9 avril 1910 : Mon fils juge mon argot

« Votre argot reste incompréhensible ! Je vais vous citer deux exemples. Pourquoi dites-vous à tout bout de champ : Ohé, Lambert ! Ou – et cela vous fait bizarrement rire – On dirait du veau ! » J’écoute attentivement Barret Wendel, professeur américain venant dîner à la maison, amoureux de la France, qui a décrit notre pays dans son livre « The France of Today .»

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A la sortie du lycée Condorcet, nous nous interpellions entre camarades, par des « ohé Lambert » aussi bruyants qu’incompréhensibles pour chaque passant du quartier.

J’avoue avoir un peu de mal à lui apporter des réponses satisfaisantes. « Ohé Lambert » date plutôt de la fin du Second Empire. On le criait dans la rue quand on était étudiant ou en permission pendant le service militaire. Cela avait surtout son petit effet quand on croisait des policiers ou des gendarmes. Un cri séditieux ? Une moquerie vis à vis des autorités ? Une marque de dérision ? Nul ne sait trop.

Je m’entraîne à prononcer à nouveau ces mots un peu idiots et me retourne vers mon fils aîné Nicolas, 14 ans, et lance, en lui tapant dans le dos, un : « Ohé Lambert ! » bien senti. L’adolescent me regarde un peu ahuri : « Père, je n’ai jamais entendu une expression pareille, aussi surannée. » Ne voulant pas perdre contenance, je rétorque : »On dirait du veau !». Nicolas part alors d’un franc éclat de rire, entraînant dans son sillage Barret Wendel. « Mais ce sont des termes complètement oubliés ! Dans ma classe, ce que nous disons est autrement espatrouillant ! » Je me plonge dans mon assiette, un peu décontenancé. C’était pourtant bien de ponctuer ses moqueries sur toute chose par un « on dirait du veau », jeté négligemment. Cela donnait le sentiment que l’on était « dans le vent ».

Nicolas conclut notre échange par une locution toute nouvelle que je vais me dépêcher d’employer auprès de mes collègues de bureau: « Mon cher Papa, j’ai le regret de vous dire que votre expression est complètement tombée… en quenouille ».

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Chers lecteurs

Aujourd’hui, ce site atteindra sa millionième visite. Chiffre rond et énorme pour un rédacteur qui ne pensait pas, à la création de ce journal, il y a deux ans et demie, que la Belle Epoque pouvait intéresser autant le public d’aujourd’hui.

Ce chiffre symbolique est un encouragement à continuer de vous divertir, sans prétention, avec cet « Olivier le Tigre » qui ne cesse de nous faire des clins d’oeil de son lointain passé.

Merci à l’équipe du Monde qui sélectionne ce journal, merci à mon éditeur qui a souhaité reprendre l’esprit de ce travail pour en faire un livre et merci à vous pour vos commentaires écrits, vos interpellations, précisions…. et votre humour. 

Comme vous pouvez le constater, nous construisons ensemble tout un décor d’une pièce de théâtre gigantesque qui va aboutir à la Grande Guerre, un tableau impressionniste jamais terminé dont on recule chaque jour les bords. Cela se fait par petites touches répétées, en abordant toutes les disciplines, en variant les angles d’approche (le monde professionnel, la diplomatie, les arts, les faits divers, la famille, le public ou l’intime, les gens célèbres et les anonymes….) et en restant toujours un peu « léger » pour ne pas lasser. Derrière ce décor, rassurez-vous, il y a toujours un gros travail de documentation… complété par un effort d’écriture. Je vous le dois.

La récompense de ces efforts, tôt le matin avant de partir pour mon vrai bureau et tard le soir quand les enfants sont couchés, c’est en bonne partie vos visites, de plus en plus nombreuses.

Un million… j’en suis tout ému.

L’auteur.

10 commentaires sur “9 avril 1910 : Mon fils juge mon argot

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  1. Emmanuel a tout dit !
    BRAVO et MERCI pour les efforts que vous fournissez pour nous apporter du plaisir et des connaissances en nous transportant quotidiennement vers ces temps passés mais pas si lointains.

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  2. Le succès est à la hauteur des qualités de votre blog.
    BRAVO et MERCI pour les efforts que vous fournissez pour nous apporter chaque jour du plaisir et des connaissances en nous transportant vers ces temps passés mais pas si lointains.

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  3. Merci, cher Monsieur le Tigre. Mes compliments pour votre charmante gazette, que je suis quotidiennement avec grand plaisir. Peut-être serais-donc la millième visiteuse?!

    Une amie lexovienne me signale qu’en cette année 1910, de plus en plus de monde afflue dans sa ville pour prier sur la tombe d’une jeune religieuse, morte en 1897, soeur Thérèse de l’Enfant-Jésus, si je ne m’abuse. On parle de miracle, le procès de béatification est en cours…
    Si cela vous amuse d’assister à la naissance d’une sainte, le Préfet du Calvados pourrait suggérer à M. Briand de vous envoyer en mission. La prieure du Carmel, propre soeur de la religieuse, serait certainement ravie de vous rencontrer? Qu’en dites-vous?

    Amitiés

    Machenka

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  4. Félicitations pour ton blog et ta manière romanesque et documentée de faire revivre la belle époque. Depuis près de 18 mois, je fais de même sur mon propre blog, mais de façon moins « créative » puisque je me borne à reprendre et mettre en forme – et illustrer – les coupures de presse de l’époque. Je suppose que nous avons les mêmes sources (Gallica !) et j’espère secrètement que tu viens parfois t’inspirer des histoires qui m’ont moi même interpellé et que je reproduis. Si je me fie à ton identité, nous avons le même age, fréquenté le même lycée, à la même époque – et je me demande bien qui est cet Emmanuel dont je n’ai pas de souvenir précis. Chapeau bas encore, car pour ma part, je ne passe que deux heures par soir à l’enrichissement de mon blog et je comprends donc toute l’étendue de ta tâche… Au plaisir de découvrir nos autres points communs et dans l’intervalle de continuer à faire vivre, chacun à notre manière, cette si belle époque…

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  5. J’ai raté!, je le savais, mais j’ai raté! je voulais être le millionième et ainsi gagner le séjour pour deux personnes au Bahamas promis comme récompense par l’auteur de ce blog(!?). Tans pis, je guette le deux millionième pour gagner le lot (une Buggati rose avec des étoiles vertes!?). Bonne continuation donc…

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  6. Je vous lis quotidiennement depuis plus de deux ans.. Je suis passionnée par la Belle Epoque et ne me lasse pas de vos sujets.. N’arrêtez surtout pas !
    Et si à dater de la grande guerre vous repartiez en arrière dans le temps ? sourire
    Merci de votre blog..

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  7. L’exergue –

    « Ohé, Lambert! Où est Lambert ?
    As-tu vu Lambert ²?

    – ouvre la nouvelle de Dostoïevski, « Le crocodile. Un événement peu ordinaire ou Il s’en passe des choses dans le Passage », dans Le songe d’un homme ridicule et autres récits, en Folio classique Gallimard, p.361, de l’édition 2010.

    Il y a une note, p.563, que je recopie :

    ² Lambert : Scie à la mode alors à Paris, que Dostoïevski dut entendre lors d’un de ses voyages en 1862 et 1864. Il donnera le nom de Lambert au maître chanteur de L’Adolescent, et ses acolytes le taquineront avec cette scie »

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