23 janvier 1909 : Cafouillage dans le contre-espionnage

Résumé des épisodes précédents : Fausse affaire d’espionnage, vraie « bavure » des services. Non, le sieur Gilbertas, arrêté il y a quelques jours, n’a pas dérobé des plans et des croquis ultraconfidentiels d’un cuirassé français ; non, l’Allemagne n’aura pas de secrets de fabrications de nos navires de la part d’un type qui se révèle être un déséquilibré et un affabulateur mais certainement pas un agent de l’ennemi. Après avoir fait le point avec le ministre de la Marine qui a découvert que l’affaire était bidon, je suis chargé de convoquer Célestin Hennion, directeur de la Sûreté à laquelle est rattaché depuis 1899 le contre-espionnage français.

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Célestin Hennion, directeur de la Sûreté et le Président du conseil, ministre de l’Intérieur Georges Clemenceau

Episode 3  : Un savon pour le directeur

Quand il rentre dans mon bureau, ses rides se creusent et son regard reste dur. C’est une main ferme mais moite qu’il m’a tendue. Ma tâche n’est pas évidente. Je dois dire le mécontentement du ministre à un homme pour lequel j’ai de l’admiration. C’est lui qui a mis en place les brigades mobiles, c’est aussi lui qui avait déjoué habilement un attentat contre la tsarine en 1901 et un autre contre Alphonse XIII roi d’Espagne en 1905. Droit, gros travailleur, « réformateur judicieux » comme le dit Clemenceau. Un grand policier, un grand bonhomme.

Et pourtant, ses services sont à l’origine d’un cafouillage qui nous plonge, vis à vis de la presse et de l’opinion, dans le ridicule. Quelle idée d’avoir laissé annoncer l’arrestation d’un homme pour espionnage alors que rien n’était confirmé ? Pourquoi ne pas avoir fait expertiser plus rapidement les documents litigieux trouvés à Vichy ? Comment expliquer l’absence de réaction des services à l’annonce -il y a déjà plusieurs semaines – par les arsenaux que des documents sur le cuirassé Voltaire avaient, eux, bel et bien disparu ?

Mes propos sont prudents, factuels. J’exécute ma tâche délicate sans en rajouter. Mon ton est respectueux vis à vis d’un homme qui a fait beaucoup pour notre pays et ne peut répondre de tout.

Constatant mon absence d’arrogance, Célestin Hennion se détend et commence à expliquer, avec calme, la situation du contre-espionnage français :

– La situation des services concernés n’a jamais été examinée que sous l’angle politique. Après l’Affaire Dreyfus, le « faux Henry » et l’absurde dossier secret établis par le service de renseignement militaire, section des statistiques, il a été décidé de séparer le contre-espionnage de l’armée. Le ministère de l’Intérieur qui savait gérer, lui, une procédure judiciaire, paraissait tout indiqué pour récupérer cette mission.

C’est donc la Sûreté générale qui a été chargée de protéger notre territoire contre les visées secrètes de l’ennemi.

Au départ, les commissaires spéciaux, au nombre de 200 environ, ont été rattachés à un contrôleur général des services de la surveillance du territoire puis, à partir de 1907, aux brigades mobiles, dont je suis à l’origine.

Je me risque à une question :

– Et tout cela fonctionne comme vous l’entendez ?

– Non, pas du tout. Les commissaires spéciaux sont trop peu nombreux et ne font pas que du contre-espionnage. Ce ne sont pas des policiers professionnels de la question. Ils ne connaissent ni les affaires militaires (l’armée préfèrerait se couper un bras plutôt que de les former), ni les procédés industriels. Bref, les secrets militaires et industriels ne sont pas protégés par des spécialistes.

Vous ajoutez à cela les traditionnelles rivalités entre services : le service de renseignement de l’armée n’a toujours pas digéré de ne plus avoir de compétences dans les affaires intérieures ; la préfecture de police -distincte de la Sûreté – s’est dotée d’une cinquième section des Renseignements généraux qui fait le même travail. Nous ne sommes pas très au clair non plus sur la mission exacte de la police des Chemins de fer ou sur celle du « service officiel » (contrôle postal)… en définitive, tout cela forme un joyeux fouillis qui favorise les bévues comme celle de Vichy.

– Bref, c’est au ministre de mettre de l’ordre là-dedans… avant de s’en prendre à vous ?

– Monsieur le conseiller, je n’osais pas le formuler aussi directement mais maintenant que vous le dites…

Nous nous séparons bons amis. Officiellement (c’est ce que je répèterai au Patron), le grand policier a reçu un savon. Cela aura été un savon… très doux.

22 janvier 1909 : « Espion, lève-toi ! »

Episode 1 L’arrestation de l’espion

L’homme est élégant, de mise soignée, beau parleur, il plaît aux dames. Dans l’hôtel de Vichy où il est descendu, on le connaît sous le nom de Raphaël Dufraisse mais quelques rues plus loin, dans un autre établissement, il se faisait appeler Théophile Vallore.

Son déjeuner pris, il quitte le restaurant de la Gare, rue de Paris. En partant, il laisse tomber une lettre pas encore cachetée qu’il vient d’écrire. La bonne de l’établissement la ramasse quelques heures plus tard au moment de faire le ménage et la remet au directeur.

Ce dernier découvre, avec surprise, un courrier destiné à un amiral allemand, rédigé pour moitié en français et pour l’autre moitié dans la langue de Goethe. La seconde page est un bordereau relativement incompréhensible et trois autres feuilles sont couvertes de croquis et de plans en coupe, représentant les tourelles d’un cuirassé qui vient d’être construit à Toulon : le Voltaire. 

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Le tout nouveau cuirassé Voltaire, lancé à pleine vitesse…

Le sang du chef d’établissement ne fait qu’un tour : il confie le tout à la gendarmerie. Cette dernière examine les documents et saisit la brigade mobile la plus proche, compétente en matière de contre-espionnage.

Le lendemain matin, au moment où notre individu (qui s’appelle en fait Jean-Pierre Gilbertas, originaire de Courpière dans le Puy-de-Dôme) s’apprête à monter dans un train pour rejoindre Paris, cinq commissaires spéciaux de la Sûreté procèdent à son arrestation. 

Ils l’entourent dans la salle d’attente de la gare et bloquent toutes les issues. Le divisionnaire s’approche de Gilbertas et lui dit :

– Pas un geste mon gaillard, tu es en état d’arrestation. Espion, lève-toi !

Episode 2 Le ministre de la Marine dans mon bureau

Alfred Picard, notre nouveau ministre de la Marine, est assis en face de moi, je lui explique rapidement la situation :

– Monsieur le ministre, voilà une affaire d’espionnage qui arrive au plus mauvais moment. Nous essayons de faire voter 800 millions de crédits nouveaux pour votre Marine, soit un cinquième du budget de l’Etat. Les parlementaires vont s’exciter sur cette lamentable bévue de vos services. L’état-major me confirme que des plans du cuirassé Voltaire ont bien disparu de vos bureaux d’étude.

– Monsieur le conseiller, pouvez-vous me montrer les documents à l’origine de l’arrestation de Gilbertas ?

Je lui tends la liasse. Homme d’ordre, polytechnicien, haut fonctionnaire reconnu, Picard examine les feuillets un par un pendant dix bonnes minutes.

Au fur et à mesure de sa lecture, son visage, jusque-là un peu pâle, s’éclaircit et un sourire commence à poindre sur ses lèvres minces. Il jette enfin le tout sur mon bureau et s’écrit :

– Monsieur le conseiller, c’est peut-être le bazar dans ma Marine, mais vos services de contre-espionnage de la Sûreté ne valent guère mieux. N’importe quel individu doué en dessin peut confectionner les documents que je viens de lire. Ils ne présentent aucun intérêt stratégique et peuvent être réalisés… en regardant à l’oeil nu le cuirrassé Voltaire lorsqu’il sort de nos arsenaux. Tout cela est bidon!

A suivre… 

15 janvier 1909 : Engueulade avec Foch

 » De beaux hommes, de beaux parleurs, de l’élégance, de la mousse… en foi de quoi : ne valant rien. Les chefs s’entendaient à mener la guerre comme les éléphants à grimper à l’échelle.  » Le général de division Ferdinand Foch, 57 ans, commandant l’Ecole de Guerre, n’a pas de mots assez durs pour qualifier les généraux du second Empire, ceux qui ont conduit la France aux désastres de la guerre de 1870 et 1871.

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Quand nous nous sommes connus, Foch et moi,

il y a quelques années, c’était un fringant colonel…

Comme professeur associé dans ce prestigieux établissement (je viens y faire des exposés sur la police « scientifique » et les brigades mobiles ), j’ai fréquemment de longues discussions avec Foch, dans son bureau cossu, après les cours. Ce dernier essaie de me faire « passer des messages » en direction de mon Patron Clemenceau.

Inutile de dire que nous ne sommes, en fait, guère en phase. Si notre appréciation sur l’armée française avant Sedan est commune, nous divergeons totalement dans nos analyses, sur la conduite à tenir pour faire face à un autre conflit.

Foch et d’autres enseignants de l’Etat Major, ne jurent que par la stratégie napoléonienne, celle qui a conduit la France à Austerlitz : importance de la qualité des chefs comme meneurs d’hommes, mouvements de troupes audacieux, rapidité dans leur exécution, offensive à outrance dès que la situation semble favorable.

Quand j’indique que la police travaille, pour sa part, à intégrer, avec humilité, tous les enseignements de la science, les technologies et les nouvelles machines, quand je propose que l’armée fasse de même, je me heurte à un mur d’incompréhension.

Ce soir, j’évoque les automobiles et les aéroplanes. La réponse de Foch est cinglante :

 » Les automobiles, les avions d’Ader, tout cela c’est joli, c’est du plaisir et du sport mais pour l’armée, c’est zéro !

Une troupe bien commandée qui sait contourner l’ennemi sans être vue, fondre sur lui au bon moment, à l’endroit le plus fragile de son dispositif, remporte la victoire. L’assaut de milliers d’hommes fougueux à cet instant reste irrésistible.  »

Dans ma tête, j’imagine -avec horreur – cet assaut face aux nouvelles mitrailleuses Maxim qui commencent à équiper les armées anglaises et allemandes. Je m’exclame :

– Vous n’avez pas peur que cela conduise à des milliers de morts ?

– Mais, ici, ce n’est pas la police, Monsieur le conseiller (le ton monte et devient cassant), ici on fait la vraie guerre et le sacrifice suprême ne nous fait pas peur !

– Mon général, regardez ce qui s’est passé dans les conflits récents, comme en Afrique du Sud. Les rapports de nos attachés militaires à l’étranger sont éloquents ! Une mitrailleuse peut briser un assaut de plusieurs régiments !

Foch continue à faire la sourde oreille mais se radoucit. Il conclut dans un demi-sourire :

– Si vous avez peur de la guerre, vous, les civils, menez une politique étrangère prudente qui permettra de l’éviter. Je crois au sens du devoir, à l’esprit de justice à respecter partout. Car, je vous l’accorde : au dessus de la guerre… il y a la paix !

6 janvier 1909 : Lyautey contre les bureaux parisiens

Lyautey est de passage à Paris.  » Recevez-le !  » me dit Clemenceau qui ne veut pas donner l’impression de désavouer et de travailler dans le dos de son ministre de la Guerre Picquart. Le Président du Conseil ajoute :  » C’est un brave, un courageux, un entêté et donc un isolé. Il a besoin qu’on l’écoute. Faites ce travail pour moi, je vous prie. »

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Le général Hubert Lyautey au Maroc

Le prestigieux général, haut commissaire à la frontière algéro-marocaine, ne semble pas surpris que je sois son interlocuteur :

– Je me doutais bien qu’aucun ministre ne me recevrait et que les bureaux continueraient à affirmer leur pouvoir.

– Sans vouloir vous contredire, mon général, je ne suis pas « les bureaux » et j’ai toute la confiance de mon Patron… qui tient à vous réaffirmer son soutien.

– Monsieur le conseiller, vous n’imaginez pas la situation qui est la mienne. Je passe mon temps à recevoir des ordres parfaitement contradictoires du Quai, du ministère de la Guerre ou de Tanger. Je peste contre ces gens qui imaginent dans leur fauteuil de fonctionnaire un Maroc qui n’existe pas. Ils idéalisent le pouvoir réel du Sultan, du Makhzen et sous-estiment les réalités militaires. A cause d’eux, je suis condamné à l’inaction, je laisse avec désespoir notre frontière algérienne à la merci d’attaques de tribus qui se jouent de notre incapacité à agir et à décider.

– Que faudrait-il faire pour sécuriser cette zone ?

– 10 000 hommes suffiraient à gagner Fez et à rendre ce pays hospitalier pour la France. Il faudrait s’appuyer sur les intérêts contradictoires des tribus, parler et faire alliance avec les chefs, mettre en place une police efficace, agir pour le bien d’une population que l’on peut gagner à notre cause si on respecte sa religion et ses traditions.

– La Chambre et Jaurès en particulier ne veulent pas entendre parler d’une aventure au Maroc. Jaurès est même persuadé que vous avez un plan secret d’invasion et nous presse de le rendre officiel.

– Sornettes !

Il se fait soudain plus grave.

– J’ai plutôt le plan secret d’en finir avec cette vie idiote et ingrate. Je suis ligoté à Aïn Sefra, mes menaces de démission ne servent à rien; elles font même, je le vois, sourire des chefs de bureaux jaloux. On ne sait pas ce que l’on veut, on ne veut rien et on ne fera rien.

– Mon général, reprenez-vous, je vais parler avec Clemenceau qui a de l’estime pour vous.

Lyautey me quitte, le regard perdu, mal à l’aise de s’être confié à un homme qu’il ne connaît pas.

Mon entretien le lendemain avec Clemenceau restera longtemps dans ma mémoire. Après avoir expliqué l’état d’accablement du général, je pose une question :

– Voulez-vous faire un geste pour Lyautey ?

– Non, rien, juste le garder en vie. S’il est vraiment soutenu, il ira trop loin dans ses initiatives et j’aurai des problèmes avec la Chambre. Lyautey est un homme d’un autre temps qui ne comprend rien du fonctionnement d’une république parlementaire complexe. Je préfère laisser les intérêts économiques agir. Nous tenons le Maroc par la finance et nous prenons ainsi son contrôle politique par petites touches successives. Cela se fait sans mouvement de troupes, sans tambour ni trompette mais c’est efficace et discret. L’Allemagne n’y voit que du feu et les autres pays nous laissent les mains libres. Je n’ai nul besoin des gestes flamboyants d’un Lyautey. Là-bas, cela serait du panache ; à Paris, cela deviendrait des bourdes. Laissons les bureaux fatiguer et décourager ce général… que j’aime bien pourtant.

– Pensez-vous que moralement il va tenir ?

– Ecoutez, c’est un célibataire. Pour l’occuper, il faut lui trouver une femme ! Un peu de tendresse et de sentiments l’empêcheront de penser à faire de la politique.

– Vous pensez que pour paralyser un homme d’action, une femme est encore plus efficace que des bureaux parisiens ?

Clemenceau me jette un regard malicieux et conclut rieur : 

– Qui vous parle de paralysie ? Et… savez-vous que le meilleur moment de l’amour, c’est quand on monte l’escalier ?

18 décembre 1908 : Charles de Gaulle fera-t-il un bon écrivain ?

Je tourne les pages et lis quelques passages ici et là. Le livre « Zalaina » écrit par le jeune Charles de Gaulle m’ennuie mais je ne veux pas vexer son jeune auteur. Il s’est donné du mal. Il attend un commentaire de ma part et je sens que mon appréciation pourra l’aider à faire des choix importants dans sa vie. Depuis notre rencontre d’il y a quelques mois, lorsqu’il était dans un collège de jésuites en Belgique, le jeune Charles me fait part régulièrement, dans des courriers toujours sincères, de ses rêves et de ses ambitions.

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Un moment de détente au prestigieux collège Stanislas sous le préau de la cour Bayard. En 1908, Charles de Gaulle y prépare Saint-Cyr au sein de  ce que l’on appelle la « corniche  » .

Je prends ma plume et lui écris, en retour, ces quelques mots :

 » Mon cher Charles

Tout d’abord, lorsqu’on a un joli nom comme le vôtre – de Gaulle – pourquoi écrire sous ce pseudonyme un peu ridicule de  » Charles de Lugale  » ?

Ensuite, je vous confirme que votre style – très littéraire – reste plaisant et que vous avez une réelle sensibilité. La belle Zalaina déploie un charme étrange propre à troubler le jeune officier héros de votre roman. Néanmoins, l’honnêteté m’oblige à vous dire que votre histoire reste assez convenue et s’oubliera vite.

Vous me faites part dans votre missive que vous préparez Saint- Cyr et vous me joignez quelques-uns des devoirs que vous rédigez à la préparation  – la fameuse « corniche » – que vous suivez à Stanislas. Il me semble que vous tenez plus là votre avenir que dans la littérature pure.

Votre composition consacrée au traité de Francfort et aux conséquences entre états européens de la guerre de 1870 – 1871, révèle, chez vous, une vraie vision stratégique que vous auriez tort de ne pas exploiter un jour. Je partage votre point de vue concernant l’immense humiliation morale subie par notre pays qui explique ensuite beaucoup ses choix politiques.

J’ai aussi été frappé par vos mots :  » il y a quelque chose de changé en Europe depuis trois ans et, en le constatant, je pense aux malaises qui précèdent les grandes guerres.  » . Puisse l’avenir vous donner tort. Pour autant, le métier des armes dont vous rêvez attend effectivement des personnalités trempées comme la vôtre. Si le pire arrive, la France aura besoin de jeunes et brillantes énergies. Vous n’en manquez pas.

Je vous souhaite une excellente continuation. « 

9 décembre 1908 : Crise d’épilepsie au Reichstag

Un esprit de synthèse développé, un souci permanent de pédagogie, des connaissances techniques irremplaçables : le colonel général von der Goltz est très apprécié du ministre de la guerre allemand. Nous sommes au Reichstag, en pleine séance d’examen du budget. Mécanique intellectuelle bien huilée, Goltz fait passer à son ministre des petits mots ou glisse à l’oreille de celui-ci des informations précieuses qui lui évitent d’être mis en difficulté.

600 millions de marks. La somme est considérable; c’est ce qui manque à l’Empire de Guillaume II pour boucler son budget pour l’année 1909.

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La séance d’examen du budget au Reichstag

L’opposition socialiste ne décolère pas : trop de dépenses militaires, pas assez d’investissements en matière sociale. Les orateurs de gauche dénoncent une diplomatie aventureuse qui finit par coûter fort cher dans la mesure où elle isole l’Allemagne de ses voisins européens et l’oblige donc à entretenir une armée équipée d’un matériel très moderne, très onéreux, pour se protéger d’ennemis trop nombreux.

Le colonel général a chaud. Habitué des sessions parlementaires, il a l’impression de toujours entendre les mêmes arguments et de produire en retour les mêmes notes pour défendre les options prises par le gouvernement. Il regrette presque que les parlementaires d’opposition connaissent trop mal la liasse budgétaire et ne le mettent pas plus en difficulté. Il voudrait corser la difficulté de son travail pour pouvoir mieux montrer sa maîtrise totale des dossiers.

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Le baron prussien et generaloberst Colmar Freiherr von der Goltz, spécialiste budgétaire du ministère des armées à Berlin

Goltz se passe la main sur son front devenu humide. Progressivement, il peine à se concentrer sur la tirade du député socialiste Scheidemann. Les compliments que celui-ci adresse à la France, « patrie de l’épargne et de la bonne gestion des fonds publics » et, selon lui, « véritable amie de l’Allemagne », ne le font pas sourire. Il ressent une impression grandissante mais encore diffuse de mal-être. Les propos de l’orateur, les invectives venant des travées, parviennent à son oreille mais forment des sons de moins en moins compréhensibles. Tout résonne et se perd dans une atmosphère bizarrement ouatée.

L’officier met sa main sur son coeur. Celui-ci bat rapidement. Il passe sa main sur ses jambes qui se raidissent de plus en plus. Un fonctionnaire du ministère des finances qui le connaît bien, le dévisage avec amitié :  » Goltz, vous-allez bien ? Vous êtes pâle à faire peur !  »

Soudain, un grand cri. Le pauvre Goltz vient de s’effondrer, tremblant, raide comme le bois, à terre. Deux députés médecins se précipitent et tentent de porter les premiers soins à l’officier dont le regard est perdu dans le vague. C’est le « grand mal » , la crise d’épilepsie.

Les journalistes étrangers qui commençaient à somnoler au bout de cinq heures de séance ininterrompue, reprennent leur plume, ravis de l’incident qui leur donne -enfin  – quelque chose à raconter.

Le chancelier von Bulöw profite du tumulte pour s’éclipser et poursuivre dans un cabinet à part l’analyse de son volumineux courrier.

La séance est interrompue par le président du Reichstag.

Ce n’est pas aujourd’hui que l’Allemagne trouvera les 600 millions de marks or qui lui manquent.

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Le Reichstag en 1908

5 et 6 décembre 1908 : Comment on débarque un amiral

 » Vous me le cassez de son commandement ! Si cet amiral a quelque chose à dire sur l’état de la Marine, il s’adresse à sa hiérarchie, pas à la presse !  »

Le ton monte entre Georges Clemenceau furieux et le ministre de la guerre Picquart qui tente de couvrir son subordonné.

Le valeureux amiral Germinet, commandant l’escadre de la Méditerranée a franchi une ligne rouge : il a fait part à divers journaux de l’état lamentable de nos arsenaux et du mauvais équipement de nos navires de guerre. A l’en croire, les croiseurs, les cuirassers manquent de poudre, d’obus, de pièces et matériels de rechange. Si je comprends bien ses propos, nous pourrions imaginer que lors d’une bataille, ils soient obligés de cesser le combat faute de munitions. Fâcheux.

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Le vice-amiral Paul Louis Germinet

Cet officier de haut rang a rédigé de nombreux rapports qui n’ont pas été suffisamment suivis d’effets. Il se tourne maintenant vers des journalistes avides de révélations.

Georges Clemenceau ne décolère pas et se tourne vers moi :  » vous me le faites venir de Toulon, ce lascar et au prochain Conseil des ministres, c’est la porte !  »

Avec Picquard, nous nous efforçons de raisonner le Patron :

 » Paul Louis Germinet est un patriote. Il ne cherchait pas à vous mettre en difficulté mais voulait tirer la sonnette d’alarme.  »

La réponse est cinglante :  » J’ai déjà assez de la Chambre remplie de donneurs de leçon pour que je n’aille pas m’embarrasser des états d’âme des militaires ou autres fonctionnaires ! A cet amiral, il va falloir apprendre… le silence dans les rangs !  »

Calmement, je m’efforce d’argumenter sur le seul terrain où je pense avoir une prise sur le Président du conseil :

 » Germinet est un haut gradé très apprécié dans la Marine et reconnu au-delà. Ce qu’il dit n’est pas totalement faux même s’il a un peu exagéré sans doute. Si nous le sanctionnons trop fort, nous en faisons une victime voire un martyr. Maintenant qu’il a porté le débat sur la place publique, chacun de nos gestes sera observé. L’opinion s’attend à une sanction de l’amiral -pas trop forte – mais aussi et surtout à des réformes dans notre marine. La Chambre prendra aussi facilement la défense du faible (l’amiral) contre le fort (vous). Le réalisme comme le rapport de force nous invitent à une certaine clémence.  »

Deux jours plus tard après avoir été convoqué par Picquard, Germinet est reçu, à sa demande, par Clemenceau.

ll expose avec compétence et conviction la situation de notre flotte. Il insiste sur ces matériels entreposés dans de grands entrepôts et qui ne servent plus à rien dans une marine moderne : voiles, pièces de réparation en bois, goudron pour calfater… Il rappelle les recherches qui sont effectuées actuellement pour fabriquer la meilleure poudre possible et indique que pendant ce temps, les achats et les livraisons ont été interrompues dans ce domaine. Les stocks s’épuisent donc.

Clemenceau l’écoute d’abord avec attention puis l’interrompt sèchement :

 » Tout cela est sans doute bel et bien exact mais un officier doit savoir contenir ses ardeurs en matière de communication.

– Monsieur le Président, les projets budgétaires du gouvernement vont dans le bon sens et une ligne est prévue dans la loi de finances pour redonner de nouveaux moyens à la marine. J’ai voulu sensibiliser l’opinion et donc les contribuables de l’utilité des efforts financiers à consentir dans ce domaine.

– Monsieur l’amiral, chacun son métier. Vous, c’est de conduire des bateaux, moi, de conduire la Chambre et l’opinion publique. Si chacun faisait ce pour quoi il est payé dans votre marine, il y aurait peut-être moins de navires échoués (NDLR : allusion au drame du Condé) ou d’explosions mortelles.  »

L’amiral ne dit plus rien. Il a les larmes aux yeux. Clemenceau s’adoucit :

 » Germinet, vous êtes un cadre de valeur. Je souhaite que vous puissiez continuer à servir au mieux la marine avec vos talents qui sont grands. J’y veillerai. »

Quand l’amiral nous a quitté, Clemenceau me prend à part :

 » Vous verrez, demain ou après demain, cet entretien soit disant secret, sera dans toutes les gazettes et on le citera à la tribune de la Chambre. Mes propos seront amplifiés et déformés. Quant aux larmes de Germinet, elles arroseront les plantes venimeuses et carnivores qui ont juré ma perte. »

Il tourne alors les talons et s’enferme dans son bureau après avoir claqué la porte.

Demain, Germinet sera relevé de son commandement.

24 novembre 1908 : le roman russe pour éviter la guerre

 » Evitons les poncifs habituels ! L’immensité des steppes, les milliers de pages de chaque roman, la soi-disant âme russe…  » Le marquis de Vogüé, auteur, il y a une vingtaine d’années, d’un essai passionnant  – « Le roman russe  » – a fait découvrir aux Français Tolstoï et Dostoïevski. Il a su être le passeur pour des générations d’étudiants, de curieux ou de russophiles vers une littérature méconnue, parfois déroutante mais qui marque profondément les lecteurs.

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Léon Tolstoï, 1ère photographie couleur (« autochrome ») de l’écrivain russe en mai 1908

Nous prenons le thé ensemble, avec Emile Chartier, dit Alain, autre passionné de « La guerre et la paix  » ou « Anna Karénine  » . N’étant pas sûr de proférer autre chose que des banalités, je reste silencieux et écoute attentivement ces deux cerveaux lumineux, échanger leurs impressions et points de vue.

 » Ce qui me frappe, c’est la méconnaissance des Français vis à vis de la Russie alors que tout noble moscovite qui se respecte séjourne souvent à Paris.  » Le marquis cite alors ces quelques lignes de Tolstoï :  » Le prince Basile s’exprimait en ce français raffiné que parlait nos grands-parents dans lequel même ils pensaient, en y mettant cet accent protecteur, ces intonations molles qui sont habituelles à quiconque a vieilli dans le monde et tient son rang à la cour.  » Les Russes arrivent même à se distinguer entre eux à leur façon de parler la langue de Molière !

Emile Chartier écoute, le regard pétillant, il attend de pouvoir citer lui aussi un passage qui lui tient à coeur dans  » La guerre et la paix ». Il repousse la tasse devant lui et s’empare de l’exemplaire reposé sur la table basse par le Marquis de Vogüé. Il tourne rapidement les pages jusqu’à la quatrième partie du livre deuxième, chausse ses lunettes, attend que nous soyons attentifs et lit à haute voix des lignes qui, manifestement, l’amusent beaucoup :

 » La tradition biblique prétend que la félicité du premier homme avant sa chute consistait en l’absence de travail ; c’est à dire dans l’oisiveté. L’homme déchu a conservé le goût de l’oisiveté, mais la malédiction divine pèse toujours sur lui, non seulement parce qu’il doit gagner  son pain à la sueur de son front, mais parce que sa nature morale lui interdit de se complaire dans l’inaction. Une voix secrète nous dit que nous serions coupables en nous abandonnant à la paresse. Si l’homme pouvait rencontrer un état où, tout en restant oisif, il sentait qu’il était utile et accomplissait son devoir, il trouverait dans cet état l’une des conditions du bonheur primitif. Or toute une classe sociale, celle des militaires, jouit précisément de cet état d’oisiveté imposée et non blâmable. Cette inaction forcée, légale, a toujours fait et fera toujours le principal attrait du service des armes.  »

Content de lui, Alain se retourne vers moi, hilare :  » Il faudrait que vous fassiez lire ces quelques lignes à notre bon ministre de la Guerre Picquart !   » Et nous partons tous trois dans un grand éclat de rire.

Le Marquis reprend son sérieux plus vite :  » Quel style… un peu provocant mais pas si mal vu que cela. Il n’empêche que Tolstoï a une vision inquiétante de la guerre et des grands événements. Selon lui, nous ne sommes que les jouets d’un destin sur lequel nous n’avons pas prise. Nous sommes broyés par une Histoire en marche qui se joue de nos volontés et libre arbitre. Avec des réflexions comme celle-là, la guerre contre l’Allemagne que nos diplomates, nos politiciens ou nos généraux ne cessent de repousser et d’éviter, est peut-être déjà programmée, écrite d’avance. Il ne sert à rien de nous démener pour la paix.  »

 » Je ne suis pas d’accord. Tolstoï lui même se contredit.  » Alain est heureux d’avoir retrouvé le terrain de la philosophie :  » L’écrivain russe parle des milliers de petites causes qui façonnent les grands événements : le sergent qui se réengage dans les armées de Napoléon, la susceptibilité du tsar, la politique anglaise tortueuse… Et bien, justement, l’absence de l’une des causes peut tout faire basculer dans un sens ou dans l’autre. Cela dépend de vous et de moi pour une part et notamment de nos opinions là-dessus. Si nous croyons que la guerre est inéluctable, elle le sera. Le fatalisme se prouve de lui-même dès qu’on y croit. Dès que l’on prie, il y a des dieux !  »

Alain repose le lourd roman devant nous en l’empilant sur « Anna Karénine  » et « L’idiot » . Je réalise que cette pile de livres contient une bonne part de la réflexion de l’humanité sur les sujets essentiels : la vie, l’amour, la guerre, le pouvoir, l’amitié, le devoir ou la passion… Un condensé d’intelligence, un résumé du savoir humain et des histoires, universelles, qui nous entraînent et nous touchent.

Un homme qui lit… ne devrait pas faire la guerre.

16 octobre 1908 : Un ministre qui va se faire manger tout cru ?

 » Il va se faire manger tout cru !  »

Etienne Winter, le directeur de cabinet de G. Clemenceau n’est manifestement pas convaincu par le choix que je propose pour remplacer Gaston Thomson, démissionnaire, au ministère de la Marine.

Sur commande du Président du Conseil, j’ai regardé parmi les membres du Conseil d’Etat lequel de ces grands juristes pouvait tenir les rênes d’une marine française en plein désarroi après les accidents successifs de ces dernières années (explosion du cuirassé Iena, naufrages dus à des erreurs de commandement, gabegie dans les arsenaux…) .

Je dois avouer que le choix a été relativement simple. En effet, on compte un nombre restreint de conseillers d’Etat ayant déjà exercé des responsabilités opérationnelles. Et dans ce petit cercle, les plus capables sont déjà conseillers de ministres en exercice ou occupent dès à présent des postes importants dans la République.

Mon attention a donc été attirée, sur la suggestion du vice-Président Georges Coulon, par Alfred Picard. L’homme a bientôt 64 ans et s’est fait remarquer, il y a huit ans, pour ses talents d’organisateur de l’Exposition Universelle de 1900 qui se déroulait à Paris.

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Alfred Picard, polytechnicien, administrateur reconnu par tous

Picard possède, semble-t-il, toutes les qualités : travailleur infatigable, très bon connaisseur des rouages de l’Administration, fin négociateur, intègre et loyal…

 » Nous allons mettre un saint homme dans un monde de brutes. Il sera balayé. Même les amiraux qui sont des petits malins vont… le couler.  » Décidément, Winter reste sceptique sur les capacités d’un ancien haut fonctionnaire à s’imposer parmi des ministres qui sont tous issus de la Chambre et ont donc un poids politique personnel leur permettant de défendre leur portefeuille. Il est aussi dubitatif sur l’ascendant que saurait avoir Picard auprès de ses futurs collaborateurs directs.

En désaccord, nous allons donc, Winter et moi, demander à Clemenceau de trancher.

Le Patron écoute attentivement nos arguments respectifs et nous explique ainsi son choix, effectué, comme à son habitude, rapidement :

 » Comme Président du Conseil, je suis un peu fatigué d’avoir à surveiller mes collègues ministres qui sont tous, un jour, des rivaux potentiels. Sur les portefeuilles sensibles, comme la Marine actuellement, je dois en plus m’assurer que l’on n’essaie pas de me refiler la patate chaude au dernier moment. C’est pourquoi, un fonctionnaire, sans doute obéissant, m’apportera du repos.

Sur la capacité de Picard à s’imposer auprès de ses collègues ministres, vous avez raison, Winter. C’est pourquoi je vous demanderai de suivre l’intéressé dans ses démarches pour le protéger des attaques et des jalousies. Il faudra être attentif aux arbitrages budgétaires : Picard est tellement honnête qu’il risque de demander uniquement les sommes dont il a effectivement besoin (le Patron est hilare en disant cela). La Rue de Rivoli qui n’a pas l’habitude de cette attitude de la part des ministères dépensiers sera tentée de réduire ses demandes, par principe et notre Marine sera alors en difficulté.

Bon, malgré cela, je vais prendre Picard.

Mais que les choses soient claires, le vrai ministre de la Marine… ce sera moi ! »

15 octobre 1908 : Le ministre Gaston Thomson tente de sauver sa tête

Une vingtaine de matelots s’affaire autour du canon de 194 du croiseur cuirassé Latouche Tréville. Il est tard, l’exercice de tir s’achève bientôt, chacun est fatigué mais heureux. Soudain, un bruit terrible, un éclair dévastateur, une monstrueuse boule de feu en expansion constante jaillit de la tourelle commandant la pièce d’artillerie.

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Un croiseur cuirassé français en 1908

Après quelques minutes de cauchemar, au moment où les premiers secours arrivent, on relève des dizaines de blessés horriblement brûlés… et treize marins ont perdu la vie.

Ce drame qui endeuille à nouveau la marine française s’est produit le 22 septembre dernier.

15 octobre :  G. Clemenceau nous réunit dans son bureau, le ministre de la Marine Gaston Thomson, le ministre de la Guerre Marie-Georges Picquart, le directeur de cabinet Etienne Winter et moi.

Le Président du Conseil commence, avec calme mais détermination :  » La Chambre ne nous fait aucun cadeau. Il faut dire qu’il y a de quoi. Naufrages des croiseurs Sully, Jean Bart et Chanzy, des sous-marins Lutin et Farfadet, explosion du cuirassé Iena… et maintenant, cet accident lamentable sur le Latouche Tréville. Mon rival Delcassé, ce monsieur « je sais tout », ne cesse de se répandre dans la presse ou dans les couloirs du parlement sur le fait que mon gouvernement est « incapable de préparer le pays au combat ». Plusieurs interpellations du gouvernement sont prévues dans les prochains ordres du jour. Bref, ça barde !  »

Thomson, blême, tente de se justifier :  » Les explosions sont largement dues à la poudre B qui remplace la célèbre poudre noire et produit beaucoup moins de fumée. L’utilisation de cet explosif n’est pas encore totalement maîtrisée par les marins et les risques restent importants. »

Clemenceau se durcit :  » Ecoutez, Thomson, sur les navires allemands ou britanniques, on trouve aussi de la poudre B et rien ne saute. Non, la vérité, c’est que c’est le foutoir dans votre marine. Le rapport de la commission d’enquête le montre : entretien défectueux du matériel, absence de consignes de sécurité précises, personnel mal formé, investissements mal suivis et inefficaces… J’ai été patient avec vous, j’ai accepté les augmentations de crédits que vous me demandiez avec insistance mais les résultats ne sont pas au rendez-vous. Je souhaite que vous retrouviez rapidement votre siège de député de Constantine, vous y êtes plus à l’aise.  »

Thomson rougit :  » Ce que vous dites est injuste. Je répare les errements de mes prédécesseurs et il n’est pas possible de tout corriger en deux ans.  »

Clemenceau plus doux mais implacable :  » Vous avez raison techniquement mais tort politiquement. La Chambre veut une tête. Ce sera la vôtre. Vous me remettrez votre démission dans une semaine… pas avant. Nous laissons encore monter la pression pendant sept ou huit jours puis vous partez. Si vous nous quittiez tout de suite, les parlementaires voudraient un autre bouc émissaire et cela risquerait d’être moi. Désolé mon vieux.  »

Thomson sort de la pièce presque sans un mot, la face blanche, le front luisant.

Je reste atterré par la brutalité de l’échange.

Clemenceau reprend, sans émotion apparente :  » Il faut réfléchir déjà au successeur. Evitons un politique. Je veux un administrateur. Quelqu’un qui sait compter et se faire obéir des bureaux. Un homme qui n’a pas le souci de plaire et de se faire élire un jour à nouveau.  »

Il se retourne vers moi :  » Parmi vos collègues du Conseil d’Etat, vous pouvez regarder ? Il me faut un nom, vite.  »

A suivre…

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