d’une nuit d’été à interroger le sens d’une vie, la force d’un amour naissant ou le souvenir d’une passion déçue ?

L’artiste n’impose rien, suggère tout au plus. Chacun interprète suivant son humeur d’un jour le regard de l’héroïne du premier plan : infinie tristesse ou simple mélancolie, écoute attentive de l’amie confidente ou légère surprise d’être dérangée dans un moment d’intimité.

Oeuvre décorative avant tout, épousant un intérieur chaleureux, sans volonté de surprendre ou de choquer.

D’autres, plus critiques, verront une commande alimentaire destinée à satisfaire le goût banal et traditionnel  d’un Parisien des beaux quartiers. Thème rabâché de « la belle élégante sensuelle et alanguie », romantisme à l’eau de rose, érotisme d’autant plus discret qu’il reste hypocrite ?

Que de sévérité !

Laissons nous porter par cette toile qui ne marquera sans doute pas son siècle mais restera le témoin d’une époque soucieuse de plaisirs subtils et de réflexions introspectives. Reflet aussi d’une inquiétude face à un monde changeant trop vite ou condamné à disparaître.

Quelques tons pastel pour nous aider à conserver en mémoire un moment éphémère et heureux, le souvenir d’une « belle époque » que l’on voudrait éternelle, enfance d’un vingtième siècle déjà terrible où tout s’annonce possible : le meilleur et le pire.

12 juin 1908 : Lady Godiva : ces impôts qui déshabillent

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John Collier : « Lady Godiva « 

Certaines oeuvres d’art savent marier plusieurs légendes et mélanger les rêves. Lady Godiva. Une histoire simple. Vers l’an mil, mariée au seigneur saxon de Coventry, cette belle jeune femme décide de prendre la défense des habitants de sa ville écrasés par les taxes prélevées par son époux.

Lassé d’entendre les demandes de modération fiscale de sa femme, le comte répond qu’il supprimera ses lourds impôts si Lady Godiva traverse la ville, nue, sur un cheval. Cette dernière le prend au mot et chevauche, vêtue de ses seuls longs cheveux, un magnifique destrier au milieu des habitants de la cité ébahis. Le seigneur tient parole et supprime sur-le-champ ses impositions écrasantes.

Légende du moyen-âge, légende de rébellion contre le pouvoir en place. Capacité du faible à se faire entendre par le plus fort, triomphe du courage sur la puissance maléfique. Cette femme se met à nu et fait plier un homme en arme, un guerrier sans scrupule. Beau symbole à une époque où l’homme semble broyé par une société chaque jour plus organisée, plus complexe, s’appropriant son travail et ne lui laissant souvent qu’un maigre salaire de survie. Un geste simple, sans violence, un charisme tranquille, sans émeute ni effusion de sang pour notre siècle qui craint la guerre et la révolution.

Une victoire du beau et du noble sur le pouvoir égoïste et corrompu ; exemple mythique à méditer à un moment où la démocratie s’essouffle et s’étouffe dans les vaines querelles parlementaires et les intrigues de ministères. Un idéal pour ceux qui n’en ont plus.

Au-delà des symboles, l’oeuvre reste délicieusement sensuelle. Oh, on voit peu de choses de l’anatomie délicate de la jeune aristocrate ! Ni fesse, ni sein, des formes presque androgynes, un long corps de jeune fille pas encore vraiment femme. Nous ne sommes pas dans le coquin pour adultes mais dans un rêve chaste et beau d’adolescent qui se cherche encore. Rien ne doit souiller la pureté de cet instant où Lady Godiva semble rougir du regard posé sur elle, ce moment où le spectateur est transformé, comme les habitants de Coventry, en voyeur impudique. On imagine juste une peau très douce, des cheveux caressants et parfumés. Rien de vraiment érotique mais de l’émoi de jouvenceau. Le souvenir d’un moyen âge métaphore d’une jeunesse de l’humanité.

Une variante de la légende voudrait que les gens se soient en fait tous enfermés chez eux, à l’approche de la belle lady, afin de ne pas l’outrager et soutenir son geste. Nous restons donc seuls à contempler ce spectacle d’une épouse droite qui revient vers son homme aux idées indignes. Elle a gagné si le mal accepte de s’effacer devant la puissance symbolique déployée par le bien. Si le comte tient parole, elle vient de délivrer le peuple de l’oppression. Si le seigneur respecte sa promesse, elle impose une première règle au pouvoir qui n’en avait pas, une première loi qui protège le peuple.

Les rêves simples et naïfs sont ceux que l’on retient le mieux.

28 mai 1908 : Le Sphinx mystérieux

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« Le Sphinx mystérieux » de Charles van der Stappen

Le buste en marbre du sculpteur belge Charles van der Stappen, impressionne, séduit, laisse songeur et marque les esprits. Les traits réguliers du Sphinx, cette beauté froide, harmonie blanche et glacée, séduisent sans attirer. L’être, mi-femme, mi-démon, semble à la recherche d’une vérité ou en détenir une qu’il convient de taire.

L’oeuvre d’art n’accède pas à la célébrité par hasard. Elle entre en résonance avec un goût  et surtout un inconscient collectif. Pourquoi être marqué, aujourd’hui, par cette face parfaite au casque ailé de légende ? Que faut-il penser de cette main levée qui cache le secret des origines, qui laisse au mythe sa part de mystère, de ces lèvres obstinément closes ?

L’époque a renoncé aux vérités établies ; le monde doute. Doute sur Dieu, sur la Science, sur l’avenir. Va-t’on vers la Paix figurée par le calme apparent de la statue ? L’armure du Sphinx annonce-t-elle plutôt la déesse des batailles, la grande faucheuse suivant la Guerre ?

La technique progresse, la Science avance à grands pas mais personne ne maîtrise plus la totalité des connaissances humaines. L’honnête homme des Lumières ou le moine copiste du haut moyen-âge sont morts, emportant avec eux cette capacité d’appréhender le savoir dans sa globalité. Les savants actuels deviennent les gardiens d’une seule parcelle du génie humain. L’homme du XXème siècle reste donc souvent seul face au Sphinx, face à ses interrogations et ses peurs. Le monde complexe devient une énigme, le cours des choses devient indéchiffrable sans l’aide de spécialistes, le regard du Sphinx se perd dans une perplexité infinie.

Revenu des illusions d’une Science qui lui promettait le bonheur, d’un Dieu qui annonçait le paradis, l’homme appréhende son destin douloureux, au bord d’un enfer devenu possible par la puissance des machines qui broient et des armes qui attendent de parler dans les arsenaux des puissances jalouses et rivales.

« Chut ! », nous supplie la femme mythique, « un instant ! » commande-t-elle. Laissons sa chance à l’Art pour nous faire rêver une fois encore, une dernière fois sans doute. Laissons-nous envoûter par la légende des dieux antiques forts, cruels et beaux. Les croyances anciennes donnaient un sens au monde. Il ne reste plus de cette période que l’oeuvre d’art, survivance d’un passé qui rassure, seul phare visible dans un océan menacé par la tempête. 

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                                                               Charles van der Stappen

25 mai 1908 : Marie Say, le sacre de la princesse du sucre

2008_0525_152959aa.1211721950.JPG Marie Say

De l’argent à ne plus savoir quoi en faire, une fortune pour dépenser sans compter… Marie Say est connue pour être l’une des plus riches héritières du pays. Son père, Constant Say, a fait fortune dans la raffinerie du sucre de betterave. L’or blanc s’est transformé en or jaune.

Marie Say a -aussi – fait un beau mariage. Pas avec un homme plus fortuné qu’elle, ce qui n’était guère possible. Un aristocrate au nom prestigieux, Amédée de Broglie, descendant d’académiciens et de maréchaux, prince de son état, officier en bel uniforme, militaire qui n’a pas besoin de sa solde pour vivre mais dont la famille n’imagine pas la vie sans l’armée. L’union a été célébrée il y a une trentaine d’années en l’église de la Madeleine en présence du Tout Paris.

Marie Say s’est – aussi – offert un beau château. Une demeure digne de son nom, de son rang. Chaumont-sur-Loire.  » Je veux ce château » s’est-elle exclamé devant sa soeur en regardant les belles tours rondes, chargées d’Histoire, situées entre Blois et Amboise. Quelques jours après, un chèque de deux millions de francs permettait de conclure la transaction. Depuis, le domaine a été entièrement rénové sous la direction d’Amédée de Broglie et a retrouvé le lustre qui avait déjà séduit Catherine de Médicis.

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Le château de Chaumont-sur-Loire

Marie Say organise -aussi – de magnifiques fêtes. Des spectacles nautiques sur la Loire, visibles du château succèdent aux pièces de théâtre et aux concerts. On fait venir à grands frais les Ballets de l’Opéra de Paris ou la troupe de la Comédie-Française. Une centaine d’invités issus du Paris mondain, hommes de lettres, artistes ou beaux parleurs, champions de la répartie ou pique-assiette, se bousculent dans ce lieu étrange, dans cette Cour sans roi, dans ce domaine de Chaumont décoré le jour, illuminé chaque nuit. Ils assistent, en battant des mains, à ce sacre permanent d’une reine de la nuit, née dans le sucre et le luxe, émaillant son existence de plaisirs faciles semblables à des friandises multicolores.

Les têtes couronnées se succèdent pour rejoindre cet immense salon mondain. Le prince de Galles, la reine Isabelle II d’Espagne, le Shah de Perse sont annoncés tour à tour. Le maharaja de Kapurthala offre à la riche héritière …un éléphant. La bête, peu farouche, devient vite l’attraction du Val de Loire et augmente le prestige des lieux.

Marie Say a – enfin – des relations. Discrètes, (très) bien placées, prévenantes. Le Préfet de police mais aussi le Président du Conseil. Sur la demande de ce dernier, je supervise la sécurité de la prochaine saison des fêtes à Chaumont qui s’étendra d’août à décembre. Au retour d’un voyage en yacht de deux mois, le couple de Broglie devra pouvoir accueillir en paix des banquiers, des industriels, des artistes de renom et des diplomates étrangers. Il est exclu qu’un anarchiste ou que des « Apaches  » puissent s’introduire dans la demeure de ces privilégiés. La République sait se montrer très protectrice pour ceux qui l’aident à boucler ses fins de mois (achats massifs de bons du Trésor), pour ceux qui facilitent ses relations internationales, pour ceux qui font vivre les artistes appréciés des dirigeants. Pour cela, une surveillance de la police des chemins de fer (cette police politique qui ne veut pas dire son nom) sera mise en place tout autour du château. Mon rôle : signer le plan de protection de la demeure après avoir lu la note de présentation du zélé préfet local.

Tout est en ordre. Je signe donc.

Que la fête commence !

17 mai 1908 : Rachmaninov, délices et tourments de notre belle époque

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Sergueï Rachmaninov a quitté la Russie depuis deux ans…

…pour s’installer à Dresde, qui le repose des tournées européennes triomphales.

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Il serait bien dommage de le réduire à un pianiste virtuose même si c’est ce qui l’a rendu célèbre. Des mains félines, endiablées qui courent sur un clavier, des partitions techniquement redoutables, un public fasciné par une performance hors du commun qui se lève en fin de concert en criant « bravo ». Rachmaninov est bien plus que cela.

On pourrait aussi enfermer notre homme dans un personnage craintif et hypocondriaque, terrorisé par la mort. Bon mari, père attentif, épanoui dans la chaleur d’un foyer, aimant sa Russie natale. Un être très ordinaire en somme.

Il ne serait pas de notre époque mais encore du XIXème siècle. Il n’apporterait rien de neuf à la musique. Laissons-là les pisse-froid, les coincés de l’oreille, les plumes obstinément trempées dans le vinaigre.

Ecoutons…

Rachmaninov nous plonge dans notre belle époque. Oui, c’est brillant comme l’est ce siècle qui commence avec ses automobiles vrombissantes, ses aéroplanes qui s’élancent ; brillant comme le progrès scientifique tour à tour fascinant et inquiétant, brillant comme les fêtes où s’étourdit une société qui valse sur les trois temps de journées qui ne cessent jamais.

Les notes glissent, fluides : l’époque ne s’attarde pas, n’a plus le temps. Elles laissent des impressions fugitives, font naître un sentiment ou plusieurs qui s’entremêlent et s’exposent de façon impudique.

La vague du piano joué « forte », épaulé d’un orchestre où les cordes se tendent, les archets montent et s’abaissent dans d’énergiques mouvements, font craindre un danger qui s’approche, une catastrophe qui peut tout engloutir. Une cinquantaine de violons et cuivres se liguent pour nous plonger dans quelque flot furieux ; le souffle se coupe un instant.

L’apaisement ne tarde pas. Le piano qui nous avait inquiétés nous rassure maintenant. L’époque est belle, croit en sa bonne étoile … ou fait crânement mine d’y croire. Tout cela reste après tout dérisoire, seul compte l’art et le beau. La mélodie nous porte alors dans un élan romantique au spleen bizarrement délicieux.

L’introspection ne dure guère. L’auditeur est alors happé par le roman musical qui continue. Rachmaninov se plaît à conter, nous emmène dans une histoire où son imagination interpelle la nôtre. Rencontrons-nous les créatures fantastiques du folklore russe, chevauchons-nous en direction d’une princesse endormie, sommes-nous dans une barque en direction de l’île des morts ? A chacun de répondre, de tisser les fils multicolores d’une musique qui fait briller de mille feux les artifices de notre belle époque.

13 mai 1908 : Alain,  » les Muses protègent la retraite des dieux « 

 

 

Nous sommes quelques collaborateurs de ministres à fréquenter, à l’occasion, Alain, jeune philosophe qui aide le parti radical à se doter d’une doctrine.

Emile-Auguste Chartier – c’est son vrai nom – est professeur au lycée Michelet de Vanves.

Confortablement installés sur la terrasse d’un bel appartement parisien, au soleil, notre conversation de ce jour porte sur les religions.

Notre professeur s’exclame :

 » – Le fond de la Religion n’est peut-être qu’une ivresse collective. La contagion des sentiments a une telle puissance, et notre corps est si naturellement porté à imiter les mouvements des corps qui lui ressemblent le plus, que des hommes réunis en viennent bientôt à aimer, à haïr, à penser en commun.

– Emile, tu crois vraiment que la religion n’est que la joie de se retrouver ensemble ?

– Oui, de cette joie est née la poésie. Tous sentent quelque puissance invisible, qui agit à la fois en chacun d’eux et hors d’eux; tous la cherchent, tous veulent donner un corps à cette âme ; ce corps, ce sera le chef ou le prêtre, ou le prophète ou quelque dieu qu’ils finiront pas voir et toucher.

– Il me semble pourtant que la Religion naît aussi dans la solitude des monastères, dans la méditation des bouddhistes, dans l’isolement des ermites…

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Frederick Evans, 1903 : « une mer de marches, la cathédrale de Wells »

– Le Christ a bien dit  » toutes les fois que vous serez réunis, je serai avec vous « , non ?

– Certes. Que les religions utilisent la force des foules comme le font les partis politiques ou les armées, je veux bien tomber d’accord avec toi. Mais imaginer que la Foi ne repose que sur une galvanisation collective, il y a un pas que je ne peux pas franchir.

– Regarde bien pourtant : la Religion se distingue de l’attitude dictée par la Raison, par la Science. Cette dernière est née sans doute dans les pays froids, pendant de longs hivers, alors qu’il faut fermer sa maison et vivre chacun pour soi.

– Je crois au contraire que ce type de repli sur soi, constaté dans les villages éloignés, ne conduit qu’à l’obscurantisme, aux croyances ancestrales. La Science a besoin de l’échange d’idées, d’expériences. Elle est tout le contraire du repli sur soi ! Pour revenir à la Religion, tu ne peux évacuer d’un revers de main sa faculté à transcender l’homme, à lui donner un idéal supérieur. Elle a donné naissance aux cathédrales, au Requiem de Mozart, aux symphonies de Beethoven, que sais-je …

– Je vois que les hommes, même les plus raisonnables, ont une tendresse pour le divin. Et, à cours d’arguments, tu appelles à la rescousse ta vision de l’Art, produit de cette Foi déraisonnable. Les Muses protègent la retraite des dieux ! « 

4 mai 1908 : Victor Horta ne viendra pas à Paris

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Victor Horta, les multiples reflets de l’intérieur de la Maison Solvay

Après la mission auprès des Jésuites à Antoing, une escale mi-professionnelle, mi-personnelle à Bruxelles.

Un rêve que j’essaie de transmettre à ma hiérarchie : faire travailler le grand architecte de l’Art nouveau, Victor Horta, à Paris.

Je sais que celui-ci est fort dépité de n’avoir reçu que peu de commandes royales. Le roi Léopold II ne semble guère attiré par cette forme d’architecture et préfère Alphonse Balat (l’ancien maître d’Horta) qui lui propose des oeuvres plus classiques. On reproche aussi à Horta de travailler trop seul et de refuser la collaboration d’autres décorateurs.

Notre artiste se console auprès d’une riche clientèle privée. De nouveaux quartiers de Bruxelles sont maintenant à la mode -l’avenue Louise ou l’avenue Palmerston – et les oeuvres d’Horta sont édifiées dans des espaces verdoyants et lumineux.

Les hôtels particuliers que l’on peut y admirer portent le nom de riches propriétaires avocats, financiers ou industriels, comme la Maison Solvay. Ces gens-là aiment recevoir et apprécient les entrées accueillantes, baignées de lumière, d’un style audacieux et élégant à la fois, que sait concevoir l’architecte.

Le nom d’Horta se répand très vite par le bouche à oreille, notamment dans la franc-maçonnerie de la ville.

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Victor Horta que je rencontre dans son cabinet de travail. 1908

Ma rencontre avec l’architecte a été un dialogue passionnant sur l’architecture, l’art, l’occupation de l’espace ou l’urbanisme.

Mais non, Horta ne viendra pas pour le moment à Paris.

 » J’ai des commandes par-dessus la tête et je peux même commencer à choisir mes clients. Il y a une dizaine d’années, j’ai eu la joie de dessiner la Maison du Peuple. Je souhaite construire d’autres bâtiments pour mes amis les « rouges » – je veux dire le Parti des travailleurs belges.

Je ne suis pas sûr d’être le bienvenu dans la capitale française avec mes idées très à gauche. Votre patron Clemenceau préfère envoyer les régiments de Dragons pour mater les ouvriers grévistes plutôt que d’écouter leurs revendications et d’élever leur esprit en mettant à leur portée l’Art populaire !  »

Pour voir les chefs-d’oeuvre de Victor Horta, les Français devront donc continuer à prendre le Paris-Bruxelles.

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Une salle à manger réalisée par Horta.  Le magasin Waucquez à Bruxelles

1er mai 1908 : Le clin d’oeil de la dame en rouge

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Affiche de Jules Chéret

Etre plus vite en été, passer prestement de la fête du muguet du 1er mai à celle des fleurs d’une chaude journée d’août.

Se transporter par l’imagination d’une tradition – offrir un brin à clochettes – qui remonte à la Renaissance (le roi Charles IX en 1561 décida d’offrir chaque année aux dames de sa cour un peu de muguet) à une vraie fête populaire, reflet plus fidèle de notre belle époque.

Quitter les défilés syndicaux du 1er mai en faveur de la généralisation de la journée de huit heures, manifestations qui s’annoncent une fois de plus tendues (le Préfet Lépine redoute d’éventuels débordements à Paris) … pour une fête provinciale sans complexe et sans souci.

Rejoindre cette jolie jeune femme pimpante dans sa robe rouge vif, se laisser enivrer par les effluves des fleurs qu’elle distribue à des messieurs tombés sous son charme, reprendre encore un verre de vin de pays, chanter, danser, oublier les nuages.

Ne garder que la mémoire des plaisirs.

Une affiche de Jules Chéret fait revivre indéfiniment ce moment de joie d’un 10 août d’il y a bientôt vingt ans. Encadrée comme objet d’art en face de la table de travail, le regard se perd dans ce calendrier bizarre à date unique, dans cette année arrêtée au moment où les rires font pénétrer au plus profond de notre coeur quelques pincées de bonheur.

Mais l’heure tourne, les pétales des fleurs s’envolent, la calèche garée plus bas et oubliée un moment, reconduit des participants tous un peu soûls. Le sourire de la dame en rouge se fige.

La sonnerie du téléphone retentit. J’assure aujourd’hui la permanence du commandement au ministère de l’Intérieur. Le commissaire de police en ligne me transmet – « au nom du préfet, précise-t-il, solennel  » –  les premiers comptages de manifestants. Il me précise que M. Lépine rappellera dans une heure pour m’indiquer si les cortèges semblent ou non défiler dans le calme.

En attendant, fonctionnaire indispensable, garant de la sécurité de la République, unique représentant, ce jour, du Président du Conseil … mais désoeuvré dans un grand ministère vide, je guette, sans trop d’espoir, un clin d’oeil d’encouragement de la jeune femme pimpante en robe rouge.

22 avril 1908 : Evelyn Nesbit, amour, gloire, beauté et meurtre

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L’actrice Evelyn Nesbit

Se damner pour une belle actrice ou, simplement, collectionner des photos d’elle à l’infini ?

Le damné, c’est le mari d’Evelyn Nesbit, l’héritier milliardaire d’une société de chemins de fer : Harry  K. Thaw. Il est actuellement jugé pour avoir assassiné, en pleine comédie musicale au Madison Square Garden, l’ex-amant de sa femme, l’architecte Stanford White.

Le collectionneur, c’est mon ami Jacques, attaché d’ambassade à Washington pendant cinq ans, qui trouve décidément qu’Evelyn Nesbit est l’une des plus grandes beautés de notre époque.

Des photos de l’actrice, il en a des dizaines : dans son portefeuille, chez lui ou encadrées dans son bureau. Toujours cette peau laiteuse, ce regard noir coquin légèrement de biais, ce léger sourire de celle qui sait qu’elle plaît.

Evelyn Nesbit a le port de tête de celles qui veulent prendre une revanche sur la vie, sur une jeunesse où la misère n’était pas loin, son père avocat n’ayant laissé à sa mort que de lourdes dettes à sa famille.

A seize ans, elle quitte sa Pennsylvanie natale et s’installe avec sa mère dans un appartement exigu de New York.

Le ventre vide mais la tête déjà pleine de rêves de gloire, elle ose frapper aux portes des artistes connus : sa plastique parfaite en fait rapidement un modèle pour les photographes ou sculpteurs en vue.

Elle devient une des « Gibson girls », autrement dit l’un des modèles qui inspire le dessinateur Charles Dana Gibson mettant en scène la belle femme américaine libérée, élégante, volontiers dominatrice vis à vis des mâles anglo-saxons empêtrés dans leurs principes d’un autre âge. 

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La femme américaine, la « Gibson girl »

Evelyn Nesbit séduit alternativement des hommes qui la portent chacun un peu plus haut.

Pendant un temps, le jeune premier John Barrymorre et l’architecte de renom Stanford White se disputent sa compagnie et ses charmes.

Le cinquantenaire Stanford White, obsédé par les jeunes femmes et friand de jeux sexuels complexes dans son fastueux appartement où alternent le velours rouge et d’immenses glaces, donne à la petite Nesbit des leçons très polissonnes.

John Barrymorre, plus jeune et plus naïf, lui donne pour sa part -plus classiquement – deux beaux enfants.

Tout aurait pu continuer ainsi encore longtemps dans ce New York brillant des mille feux des revues musicales, des plaisirs mondains et frivoles d’une bourgeoisie pleine aux as.

Il était cependant écrit qu’Evelyn Nesbit devrait aussi croiser le malheur.

Celui-ci lui apparaît – masqué – sous les traits d’un riche héritier de l’empire du rail Harry Thaw. Beau gosse, ce dernier ne sait que faire de son argent, manie un humour désespéré, jette un regard plein de morgue sur ses multiples serviteurs… il séduit Evelyn qui souhaite « un beau mariage ».

Thaw se révèle jaloux, possessif, violent. Surtout, il n’arrive pas à se détacher mentalement de la longue et complexe relation qu’a eu sa femme avec Stanford White. L’envie de meurtre du rival monte en lui de façon inexorable jusqu’à ce fameux soir de 1906 où il décharge à bout portant son revolver sur la face du malheureux architecte.

L’Amérique se passionne pour le procès de Thaw. Qu’a-t-il crié au moment où il appuyait sur la détente de son arme ? « Tu as ruiné ma vie !  » ou « Tu as ruiné ma femme ! » Le public ébahi du Madison Square Garden n’a pu distinguer nettement les mots « wife » et « life » au moment où retentissaient les détonations. On lui pardonne … même si on aimerait bien savoir, après tout.

La presse d’Outre-atlantique se délecte aussi des pressions qui sont exercées par la riche famille  de Thaw sur la jeune Evelyn pour qu’elle témoigne contre White. Beaucoup de dollars lui sont promis si elle décrit, par le menu, les soirées perverses passées avec l’architecte renommé. Thaw pourra ainsi plaider le meurtre passionnel, destiné à venger l’honneur de sa « candide » épouse.

Et mon ami Jacques me raconte tout cela avec fougue, désireux de me montrer toutes les facettes d’une Amérique qui n’a plus besoin de l’Europe pour s’inventer des histoires tragi-comiques, des drames mêlant beauté, passions malsaines, argent et meurtre. Là-bas comme ici, des foules innombrables oublient leur morne quotidien et se laissent capter par des regards de femmes célèbres et déjà perdues comme celui de la belle Evelyn Nesbit.

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Evelyn Nesbit déchaîne les passions … jusqu’au meurtre

11 avril 1908 : La belle époque des harems

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Chassériau, « Intérieur de Harem »

Exotisme, Orient lointain, lieu mystérieux invitant aux fantasmes. Le harem !

Aucun occidental n’a réellement franchi les portes d’un véritable harem. Mais que d’imagination sur cet endroit qui peut renvoyer à un désir inavoué ! La femme parée, belle et soumise au désir du mâle mais aussi la discrète sensualité entre belles, l’attirance des recluses entre elles.

La blancheur de la peau de l’esclave élue d’une nuit, le hâle des servantes la mettant en valeur dans une pénombre silencieuse où le temps s’arrête.

Le progrès, les nouvelles machines sont loin, tenues à l’écart. Seule reste la beauté des corps, prêts à s’unir sans honte, sans pudeur. Le choix d’une union sans explications, un plaisir à prendre sans mots pour le mériter.

Une respiration dans une morale bourgeoise chaque jour plus prégnante. La nostalgie d’un monde, d’une civilisation raffinée disparue pour une société de plus en plus complexe. Un refus de la technique et de l’industrie qui, dans l’usine ou la mine, cessent de servir l’humanité pour l’asservir.

Dans ce Levant imaginaire, le rapport entre les sexes reste inégal, injuste mais simple à comprendre pour des hommes qu’inquiètent la montée – légitime – des revendications actuelles des femmes.

Le tableau de Chassériau date d’une cinquantaine d’années déjà et rencontre un public toujours plus large. Le peintre avait vu juste dans la mentalité d’une époque dont le regard porte au loin sans que personne ne comprenne bien où ses pas le mènent.

Une société avide de progrès, qui en craint pourtant déjà les débordements prévisibles.

Vous aussi, venez un soir, une nuit, dans vos rêves, vous réfugier dans un passé simple, un Orient mythique au parfum capiteux où l’intelligence n’a pas encore mis fin à l’empire des sens.

3 avril 1908 : Vlaminck, tout Chatou

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 » La Seine à Chatou  » de Maurice de Vlaminck 1906

Une toile que j’aime beaucoup dans la galerie d’Ambroise Vollard.

Cette « Seine à Chatou » est le reflet du peintre attachant Maurice Vlaminck.

Autodidacte, fuyant les musées qui pourraient l’influencer, Vlaminck se fait tout seul. Il veut rester « pur ».

La couleur se forme aussi directement sur sa toile : il y projette le contenu des tubes sans mélange préalable.

Il aime les teintes vives et n’est pas surnommé « Fauve », par les critiques d’art, pour rien.

Pour ceux qui connaissent cette petite ville qu’est Chatou, le résultat ne manque pas d’intérêt. Nous retrouvons bien cette langueur, ce temps arrêté  d’un lieu suffisamment loin de Paris pour être au calme.

Le bateau vapeur du second plan fait escale. Son équipage est peut-être parti trinquer dans le même café qui accueille les propriétaires du petit voilier du premier plan.

Entre la rive la plus proche de Paris, urbanisée et industrielle d’une part et d’autre part Chatou, plus champêtre, coule une Seine paisible où les nuages cotonneux se reflètent fidèlement.

Paradoxalement, c’est  » Chatou la tranquille  » qui se pare des couleurs les plus vives et les plus crues. La rive d’en face se contente de teintes bleues nuit, vertes foncées.

Vlaminck le magicien éteint ainsi la grande cité bruyante, l’endore dans des blocs géométriques et sages. Le vapeur immobilisé se balance doucement et l’on oublie sa sirène et le bruit de ses chaudières.

Le peintre garde son énergie encore juvénile pour Chatou, traditionnellement calme, qu’il enflamme d’un rouge orange véhément. Le vent ne souffle que sur cette rive en tordant les arbres vers l’eau.

Le pont de l’arrière plan, vide, renforce la coupure et le contraste entre ces deux mondes et leurs ambiances opposées.

Cette petite ville  de Chatou qui abrite l’atelier de Vlaminck (et de son ami André Derain) déclenche chez lui une émotion marquée. Il y est heureux, son talent s’y épanouit.

Comme en remerciement de son bonheur, il fait don à ses habitants – comme à nous – de cette oeuvre sensible et généreuse.

21 mars 1908 : Vichy, un remède contre tout, sauf l’ennui

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Vichy, le Casino, le Parc des Sources

S’arrêter, se reposer, ne plus penser.

Une cure à Vichy. Des eaux de toutes les couleurs, des dames souriantes et prévenantes qui nous emplissent des verres gradués que nous transportons d’une pièce à l’autre dans des petits paniers en osier. On avance à pas comptés, on attend son tour, il fait bon, on discute à voix basse avec son voisin. On observe la coupole du Grand Etablissement Thermal qui rappelle le style byzantin. Le céramiste à la mode Alexandre Bigot l’a ornée de carreaux en émail bleu. C’est chic, c’est beau, 50 000 curistes par an apprécient ce style.

Des médecins nous écoutent gravement, longuement et nous conseillent tel ou tel soin. Nous sommes tous un peu malades mais rien d’inquiétant. Les différentes sources de la ville peuvent atténuer ces petites faiblesses du corps qui pourrait nous faire sentir que l’on vieillit. Mais non, le mal, les douleurs s’éloignent. Notre corps que nous prenons le temps d’écouter va déjà mieux.   

Le soir, l’Eden Théâtre, la Roseraie, l’Alcazar nous attendent. Le choix existe : des spectacles, le casino –  » le grand Casino » qui comprend même un opéra inauguré en 1903 – ou une promenade dans la ville éclairée puis un sommeil profond dans une ville où le temps s’est arrêté.

Depuis Napoléon III, les lieux font venir du beau monde. Les princes, les ducs, les banquiers et grands industriels de toute l’Europe se côtoient dans les thermes, échangent des informations sur leurs affaires, comparent les dernières rumeurs en cours dans les différentes capitales.

Au bout de quelques jours passés à Vichy, l’esprit cartésien arrive à la conclusion simple que la ville ne sert à rien. De l’eau, du jeu, des rencontres mondaines … rien de sérieux. Mais, ces moments de calme, cette quiétude, ces concerts où l’on arrive à l’heure tellement notre emploi du temps se vide, font un bien fou.

Une semaine, pas plus. Le Parisien ne peut pas arrêter sa course folle pendant une durée plus longue … sans mourir d’ennui.

19 mars 1908 : Toulouse-Lautrec, gaité d’un soir, tristesse d’une vie

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Toulouse-Lautrec,  » La Modiste « 

Il fréquentait les bordels. Il y peignait sans égard les personnages les plus variés, sans s’attendrir, en faisant parler les faits, froidement.

D’une taille de 1,52 mètres, Henri de Toulouse-Lautrec avait décidé de s’étourdir dans la vie. Riant de son infirmité, compensant par le génie ce que le physique ne lui avait pas donné, il se jetait sur les toiles avec avidité. Mort en 1901, trop jeune, à trente-sept ans, il a eu le temps de réaliser une oeuvre impressionnante.

Cette modiste demeure un joli symbole de son talent.

Ivresse chromatique qui enveloppe la jeune femme, pauvreté du décor. La lumière éclaire un visage sensuel et doux, l’obscurité cache le cadre d’une activité, d’un métier plus austère qu’on ne croit.

On ne saura rien des pensées peu joyeuses qui étreignent notre héroïne, Toulouse-Lautrec a su saisir l’instant où la faille apparaît. La fêlure qui fait douter d’un bonheur possible.

Le monde de ce peintre connaît la fausse joie des professionnels de la nuit. Cette gaieté feinte, fabriquée, destinée à divertir le fêtard ; ce rire qui pue le vin, ces blagues lancées grassement à la cantonade, dans le brouhaha d’un cabaret.

Plus avisé encore, Lautrec peint « l’après ». Le spectacle est fini, on se rhabille. Les rires ont cessé, il ne reste que le corps nu qui cherche les vêtements de tous les jours, il ne reste qu’à retourner à son modeste emploi de modiste.

Dans un bref instant de songe, entre deux clientes, l’imagination reconstitue ce monde de la nuit attirant et lénifiant. Il faut attendre le soir qui vient vite pour pouvoir à nouveau faire tomber les barrières entre la vendeuse et celle qui achète, entre la petite employée et la bourgeoise.

Dans la salle, sur scène, dans les loges, les classes sociales se mélangent, s’épient. Les rôles sont inversés si le talent est au rendez-vous. La scène domine la salle, le peuple se donne à voir aux bourgeois qui applaudissent.

Toulouse-Lautrec a immortalisé ce monde du spectacle, ce monde où le temps n’est plus compté avec les mêmes pendules que le jour. Il est mort à trente-sept ans mais ses personnages, si denses et expressifs, lui survivent pour très longtemps encore. 

15 mars 1908 : Vollard, une cave et un poulet

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Vollard par Renoir ; une cloison sépare sa cave de son magasin rue Laffitte à Paris

Le peintre reste fondamentalement solitaire. Une vision, une toile, des tubes de couleur, une main vive, habile, qui cherche à restituer ce qui n’est au début qu’une vision. Un oeil dilaté, concentré, une oreille qui se ferme au monde extérieur.

Le tableau permettra de renouer le contact … une fois achevé.

Le peintre appartient à la grande famille des artistes. Si son art s’exerce de façon individuelle, il se nourrit des échanges avec d’autres au préalable. Il capte des tendances, copie des gestes et surtout les transforme à sa façon. Il fait un miel original des idées du temps, reprend, recycle, des oeuvres qu’il admire. Il ne part pas de rien mais construit toujours.

Pour s’adosser aux autres, pour prendre des forces dans l’énergie de génies voisins, il faut des lieux de rencontres.

La cave du marchand d’art Ambroise Vollard appartient à ces lieux qui sont en passe de devenir mythiques.

Dans cet endroit humide, qui ne paie pas de mine mais sent bon le plat national de la Réunion – le cari de poulet – se pressent ou se sont pressés des convives prestigieux ou moins connus : Cézanne, Renoir, Forain, Degas, Redon, Picasso, Matisse, Vlaminck ou le Douanier Rousseau.

On boit, mange et parle gras. Les chants fusent et lorsque l’on entend les paroles parfois grivoises, on peine à croire que la fine fleur des artistes modernes soit ici réunie.

Un homme reste discret. Il couve et nourrit tout ce beau monde. Il fait le lien a priori impossible entre le monde irrationnel, intemporel et souvent anti-social des artistes et une société bourgeoise argentée qui veut bien de l’originalité dans l’art qu’elle achète mais sans être trop bousculée dans ses certitudes.

On le paie pour cela et on le paie bien; il devient riche et bientôt aussi célèbre que les peintres qu’il porte. Ambroise Vollard prend une place majeure dans notre Paris des arts et des lettres.

Tout part d’une cave qui sent bon le cari de poulet.

13 mars 1908 : La Dame au Voile

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Renoir, « La Dame au Voile » 1880

Elle est de dos, nous attendons l’omnibus. Elle patiente, mes pensées vagabondent. Une inconnue mais de vagues ressemblances avec des femmes rencontrées et aimées. Un parfum flotte juqu’à moi, comme un filet attirant et doux. Je devine un visage dont les yeux me fuient et apprécie le grain d’une peau fine caressée d’un regard furtif.

Sous le gros châle de chaude laine, la soie blanche d’un chemisier délicat met en valeur un buste admirable. Les épaules, fragiles, étroites, semblent demander protection. Les mains plient le foulard dénoué à l’instant, permettant de mieux apprécier un joli port de tête.

« La Dame au Voile » de Renoir, un bon siècle après une autre « Dame au Voile » du peintre suédois Alexandre Roslin.

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A. Roslin, « La Dame au Voile » 1768

Une femme cachée à la sensualité discrète de notre époque a pris la place de cette jeune aguicheuse qui jetait un regard malicieux sur un Ancien Régime finissant dans l’ivresse des plaisirs que plus personne ne défendait.

Dans cette France des derniers rois, la belle séduisait l’homme sans arrière pensée, le regard invitait à aller plus loin, le sourire s’amusait de la timidité masculine. « Viens, approche, laisse ton regard plonger vers un sein laiteux qu’une maladresse feinte laisse dévoilé … ».

L’inconnue de Renoir, citoyenne d’une République maintenant bien établie, d’une société aux rapports humains plus complexes, se réfugie dans une bulle isolant d’une foule d’individus sans appartenance. La possibilité de gestes sensuels et sans suite n’existe plus qu’en rêve dans un monde devenu plus policé. « Ne m’observez-plus, cela ne se fait pas. Qui êtes-vous pour porter sur moi ce regard qui me gêne ?  »

Aujourd’hui, les deux sexes se comprennent moins, se méprennent plus. Le pas vers l’autre implique un risque qui n’existait pas le siècle dernier. La pesanteur des règles sociales, une pudeur féminine valorisée par une éducation qui se méfie des sens, rend difficile une simple rencontre, une main tendue vers un « ailleurs » à deux.

L’inconnue de Renoir monte dans l’omnibus, elle dînera encore seule ce soir dans son modeste appartement du cinquième et se plongera dans un livre à l’eau de rose lui décrivant des princes charmants qui ne la rejoindront sans doute jamais.

9 mars 1908 :  » La Femme Nue » de Bataille « habille » les bourgeois pour l’hiver

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Le Théâtre de la Renaissance

Pièce après la pièce, comédie après la comédie : nous buvons un dernier verre dans la loge de l’actrice Berthe Bady après la représentation controversée de  » La Femme Nue  » écrite par son mari Henry Bataille. Il est plus de minuit au Théâtre de la Renaissance et nous ne sommes plus que cinq à débattre si on ajoute le directeur et acteur Lucien Guitry et son fils Sacha qui nous ont rejoints.

Bataille est content de lui. Une fois de plus, il a cherché à choquer le Bourgeois. Cela lui plaît de montrer cette petite Lolette (Berthe Bady) jeune modèle d’un vieil artiste installé qui part rejoindre un peintre plus jeune et plus prometteur … qui finira par la laisser tomber, le succès venu.

Ascension sociale sans morale, vieille France stigmatisée, pureté des sentiments broyée par la convenance mondaine … Bataille distribue les coups, fait basculer les rieurs de son côté, choque une certaine critique et enchante une partie du public.

Après une de ses pièces, on discute à l’infini, superficiellement ou plus en profondeur.

Qui est caricaturé dans le personnage du vieil artiste à la morale décadente et aux moeurs inhabituelles ? Est-ce Debussy ou le Prince de Polignac ? Chacun y va de son interprétation. L’auteur se garde bien de dire qui est visé, satisfait de voir plusieurs cibles touchées d’une seule flèche. Le Tout Paris sourit, blague, reprend les bons mots. Le venin se répand et étouffe insidieusement plusieurs proies à la fois. Ceux qui sont épargnés par cette pièce craignent d’être atteints par la suivante et crient déjà au scandale.

La meilleure défense étant l’attaque, on critique Bataille, une certaine presse l’injurie, on en fait un écrivaillon sans grandeur, avide d’une notoriété qui sentirait la fange.

Bataille, sensible, fragile, maladif, se défend, tente de rendre coup sur coup. Il cède parfois sous le nombre et se transforme en victime.

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Henry Bataille et sa compagne, l’actrice Berthe Bady

La conversation de ce soir tourne aussi au vinaigre. J’assiste à une dispute – dont le motif m’échappe un peu – entre l’auteur et sa femme. On sent un couple qui a besoin de chamailleries pour s’aimer, on devine un rapport de force sans cesse à reconstruire, des lignes qui bougent, se brisent, un équilibre en recherche perpétuelle. Il me semble qu’il y a de l’amour mais pas beaucoup de tendresse entre eux. De la passion sauvage et des réconciliations qui ne peuvent se faire que sur l’oreiller.

Je profite de cette scène de ménage où il est de bon ton de rester discret pour prendre à part le jeune fils de Lucien Guitry. Sacha a perdu confiance en lui depuis l’échec de sa pièce  » La Clef » . Il m’avoue qu’il peine à se faire un prénom avec une ascendance aussi célèbre.

lucien-guitry.1205005979.jpg Lucien Guitry, le « Sarah Bernhardt masculin »

Mes paroles se veulent rassurantes et semblent lui redonner un moral perdu. Son jeune et agile esprit imagine déjà d’autres oeuvres audacieuses, d’autres tirades qui feront le tour de la Capitale.  » Sacha Guitry » – ce nom accolé inhabituellement avec ce prénom,  me fait une impression bizarre – saura-t-il faire oublier l’écrasant Lucien ?

Peut-on grandir à côté d’un arbre immense qui capte toute la lumière ? Allez, Sacha, je crois en toi !

4 mars 1908 : Les fantasmes de Félicien Rops

Comme quoi il ne faut pas juger sur une impression , une image. Mon journal d’hier était effectivement éloigné de la réalité et correspondait plus à la description de jeunes ambitieux du barreau parisien actuel qu’à celle du vrai M. Maus. L’homme a en outre mûri depuis son portrait réalisé en 1885.

2008_0301_225643aa.1204405255.JPG O.Maus

Lors de notre rencontre de ce jour, Octave Maus s’est révélé un homme charmant. Sa passion pour l’art, son dévouement pour les artistes belges, sa vive intelligence mélée à un réel anti-conformisme en font un homme attachant.

J’ai profité de son passage sur Paris pour parler avec lui des oeuvres de Félicien Rops, peintre né à Namur, qui a illustré les oeuvres de Mallarmé mais aussi de celles de Barbey d’Aurevilly.

Je conserve les livres illustrés par Rops dans les étagères hautes de ma bibliothèque, loin des mains curieuses des enfants.

Rops, même décédé, sent toujours le soufre. Anti-clérical, il a peint des oeuvres qui choquent encore dans les milieux catholiques. Sa  » Tentation de Saint Antoine  » montre ni plus ni moins une femme pulpeuse, nue et ivre de plaisir, sur une croix, venant de prendre la place du Christ, expulsé de la scène par un diable au visage gris ricanant et pervers. 

Mais Rops a du talent. Il frappe et marque les imaginations. Sa vision de la sexualité nous écarte des conventions bourgeoises. Refusant l’hypocrisie, il nous jette à pleine face ses fantasmes … et sans doute une partie des nôtres.

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 F. Rops : « Pornocrates » et « Diaboliques « 

2 mars 1908 : Octave Maus ;  » j’aurais voulu être un artiste … « 

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Théo van Rysselberghe. Portrait d’Octave Maus (détail)

Un tableau qui résume bien notre époque, mais surtout une toile reflet des sentiments, des préoccupations d’un âge de la vie.

Avocat déjà connu, Octave Maus pose nonchalamment à côté d’un piano à queue. Il joue merveilleusement bien de cet instrument.

Une lampe aux motifs japonisants éclaire la scène. La tenue de soirée du jeune juriste indique que nous sommes dans une  réception parisienne ou bruxelloise.

Que peut-on imaginer d’un homme peint de cette façon (et mon imagination m’éloigne sans doute de la réalité, une prochaine rencontre avec l’intéressé me permettra de rectifier) ?

Grisé par les premiers succès, suffisamment mûr pour ne pas le montrer, il séduit par des talents artistiques faisant de lui -l’espère-t-il – un homme complet. Perdu dans ses pensées ou concentré sur ses prochains bons mots voire attendant le moment clef pour se faire prier de jouer tel ou tel prélude, il se sait observé des dames.

Heureux ou satisfait ? Ni l’un ni l’autre. Il aspire déjà à plus. Plus de rencontres, plus de réussites et de gloire, plus de jolies femmes éprises et désireuses de lui plaire. Il prendra la place de son patron bientôt, fera grossir le cabinet, continuera à soutenir les artistes prometteurs, entrera en politique …

Pourtant, il se sent vieillir. Oh, très peu encore. Les trente ans sont bien franchis et la quarantaine paraît lointaine. Pourtant, il réalise qu’il n’a plus la fraîcheur des étudiants auxquels il dispense quelques cours le soir. Il n’aime plus comme eux (sait-il encore aimer ? ), il ne s’esclaffe plus spontanément depuis longtemps et peine à se rappeler son dernier fou rire.

Ne le lui dites pas. Il perd ses cheveux. Ses boucles blondes qui attendrissaient sa mère, s’envolent, tombent, laissent la place à un crâne nu – qu’il trouve laid – où quelques rides se dessinent déjà.

Alors, il accélère. L’envie de réussir se transforme en soif. Le temps presse. Il se durcit quand on s’oppose à lui : « laissez-moi passer ! Toute ma vie est là ! » semble dire son regard quand il plaide et tente d’écraser la partie adverse.

Il a le sentiment de ne plus écouter ses clients, mais de s’en servir. La phrase  » que m’apportez-vous ?  » prononcée lors des premiers rendez-vous avec ceux qui recourent à ses services, n’a plus le même sens qu’il y a dix ans. Au début de sa carrière, il savait être attentif à la réponse. Il a maintenant tendance à se fermer et imagine en revanche en quoi chaque affaire présentée va pouvoir lui servir de marche pied, de tremplin.

Il soutient des jeunes artistes belges prometteurs. Le fait-il pour eux ou se positionne-t-il ainsi comme tête d’affiche de l’élite intellectuelle montante du Royaume de demain ?

Alors oui, il va jouer du piano ce soir. Du Mozart sans doute; génial et léger. Ou, non… plutôt du Rachmaninov : brillant, exigeant des qualités de virtuose mais un peu vide, vain et finalement, infiniment triste.

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