9 novembre 1909 : Les jeunes mamans et les chameaucrates

  « On ne va tout de même pas payer des femmes à ne rien faire ! » Le représentant du Comité des Forges se rend à peine compte de l’énormité de ses propos qui fragilisent toute la position du patronat. Nous sommes au cours d’une réunion de travail, place Beauvau, au sein de la présidence du Conseil. La loi permettant aux femmes en couches de conserver leur emploi va bientôt être définitivement adoptée et le député conservateur du Calvados, Fernand Engerand qui se bat depuis trois ans pour elle, est légitimement fier de son travail. 

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« La Goutte de Lait de Belleville », des consultations médicales pour les nouveaux nés issus des milieux populaires. Un tableau de Henri Geoffroy.

Il reste à envisager une indemnisation pour ces femmes salariées et cette fois-ci, c’est le sénateur Paul Strauss qui se démène comme un diable pour convaincre ses collègues parlementaires.

L’enjeu est de taille : la mortalité infantile reste élevée dans notre pays, la natalité se situe à un niveau désespérément faible face à l’Allemagne et les médecins hygiénistes insistent sur l’importance de la présence de la mère auprès des nourrissons pour les soins et le lait maternel.

Dans l’opposition à ce progrès social : les représentants d’employeurs qui ne veulent pas supporter une charge financière qui risque fragiliser leurs entreprises mais aussi la rue de Rivoli et son ministère des finances persuadés que toute dépense sociale deviendra, tôt ou tard, une dépense publique.

L’adjoint de Georges Privat-Deschanel, directeur général de la comptabilité, prend la parole : «  il serait funeste d’indemniser les femmes pendant un congé lié à la naissance, dans toutes les entreprises. Toutes les sociétés ne peuvent pas se permettre d’absorber cette charge et l’Etat lui-même devra rapidement s’aligner et rémunérer ses fonctionnaires -ses milliers d’institutrices par exemple – dans les mêmes conditions. Or, le budget de l’Etat reste très fragile et ne peut s’alourdir de cette façon. »

Je réexplique le point de vue des médecins, les enseignements de cette toute nouvelle science que l’on appelle la « puériculture ». Mon doigt pointe un grand tableau où s’affichent, dans toute leur sécheresse, les chiffres de la mortalité des femmes en couches et le nombre des décès des enfants de moins d’un an. Je sors les commentaires de l’armée qui se plaint du « caractère malingre des enfants des milieux ouvriers, impropres à former de bons soldats ».

Les représentants patronaux et la rue de Rivoli continuent obstinément à secouer la tête en signe de désapprobation.

Agacé par cette opposition systématique, je tente le tout pour le tout :

«Arrêter de vous comporter comme des chameaucrates ! »

La référence explicite au journal protestataire du Père Peinard désignant ainsi les « exploiteurs » réveille d’un coup mes interlocuteurs. L’un d’eux s’exclame avec vigueur :

«  Nous ne venons pas à la présidence du Conseil pour nous faire insulter ! « 

Il se lève et quitte la salle, rouge de colère.

A suivre…

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8 novembre 1909 : W comme Wells

Mais comment « L’homme invisible » peut-il arriver jusqu’à nous ? A quelle « Guerre des Mondes » a-t-il échappé ? Quelle « Machine à explorer le temps » doit-on utiliser pour le rejoindre ? Des ouvrages fameux, des succès de librairie, H.G. Wells s’affirme depuis dix ans comme le maître du roman d’anticipation … au même titre que Jules Verne ?

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H.G. Wells à la porte de chez lui, à Sandgate en Angleterre. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par la direction du journal Le Temps.

«  Non, je ne suis pas le Jules Verne anglais ! » ne cesse de s’exclamer Wells qui se trouve d’autres pères comme les philosophes antiques Apulée ou Lucien de Samosate ou mère comme Mary Shelley.

Il ajoute : «J’ai une idée de nouvelle par jour, je transporte mes lecteurs par l’imagination sans rechercher forcément à décrire le monde de demain. »

On préfère effectivement que tout ce qu’évoque Wells ne quitte pas ses compte-rendus d’entretiens dans la presse ou ses passionnants romans : il serait terrible qu’un jour on utilise des méthodes comme les combats entre centaines d’aéroplanes voire même une bombe à lente décomposition radioactive dont nous peinons à imaginer le mécanisme réel mais que Marie Curie pourrait sans doute vous décrire mieux que moi.

Jules Verne se révéle plus gai : il n’imaginerait pas d’homme invisible en paria de l’humanité ou l’invasion de la Terre par des extra-terrestres maléfiques.

Wells s’affirmerait comme l’écrivain d’un XXème siècle qui commence dans la peur de la guerre , Verne clôturait un XIXème siècle confiant dans les progrès de l’humanité ? Wells le pessimiste contre Verne l’optimiste ? Trop simple. Wells a écrit contre l’Angleterre victorienne et s’engage dans les combats socialistes. Il lutte pour le progrès social et ses romans délivrent un message propre à mobiliser les consciences. Verne se situe sur une ligne plus proprement littéraire et semble s’accommoder de la société de son temps. Wells le progressiste contre Verne le conservateur alors ? Trop facile sans doute. Et puis qu’importe !

Laissons-nous prendre par ces aventures écrites par un spécialiste de biologie rendant très vraisemblables des phénomènes inconnus. Partageons les idéaux politiques de cet ancien pauvre qui a longtemps côtoyé la misère, l’injustice et l’exploitation.

Nous avons notre avenir entre nos mains ; 1909 est à la croisée des chemins et laisse notre Wells songeur après avoir lâché dans un soupir : « l’histoire de l’humanité est de plus en plus une course entre l’éducation et la catastrophe. »

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A la fin novembre, dans toutes les bonnes librairies : « Il y a 100 ans. 1910 »

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5 novembre 1909 : Proust joue une musique qui n’existe pas

  Les notes s’enchaînent comme dans un rêve. L’imagination suit les mains du pianiste et chaque phrase musicale donne naissance à une nouvelle sensation. Impression qui se percute avec une analyse des éléments de la mélodie, complexe, qui ne dévoile ses charmes, un à un, qu’au cours d’un effeuillage infini. Ah, cette sonate de Saint-Saëns ! Après l’avoir découverte dans les cahiers que Marcel Proust me demande de relire, j’ai tenté de la retrouver dans toute la discographie disponible, j’ai épluché les programmes des concerts récents, interrogé des amis. Recherche infructueuse, résultats frustrants. Quelques connaissances me citent la sonate n°1 pour violon et piano qui aurait pu inspirer mon ami écrivain mais rien n’est moins sûr. 

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Je retrouve ce dernier pour une partie de dominos dans un bouillon parisien. Ma question, directe, est à la hauteur de mon impatience :

«  Cette fameuse sonate que vous citez, cette petite phrase musicale qui symbolise l’amour entre Swann et Odette, où puis-je la retrouver ? Vous parlez de Saint-Saëns ? « 

Marcel réfléchit un instant et me glisse :

«  Cela pourrait être aussi des quatuors de Beethoven, une Ballade de Fauré… une architecture musicale que vous croyez connaître, elle vous emmène à chaque audition dans une direction nouvelle qui vous envoûte un peu plus chaque fois. Dans le trouble de votre esprit, vous ne savez ce qui provient de la remontée de souvenirs, d’un travail de mémoire car vous constatez que la musique elle-même vient ajouter des sensations jusque-là inconnues, nouvelles et émouvantes.

Je n’aurais pas dû citer dans mon texte le nom de Saint-Saëns. Trop facile, pauvre ou inexact. J’écris en fait sur une musique qui n’existe que dans mon roman, des notes que seuls mes lecteurs peuvent entendre s’ils se laissent emporter par mon texte. On rêve tous d’une musique merveilleuse et jamais entendue, d’un choc musical et esthétique qui fait presque basculer notre vie dans un avant et un après. C’est cette émotion que je souhaite faire partager, que je voulais décrire tout en préservant son côté insaisissable.« 

Je propose à mon ami de barrer le mot « Saint-Saëns » pour un autre nom de compositeur, imaginaire, qui laissera le lecteur sur sa faim et signifiera tout de suite que nous avons quitté le monde réel pour celui de la littérature. Swann, le héros, évolue dans un monde parallèle au nôtre, suffisamment proche pour que l’on puisse s’identifier à lui mais qui s’éloigne à chaque fois que l’on cesse de faire confiance à l’auteur pour tenter de trouver, dans la vie réelle, les vrais lieux, personnages ou références. Proust évoque un musique fruit d’une partition invisible, composée par un fantôme, mélange complexe de multiples compositeurs qui additionnent leur génie, pour former un être surnaturel capable de nous entraîner au-delà de toutes les sensations déjà connues. La magie de l’écriture de Proust dépasse tout ce que les doigts agiles d’un pianiste peuvent procurer, le texte raturé d’un cahier procure un plaisir, une joie, qu’aucune partition n’avait su créer chez nous.

Concentré sur ses dominos, depuis quelques instants, Proust m’attend :

«  C’est à vous de jouer… » me dit-il.

Le soir, rentré chez-moi, je reprends ma lecture des cahiers, en repensant à ces quelques mots qui m’invitent à un rôle actif, seul capable de faire vivre pleinement le futur roman de mon ami : « c’est à vous de jouer. »

3 novembre 1909 : V comme Vienne

 Il se lève à quatre heures du matin pour diriger son pays. L’empereur François-Joseph ne peut être accusé de fainéantise dans la lourde tâche qui lui incombe de tenir les rênes de l’immense Autriche-Hongrie. Les Allemands, Hongrois, Tchèques, les Ruthènes, les Polonais, les Slovaques, les Roumains… pour ne citer que ces quelques peuples de l’Empire, attendent de Vienne, la capitale, une administration éclairée qu’elle peine à donner.

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Vienne est la capitale d’un immense Empire aux peuples multiples…

Développement économique très inégal d’un bout à l’autre du territoire, multiplicité des langues et des cultures, montée en puissance de Budapest, rivale de Vienne et bénéficiaire du compromis de 1867 qui crée un royaume de Hongrie, deuxième tête de l’Empire : François-Joseph a fort à faire pour maintenir l’unité d’un pays que d’aucuns commencent à considérer comme l’homme malade de l’Europe.

Dans le tourbillon des valses viennoises, l’Autriche ne cesse de songer à sa grandeur passée et révolue. L’humiliante défaire de Sadowa en 1866 contre la Prusse a ruiné sa réputation militaire et a assujetti sa diplomatie à celle de l’Allemagne unifiée en 1871.

Vienne croit-elle encore en elle-même ? Pas sûr. En 1909, elle est traversée de courants pro-allemands qui voient l’avenir dans une intégration au Reich de Guillaume II ou de mouvements xénophobes et racistes dont les tristes représentants sont Karl Lueger ou Georg Ritter von Schönerer. Tout ceci gâche l’essor indéniable de la démocratie et du suffrage universel qui s’imposent peu à peu dans cette monarchie plutôt respectueuse de l’état de droit.

Nation minée de l’intérieur, affaiblie par rapport aux grandes puissances, Vienne tente de redresser la tête. Son armée se réorganise et elle montre ses muscles retrouvés dans la récente épreuve de force diplomatique qui l’a conduit à intégrer, sans autre forme de procès, la Bosnie-Herzégovine à son Empire, au grand dam des Russes et des Serbes.

Vienne, patrie des peintres en sécession par rapport à l’art officiel, refuge d’un docteur comme Freud qui recherche des remèdes originaux aux maux de l’âme, terre de souffrance d’ un musicien rejeté comme Mahler ; Vienne, ville des juifs et des antisémites, des démocrates et des extrémistes nationalistes, Vienne est la ville des contrastes. Elle résume bien l’avenir possible de l’Europe. Un avenir d’équilibriste. Une marche assurée dans la bonne direction conduiront à l’exploit ; un faux pas d’un dirigeant et ce pourrait être l’abîme.

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L’intérieur de la grande gare de Vienne. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le journal Le Temps.

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