8 septembre 1908 : « Les Allemands n’ont pas les dirigeants qu’ils méritent »

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Gare de l’Est, ce soir. Départ pour Berlin.

 » Les Allemands n’ont pas les dirigeants qu’ils méritent » . Le jugement de Jules Cambon, notre ambassadeur à Berlin est sans appel.

Il ajoute :  » Cela fait maintenant un an que je fréquente les proches du Kaiser et du Chancelier von Bülow. Ils reconnaissent tous à mots couverts que la machine gouvernementale allemande vit dans le plus grand désordre.  »

Jules Cambon : une intelligence en marche, un mythe dans le monde de la diplomatie. C’est lui qui a aidé les Etats-Unis à mettre fin à leur guerre avec l’Espagne aboutissant au traité de paix de Paris de 1898. Heure de gloire de la diplomatie française, marque de la renaissance internationale de notre pays.

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J. Cambon signe le traité de Paris en 1898 et met fin au conflit entre les Usa et l’Espagne

Jules Cambon, c’est aussi un passé prestigieux de haut fonctionnaire. Il semble avoir été à l’aise partout : comme secrétaire général de la préfecture de police, puis préfet du Nord ou du Rhône. On le regrette aussi quand il quitte son poste de gouverneur général de l’Algérie. Il parle d’or, ses écrits s’arrachent dans les milieux spécialisés.

Jules Cambon est à Paris. Il est rappelé « pour consultation » par le gouvernement à la suite d’une affaire qui tourne au vinaigre avec l’Empire de Guillaume II. Deux légionnaires français d’origine allemande en poste au Maroc ont déserté et ont trouvé refuge auprès des autorités allemandes locales. La France, à juste titre, réclame leur retour dans leur régiment sans obtenir satisfaction des Allemands. La presse des deux pays s’en mêle, les opinions publiques s’échauffent. Le gouvernement allemand fait preuve d’agressivité… sans être suivi par ses principaux conseillers, catastrophés par la tournure prise par un événement qui aurait dû rester mineur.

jules-cambon.1220818126.jpg J. Cambon

L’ambassadeur Cambon, homme de paix et de dialogue, apporte des nouvelles rassurantes : les propos tenus par deux ou trois ministres allemands sont isolés. L’élite administrative berlinoise souhaite au contraire l’apaisement et demeure prioritairement soucieuse de ne pas isoler l’Allemagne sur la scène internationale.

 » A la bonne heure !  » s’écrit Clemenceau.  » Il faut un arrangement qui ne fasse perdre la face à personne. M. Cambon, vous repartez ce soir pour Berlin. Vous êtes accompagné par l’un de mes conseillers en qui j’ai toute confiance et vous avez carte blanche pour trouver, avec lui, une porte de sortie à cet incident diplomatique idiot.  »

Le conseiller  » de toute confiance », c’est moi. Heureux, flatté d’accompagner un personnage aussi glorieux que Jules Cambon jusqu’à Berlin.

Le train de nuit part à l’instant de la gare de l’Est. Au bout du chemin, l’Allemagne. Notre vainqueur de 1870, notre rivale de toujours mais une puissance, une efficacité, une culture qui nous fascine.

Ces quelques mots que me glisse, dans le compartiment de 1ère classe, Jules Cambon, me montrent qu’il a le sens de la formule :  » Avec l’Allemagne, nous avons perdu la guerre ? Eh bien, il faut gagner la paix !  » .

A suivre…

2 septembre 1908 : Le pouvoir russe est-il fiable ?

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Alexandre Petrovitch Iswolski, ministre des affaires étrangères russes 

Brève visite à Paris aujourd’hui d’Alexandre Petrovitch Iswolski, ministre des affaires étrangères russes.

J’ai préparé cette nuit pour Georges Clemenceau une note faisant le tour d’horizon de nos relations avec Saint Petersbourg et sur la situation de la Russie.

Le Président du Conseil continue de se méfier de cet allié. Pas assez démocrate à son goût, trop fragile économiquement, trop peu fiable militairement.

  » L’élection récente d’un parlement – la 3ème Douma – très conservateur grâce à une loi électorale « adaptée » , n’encourage pas une vision positive de la démocratie dans ce pays. Le 1er ministre Stolypine continue de gouverner sans réel contrepoids et ne rend compte qu’au Tsar Nicolas II.

Les réformes agraires en cours sont les bienvenues mais il n’est guère évident de faire émerger une classe de paysans aisés et responsables à partir de situations locales qui ne sont parfois guère éloignées du servage. En outre, la conquête de terres à l’Est, au-delà de l’Oural, demandera du temps. Près de trois millions de personnes partent actuellement là-bas.

L’industrie russe se structure peu à peu mais le monde ouvrier reste l’un des plus remuant d’Europe : le régime tsariste se révèle incapable de dialoguer avec lui et ne cesse de se crisper sur les revendications des syndicats naissants.

Au niveau diplomatique, la guerre désastreuse contre le Japon de 1905, continue à fragiliser nos alliés russes. Ce conflit a bien montré les faiblesses de l’armée du Tsar, notamment de sa marine.

En contrepartie du projet d’annexion pure et simple de la Bosnie Herzégovine par l’Autriche, Stolypine négocie avec les autres Etats européens un droit de passage des navires russes dans le détroit des Dardanelles. Cela permettrait de « désenclaver » la force militaire de l’Empire slave et de lui donner une possibilité d’agir plus facilement sur toutes les rives de Méditerranée et au-delà. Cette démarche mérite d’être soutenue même s’il faut inviter les Russes à la sagesse dans leur action dans les Balkans et dans leur soutien aux Serbes.

L’emprunt russe se porte bien et les épargnants français continuent d’acheter massivement les bons émis par Saint Petersbourg. La confiance entre nos deux pays s’appuie beaucoup sur ce transfert important de liquidités. Il marque le soutien populaire à l’Entente Cordiale. il conviendra de demander au ministre Iswolski les conditions dans lesquels les remboursements seront effectués, compte tenu des taux d’intérêts intéressants promis par la Russie.

Enfin, les tensions entre nos deux alliés, russes et anglais, se sont apaisées grâce à la convention du 31 août 1907 qui règle les influences respectives des deux pays en Perse, en Afghanistan et au Tibet. On ne peut pas dire que l’avis des peuples concernés ait beaucoup été sollicité dans le règlement de ce conflit. Mais au moins, Londres et Saint Petersbourg ont cessé de se disputer sur ces sujets, au grand désespoir de l’Allemagne qui ne voit pas d’un très bon oeil le renforcement des liens entre ces deux capitales, liens qui contribuent à l’isoler. »

Voilà, une note « qui ne mange pas de pain » mais Georges Clemenceau ne m’a pas vraiment indiqué les points qu’il souhaitait voir approfondir. Et puis, cela aurait été mieux que je sois prévenu avant hier soir, minuit, de cette rencontre avec le ministre russe. Les notes à faire de façon nocturne, au dernier moment, ne sont pas ma tasse de thé.

La « dure » vie de conseiller…

1er et 2 août 1908 : Syndicats et gouvernement : le torchon brûle

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Décision terrible du gouvernement : Victor Griffuelhes, Georges Yvetot et Emile Pouget, dirigeants de la CGT, ont été arrêtés aujourd’hui par les hommes de la préfecture de police.

Depuis le 2 mai dernier, la grève des carriers s’est poursuivie sur les communes de Villeneuve-Saint-Georges, Vigneux et Draveil. Mouvement social dur, on le sait, qui a fait déjà des morts.

27 juillet : une importante manifestation a lieu à Vigneux à la suite de l’arrêt des poursuites disciplinaires contre les gendarmes qui avaient tiré sur les grévistes début juin.

Le gouvernement envoie, une fois de plus, les cuirassiers et les dragons pour ramener le calme. A la suite de sabotages, les forces de l’ordre arrêtent cinq manifestants dont deux dirigeants syndicaux de la fédération du bâtiment, affiliée à la CGT.

30 juillet : foule trop agitée, soldats pas encore assez nombreux ? Cette fois-ci, l’affrontement dégénère complètement. Des barricades sont élevées dans Villeneuve-Saint-Georges. Les militaires mettent pied à terre et sortent leurs sabres. Ils reçoivent bientôt la consigne de charger. On relève immédiatement de nombreuses et horribles blessures chez les ouvriers.

Le sang qui commence à couler excite encore un peu plus les carriers et leurs soutiens syndicaux. L’irréparable commence. Des armes sont distribuées et des coups de feu claquent en direction des cuirassiers. Ces derniers ripostent et plusieurs salves entraînent le décès de quatre manifestants et plusieurs centaines de blessés.

Réunion de crise dans le bureau de G. Clemenceau aujourd’hui.

Le garde des sceaux Aristide Briand, réputé pour son sens du dialogue et ses bonnes relations avec la CGT, est rentré précipitamment de ses vacances en Bretagne. Il incarne la ligne « douce » dans le dialogue qui commence.

Il est rapidement mis en minorité. Le ministre de la Guerre Picquart qui déplore de nombreux blessés parmi ses gendarmes et ses dragons, plaide pour la fermeté. Il est rejoint par Caillaux (ministre des finances). Viviani, ministre du travail, se tait.

Clemenceau prononce des mots durs contre les leaders syndicaux et la CGT.

 » Il faut en finir, frapper à la tête. La situation à Draveil et Vigneux ne peut plus durer. Si nous ne sommes pas extrêmement fermes, le mouvement risque de s’étendre et dégénérer en grève générale. Le comité confédéral de la CGT veut ma perte. Tous mes informateurs me le rapportent. Il faut donc le décapiter avant qu’il ne puisse agir. Le gouvernement doit montrer qu’il ne reculera pas. Les frontières de la légalité sont franchies depuis longtemps par les chefs syndicaux. Nous avons aujourd’hui tous les arguments juridiques nécessaires pour procéder aux arrestations auxquelles je pense depuis longtemps.  »

Le débat porte ensuite sur les noms des personnes à incarcérer.

Victor Griffuelhes, secrétaire général de la CGT ? « Oui, il doit être neutralisé  » lâchent tous les participants à la réunion.

Georges Yvetot et Emile Pouget, autres dirigeants cégétistes, l’accompagneront en prison.

Briand, abasourdi par la gravité des décisions qui viennent de se prendre, se cabre soudain :  » Laissez au moins Latapie, secrétaire de la fédération de la métallurgie, en liberté ! Sinon, nous n’aurons plus aucun interlocuteur modéré pour dialoguer !  » Le garde des sceaux est blême. Clemenceau sent qu’il ne peut aller plus loin et fait confiance à Briand. Latapie sera épargné et je suis chargé de rentrer en contact avec lui pour examiner les voies d’un règlement de la situation.

La réunion est terminée. Les commissions rogatoires sont signées et le préfet de police réunit ses hommes pour organiser les arrestations.

Dans la foule parisienne, par le bouche à oreille,  circule alors ce jeu de mot : « Clemenceau engeôleur, Clemenceau engeôleur… « 

23 juillet 1908 : La hiérarchie catholique contre le scoutisme

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Le « scouting » se répand très vite en Grande Bretagne depuis le premier camp organisé dans l’île de Brownsea en 1907

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 » Mais nous avons déjà nos organisations de jeunesse ! Nos chères têtes blondes n’ont rien besoin de plus !  »

Petite discussion avec un évêque dans une réception donnée hier au ministère de l’Intérieur… chargé, aussi, des cultes.

J’ai lu le livre que viens de publier le général anglais Baden-Powel « Scouting for boys » . Une vie en plein air pour les enfants qui grandissent, de l’aventure, un idéal de solidarité, de la débrouillardise, une découverte de la Foi… l’ouvrage se révèle passionnant. L’officier britannique transpose son expérience lors de la guerre des Boers (il a sauvé la ville assiégée de Mafeking grâce à l’aide de jeunes transformés en estafettes, éclaireurs ou sentinelles) pour proposer une nouvelle organisation de jeunesse.

Il propose aux enfants de savoir se repérer, se nourrir, s’abriter en pleine nature tout en réfléchissant à un véritable idéal de vie fondé sur le sens du collectif, la fraternité, le don de soi et une spiritualité vivante.

A priori, on pourrait s’attendre à ce que l’Eglise de France accueille cet ouvrage avec bienveillance.

Il n’en est rien.

Est-ce l’origine protestante de Robert Baden-Powel qui froisse nos responsables catholiques ? Ou doit-on y voir une crainte de remise en cause des multiples camps estivaux de jeunes organisés de façon spontanée par les paroisses de notre pays ?

Quand j’écoute l’évêque parler, je sens toute la difficulté d’acclimater dans notre pays latin une idée née sur un sol anglo-saxon. Pour réussir à s’implanter de ce côté de la Manche, il faudrait que le fondateur du mouvement « boys scout » soit issu des rangs de l’armée française, qu’il ait écrit son livre dans la langue de Molière et surtout qu’il bénéficie d’un soutien officiel du Pape.

Pourtant, les jeunes français ne sont pas si différents de leurs compagnons britanniques. Eux aussi recherchent un sens à leur vie à un moment où leurs parents ne peuvent plus tout leur transmettre, à une période où ils vont basculer dans le monde adulte et devenir des citoyens. Ils ont aussi une soif d’absolu, de pureté et la volonté de se dépasser. Ils cherchent – trop souvent sans succès – des guides et quelques règles pour les accompagner dans ce passage difficile à l’âge des responsabilités. Ils ont besoin d’être convaincu que « tout cela a un sens ». « Scouting for boys » leur apporte tout cela.

Des camps « boy scout » sont prévus pour l’an prochain en Grande Bretagne et peut-être en Belgique (sur l’initiative de pasteurs et de jésuites). Si rien ne se fait en France, je proposerai à mon fils aîné Nicolas d’aller là-bas.

Lui qui fera un jour un service militaire de deux ou trois ans, je suis heureux qu’il puisse aussi méditer cette petite phrase de Baden-Powel  » Il faut transformer ce qui est un art d’apprendre à faire la guerre en un art d’apprendre aux jeunes à faire la paix « . 

22 juillet 1908 : Une nuit avec les pêcheurs en colère

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Le port de Dieppe 1908

Métier difficile, usant, loin de la réalité imaginée par les livres illustrés pour enfants : pêcheur. Une profession suivie de près par les pouvoirs publics. Les marins forment la réserve de la marine nationale. Après un service militaire plus long que la moyenne (quatre ans !) mais très formateur, ils doivent être prêts à réintégrer un bâtiment de guerre en cas de conflit.

La contrepartie de cette disponibilité ? Un régime de demi-pension à 50 ans, des primes favorisant l’activité en haute mer, des concessions sur les plages, un monopole d’emploi sur les navires de commerce… L’Etat se veut aux petits soins pour cette « armée de réserve », immatriculée soigneusement depuis Colbert, qui contribue à l’approvisionnement et au rayonnement du pays.

Un corps de métier suivi par l’Etat ? Tout va bien si celui-ci ne traverse pas de difficultés. Sinon, les ennuis commencent pour les conseillers de ministre comme moi.

Le dossier sur mon bureau pèse au moins dix kilos : J’ai toute la nuit pour me déméler dans les filets en coton (qui remplacent depuis peu ceux en chanvre), surnager à côté des chalutiers ( du nom de leurs énormes filets traînés au fond), tenter de reprendre mon souffle en m’imaginant dans la salle des machines d’un bateau à vapeur de 190 tonneaux.

Toute une nouvelle pêche – industrielle – se met en place depuis une quinzaine d’années. Elle concerne les gaillards entreprenants des ports les mieux équipés comme Boulogne ou Lorient et écrase progressivement les « petits » : ceux qui n’ont pas le capital pour acheter et entretenir un navire capable de conserver les prises dans la glace (au lieu de procéder à leur salaison), ceux qui ne peuvent investir dans un puissant navire en fer avec cabestan à moteur.

Un nouveau prolétariat de la mer est né. L’homme qui fournit le capital reste au chaud et laisse le bateau partir dans les mers froides mais poissonneuses. Au sein du navire, le capitaine et les techniciens forment une élite plus syndiquée, mieux payée qui laisse aux hommes de pont les tâches les plus pénibles et les plus risquées. Le capitaliste, les cadres et la maîtrise et enfin les ouvriers. L’analyse marxiste peut prendre le large. Elle s’applique maintenant aussi bien sur la terre ferme que sur les océans.

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Cabane de pêcheur en 1900

Aujourd’hui, c’est la révolte des travailleurs de la mer. Assez des trop longues absences loin des familles, assez des salaires trop bas compte tenu des longues heures passées dans l’humidité et le froid, assez de la misère en cas de mauvaise pêche… ou de surabondance qui fait chuter les cours !

J’ai une nuit pour imaginer de nouvelles protections mutualistes, des primes pour aider les plus faibles marins à survivre et des règlements créant un minimum de « confort » sur les bateaux. Pour m’aider, je dispose de plusieurs lettres des parlementaires bretons qui proposent des dispositifs coûteux mais qui peuvent contribuer à ramener le calme dans une profession qui commence à montrer ses bras (musclés) et à tendre un (gros) poing vers une République qui ne sait régler -provisoirement – un problème que lorsqu’une crise survient. 

Mon rapport est attendu par G. Clemenceau dès huit heures demain matin. Il est tard, je vais veiller. Mais je suis uni par la pensée avec ces hommes valeureux – en mer toute la nuit – qui ne comprendraient pas qu’un fonctionnaire à l’abri ne ramène pas dans ses filets quelques mesures généreuses leur évitant… un naufrage social. 

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Une courte nuit pour imaginer un accompagnement des marins menacés par la grosse pêche industrielle…

11 juillet 1908 : Préparation des cérémonies du 14 juillet dans une ambiance morose

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Répétition pour le grand défilé du 14 juillet 1908 qui a lieu, comme chaque année, à Longchamp, devant le Président de République Armand Fallières et les membres du gouvernement Clemenceau

Préparer le défilé qui a lieu comme chaque année à Longchamp. S’assurer que tout va bien se passer. Etre l’interface entre l’état major et le pouvoir politique. Quelques jours un peu tendus pour moi avant les cérémonies du 14 juillet. Je viens de donner l’ultime validation au chef d’état major qui souhaitait effectuer quelques changements de dernière minute dans l’organisation de la cérémonie. Il insistait pour présenter la nouvelle « mitrailleuse Saint-Etienne » alors que cela n’était pas prévu au programme arrêté il y a trois mois. J’ai dit « oui ». Lourde responsabilité. S’il y a un incident, le prestigieux général est maintenant « couvert ». Pas moi. 

L’ambiance dans l’armée reste morose. En quelques années, le nombre de candidats à Saint Cyr a chuté de moitié et se situe en dessous de mille. La solde des officiers demeure désespérément faible et les hauts gradés continuent à devoir compter sur une éventuelle fortune personnelle pour tenir leur rang. Les grandes familles françaises s’écartent de la carrière des armes et laissent à la petite et moyenne bourgeoisie l’encadrement de cette Institution autrefois si prestigieuse. 

Plus grave.

Le désamour entre le pouvoir politique et les hommes en uniforme persiste bien au-delà de l’Affaire Dreyfus. Du côté des ministres et des parlementaires, on regrette l’absence de transparence, le goût pour le secret, et surtout la volonté d’indépendance (au Maroc par exemple) des militaires. En retour, ces derniers reprochent au Pouvoir de ne pas leur donner les moyens de protéger efficacement le pays : pas assez de canons ni de véhicules, des fusils Lebel qui sont déjà dépassés par le Mauser Gewer 1898 allemand, des uniformes inadaptés pour des combats de longue durée dans le froid ou sous la pluie, un service militaire trop court qui ne permet pas d’aligner assez de régiments aux frontières… 

L’armée se sent mal aimée.

Les efforts en faveur de la police (création des brigades mobiles en fin d’année dernière) ont aussi créés des jalousies au sein d’une gendarmerie persuadée, jusque-là, d’être l’élite des forces de l’ordre. Plus largement, le cumul des fonctions entre Président du Conseil et ministre de l’Intérieur de la part de G. Clemenceau, est considéré par les généraux comme malsain. Pour ces derniers, cela défavorise les forces armées dans l’attribution des crédits et la répartition des responsabilités.

G. Clemenceau balaie ces reproches d’un revers de main et ne décolère pas contre les incidents à répétition que connaît la marine (incendie dans les navires de la flotte, collision entre bâtiments, explosions en plein port…). Il rouspète aussi continuellement contre les initiatives prises par l’état major au Maroc : «  ces généraux sont au main du parti colonial. Ils n’en font qu’à leur tête et engagent la Nation dans l’aventure ! ».

Cette tension va-t-elle se ressentir quand les soldats vont défiler dans un ordre impeccable  devant le Président Fallières et tout le gouvernement? Va – t’on voir dans les regards fiers des officiers tournés vers la tribune des ministres, autre chose que de l’orgueil militaire ?

Ou bien, cette cérémonie magnifique sera-t-elle une occasion un peu magique de réconcilier une Institution et une Nation qui ne peuvent se passer l’une de l’autre ?

1er juillet 1908 : Cafouillages militaires

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Le contre-torpilleur La Framée fait une fausse manoeuvre, percute le cuirassé Brennus et coule en quelques minutes. Un des nombreux accidents dont est victime une marine française désorganisée.

Quelques dizaines d’heures encore à bord du cuirassé Brennus, de retour vers Toulon. Je me prépare à rendre compte de ma mission à Constantinople au directeur de cabinet de G. Clemenceau, Etienne Winter. Il va falloir que je justifie mon arrestation par la police du sultan puis mon évasion rocambolesque grâce aux hommes pilotés par le 2ème bureau (service de renseignement de l’armée).

 Je profite de ces longs moments d’inactivité pour discuter avec les marins et leurs officiers. Conversations anodines dans un premier temps ; plus sérieuses par la suite, au fur et à mesure que la confiance s’installe. L’armée est une grande muette mais avec de la patience, on peut la faire parler.

Ce que j’apprends est inquiétant. En écoutant les hommes d’équipage, les mécaniciens ou les officiers de quart, je découvre une marine bien éloignée de celle qu’évoquent les amiraux à Paris.

Avant ma traversée à bord du Brennus, j’avais connaissance des multiples accidents qui avaient durement touché la « Royale » ces dernières années : naufrages successifs des croiseurs Sully en 1905, Chanzy et Jean Bart en 1907. Naufrage aussi du sous-marin Farfadet (un panneau mal refermé avant la plongée !). Puis la terrible explosion du cuirassé Iéna en pleine rade de Toulon. Tout cela l’an dernier.

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Le cuirassé Iena est détruit par une explosion en pleine rade de Toulon en 1907

Les différentes enquêtes de commandement dont les rapports passaient sur mon bureau concluaient immanquablement « aux regrettables enchaînements d’erreurs humaines » et dédouanaient la haute hiérarchie militaire.

Ce que me disent les hommes du Brennus est tout autre et rejoint les conclusions d’une commission d’enquête parlementaire et indépendante, dont le rapport a été tenu secret.

Le matériel de la marine est mal entretenu, faute de crédits suffisants. Les mécaniciens, les ouvriers des entrepôts sont souvent recrutés à la va-vite et mal formés.

 » Et monsieur le conseiller, vous savez, dans les arsenaux, eh bien, c’est le foutoir ! Nous n’avons même pas assez de cales sèches pour réparer les différents navires !  » m’indique ce quartier maître  avec un fort accent de Marseille.

Le commandant, dans un langage plus châtié, ajoute :  » Nos cuirassés font pâle figure par rapport à leurs homologues britanniques. Ils vont moins vite – vingt noeuds contre vingt-cinq – sont plus petits – 20 000 tonnes contre 30000 -et conservent une artillerie de plus faible calibre, avec un tir de plus courte portée. L’instabilité ministérielle, les économies de bouts de chandelles imposées par le ministère des finances, l’éloignement des amiraux et des états majors des réalités de terrain, le désintérêt de l’opinion publique et de la presse, expliquent cet état des choses. Faut-il une guerre pour que la France se réveille avec horreur et découvre qu’elle ne peut plus assumer sa défense convenablement ?  »

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Le Brennus percute La Framée

Il conclut, avec fatalisme, en évoquant une catastrophe qui hante ses nuits :  » Vous vous rendez compte que le seul bateau que le Brennus a coulé appartenait … à la Marine nationale ? Dans la nuit du 25 août 1900, au large de Gibraltar, nous avons percuté le contre-torpilleur La Framée. Mal commandé, mal dirigé, ce navire s’est jeté sur nous de façon idiote et nous n’avons pu l’éviter. C’était une nuit de pleine lune, on y voyait comme en plein jour. La Framée, écrasé par le cuirassé beaucoup plus imposant, a disparu dans les flots en quelques minutes avec une cinquantaine de matelots. J’ai honte !  »

Au fur et à mesure des confidences des marins, je prends des notes, beaucoup de notes. G. Clemenceau doit être informé de ce qui se passe. La France n’est plus une grande puissance navale… et personne ne le sait.

28 juin 1908 : Empire Ottoman : la mission secrète tourne au fiasco

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Le Palais du Sultan sur les hauteurs de Constantinople appelé « Palais Yildïz »

Lors de mon dernier jour à Constantinople, les choses ont failli très mal tourner. Ma rencontre avec l’opposant au régime Niyâzî Bey n’a pas été aussi discrète que les agents du 2ème bureau français (service de renseignement) le souhaitaient. Pendant tout l’entretien, nous avons manifestement été observés par la police secrète du sultan et le résultat ne s’est pas fait attendre.

Vendredi matin, une dizaine de policiers turcs ont frappé à la porte de mon appartement du quartier de Beyoghlu. Très poliment, ils m’ont demandé de les suivre jusqu’au Palais du sultan à Yildiz. Compte tenu du long trajet nous séparant de la résidence impériale, nous avons pris place dans deux automobiles qui nous attendaient en bas des escaliers.

Pendant le trajet, l’interrogatoire a commencé : que faisiez-vous avec  Niyâzî Bey ? Quelles sont vos fonctions exactes auprès du Président du Conseil français ? Quelles sont les informations que vous détenez sur le fonctionnement de l’Empire ? Quels sont vos autres contacts à Stamboul ? Quels sont les noms des agents français assurant votre protection ? Tout cela restait courtois, était formulé dans la langue de Molière mais je n’en menais pas large. Il était très préoccupant qu’un fonctionnaire proche de G. Clemenceau soit arrêté en territoire étranger et soumis aux questions de la police locale. L’incident diplomatique était probable avec des conséquences imprévisibles.

Alors que nous nous engagions dans la petite route bordée d’arbres qui mène aux hauteurs de Constantinople – là où se terre le sultan – nous avons été brusquement arrêtés par la charrette d’un pauvre paysan barrant toute la chaussée et empêchant notre progression. Quelques policiers turcs sont sortis du véhicule pour demander sans ménagement au charretier de se pousser. C’est alors qu’une trentaine d’agents du deuxième bureau français, solidement armés et menaçants, ont surgi de nulle part et ont demandé aux policiers turcs de me libérer immédiatement. Ces derniers se sont exécutés sans résistance et j’ai été emmené grâce aux deux automobiles qui avaient changé de propriétaires, jusqu’aux rives du Bosphore. L’officier français qui commandait l’opération m’a indiqué :

 » Monsieur le conseiller, nous vous avons libéré dès que nous avons pu. Il faut que vous quittiez immédiatement Constantinople et l’Empire Ottoman. Les hommes du sultan risquent de devenir hargneux s’ils vous retrouvent. Une barque et des agents français vous attendent sur les rives du Bosphore et vous conduiront jusqu’à un « vapeur » ami. Ce bateau traversera la mer de Marmara et vous emmènera jusqu’en haute mer où vous attend le cuirassé « Brennus » qui était justement en manoeuvre aux abords des Dardanelles.  »

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Le cuirassé Brennus, escadre de Méditerranée, en 1908

Après ces aventures un peu rocambolesques, j’écris donc aujourd’hui ces quelques lignes sur un navire de la « Royale » en attendant de rejoindre la rade de Toulon.

Je m’attends à une « engueulade maison » de la part du directeur de cabinet Winter à mon retour au ministère. Il est attendu d’un conseiller de G. Clemenceau du tact et de la discrétion. Or, on ne peut pas dire que mes mésaventures avec les policiers du sultan, l’intervention de trente agents du 2ème bureau pour me libérer et l’interruption des manoeuvres d’un cuirassé pour pouvoir me rapatrier sur le territoire national soient la preuve d’une mission particulièrement réussie. Il me reste quelques jours en mer pour préparer ma défense ; ça va barder ! 

5 juin 1908 : Zola au Panthéon et les préfets au purgatoire

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4 juin 1908, les cendres d’Emile Zola sont transférées aux Panthéon lors d’une journée ponctuée par des troubles organisés par des groupes nationalistes. Alfred Dreyfus est blessé par deux coups de feu tiré par un certain Gregori.

Les deux préfets sont debout, côte à côte, gênés. A droite, le prestigieux préfet de police Lépine qui n’en mène pas large ; à gauche, le préfet de Seine-et-Oise Autrand, blanc comme un linge ; en face, furieux, G. Clemenceau.

D’habitude, les « remontées de bretelle » de préfet(s) sont faites par le directeur de cabinet Winter mais les événements récents exaspèrent tellement le Président du Conseil, qu’il a décidé de se charger lui-même de cette besogne. On sent qu’il a besoin de déverser beaucoup de fureur accumulée. Les préfets ont compris qu’ils doivent attendre la fin de l’orage et ne disent mots, les yeux souvent rivés vers le sol.

Clemenceau :  » Décidément, tous les deux, vous les accumulez. Ces trois jours derniers, les gendarmes perdent leur sang froid à Draveil et Vigneux, pan, pan, deux morts ! Aujourd’hui, je pensais que le transfert des cendres d’Emile Zola au Panthéon allait bien se passer. Pour vous faciliter la tâche, Lépine, j’avais donné mon aval pour que la cérémonie ait lieu à huis clos. Il ne vous était donc pas difficile d’éloigner les trublions nationalistes. Ils ne pouvaient se cacher dans la foule… puisqu’il n’y avait pas de foule !

Eh bien non ! Toute la journée a été perturbée par les manifestations de groupes incontrôlés hurlant leur haine de la République. Et puis, ensuite, nous avons atteint le sommet de l’indignité. Alfred Dreyfus, déjà victime d’une armée, d’une justice et d’un gouvernement de l’époque aveugles, ne peut même pas faire confiance à la police pour le protéger. On lui tire dessus ! Que faisait le syndic de la presse militaire Gregori à côté de lui ? Comment ce dernier a-t-il pu armer son revolver, tirer plusieurs coups de feu froidement sur l’officier sans qu’aucun de vos policiers ne réagisse à temps ?

– Monsieur le Président, il semble que Dreyfus ne soit que légèrement touché au bras. Ses jours ne sont nullement en danger.

– Lépine, taisez-vous ! La République devait le plus grand respect à Emile Zola. Vos fonctionnaires n’ont pas été à la hauteur. Pas assez nombreux, mal dirigés. Tout cela est lamentable.

Et vous, Autrand, j’apprends que votre adjoint sous-préfet s’est fait arracher son écharpe tricolore après les obsèques des ouvriers tombés sous les balles des forces de l’ordre ? J’apprends que les grévistes envahissent des entreprises de la sous-préfecture de Corbeil ?

– Ils sont accompagnés par des anarchistes venus de Paris, monsieur le Président.

– Ecoutez, Autrand, si vous comptez sur votre collègue Lépine pour bloquer les anarchistes chez lui… Il n’est déjà pas capable d’assurer un minimum de calme lors des cérémonies qui se déroulent dans la Capitale ! Comment voulez-vous qu’il vienne vous prêter main forte ?

L’an dernier, j’ai déjà eu à traiter les manifestations organisées par les vignerons du Languedoc ; donc, j’ai déjà donné messieurs. A vous de tenir convenablement la région parisienne. S’il vous faut des renforts de troupe, demandez-les !  »

Les deux préfets sont congédiés du bureau sans ménagement. On sent que lorqu’ils franchissent la porte du ministère (je les accompagne jusqu’à la sortie pour essayer de leur apporter un peu de réconfort), ils respirent à nouveau. M. Lépine reprend des couleurs, plaisante presque. M. Autrand, moins familier du Patron, paraît plus ébranlé.

Je les rassure en leur disant que G. Clemenceau avait besoin de se défouler pendant cette période très tendue. Je leur conseille de faire  » le gros dos » jusqu’au débat à la Chambre -prévu le 11 juin – sur les incidents de Draveil et Vigneux. Je conseille au préfet Autrand de donner le plus d’éléments possibles pour que le gouvernement puisse se défendre face aux parlementaires. Je conviens à ce sujet d’un rendez-vous avec lui dans les prochains jours. Pour qu’il ne soit pas obligé de revenir au ministère (cela l’angoisse), je propose de le rejoindre dans les locaux de sa préfecture à Versailles.

Il ne fait pas bon être préfet lorsque la République se sent fragilisée !

4 juin 1908 : Démonstration de force pour ramener le calme à Vigneux et Draveil

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Pour mettre fin aux émeutes provoquées par le décès de deux ouvriers grévistes tombés sous les balles de la gendarmerie, deux régiments de dragons vont être envoyés ce jour à Draveil, Vigneux et Villeneuve-Saint-Georges.

 » Gouvernement d’assassins  » : une affiche avec ces trois mots terribles vient d’être collée sur les murs des principales villes de France par la CGT. La mise en accusation de l’exécutif commence. Ce n’est que le prélude à une période de remous qui peut aboutir à un vote de défiance de la Chambre et à la chute du gouvernement.

G. Clemenceau passe ses consignes lors de brefs entretiens où il étonne ses collaborateurs par son calme et sa détermination.

  » – Monsieur le Président, quelles dispositions doit-on prendre pour la cérémonie des obsèques des deux ouvriers ?

– Il est hors de questions qu’il y ait de nouveaux dérapages qui pourraient contaminer le reste de la région parisienne. En même temps, il convient d’éviter toute provocation. Les forces de l’ordre doivent rester à l’écart du cortège. Et si des troubles apparaissent, nous devons avoir d’importants moyens pour ramener le calme rapidement.

Ce qui a pêché jusqu’à présent, c’est la faiblesse des forces de gendarmerie présentes sur place. Elles énervent tout le monde… sans être impressionnantes. Il faut envoyer l’armée en renfort.

– Faut-il recourir à un régiment de cuirassiers ?

– Non, une éventuelle charge de cavalerie ferait les délices de la presse socialiste voire tournerait au massacre.

– Donc mobilisons plutôt un ou deux régiments de dragons. Ils se déplacent à cheval mais interviennent ensuite à pied. Je vous propose le 23ème stationné à Vincennes et le 27ème de Versailles.

– Comme vous voulez. Mais prenez des régiments disciplinés et sans états d’âme. Je souhaite que vous donniez vous-même les consignes nécessaires aux deux colonels en présence du préfet.

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23ème régiment de dragons de Vincennes et 27ème régiment de dragons de Versailles

Manifestement, G. Clemenceau ne veut pas être mis une seconde fois devant le fait accompli. Ce qui se passe à Draveil et Vigneux doit être maintenant sous contrôle étroit du ministère et les décisions seront prises au plus haut niveau.

Il poursuit :

 » – Et la surveillance des dirigeants de la CGT ? J’attends un rapport par jour. Pour les affiches infâmes, vous auriez dû voir venir le coup. Cela ne fait que mettre de l’huile sur le feu.

– Monsieur le Président, j’ai donné des consignes aux différentes préfectures concernées pour que les papiers soient immédiatement arrachés.

– Trop tard ! Tout le monde ou presque les a lus et la grande presse en parle. Soyez plus réactif, mon vieux !  Sinon, dans un mois, vous aurez un autre patron ! « 

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