26 mai 1909 : Valéry, l’écrivain qui ne publie pas

 » Je passe d’un sujet à l’autre mais je suis incapable de me fixer sur un seul pour écrire réellement une oeuvre digne de ce nom. »

Paul Valéry n’a pas produit grand chose depuis L’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci et La Soirée avec Monsieur Teste. Gide le pousse à écrire avec des arguments plus convaincants que les miens. Rien n’y fait. Valéry s’occupe de son épouse à la santé fragile et de ses enfants. Leur faire apprendre des fables de La Fontaine même au plus jeune âge ou les distraire avec des spectacles improvisés de guignol, semble suffire à son bonheur.

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Paul Valéry en 1909

Un travail tranquille auprès du patron de l’Agence Havas, Edouard Lebey, lui laisse pourtant une liberté qu’il pourrait mettre à profit pour publier. Non, rien ne sort. Il en devient ironique :  » Une auréole inclassable de non production me rend le plus authentique des génies. Que peut-on comparer à ce que je n’ai point fait – et encore mieux à ce que je n’ai nulle intention de faire ? »

Et pourtant, chaque nuit, sa plume court sur le papier, alerte, prolongement d’un esprit vif, d’une immense culture, d’une réflexion aiguisée sur la vie, notre époque ou le monde des arts et des lettres.

Je prends quelques pages que me laisse brièvement déchiffrer Paul. Je tombe sur cet aphorisme :  » Il fallait être Newton pour apercevoir que la lune tombe, quand tout le monde voit bien qu’elle ne tombe pas » . Plus loin, je prononce à voix basse :  » Un objet, un jour, ne tomba pas. Il demeura seul de son espèce, suspendu à un mètre du sol. Personne n’y comprend rien. On construisit un temple autour de lui.  »

Puis, une courte poésie suivie d’une réflexion (assassine) sur Edmond Rostand et précédée d’une vingtaine de lignes sur la sensation de liberté. Un bric à brac génial, totalement caché aux yeux de tous.

Je m’écrie :

– Mais, vous pouvez publier tout cela ! L’équipe de la NRF vous aidera à remettre ces éléments en forme !

Le regard de Paul, infiniment doux, compréhensif pour mon esprit qu’il doit trouver encore trop peu délié, se durcit très légèrement pendant que son index se couche sur des lèvres qui ne veulent pas trop en dire.

Je continue pourtant :

– Mais vous n’aimez pas ce que vous écrivez ?

Avec sa voix un peu voilée de fumeur, il me rétorque :

– Plaire à soi est orgueil, aux autres, vanité.

20 mai 1909 : Passez-moi Bach d’abord !

Les concerts, les restaurants le soir, c’est fini. A partir de sept heures du soir, la bonne rentre chez elle et nous restons avec nos trois enfants.

Quand les marmots sont couchés, à quoi passer nos soirées ? Les amis sont souvent invités dans l’après midi (mon épouse reçoit chaque jeudi) ; je fuis les relations de travail et la lecture du dernier Pardaillan, feuilleton de cape et d’épée de Michel Zévaco, soigneusement découpé à partir du journal « Le Matin » , commence à lasser.

La musique me manque. Je fredonne souvent Mozart ou Bach. Je regrette les ambiances de concert où Debussy ou Ravel nous faisaient découvrir une nouvelle façon de faire de la musique.

Ma femme, l’esprit pratique, me suggère :

– Achète-toi un phonographe !

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Recommandation qu’elle n’a pas besoin de répéter deux fois. Depuis hier, les catalogues des fabricants remplissent la maison. Va-t-on acheter français ? Pathé propose de forts beaux appareils à un peu plus de 60 francs. Fera-t-on plutôt confiance à la qualité suisse ? Les usines Paillard de Sainte-Croix semblent fabriquer des modèles robustes et fiables.

Mes collègues sont partagés en deux camps. Le premier considère que le bruit de fond produit par les frottements de l’aiguille sur le disque est définitivement insupportable et qu’il vaut mieux renoncer à écouter Bach plutôt que « cette bouillie sonore ».

Le second camp, de plus en plus nombreux, consulte avec délice le catalogue Pathé qui contient déjà plus de 15 000 titres et couvre une part non négligeable du répertoire classique ou le catalogue Columbia qui fait paraître depuis 1903 les ‘Grand Opera Recordings’, une série d’enregistrements réalisés par les plus grands chanteurs du Metropolitan Opera. Si on ne trouve pas chaussure à son pied, il reste Deutsche Grammophon qui propose des grands airs de Caruso, Melba ou Chaliapin.

Moi, il me faut Bach. Génie oublié pendant nos années 1900, dédaigné au profit de l’opéra italien, de Bizet, Gounod, Massenet ou Wagner… sans parler de la grosse cavalerie Offenbachienne qui a bercé mes jeunes années mais a fini par m’agacer.

Trouver Bach en France en 1909 ?  Quelques area qui se battent en duel, une ou deux « suites » sans lendemain, trois fugues mal jouées, point de Passion ou de Messe. Personne n’achète un gramophone à disque pour cette musique jugée répétitive, monocolore et finalement ennuyeuse. Aucune maison française ne prend le risque de l’enregistrement.

De multiples modèles de phonographe me tendent les bras… mais Bach semble caché dans quelques églises ou abbayes allemandes, loin des oreilles françaises.

Ma mère, de bon conseil, me suggère :  » Bach ? mais mon petit, si tu allais plus souvent à la messe, tu l’entendrais tous les dimanches !  »

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18 mai 1909 :  » Il faut démonter la Tour Eiffel ! »

 » Il faut démonter la Tour Eiffel. Il y a 10 000 tonnes de bon acier, de fer puddlé à récupérer. La perspective du Champ-de-Mars sera de nouveau dégagée et rien ne viendra rivaliser en hauteur avec des édifices élevés à la gloire de Dieu comme la Basilique du Sacré-Coeur ou la Cathédrale Notre-Dame. Cette construction hideuse qui a été vilipendée par Charles Garnier, Maupassant, Leconte de Lisle, Paul Verlaine, Victorien Sardou et Sully Prudhomme disparaîtra définitivement du paysage parisien et les riverains du VIIème comme moi pourront retrouver la tranquillité. »

Charles-Louis Durand de Beaudouin fait partie de ces financiers que rien ne rebute. Il se garde bien d’agir à découvert et fait discrètement le siège de tous les cabinets ministériels pour parvenir à ses fins.

Il m’explique avec plusieurs graphiques que l’exploitation du monument n’est pas rentable à terme.

 » La fréquentation a été relativement forte pendant les deux expositions universelles de 1889 et de 1900. Deux millions de visiteurs pour l’année d’ouverture, un petit million pour l’année 1900 et depuis, 200 000 visiteurs par an tout au plus. Cela ne suffit pour assurer la paie des trois cents personnes employées sur le monument. Quand la fortune de Gustave Eiffel sera épuisée, ce sera encore au contribuable de payer ! »

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Caricature de Gustave Eiffel, le génial ingénieur qui compare sa célèbre tour aux pyramides d’Egypte

Durand de Beaudouin n’a pas de chance. Il tombe justement – et sans le savoir – sur le conseiller qui a soutenu Eiffel et d’autres ingénieurs comme le capitaine Ferrié, pour que la célèbre tour serve à de multiples expériences scientifiques : TSF, calculs sur la chute des corps, observations météorologiques, recherches en aérodynamique…

La concession de la Tour est en cours de renouvellement et le rapport que je rédige à l’attention des ministres concernés et de la Ville de Paris ne plaide pas pour un démontage à court ou moyen terme.

Je réponds donc sèchement à Durand de Beaudouin :

 » Les artistes qui ont combattu la Tour et que vous citez, sont maintenant tous morts. Et tous ceux qu’elle fait rêver sont, eux, bien vivants. Ils représentent le monde de demain : les aéroplanes, les communications sans fil, la prédiction du temps… Cette tour légère, élégante, conçue pour résister à un ouragan, dont la hauteur n’a été atteinte par aucun monument étranger devient progressivement une de nos plus grandes fiertés nationales.

Montez à son sommet, prenez de la hauteur, les médecins disent que l’air y est plus pur. Discutez avec ce vieux passionné qu’est Eiffel, jouez un morceau de piano dans son petit bureau aménagé au troisième étage. Bref, oubliez vos calculs financiers idiots, profitez du paysage incomparable qui s’offre à vous quand vous êtes tout en haut.

Il a fallu deux ans, deux mois et cinq jours pour faire émerger cette oeuvre futuriste. La basilique romano-byzantine de Montmartre n’est, elle, toujours pas terminée, 35 ans après la pose de la première pierre. Vous voyez bien que notre pays se porte mieux quand il regarde résolument l’avenir ! »

May 18, 1909: “The Eiffel Tower Must Be Dismantled!”

“The Eiffel Tower must be dismantled. There are 10,000 tons of fine steel and puddled iron to be recovered. The view across the Champ-de-Mars will once again be unobstructed, and nothing will rival in height those edifices raised to the glory of God, such as the Basilica of the Sacré-Cœur or Notre-Dame Cathedral. This hideous construction, denounced by Charles Garnier, Maupassant, Leconte de Lisle, Paul Verlaine, Victorien Sardou, and Sully Prudhomme, will finally disappear from the Parisian skyline, and residents of the 7th arrondissement like myself will regain their peace and quiet.”

Charles-Louis Durand de Beaudouin belongs to that breed of financiers who shrink from nothing. Careful to avoid acting openly, he discreetly lobbies every ministerial office in pursuit of his goal.

He explains to me, with the help of several charts, that the operation of the monument is not sustainable in the long term.

“Attendance was relatively strong during the two World’s Fairs of 1889 and 1900—two million visitors in the opening year, just under one million in 1900. Since then, no more than 200,000 visitors per year. That is not enough to cover the wages of the three hundred employees working on the site. When Gustave Eiffel’s fortune is exhausted, it will once again fall to the taxpayer to foot the bill!”

Durand de Beaudouin is unlucky. Quite unknowingly, he has come across the very advisor who supported Eiffel, along with engineers such as Captain Ferrié, in turning the famous tower into a platform for a wide range of scientific experiments: wireless telegraphy, studies on falling bodies, meteorological observations, aerodynamics research…

The Tower’s concession is currently under renewal, and the report I am drafting for the relevant ministers and for the City of Paris does not argue in favor of dismantling it in the short or medium term.

So I reply curtly to Durand de Beaudouin:

“The artists who opposed the Tower—the ones you cite—are now all dead. Those whom it inspires are very much alive. They represent the world of tomorrow: aeroplanes, wireless communication, weather forecasting… This light, elegant structure, designed to withstand hurricanes, whose height remains unmatched by any foreign monument, is gradually becoming one of our greatest national prides.

Go up to its summit. Gain some altitude—the doctors say the air is purer there. Speak with that old enthusiast, Eiffel himself; play a piece on the piano in his small office on the third level. In short, forget your absurd financial calculations and take in the incomparable view from the top.

It took two years, two months, and five days to bring this futuristic work into being. The Romano-Byzantine basilica of Montmartre, by contrast, remains unfinished 35 years after its first stone was laid. You can see for yourself: our country thrives when it looks resolutely toward the future!”

2 mai 1909 : Sortir des bas-fonds pour une photo

Ma nièce a cessé de fréquenter les bas-fonds de New-York à Lower East Side. Sa dernière lettre m’avait navré : elle était devenue l’amie de Johnny Torrio, petite frappe devenant progressivement chef de gang. La gamine semble s’être calmée. Plus de fauche aux étalages, arrêt des courses poursuites avec les policiers, fin de l’apprentissage de l’argot italo- américain. Nous sommes encore loin de la jeune fille rangée mais je n’ai plus besoin de garder un contact étroit avec le consul français sur place pour la tirer d’un éventuel mauvais pas.

Catherine se pique maintenant de photographie. Elle m’écrit qu’il s’agit d’un art à part entière. Tout heureux qu’elle soit revenue à des occupations pacifiques, je lui réponds que oui. Elle joint à sa lettre des clichés de l’amie qui l’initie à cette discipline : Gertrude Käsebier.

Ma nièce a fait connaissance de cette américaine au sang vif grâce à son amie, la sulfureuse Natalie Clifford Barney qui, de Paris, semble la guider dans l’univers des femmes artistes d’Outre-Atlantique.

 » Cher Oncle, en cette période où un troisième petit être vient apporter du bonheur à votre foyer, vous ne pouvez être insensible à ces photographies de mères aux gestes simples, exprimant une tendresse universelle à des nouveau-nés ou racontant une histoire qui semble captiver des plus grands. La famille est une valeur qui dépasse les frontières et la photographie vient y capter des instants uniques qu’aucun peintre ne peut saisir aussi naturellement. Et ces moments exposés aux yeux de tous rappellent à chacun sa propre histoire, ses propres moments de joie. La photographie d’art essaime une tendresse jusque-là cachée, fait pénétrer le beau dans chaque acte intime.  »

Catherine m’explique ensuite longuement les poses nécessaires à Béatrice Baxter Ruyl, cette jeune maman qui a ouvert ses portes à la curiosité de Gertrude Käsebier. Elle évoque ces dizaines de clichés qu’il faut jeter avant de trouver celui qui correspond à ce que l’artiste voulait créer. Elle insiste aussi sur ces longs moments où l’appareil est inutile car les positions de Béatrice ne conviennent pas et aussi ces instants terribles où la photographie aurait pu être parfaite mais où l’appareil tombe en panne.

Elle conclut par cette phrase plutôt bien tournée pour une gosse qui a vécu de longs mois à Lower East Side : 

« La photographie est une brève complicité entre la prévoyance et le hasard ». 

Lower East Side dans les années 1900

19 avril 1909 : Jeanne d’Arc sort vivante de son bûcher

« Cette pucelle, tout le monde la veut. » Je ne sais si Prosper d’Epinay parle de la véritable Jeanne d’Arc ou de la magnifique statue qu’il vient de réaliser de notre héroïne nationale. Elle se tient devant nous toute droite, les yeux mi-clos, le port de tête fier, les mains jointes sur le pommeau de sa longue et pesante épée. La jeune femme immobile semble nous écouter dignement parler du sort que lui réserve ce début de XXème siècle.

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La statue de Jeanne d’Arc par le sculpteur d’origine mauricienne Prosper d’Epinay. Le Vatican béatifie Jeanne d’Arc en avril 1909. Le procès en canonisation est ouvert et va durer 10 ans.

Le sculpteur d’origine mauricienne évoque les multiples courants de pensée qui se réclament de la bergère de Domrémy : Michelet, l’historien républicain, en fait un ciment de l’identité nationale, une rassembleuse du peuple et une gardienne vigilante des valeurs de la patrie. Anatole France revisite le mythe avec un regard critique et très rationnel et ose prétendre qu’Orléans n’a été conquis qu’en raison de la faiblesse des effectifs anglais. La droite avec Barrès en fait un modèle de la résistance à l’envahisseur, un symbole de pureté éloignant les souillures possibles du sol national. Les socialistes s’arrachent cette pauvre paysanne qui s’élève à la force du poignet et oblige les élites à servir les intérêts du peuple. L’Eglise, enfin, ne sait que faire de cette rebelle à la foi chevillée au corps, refusant de se soumettre aux clercs pour n’obéir qu’à Dieu.

« Je vous le dis, cette pauvre pucelle, tout le monde la veut dans son camp ! » 

Un déplacement de lumière semble imprimer un léger mouvement à la sculpture. L’ombre portée se réduit d’un coup, la couleur du visage s’illumine, on pourrait croire un instant que les yeux de Jeanne s’ouvrent légèrement.

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Prosper et moi arrêtons notre conversation pour ne pas troubler ce moment de grâce.

L’artiste regarde son oeuvre, fasciné. Il saisit la main de l’héroïne de Domrémy et lui parle à voix basse. Est-ce une prière ? Ou la parole magique d’un chaman capable de transmettre de la vie dans un objet ?

Les souvenirs et les images des livres d’Histoire de mon enfance, les textes plus sérieux du lycée Condorcet, les essais (forcément) brillants lus à Science Po sur l’époque de Jeanne d’Arc forment une sarabande dans ma tête et donnent une épaisseur, une signification profonde à la statue.

L’épée tournée vers le sol s’incline imperceptiblement par un effet d’optique que mon imagination refuse de corriger. Les rayons qui font briller la lame la transforment en une sorte de cadran solaire marquant le temps d’une France éternelle, une France qui ne perd pas de guerre et survit à tous les malheurs des temps.

Le doux regard de Jeanne, posé sur les deux êtres de chair fragiles que nous sommes à ses pieds, nous enveloppe, en même temps que le soleil couchant, d’un halo calme et pacifique. Je suis sûr à cet instant que Jeanne d’Arc sort de son bûcher vivante et que la bergère possède une richesse qu’aucun grand bourgeois n’aura jamais. Elle tend la main aux pauvres égarés que nous sommes tous et laisse son admirateur Charles Péguy conclure avec une voix claire et prophétique  :

 » La mystique est la force invincible des faibles. » 

6 avril 1909 : L’homme qui secoue les chaînes

Dans ses yeux défile tout un siècle, dans sa mémoire se mélangent les souvenirs d’une vie d’engagements, de combats, de ruptures et d’idéaux brandis à la face d’un monde qu’il a voulu changer.

Octave Mirbeau a été antisémite et démagogue un temps puis, découvrant avec horreur ses errements, s’est engagé résolument en faveur de Dreyfus. Homme classé nettement à droite dans les années 1880, il devient, les années qui suivent, anarchiste et réfractaire à toute autorité. Il se révolte contre toutes les institutions qui « briment » la liberté d’expression et l’épanouissement sans entrave des individus : l’école, l’armée, la famille, les grandes sociétés capitalistes…

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Octave Mirbeau, écrivain, journaliste, à deux âges de sa vie. La moustache demeure mais blanchit…

Courageux jusqu’à la témérité, souvent menacé physiquement par ceux qui ne pensent pas comme lui, il a fallu plusieurs fois que les hommes de la sûreté assurent sa protection : c’est à cette occasion que j’ai fait sa connaissance.

Octave Mirbeau s’estime « à la retraite ». Il me reçoit chez lui et m’offre un thé aussi brûlant que ses passions, choque sa cuillère dans sa tasse à chaque nouvelle idée iconoclaste qu’il agite devant l’auditeur silencieux et respectueux que je suis. Fatigué physiquement, à plus de soixante ans, Mirbeau garde la force du verbe et jette mots et formules à la figure de ceux qui passent à sa portée :

-j’en ai assez d’hurler, d’arpenter les rues avec des banderoles ; maintenant j’écris, j’apporte un témoignage, je fais rire en dérangeant. Toutes les bonnes ont pu se reconnaître dans « Le Journal d’une Femme de Chambre » et les bourgeois ont ri jaune en venant voir ma pièce « Les Affaires sont les Affaires ».  Les feuilles noircies de mon écriture pressée remplacent les coups de poing de ma jeunesse ; la conquête du public se fait maintenant plus par la séduction d’une histoire bien troussée que par un discours enflammé. J’ai mûri, je vieillis et j’économise mes forces.

Que reste-t-il à l’homme ridé que je suis ? L’art, l’avant-garde contre les académismes : Debussy, Wagner, Franck pour la musique, Cézanne, Gauguin, Monet ou Renoir pour les peintres. Refuser la mélodie facile, la toile servile, inventer, inventer encore, ne pas craindre de déplaire.

Un instant, Mirbeau s’arrête, pose sa tasse, joint un moment ses mains maigres devant lui, dans ma direction puis les écarte par un geste brusque qui me fait sursauter :

– Savez-vous que les hommes passent la moitié de leur temps à se forger des chaînes et l’autre moitié à les porter ?

3 avril 1909 : La femme enfermée dans un coffre…

Le coffre porté par quatre esclaves est posé au sol. Ida Rubinstein se rêve ouvrant le couvercle doré, enveloppée de fins rubans qu’elle retire lentement devant des spectateurs suffoqués. Elle s’imagine, elle, la discrète et la timide, provoquer le scandale par cette danse d’un érotisme si nouveau devant une assistance parisienne friande de nouveautés.

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Ida Rubinstein a seulement vingt-cinq ans et sa célébrité ne fait que croître

Son corps mince et souple se déhanche lentement ; ses bras longs, si longs, ondulent au-dessus de sa tête, les mains caressant des formes imaginaires. Son somptueux déshabillé blanc presque transparent dessiné par Bakst magnifie chacun de ses gestes. Elle est Cléopâtre, elle n’oublie pas qu’elle fut aussi Salomé au sept voiles. Elle se prépare au rôle de Saint Sébastien et s’imagine aussi en Shéhérazade plus tard.

Toujours sur scène, infatigable, dans des salles conquises par l’audace d’une chorégraphie inspirée des ballets russes et des danses orientales. Objet de spectacle et de désir d’un public qui occupe jusqu’au dernier fauteuil d’une salle du Châtelet surchauffée.

Ida Rubinstein reste dans ses songes où le poids n’existe pas et où le saut de félin des danseurs peut les porter sur des distances infinies. Le chant des choeurs porte chacun de ses pas en rythme, le regard fasciné des Parisiens la transcende littéralement.

Ida la jeune juive russe, héritière de la fortune de ses parents morts trop tôt, Ida élevée dans le luxe et le confort des appartements immenses de grande bourgeoisie de Saint Petersbourg, Ida l’admiratrice des écrivains, des poètes et des musiciens, aime se plonger dans un bain d’art et un océan créatif fait de mimes, de chants et de danses soutenus par un orchestre endiablé. Elle, l’enfant de riches, à laquelle tout a été donné, aime se mettre en danger avec une chorégraphie originale, difficile à exécuter.

Public français aujourd’hui, anglais, allemand ou américain demain, Ida qui pratique couramment toutes les grandes langues européennes, s’imagine voguant d’une rive de l’Atlantique ou de la Manche à l’autre, réunissant les cultures autour d’un même culte de la performance artistique.

Ida Rubinstein repense alors à cette phrase d’Alfred de Musset qui est sa devise quand elle est sur scène : « Quoi de plus léger qu’une plume? la poussière. De plus léger que la poussière? le vent. De plus léger que le vent ? la femme. De plus léger que la femme? Rien.  »

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Ida Rubinstein par Antonio de la Gandara : danseuse, égérie, elle se rêve un jour mécène

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30 mars 1909 : Gabriele d’Annunzio, le tombeur masqué

Visiteur du soir, masqué par un loup, chapeau noir à larges bords, les mains gantées de cuir : nous ne sommes pas dans un roman d’Alexandre Dumas mais à mon domicile, je ne reçois pas un mousquetaire mais Gabriele d’Annunzio, écrivain, poète, en délicatesse avec ses créanciers en Italie.

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Gabriele d’Annunzio, le tombeur de ces dames, porte ce soir un masque

Sitôt entré, il s’installe confortablement sur une bergère, croise les jambes et allume un fin cigare dont il tire voluptueusement quelques premières bouffées en s’entourant d’une fumée protectrice. Ses doigts fins tire-bouchonnent nerveusement le bout de ses moustaches quand il achève ses longues phrases prononcées avec un accent transalpin, précieux et chantant à la fois.

Ses yeux noir profonds ne me quittent guère et m’invitent à lui apporter des réponses précises :

– Non, l’Etat français n’a pas de dossier fiscal le concernant et ses créanciers n’ont pas saisi notre justice.

– Oui, il pourra continuer à toucher ses droits sur ses romans traduits ; L’Innocente, Les Vierges au Rocher ou Le Feu.

– Son projet mené avec Debussy portant création d’un opéra mettant en scène le Martyre de Saint Sébastien sera le bienvenu sur une scène française.

D’Annunzio se réjouit d’avance de cette future production : un ballet opéra total. Des noms prestigieux sont déjà évoqués : Ida Rubinstein, la belle danseuse juive russe qui se déshabille actuellement complètement dans la danse des sept voiles du Salomé d’Oscar Wilde, André Caplet comme chef d’orchestre, des décors et des costumes qui pourraient être de Léon Bakst.

Le poète conclut :

– Je suis comme Saint Sébastien, aucune flèche ne peut m’atteindre vraiment. Mes ennemis italiens ne franchiront jamais les Alpes pour me retrouver. Je partage avec le saint le même attachement à la beauté du corps… mais ce sont les femmes que je préfère charmer.

Pendant toute notre conversation, une voiture attend au bas de notre immeuble. Par la fenêtre, j’observe à la dérobée une jeune brunette qui attend patiemment, un livre à la main, que Gabriele veuille bien le rejoindre. A chaque heure, elle fait monter son valet de pied qui rappelle sa présence et tente, sans succès, de faire descendre le poète. Ida Rubinstein ? Romaine Brooks ? Une autre conquête ? A cette distance, je ne suis pas sûr. Les élégantes Parisiennes et les belles étrangères égéries du monde des arts s’arrachent déjà l’écrivain avant même son installation définitive dans la capitale.

Gabriele d’Annunzio me confie en me quittant : « Ces demoiselles devraient se méfier de moi. J’ai beau me comporter en mufle, elles ne me quittent pas d’une semelle. D’autant plus forte est l’ivresse que plus amer est le vin !  »

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Ida Rubinstein par Valentin Serov

8 mars 1909 : Les fantasmes de la fille du banquier

Elle contemple ses yeux, ces deux globes bleu gris, les fait bouger de droite et de gauche, les réunit en grimaçant pour rire ou ferme les paupières légèrement, comme une égérie de Klimt. Le miroir renvoie instantanément l’image, sa peau fine et blanche qui craint les rougeurs se reflète avec fidélité. Il inverse juste la place du grain de beauté au dessus du sourcil droit parfaitement dessiné.

Une main dans d’abondants cheveux blonds pour les ramener devant l’épaule nue, les faire bouffer voluptueusement en inclinant légèrement la tête. Voilà, encore un peu, comme cela… un léger sourire sur ses lèvres : son miroir lui chuchote que ce soir, elle est sûre de plaire.

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Auguste Toulmouche : Vanité

Elle tend ses lèvres jusqu’à la toucher, vers cette glace acquise secrètement, habituellement rangée sous une pile de linge pour que ses parents pudiques ne la voient pas. Elle s’embrasse comme elle rêve de l’être un jour par cet homme irréel et doux, au visage changeant à chaque nouveau songe, observé à la dérobée, au gré de rencontres dans la rue, à la messe ou parmi les pions du lycée.

Dans l’ombre de sa chambre de jeune fille en fleurs, elle imagine une présence exquise, une voix chaude qui lui dit de se laisser aller. Elle rougit, « ce n’est pas convenable », elle lutte une minute ou deux contre cette sensation défendue. Elle se demande si sa mère – si sage – a connu un jour un émoi comme celui qu’elle ressent maintenant. Son miroir continue à porter son fantasme qu’elle couchera, par écrit, ce soir, dans son journal qu’elle juge ridicule mais qui l’accompagne jour après jour.

Soudain, elle pose la glace sur le rebord du lit, s’éloigne et contemple tout son corps nu (sa mère lui a pourtant interdit en disant que c’était « péché »). Elle regarde ces formes peu éloignées de ce qu’elle voit dans les expositions de peinture qui demeurent sa seule éducation dans ce domaine intime.

Manque de modestie, volonté de se rassurer ? Belle, elle se trouve belle -surtout ses seins – et s’admire. Un peintre ou un photographe pourrait la prendre comme modèle, pense-t-elle. Avoir l’audace de braver les interdits et d’aller poser dans un atelier de Montmartre. Découvrir un artiste fou, un buveur doué, une brute qui s’attendrit en la voyant. Elle se persuade qu’une main d’homme la frôle, qu’un souffle chaud s’approche de son cou en lui murmurant des mots coquins, défendus mais plaisants. Elle ne connaît rien au monde des artistes et l’imagine à partir d’articles lus dans la grande presse et de romans à quatre sous prêtés par une amie dégourdie.

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Auguste Toulmouche : Le Miroir

La bonne frappe -respectueusement – à la porte :

– Madame votre mère vous demande de passer au salon, le dîner est servi.

Caroline range la glace, enfile cette robe sage qui en fait une parfaite demoiselle, se compose un visage souriant, imagine quelques sujets banals pour converser avec les invités de son père banquier. Elle cache cette Caroline secrète, cette Caroline qui ne serait plus seulement douée en latin et en grec, qui partirait en claquant la porte, en criant une grossièreté devant des convives scandalisés.

Ce soir, dans cette réception qui l’ennuie, un seul mot lui vient à l’esprit, elle aimerait le crier, le répéter, le jeter à la face de ces gens bien nés et haut placés :

« Merde à vous tous !!! ».  

21 février 1909 : Polémique et mépris de la femme

« Nous voulons glorifier la guerre -seule hygiène du monde- le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles idées pour lesquelles on meurt et le mépris de la femme. » Marinetti, auteur du manifeste du Futurisme, paru hier dans le Figaro, voulait créer la polémique. Il est servi.

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L’écrivain italien Marinetti veut choquer en publiant, dans Le Figaro », « le Manifeste du Futurisme ». La polémique enfle.

Dans l’esprit du grand public, la glorification de la modernité, de la vitesse ou du futur qui charpente, avec originalité, cette nouvelle vision de l’art s’efface devant l’apologie de la violence, de la guerre et du mépris de la femme qui surprend et finit par déplaire.

Marinetti voulait « choquer le bourgeois ». Il va plus loin et s’aliène aussi les avant-gardes, les féministes et finalement tout ceux qui veulent continuer à libéraliser notre société et s’affranchir de ses valeurs traditionnelles.

Marinetti, avec son bel accent italien, ne cesse de répéter qu’il s’agit d’un « gigantesque malentendu ». Le « mépris de la femme » signifie en fait un refus de son image romantique, alanguie et finalement décadente que véhicule la littérature actuelle. « Assez des histoires d’adultère, du bel amour latin, de l’obsession de la femme idéale… Il faut arrêter le sentimentalisme aussi rance qu’exténuant, voilà ce que j’ai voulu dire ! ».

Trop tard, le coup est parti. Les articles vengeurs, en réponse, se préparent. Les plumes s’aiguisent, se trempent dans le vitriol et l’encre rouge.

Rachilde, la célèbre féministe, prépare un article dans le Mercure de France et l’écrivain D’Annunzio note sur un carnet toutes les insultes pittoresques qui lui viennent à l’esprit quand il pense à Marinetti. Il est assez fier de celles-ci : « nullité tonnante. Crétin fluorescent avec quelques étincelles d’imbécillité « .

Dans le petit monde de l’art, en ce mois de février 1909, ça vole bas.

11 février 1909 : Picasso, l’oeil qui cherche et trouve

« Son oeil noir englobe puis perce la réalité pour l’absorber totalement ; son esprit vif analyse, synthétise, transforme et transmet à son bras qui jette magistralement les formes et la couleur sur la toile. Picasso est une machine géniale !  » pense le marchand de tableaux Kahnweiler. Ce dernier vient visiter, comme en chaque fin de matinée, le Bateau-lavoir, résidence des peintres installés à Montmartre.

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Picasso a 28 ans en ce début d’année 1909

Picasso est l’un des rares artistes résidant dans cette guinguette, à l’aise financièrement. Kahnweiler vient de lui acheter presque toutes ses toiles de la période rose pour plus de 2000 francs.

Le Catalan exerce une fascination grandissante sur ceux qui le côtoient.

C’est lui qui explore des rivages jusque-là inconnus de la peinture avec ses incroyables « Demoiselles d’Avignon » et ses autres oeuvres qui transforment modèles et objets en cubes.

C’est encore lui qui prend sous son aile protectrice le débonnaire et (faussement?) naïf Henri Rousseau. Il vient d’organiser un grand banquet en son honneur.

Habitué à être leader, Picasso ne supporte pas la concurrence, notamment celle de Georges Braque qui fait aussi des découvertes dans le monde des objets simplifiés en volumes abstraits et en cubes. La rivalité entre les deux artistes, cachée par une amitié de façade, est féroce. Chaque oeuvre de Braque inspire immédiatement Picasso qui s’efforce de le dépasser en affichant un génie plus complet, plus audacieux encore.

Picasso parle, théorise, montre la voie à d’autres qui l’imitent maladroitement et servilement. Il est ce matin au centre d’un petit groupe attentif aux moindres de ses propos.

« Je veux faire votre portrait un jour ! » lance-t-il brusquement à Kahnweiler. Il tend son index et fixe le marchand d’art d’un regard impérieux lui interdisant de bouger.

 » Vais-je peindre ce qu’il y a sur votre visage? Ce qu’il y a dans votre visage? Ou ce qui se cache… derrière votre visage ? »

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Le Bateau-Lavoir, lieu de résidence et de rencontre des peintres de Montmartre

27 janvier 1909 : Cyrano de Bergerac plus fort que la mort

 » Dédaignant d’être le lierre parasite, lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul, ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul  » : petite leçon de vie toute simple d’un grand monsieur qui vient de nous quitter. Coquelin aîné n’est plus. Cyrano de Bergerac qu’il avait créé disparaît un peu avec lui. Nous aurons des difficultés à imaginer un autre que lui pour jouer ce rôle dans cette pièce fameuse d’Edmond Rostand.

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Coquelin aîné, un de nos plus grands acteurs français

M. Charley, administrateur général de la Porte-Saint-Martin, est effondré. Coquelin aîné -on l’appelait ainsi pour le distinguer de son frère comédien lui aussi – répètait actuellement avec toute la troupe une autre oeuvre de Rostand promise aussi à un franc succès : Chantecler.

Depuis quelques jours, Coquelin, âgé de 68 ans, atteint d’une angine de poitrine, devait se reposer. Il était parti dans la maison de retraite des artistes qu’il avait fondée à Pont-aux-Dames. Il donnait des nouvelles régulièrement par téléphone et chacun espérait qu’il allait pouvoir vite remonter sur scène.

La terrible nouvelle est tombée ce matin. Une mort qui désole le Tout-Paris. Certains rappellent qu’il avait été l’ami républicain de Gambetta et de Waldeck Rousseau, d’autres préfèrent évoquer son courage quand il avait joué la pièce controversée « Thermidor » sous les huées et les projectiles d’une partie du public qui n’avait rien compris au sens de la pièce.

Coquelin avait érigé la liberté en principe. Il admettait la contrainte du travail bien fait mais pas celle des convenances et des traditions. Il avait rompu avec une Comédie française trop conservatrice et soumise aux volontés du Pouvoir à son goût. A la Porte-Saint-Martin, il ne rendait compte qu’à son public adoré et pouvait monter les oeuvres qu’il voulait.

Elu à la tête de l’Association des Artistes d’art dramatique, il faisait prendre conscience aux pouvoirs publics et à l’opinion des difficultés du métier de comédien. 

Son fils, acteur lui aussi, est venu le rejoindre et regarde son père allongé sur son lit de mort. Le jeune homme détaille chaque trait du visage de légende qui semble détendu et prêt à s’éveiller à nouveau. 

En un instant, la vue troublée par les larmes, il imagine, dans un rêve fou, l’artiste se lever à nouveau prestement et faire un dernier pied de nez à la maladie. Il repense un dernière fois à Cyrano et à une mémorable scène de duel.

Dans un éclat de rire sonore et plus puissant que la mort, le fantôme bondissant de Coquelin s’exclame :  » Je quarte du pied, j’escarmouche, je coupe, je feinte… Hé là donc ! A la fin de l’envoi, je touche ! « .  

18 janvier 1909 : Les voleurs de chocolat

 « Le chocolat était volé en petite quantité, avec régularité, sans que personne n’arrive à mettre la main sur les coupables. »

Louise Abbéma, peintre, raconte, avec gourmandise et amusement, cette anecdote lue dans le journal du jour. Lors du thé auquel elle a eu la gentillesse de m’inviter, j’avais évoqué les liens entre certains de ses tableaux et des affiches pour la marque Poulain. Louise n’avait pas voulu trop s’étendre sur sa participation aux réclames du grand chocolatier et avait – pour faire diversion ? – commencé à raconter cette histoire.

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Louise Abbéma, « Matin d’avril, place de la Concorde » : le tableau et l’affiche de la réclame pour le chocolat Poulain

 Elle reprend : «  Le patron de la chocolaterie, M. Grondard, route d’Orléans, avait effectué plusieurs tentatives pour mettre la main sur les coupables. En vain. En désespoir de cause, il décide de se tourner vers la police de Montrouge. Il tombe sur un commissaire futé et persévérant qui fait établir une surveillance tout autour du bâtiment et interroge le voisinage.

On apprend bientôt qu’un certain Raveny, employé de la fabrique et concierge rue Edgar Quinet, vend du très bon chocolat à des prix défiant toute concurrence. Ce Raveny est rapidement arrêté et interrogé.

Il avoue avoir un complice au sein de son usine mais se refuse à en dire plus.

Le commissaire, persuadé que l’affaire a une plus grande ampleur que ne le laissent penser les aveux du suspect, décide d’un stratagème. Avant-hier, il fait poster des hommes en fin de journée, à la sortie de la fabrique avec pour mission de s’opposer à toute sortie du personnel qui doit rester enfermé dans les vestiaires.

Pendant que les innocents se demandent pourquoi les forces de l’ordre viennent de prendre une telle décision, les coupables sont pris de panique. Ils essaient tous, avec une maladresse digne des Pieds Nickelés, de se débarrasser de leur butin. En quelques instants, le sol est jonché de tablettes et de morceaux de chocolat. Les poches tâchées et retournées d’une trentaine d’ouvriers honteux, la présence de délicieuses barres marron à leurs pieds, conduit à leur interpellation.

Les employés indélicats sont immédiatement congédiés.

La police estime à plus de 25 000 francs par an, le montant des vols commis ! »

Les convives s’esclaffent.

Je reste silencieux, perdu dans mes pensées et concentrant mon regard sur ce tableau de Louise accroché au mur, Matin d’avril, place de la Concorde, une œuvre que je ne connaissais que sous la forme qu’elle avait prise pour orner les belles boîtes de chocolat Poulain. Sur la toile, cette même femme au sourire énigmatique qui m’avait fait rêver étant étudiant.

Louise, attentive, m’observe et met tire de mes songes et souvenirs par une question espiègle :

«  Vous êtes heureux de retrouver cette femme sur une vraie toile ? Vous vous livrez au jeu des sept différences entre ce qui est accroché au mur et la réclame Poulain ? » et elle ajoute, en reprenant le slogan du célèbre chocolatier :

« Monsieur le conseiller… goûtez et comparez ! » 

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Louise Abbéma, autoportrait

7 janvier 1909 : Debussy infréquentable ?

« Il est infréquentable !  »

C’est un cri du coeur de ma secrétaire chargée d’organiser le dîner en ville annuel des grands artistes que le Président du Conseil souhaite honorer. Objectif avoué : montrer que le parti radical n’est pas qu’une assemblée de notables un peu ignares « de province » et que le gouvernement sait écouter voire soutenir les créateurs.

Il faut que Clemenceau soit mis en valeur, que la presse le montre avec les figures en vue du monde des arts.

Ecueil à éviter : inviter une personnalité trop controversée et faire ensuite les choux gras de journaux avides de mettre en difficulté un homme politique puissant.

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Claude Debussy par le photographe Nadar

Debussy fait parti des artistes qui suscitent la polémique. Son opéra récent « Pelléas et Mélisande » reste mal compris. Mélodie difficile, grande lenteur. Le rôle de la soprano a été finalement confié à l’américaine Mary Garden alors qu’il semble avoir été promis initialement à Georgette Leblanc, amie intime de l’auteur du livret, Maurice Maeterlinck. Ce dernier est furieux de ce choix et continue à se répandre sur la « traîtrise » de Debussy.

« Mais c’est sa vie privée qui pose problème ! » s’écrie encore ma secrétaire, rouge de fureur. Elle est choquée que le musicien ait rejoint la riche Emma Bardac en délaissant son épouse précédente, l’attachante couturière Rosalie Texier. 

 » La pauvre Rosalie n’a pas supporté la séparation et a tenté de suicider. Pan ! Une balle en pleine poitrine… Face à ce drame, Debussy est resté de marbre. Cet homme est un monstre. La gloire arrivée, il abandonne celle qui l’a soutenu dans les heures difficiles, sans remords, ni complexes ! Il ne faut pas faire venir ce triste personnage !  » 

Je m’entends répondre, sans grande conviction :

– Mais qu’en savez-vous exactement ? Debussy est peut-être au contraire très touché par toute cette histoire et qui sommes-nous pour le juger ? Et puis c’est l’artiste que nous invitons et pas l’homme…

Je ne cède pas et le carton d’invitation part finalement pour un dîner programmé en février.

Quelques jours après, ma secrétaire entre triomphalement dans mon bureau en brandissant un petit billet d’excuses signé de Debussy :

– Décidément, aucun respect cet homme. Il ne viendra pas au dîner organisé par le Président du Conseil. Savez-vous que Môssieur est à l’étranger, Môssieur est à Londres et préfère les Anglais à nos ministres. Je vous l’avais dit : Debussy est vraiment infréquentable ! « 

28 décembre 1908 : Que nous réserve Marcel Proust ?

Attachant mais exaspérant. Supérieurement intelligent mais parfois ô combien puéril. Longtemps silencieux dans un groupe puis soudain enflammé, caustique, drôle. Du coeur mais aussi de la cruauté.

Je connais Marcel Proust depuis une dizaine d’années. L’affaire Dreyfus nous a rapprochés. Nous étions à l’époque quelques-uns à faire bloc, à élaborer des stratégies de résistance, à nous passer des informations et à nous soutenir mutuellement.

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En 1908, année charnière, Marcel Proust revient avec passion au roman et commence à écrire véritablement son oeuvre immense…

J’ai eu aussi l’occasion d’assister à un duel entre Marcel et Jean Lorrain, le second ayant sali le premier publiquement. Je devais rendre compte du résultat de ce combat au pistolet à Mme Arman de Caillavet qui tremblait pour son protégé. Résultat ? Deux balles perdues dans le bois de Meudon au petit matin, aucune blessure, deux tireurs très médiocres… et beaucoup d’inquiétude inutile.

Un ami ? Pas vraiment, plutôt une connaissance. Un homme qui marque, qui intrigue, qu’on est heureux de rencontrer dans une soirée sans savoir quand nos chemins se croiseront à nouveau.

Ses articles dans Le Figaro sont plaisants. On oublie presque le sujet abordé (le dernier recueil d’Anna de Noailles chez Calmann-Lévy par exemple) et se laisse porter par une plume alerte, une sensibilité à fleur de peau, une connaissance intime des oeuvres de John Ruskin, de Francis Jammes ou Maeterlinck qu’il cite, de mémoire, en référence.

Une taille moyenne, les épaules tombantes, mince, pas toujours très bonne mine malgré son teint mat. Le physique de Marcel n’impressionne pas au premier abord. Le regard attire en revanche irrésistiblement. Les paupières tombantes en accentuent parfois sa douceur mais la noirceur des yeux ne cache pas longtemps une palette impressionnante de sentiments. Ironie mordante, colère -Marcel est susceptible – volonté de séduire ou d’être séduit, bonté souvent, dureté parfois. Sa main gauche cherche discrètement son visage, cache à moitié ses lèvres, laisse un doigt pour caresser la moustache soigneusement taillée. Timidité et concentration d’un homme de lettres qui transforme chaque instant en exercice de l’esprit.

Certains le résument à un dandy de salon. A tort. Marcel, souvent souffrant -son terrible asthme- sort de moins en moins. S’il a connaissance de ce qui se passe et se dit dans les dîners en ville, c’est par les rapports que lui font quelques ami(e)s fidèles.

Non, maintenant, il écrit. Sa mère est morte. Blessure profonde qu’il ne peut soigner qu’en écrivant encore. Vite, très bien. Les pages se noircissent avec frénésie. Le travail sur la mémoire, la cuisine des souvenirs, une extraordinaire aisance de plume, conduisent à remplir un cahier, puis un second, un troisième… Il s’enferme. Quelques biscuits, un café, un verre d’eau. Il travaille des heures sans notion du temps. Dehors il fait froid, l’air humide, la crainte de la crise d’asthme, de l’étouffement, poussent à rester au chaud, derrière la table, le dos courbé sur les feuillets qui s’accumulent.

Il annonce à qui veut l’entendre un roman appelé « Contre Sainte-Beuve ». Ce ne sera pas un essai mais une fiction complexe, des centaines de pages où se mêlent des entrelacs de souvenirs de sa mère, de Venise, de Combray. Le drame de se coucher seul, la joie de promenades à la campagne, le sifflet des trains, d’autres sons, des odeurs qui reviennent. L’amour, la tentation homosexuelle, le désir de plaire, de ravir l’autre, de le posséder en rêve, jalousement.

Marcel et moi nous retrouvons une fois par mois au café ou au bar du Ritz. Toujours ce jeu idiot des dominos. Prétexte pour qu’il me lise à haute voix sa production de la nuit. De longues phrases, des « que » s’enchaînent sans lasser. Une façon révolutionnaire de construire un roman qui éloigne la perspective de trouver un éditeur.

 » Le mot homosexuel terrifie, l’immoralité de certaines pages fera fuir  » lâche-t-il tristement. Je n’ose pas lui dire que sa maladresse vis à vis des patrons de presse le prive de précieux soutiens. Je crains de trop parler. La peur d’être ridicule face à un génie ou de blesser un être ultra sensible. 

A un moment donné, il ne parle plus, son regard se perd au loin. Marcel Proust m’a déjà quitté par la pensée. Gardera-t-il quelque chose de notre rencontre ? Quel geste ou attitude a priori banale sera relevée et transformée dans son roman en phrase soyeuse, en description inattendue… et d’un seul coup inoubliable ? 

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L’écriture de Marcel Proust… sur des milliers de pages…

26 novembre 1908 : Qui a inventé le « cubisme » ?

 » Le Bourse est un métier bête comme chou, je préfère exposer des tableaux.  » Le jeune Daniel-Henry Kahnweiler rejette le monde de la corbeille où sa famille de banquiers aurait aimé le voir évoluer pour une carrière en contact avec la peinture.

Ses modèles ? Paul Durand-Ruel et Ambroise Vollard. Sa ligne de conduite ? Donner une certaine noblesse au métier de marchand d’art.

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Daniel-Henry Kahnweiler

Ce mois de novembre, il a décidé de prendre des risques, de sortir du lot.  » Je veux frayer la voie à Georges Braque, ce peintre inconnu doit trouver un public.  »

Ce dernier, peintre sportif, passionné de lutte, qui tape de longues minutes dans un punching-ball avant de saisir ses pinceaux, a vu ses toiles refusées au Salon d’Automne. Le jury dont faisaient parti Matisse et Guérin avait accepté, in extremis, un compromis en « repêchant » et proposant l’exposition de deux toiles seulement.

Pour Braque, c’était tout ou rien. Il était reparti avec ses oeuvres sous le bras, fâché.

Kahnweiler a donc décidé d’exposer Braque dans sa galerie de quatre mètres sur quatre au 28 rue Vignon, dans le quartier de la Madeleine. Des toiles pleines de lumière, aux tons chauds, composées sous le soleil du midi, près de Marseille, cet été. Un style nouveau aussi.

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Braque, Le Grand Nu 1908: Les Demoiselles d’Avignon de Picasso nées en 1907 ne sont pas loin

Louis Vauxcelles, le redoutable critique à la plume acérée, décrit ces oeuvres dans la revue Gil Blas :  » M Braque construit des bonshommes métalliques et déformés qui sont d’une simplification terrible. Il méprise la forme et réduit tout, sites figures maisons, à des schémas géométriques, à des cubes. Ne le raillons point puisqu’il est de bonne foi et attendons… »

En discutant ce soir autour d’un pot de vin chaud avec Kahnweiler, nous plaisantons sur ces fameux « cubes ». Vauxcelles est un récidiviste. Il avait déjà essayé de défendre une sculpture qui lui plaisait dans un précédent Salon alors que le buste était isolé au milieu de tableaux aux tons très vifs :  » la candeur de cette oeuvre d’inspiration italienne surprend au milieu de l’orgie des tons purs ; c’est Donatello au milieu des fauves !  » s’était-il écrié. Depuis, fauve a donné le mot « fauvisme ».

Je lâche, content de moi :  » Impression de Monet a donné Impressionnisme, fauve s’est transformé en Fauvisme… je te propose, Daniel, de passer des cubes au cubisme ! « .

Kahnweiler fait la moue et se moque :  » cubisme, cubisme… le mot est bon, il prendra sans doute…mais s’il est imaginé ou repris par un vrai critique d’art. Tu n’es pas du sérail mon vieux : ni critique, ni marchand, ni collectionneur. L’Histoire ne retiendra donc pas que c’est toi qui as inventé le cubisme, tu verras ! « 

16 novembre 1908 : Les quatre assassinats du duc de Guise

Il est huit heures, un froid matin de décembre. Quarante-cinq gentilshommes sans fortune, à la solde d’Henri III, se cachent derrière des tentures du cabinet vieux et de la chambre du roi du château de Blois. Ils sont armés et décidés.

Le souverain vient de vérifier lui-même la qualité des lames et a donné ses dernières consignes. Il retourne assister à son Conseil.

Quelques instants plus tard, le duc de Guise, le puissant chef de ligue, fier du haut de ses presque deux mètres, traverse la chambre principale pour rejoindre le cabinet où on lui dit qu’Henri III l’attend.

Arrivé dans la pièce, il ne trouve pas ce dernier et rebrousse chemin. Il doit alors faire face à huit hommes, épées ou poignards à la main, qui se jettent sur lui. Il se défend comme un diable et entraîne la meute, tout ensanglanté, dans la chambre du roi où d’autres spadassins lui portent des coups fatals.

Le duc s’écroule dans un dernier râle, en tentant de se protéger avec des coussins marqués d’un grand « H » majuscule.

 » On la refait ! »

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Scène du film  » L’assassinat du duc de Guise  » d’Henri Calmette et Charles Le Bargy : sortie en salle le 17 novembre 1908

Henri Calmette veut un beau film. Pas une oeuvre burlesque, une grosse farce comme ce que produit actuellement l’industrie du cinématographe. Assez des tartes à la crème et des râteaux qui frappent la face de personnages ridicules ! Vive les pellicules d’une qualité égale à celle du meilleur théâtre.

Les plus grands acteurs du moment sont là :

Charles Le Bargy joue Henri III et coréalise.

Le grand et musculeux Albert Lambert est encore allongé et devient, hors caméra, un duc de Guise rieur, bien éloigné de l’homme assassiné d’il y a cinq minutes.

Non loin de là, quelques curieux aperçoivent la très belle brune Gabrielle Robinne, vingt-deux ans, qui joue une marquise de Noirmoutier éplorée, incapable de convaincre son cher duc d’éviter la convocation piège du roi.

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Gabrielle Robinne

« Vite on la refait !  » répète Calmette. Le duc se relève, traverse les pièces du château une seconde fois et retombe avec abnégation sous les coups des mêmes spadassins… qui peinent à cacher leur fou-rire.

Au quatrième assassinat, le réalisateur n’est toujours pas satisfait. Henri Lavedan, le scénariste,  et Paul Lafitte, le réalisateur, tentent de le rassurer :  » la musique de Camille Saint-Saëns fera oublier les imperfections. Le public n’a jamais vu un film d’une telle qualité. Il va découvrir que le cinématographe peut devenir un art à part entière « .

Quelques mois plus tard, une projection privée est organisée à Paris avant la sortie en salle le 17 novembre.

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Le critique redouté du journal le Temps, Adolphe Brisson, prend quelques notes après la projection des quinze minutes que dure le drame.

Va-t’il assassiner le film ? Portera-t-il un coup fatal à ce jeune cinématographe qui demande à prendre sa place parmi les créations respectables ?

Le journaliste se caresse la barbe, il recale ses cent kilos dans son fauteuil et prépare son commentaire. Toute l’équipe du film attend, fiévreusement, ses premiers mots :

 » Vous avez fait un travail remarquable, un formidable récit visuel qui se grave dans nos esprits en traits inoubliables. C’est une impressionnante leçon d’histoire. Avec vous, on découvre que rien ne vaut l’enseignement par les yeux. »

André Calmettes souffle, Charles le Bargy sourit… royal. 

« Le duc de Guise »… ne sera donc pas assassiné en 1908.

12 novembre 1908 : L’accident « fondateur » de Marinetti

La cinq chevaux roule de plus en plus vite. L’écrivain italien Filippo Marinetti se laisse griser par la vitesse. Il pousse le moteur au maximum de sa puissance. Un gros nuage de poussière se forme derrière l’automobile.  » In avanti, avanti ! » hurle le conducteur au regard fou.

Marinetti a les idées claires : « L’art du futur sortira aussi bien de notre caboche que du capot de ce véhicule génial ! Le XXème siècle sera rapide, impatient et brutal. Il faut se libérer de la pesanteur de l’ennui par la course des bolides. Notre inspiration prendra sa source dans le bruit des moteurs poussés à fond.  »

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L’écrivain italien Filippo Tommaso Marinetti

Après un premier virage habilement négocié, un second se révèle imprévu : deux bicyclettes progressent lentement de front. Marinetti réalise en une fraction de seconde que son véhicule fonce sur les cyclistes. Un coup de volant brusque pour les éviter. La cinq chevaux se braque, fait un tonneau et verse dans le fossé rempli de boue.

L’écrivain est projeté dans le canal et entraîné au fond par la lourde automobile qui le coince sous l’eau immonde. Sensation humide et glacée. Vive douleur dans les muscles des jambes qui sont bloquées sous le volant tordu. Marinetti étouffe, il a de l’eau sale plein la bouche. Un moment de panique, un essai de cri : rien ne peut sortir des profondeurs du fossé.

Impossible de se dégager.

Se laisser aller, doucement, vers la fin. Une mort à 31 ans comme pilote d’une automobile ? Le froid engourdit et atténue les lancées horribles venant des membres inférieurs.

Marinetti repense à son père qui voulait lui apprendre la natation en le jetant dans l’eau. Cuisant souvenir d’enfance. Il a appris à nager mais pas grâce à cette méthode brutale. Il s’est fortifié sans cela. Les poings de Marinetti se serrent de rage. Tout cela est trop absurde. Son père pourrait-il gagner vingt ans après et le maintenir dans cette eau trouble, dans cette humiliante position d’un animal qui se débat pour survivre ?

Les bras sont libres, Marinetti, sportif, bande ses biceps, réunit toutes ses forces. Il attrape ce qui semble être une branche. Il tire de façon continue. Ses jambes se tordent, résistent mais finissent par se libérer. La remontée à la surface se fait en un instant.

Crotté, couvert de l’immonde liquide marron, l’écrivain sort du canal heureux. Un fois de plus, sa volonté de fer a triomphé. Il a vaincu sa peur, la figure paternelle qui le rabaissait s’efface dans l’ombre de ses souvenirs. Il est survivant, plus fort que jamais. Il lève les mains vers le ciel en signe de victoire et jure de continuer ses combats.

Il va changer le monde, faire sortir l’art des musées et des académies. Briser les règles, refuser la soumission aux habitudes sclérosantes, tourner le dos au passé, épouser la société des machines et de l’électricité. Plus rien ne peut l’atteindre, il est maintenant immortel, le futur lui appartient.

Promis, juré. Ce soir, il écrit son manifeste, son texte sanglant qui va plonger les arts dans la modernité. Ce soir, il composera ses lignes avec la même énergie que celle qui l’a tiré de cet accident. Il lui vient alors cette phrase qu’il trouve à la fois provocante et géniale :

 » Une automobile rugissante qui semble courir sur la mitraille est plus belle que la Victoire de Samothrace ! « 

11 octobre 1908 : Le Douanier qui ne quitte jamais Paris

« Pourquoi ne serait-ce pas celui-là le peintre de l’avenir ? » Ce mot admiratif de Degas sur le Douanier Rousseau tranche avec ce que chacun disait sur ce peintre il y a un an ou deux. Les accusations de naïveté, les regards condescendants se font plus rares. Le milieu des peintres parisiens et un public –encore peu nombreux – d’amateurs éclairés commence à réaliser qu’il faut compter avec Henri Rousseau.

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Le Pont de Sèvres par Henri Rousseau, 1908
La palette de couleur est chatoyante, les sujets (une carriole, une partie de football, un pont…) variés. Rousseau décrit le monde qui l’entoure et le retraduit à sa façon, sans fioriture, sans perspective inutile. Son style original, reconnaissable entre mille, conduisent ses œuvres à se détacher nettement dans les expositions. « C’est un terrible voisin, il écrase tout« murmure, impressionné, Félix Vallotton.

L’homme sait se faire oublier. Son personnage réel laisse sa légende se construire :
– Il n’a jamais été douanier mais a travaillé comme employé aux octrois, cette administration parisienne chargé de faire payer un droit sur toutes les marchandises entrant dans la capitale.
– Il n’est jamais allé dans les jungles et au milieu des plantes exotiques qu’il peint si bien. La fréquentation assidue du Jardin des Plantes lui suffit.

Henri Rousseau ne franchit jamais physiquement les portes de Paris. Seule son imagination vogue sans contrainte et nous entraîne dans un joyeux mélange visuel de scènes amusantes, inquiétantes voire terribles (sa toile sur la Guerre). Heureusement, les rêves l’emportent largement sur les cauchemars, la vision d’un monde heureux et poétique prédomine.

Le Douanier tient des propos qui amusent. Au Président d’un tribunal qui prononçait un jugement très favorable pour lui, il ne peut s’empêcher de proposer, devant une salle d’audience hilare « Monsieur le Président, pour vous remercier, je ferais un portrait de votre épouse. «
Si vous l’invitez chez vous, il arrive dans sa mise toute simple, avec son béret et un violon à la main. Sans se faire prier, il joue deux ou trois airs entraînant et chante sa ritournelle favorite ; « Aïe, aïe, aïe, j’ai mal aux dents ! « Les paroles sont bêtes mais le fou rire nous prend rapidement.

Les critiques continuent à regarder de haut le Douanier. Celui-ci fait comme si de rien n’était. Il affiche sur ses murs, comme des trophées, les articles ironiques du Matin ou du Figaro. Nul ne sait s’il comprend que les journalistes ont voulu le blesser avec leur plume acérée. Il plane, avec son sourire bienveillant, au-dessus de ces petites bassesses. Et il nous prend par la main pour nous faire revivre ce que nous avons gardé de meilleur dans nos rêves d’enfants.

3 octobre 1908 : Le salon ou l’automobile ?

Un fonctionnaire français, même assez haut gradé, ne roule pas sur l’or. L’arrivée de « l’enveloppe ministre » reste donc toujours la bienvenue. En fin d’année, une somme en liquide est remise, par le Président du conseil, directement au directeur de cabinet, à charge pour lui de redistribuer ces fonds aux différents proches collaborateurs méritants. Cette pratique méconnue, un peu opaque mais traditionnelle n’est pas trop critiquée par les collègues de la rue de Rivoli, notamment les conseillers de M. Caillaux… qui profitent d’un système identique.

Pour cette année, c’est une somme assez rondelette par rapport à mon modeste traitement habituel de maître des requêtes au Conseil d’Etat (c’est mon grade… et mon emploi si je quitte G. Clemenceau) qui est arrivée sur la table familiale, à la grande satisfaction de mon épouse.

Que faire de cet argent ?

Un débat nourri s’ouvre entre ma femme et moi. Je rêve d’une automobile, elle ne jure que par la rénovation de notre salon.

Pour être honnête, il faut convenir que mes désirs demeurent assez largement inaccessibles et hors de portée de notre bourse même arrondie par la prime de fin d’année.

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La nouvelle Peugeot de type 105 qui pourrait contenir nos deux -et bientôt trois – enfants ne peut être acquise que par des grands bourgeois et engloutirait une bonne année de mon traitement.

Si je me rabats sur la nouvelle Renault AX, plus simple et moins coûteuse, ma femme me fait remarquer que je serai le seul à en profiter compte tenu de la place disponible dans l’habitacle.

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Exit donc le rêve d’automobile.

Reste à examiner celui de ma femme : un salon avec « de vrais beaux meubles en Art Nouveau ».

L’oeil est séduit. Les lignes sont audacieuses.

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Cette baquette Hector Guimard partira dans un salon d’un grand appartement de l’avenue Foch… mais pas chez nous. Elle est hors de prix.

Plus modestement, nous regardons ce joli guéridon Libellule d’Emile Gallé :

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L’étiquette nous dissuade encore d’aller plus loin.

En désespoir de cause, nous nous rabattons sur ce que nous croyons être une modeste chaise (réalisée par Hector Guimard) :

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Là encore, nous devons renoncer, sauf à engloutir une part déraisonnable de nos économies.

Il nous reste à visiter les ébénistes plus modestes de la rue du Faubourd-Saint-Antoine. Ils ne sont pas versés forcément dans l’Art nouveau mais ils pratiquent des prix accessibles… et négociables.

Avant de nous diriger vers le XIIème arrondissement, je fais une dernière tentative :

 » Chérie… et si nous mettions de l’argent de côté, par exemple en achetant des emprunts russes, pour pouvoir s’offrir la toute nouvelle Ford T quand elle arrivera sur le sol français ? « .

La réponse de ma femme, à l’esprit très pratique, est sans appel :

 » Il faut profiter de la vie tout de suite. Investir un sou dans le régime fragile des tsars ne me dit rien qui vaille. Je crains que si nous plaçions ainsi nos économies, nous ne pourrions avoir, au bout du compte, ni automobile, ni meuble ! « .

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