22 mai 1908 : Pagaille dans les transports

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Paris, Porte Saint-Denis 1908

Haussmann avait a priori tout pensé. Les avenues parisiennes sont larges, agréables, bordées d’arbres. Il est difficile d’imaginer que les très importants aménagements voulus par le baron, cinquante ans après, ne suffisent plus pour faire face aux difficultés de circulation dans Paris.

Un rapport confidentiel de la préfecture de police arrivé ce jour sur mon bureau montre que l’indécision des pouvoirs publics et de la municipalité sont à l’origine de nos malheurs.

Notre capitale a pris du retard dans la modernisation des véhicules utilisés par les Parisiens. Même en 1908, le cheval est encore largement à l’honneur. Pour tirer les omnibus, les tramways et encore plus de 9000 fiacres. Or, les transports hippomobiles restent particulièrement lents, notamment dans les montées, plus fréquentes que l’on ne croit à Paris.

Ensuite, une simple promenade dans nos rues permet de confirmer l’une des conclusions principales du rapport. Les modes de transports se développent de façon anarchique. Cohabitent dans des voies identiques des moyens de déplacement qui auraient besoin d’être séparés. Les taxis automobiles se faufilent entre tramways et omnibus, les transports en commun ne sont guère prioritaires par rapport au développement des véhicules individuels.

Chacun se gare où il veut, où il peut. On crie, on rouspète derrière une charrette de livraison qui se plante en face du commerçant à approvisionner sans se soucier du passage qui se bloque et de la longue file qui se forme derrière.

L’Etat et la Ville devraient agir. On sait par exemple que l’entretien de deux chevaux de fiacre coûte beaucoup plus cher que celui d’une automobile. Pourquoi ne pas  mettre un terme rapide à un mode de transport désuet (et malodorant) ?

L’arrivée du métropolitain se révèle une vraie solution pour décongestionner le transport de surface. Pourquoi avoir attendu 1900 (l’année de l’Exposition universelle) pour ouvrir la première ligne ? Pourquoi en est-on seulement à quatre lignes ouvertes huit ans après ?

Tout cela est très agaçant. Que de temps perdu par chaque Parisien pendant que les édiles de la capitale discutent à l’infini, sans se mettre d’accord, sur un plan de développement ordonné de la circulation !

20 mai 1908 ; Enseignants : le gouvernement campe sur ses positions

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Ecole en 1908, le meilleur moment de la récréation ?

  » Des instituteurs dans la rue ? Des maîtres d’école en grève ? Vous n’y pensez pas ! Vous êtes prié de me détecter les fauteurs de troubles et vous les révoquez !  » G.Clemenceau est ferme avec son ministre de l’Instruction publique, Gaston Doumergue.

 » Gastounet  » comme l’appelent affectueusement bon nombre de Français, ne répond tout d’abord pas. Puis, avec sa voix pleine de soleil du midi, il expose avec bonhommie son plan au Président du conseil.

doumergue.1211232689.jpg G. Doumergue

Oui, il sera ferme avec ceux qui tentent de transformer les Amicales d’instituteurs en syndicats. Oui, il refusera -ou tentera de refuser – tout rattachement d’associations d’instituteurs aux Bourses de travail.

Il veillera aussi à contenir le budget de son ministère qui dépasse déjà les cent trente millions de francs.  » Gastounet  » qui se fait progressivement une réputation de ministre économe, considère qu’il n’est pas nécessaire de dépenser « plus » pour que les petits français sachent mieux lire et écrire.

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Ecole, 1900

Pour autant, les instituteurs ont bien des raisons de se plaindre. Leur rémunération -certes revalorisée par la République – n’est guère plus élevée que celle d’un ouvrier et les range donc dans la catégorie des « prolétaires ».

Les enseignants continuent en outre à regretter d’être soumis à l’arbitraire administratif. Leurs affectations ou promotions ne s’effectuent pas dans la transparence. Ils restent aussi à la merci d’interventions de notables locaux auxquels ils peuvent déplaire, ce qui entraîne souvent une affectation d’éloignement.

G. Clemenceau et Gaston Doumergue devraient se rassurer avec le rapport que je viens de leur fournir. Les indicateurs de la police nous font remonter que les syndicats ouvriers ne voient pas d’un très bon oeil l’arrivée éventuelle, dans leurs rangs, d’enseignants. Ces derniers sont considérés comme des privilégiés avec leurs vacances, leur retraite et leur garantie contre le chômage.

En outre, pour les ouvriers comme pour les instituteurs, la grève d’enseignants reste impensable. La grève générale ne peut partir de l’école publique, lieu qui doit préserver les enfants des dures réalités des luttes sociales, lieu de transmission des valeurs de la République. Certains enseignants qui restent attirés, malgré tout, par la grève, indiquent que dans ce cas, ils continueraient à accueillir les enfants, « afin de ne pas les abandonner aux dangers des mouvements de rue ».

En lisant cette phrase de ma note administrative, M. Doumergue s’exclame :  » Encore heureux que les instituteurs, même en grève, accueillent dans la classe nos chères têtes blondes. Dans le cas contraire, que ferait-on ? Ce ne sont tout de même pas les mairies qui doivent prendre le relais ! »

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Cahier pour leçons de morale, 1908

18 mai 1908 :  » Y’ a jamais personne qui répond du téléphone ! »


 

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Téléphone, 1908

Le téléphone : belle invention. Personne n’y croyait dans les années 1860. Tout le monde restait persuadé que les développements du télégraphe rendraient inutile le passage de la voix dans un fil. D’aucuns considéraient cette technique comme physiquement impossible. Aujourd’hui, grâce à Graham Bell puis Thomas Edison, la technique de transformation du signal acoustique en signal électrique (et inversement) est bien maîtrisée.

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Bell et son premier téléphone, en 1876

Sur une quinzaine de kilomètres – au-delà, le signal est trop faible, la voix devient inaudible – au sein d’une même ville, quelques professionnels ou riches particuliers peuvent correspondre. Ils passent par un central et de charmantes “demoiselles du téléphone” les mettent en relation avec le correspondant demandé.

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Les demoiselles du téléphone

A Paris, tout avait bien commencé. En 1879, l’administration des postes avait concédé le réseau aux compagnies privées qui se sont rapidement regroupées en une Société Générale du Téléphone (SGT). Pour plus de commodités, les fils ont été installés dans les égouts passant sous tous les immeubles parisiens. Au même rythme que dans les autres capitales, les citadins ont commencé à s’équiper.

En 1889, l’Etat, après avoir pris la décision de ne pas renouveler la concession de service public, décide de nationaliser le réseau.

Il faut bien constater aujourd’hui que cette décision de laisser seules les Postes-Télégraphes-Téléphones (PTT) sur ce nouveau moyen de communication se révèle désastreuse.

Les investissements dans le réseau, déjà arrêtés par la SGT dès qu’elle avait appris que la concession ne serait pas renouvelée, n’ont pas été non plus lancés à temps et dans des proportions suffisantes par l’administration publique. Le résultat, après plus de quinze ans de négligence, est – pardon pour le mauvais jeu de mot – sans appel. Paris compte trois ou quatre fois moins de téléphones que Londres ou Berlin (sans parler des grandes villes américaines).

Je reçois dans mon bureau des représentants de banques d’affaire et des agents de change qui se plaignent amèrement des défaillances de leurs appareils.

” – Monsieur le conseiller, cela devient insupportable. Les communications peuvent être interrompues à tout moment, sans préavis. Pour ma part, cela m’est arrivé pas plus tard qu’hier alors que je communiquais la liste des nouveaux cours de la Bourse aux représentants des banques parisiennes. Des centaines d’investissements ont été retardés ou annulés.

– Je comprends que votre métier d’agent de change n’en est pas facilité…

– Quand nous trouvons -enfin – quelqu’un pour nous plaindre aux PTT, au Central Gutenberg, on nous indique que ce sont des problèmes de courts circuits dans les égouts, où passent les fils, “à cause de l’humidité ambiante”.

Un autre agent de change renchérit :

” Vous vous rendez compte que les PTT n’ont même pas de carte du réseau à jour et que la recherche de l’origine des pannes doit souvent se faire en aveugle ! “

Pour calmer mes interlocuteurs, je leur propose alors un rendez-vous directement avec le ministre des PTT, Louis Barthou. Ils insistent alors pour que la prise de rendez-vous ait lieu sous leurs yeux. “Nous en avons assez d’être promenés ! ” s’exclament-ils, même s’ils sont flattés de pouvoir enfin rencontrer un ministre.

Je saisis donc … mon téléphone et m’apprête à passer par le central interministériel pour fixer, avec mon homologue au cabinet de M. Barthou, la date et l’heure de la rencontre.

A mon grand désespoir, mon appareil téléphonique reste obstinément muet. Aucun son, aucune sonnerie. La panne, la vraie …devant mes interlocuteurs narquois.

Hilare, l’un d’entre eux s’écrie avec un fort accent de titi parisien :

” M’sieur le conseiller, vous voyez, en France, le téléphone, avec les courts circuits et le fil qui fond, y’a jamais personne qui en répond ! “

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Louis Barthou, ministre des travaux publics et des PTT

17 mai 1908 : Rachmaninov, délices et tourments de notre belle époque

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Sergueï Rachmaninov a quitté la Russie depuis deux ans…

…pour s’installer à Dresde, qui le repose des tournées européennes triomphales.

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Il serait bien dommage de le réduire à un pianiste virtuose même si c’est ce qui l’a rendu célèbre. Des mains félines, endiablées qui courent sur un clavier, des partitions techniquement redoutables, un public fasciné par une performance hors du commun qui se lève en fin de concert en criant « bravo ». Rachmaninov est bien plus que cela.

On pourrait aussi enfermer notre homme dans un personnage craintif et hypocondriaque, terrorisé par la mort. Bon mari, père attentif, épanoui dans la chaleur d’un foyer, aimant sa Russie natale. Un être très ordinaire en somme.

Il ne serait pas de notre époque mais encore du XIXème siècle. Il n’apporterait rien de neuf à la musique. Laissons-là les pisse-froid, les coincés de l’oreille, les plumes obstinément trempées dans le vinaigre.

Ecoutons…

Rachmaninov nous plonge dans notre belle époque. Oui, c’est brillant comme l’est ce siècle qui commence avec ses automobiles vrombissantes, ses aéroplanes qui s’élancent ; brillant comme le progrès scientifique tour à tour fascinant et inquiétant, brillant comme les fêtes où s’étourdit une société qui valse sur les trois temps de journées qui ne cessent jamais.

Les notes glissent, fluides : l’époque ne s’attarde pas, n’a plus le temps. Elles laissent des impressions fugitives, font naître un sentiment ou plusieurs qui s’entremêlent et s’exposent de façon impudique.

La vague du piano joué « forte », épaulé d’un orchestre où les cordes se tendent, les archets montent et s’abaissent dans d’énergiques mouvements, font craindre un danger qui s’approche, une catastrophe qui peut tout engloutir. Une cinquantaine de violons et cuivres se liguent pour nous plonger dans quelque flot furieux ; le souffle se coupe un instant.

L’apaisement ne tarde pas. Le piano qui nous avait inquiétés nous rassure maintenant. L’époque est belle, croit en sa bonne étoile … ou fait crânement mine d’y croire. Tout cela reste après tout dérisoire, seul compte l’art et le beau. La mélodie nous porte alors dans un élan romantique au spleen bizarrement délicieux.

L’introspection ne dure guère. L’auditeur est alors happé par le roman musical qui continue. Rachmaninov se plaît à conter, nous emmène dans une histoire où son imagination interpelle la nôtre. Rencontrons-nous les créatures fantastiques du folklore russe, chevauchons-nous en direction d’une princesse endormie, sommes-nous dans une barque en direction de l’île des morts ? A chacun de répondre, de tisser les fils multicolores d’une musique qui fait briller de mille feux les artifices de notre belle époque.

16 mai 1908 : En finir avec le terrorisme en Russie ?

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Yevno Azef fait tomber ses anciens camarades terroristes

Ils se révèlent particulièrement coriaces. Les terroristes russes voient grands. Plusieurs milliers d’attentats au sein de l’Empire du Tsar ces cinq dernières années. Deux ministres de l’Intérieur, Sipiaguine et Plehve et plus d’une centaine d’autres fonctionnaires de haut rang, ont succombé à leurs bombes. Le grand duc Serge est aussi passé de vie à trépas à la suite de leur acharnement à détruire toutes les représentations du pouvoir russe en place.

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Le grand duc Serge Alexandrovitch, assassiné par l’Organisation de combat

En face, la riposte s’organise. Elle est brutale. L’Okhrana, la sinistre police secrète tsariste grossit de jour en jour. Ses pouvoirs, pas toujours légaux, s’accroissent à chaque nouvelle vague d’attentats. Ses méthodes – filatures, infiltrations, provocations mais aussi tortures, enlèvements d’activistes à l’étranger, mises au secret sans procès – ne sont pas vraiment celles d’une organisation démocratique.

« Nous répondons au mal par le mal » s’exclame l’attaché militaire de Russie, accompagné d’un dirigeant de la police moscovite, dans mon bureau ce jour.

Objet de l’entretien : recouper les informations obtenues auprès de l’agent double Yevno Azef. Ce dernier trahit actuellement tous ses anciens camarades de l’Organisation de combat, bras armé du parti socialiste révolutionnaire (SR). Les éléments recueillis auprès de ce personnage qui séjourne à Genève et parfois en France, semblent de première main.

Azef dévoile les plans inouïs de son organisation : faire sauter le bâtiment de l’Okhrana, enlever le Premier ministre Stolypine, tuer cinq gouverneurs généraux en une journée…

J’ai sur mon bureau les rapports de la préfecture de police sur tous les révolutionnaires russes qui résident dans la capitale et dans les environs. A droite, ceux qui se sont fait remarquer par la police ; à gauche, ceux qui semblent se tenir tranquilles. J’ignore pour une large part les activités qu’ils ont pu avoir en dehors de France. Difficile de savoir s’ils ont du sang sur les mains ou s’ils militent « pacifiquement ».

Que dois-je faire ? Tout donner spontanément aux représentants de Moscou ou attendre que ces derniers me donnent un nom et des informations avant de livrer les miennes ?

Je choisis la seconde voie, moins pénible pour ma conscience.

Je me heurte à un refus sec du policier russe. « Vous devez nous donner, sans contrepartie, toutes les informations. Sinon, nous nous plaindrons par la voie diplomatique. Ces terroristes, instrumentés par les socialistes révolutionnaires, sont des illuminés, des fous furieux. Certains se prennent pour des représentants de la toute puissance divine et considèrent que leurs attentats sont des vengeances du Très-Haut . »

Je réponds : « Justement, vous ne craignez pas, avec vos méthodes, d’en faire des martyres ?

– Monsieur le conseiller, nous ne sommes pas là pour discuter de cela. Donnez les informations aux représentants du Tsar ! »

Passablement agacé, j’explique à mes interlocuteurs qu’ils ont affaire à un « représentant » – pour reprendre leur expression – de la République française, Etat souverain qui n’a pas l’habitude d’obéir aux injonctions d’une puissance étrangère.

L’entretien s’achève… et peut-être ma carrière avec ?

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Bombes de terroristes russes, saisies à temps par l’Okhrana

14 mai 1908 : La révolution en mai ?

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Victor Griffuelhes, l’intransigeant meneur de la CGT

La situation sociale se tend. Le secteur du bâtiment et des carrières prend la forme d’un baril de poudre. Le « détonateur » et la « mèche » pourraient être les grèves dures organisées depuis le 2 mai à Villeneuve-le-Roi, à Villeneuve-Saint-Georges et à Draveil en banlieue parisienne. Le syndicat des carriers -métier particulièrement pénible -voudrait 20 centimes de l’heure d’augmentation et la suppression du travail à la tâche.

Face aux ouvriers mécontents, un patronat fermé. Au début du mois d’avril, la chambre syndicale de la maçonnerie avait décidé le lock-out (fermeture autoritaire des chantiers) pour juguler les revendications et les sabotages naissants. Depuis, les dirigeants du secteur pressent le gouvernement d’envoyer des forces importantes de police ou la troupe pour mettre fin aux désordres.

Clemenceau hésite. Il sait que la fermeté n’est pas forcément impopulaire auprès des électeurs. Sa réputation de « briseur de grève » , de « premier flic de France » n’a pas empêché les radicaux de remporter les élections municipales. Les socialistes ont perdu Saint-Etienne, Toulouse et même Lille. Pour autant, il souhaite éviter le faux pas qui pourrait conduire à des drames, compte tenu de l’exaspération des forces en présence.

Briand insiste, auprès de lui, sur le fait que la CGT n’est pas aussi unie qu’on voudrait bien le croire. L’écoute et la conciliation favorisent les modérés comme Latapie, secrétaire de la fédération de la métallurgie. La répression, au contraire, ouvrirait un boulevard aux syndicalistes les plus virulents comme Yvetot, Pouget ou Griffuelhes.

Sur place, à Draveil ou à Villeneuve-Saint-Georges, une forme de solidarité s’instaure entre les grévistes. On boit du vin de Suresnes, on chante à la barbe de la police qui a, pour l’instant, consigne d’attendre. On fait aussi une chasse impitoyable aux « renards »,  les nouveaux embauchés par les patrons qui tentent de briser la grève. Lorsque ces derniers tombent entre les mains des grévistes, ils sont molestés sans pitié.

Mai, le mois des premiers beaux jours ; mai, le mois des révolutions qui commencent (1830, 1848, la Commune …). Dans cette banlieue rouge, tout peut basculer. Une maladresse des forces de l’ordre, un mot d’ordre patronal malheureux et l’ambiance de fête constatée sur place peut donner brusquement naissance à des barricades. Le bruit des bouteilles de vin frais que l’on débouche serait couvert par les premiers jets de pierre. Aux coups de gueule des ouvriers succéderaient les coups de feu de la troupe.

La presse, l’opinion publique et la Chambre ont les yeux rivés sur Villeneuve-Saint-Georges. L’avenir social de notre pays s’y joue dans les prochains jours.

A suivre …

13 mai 1908 : Alain,  » les Muses protègent la retraite des dieux « 

 

 

Nous sommes quelques collaborateurs de ministres à fréquenter, à l’occasion, Alain, jeune philosophe qui aide le parti radical à se doter d’une doctrine.

Emile-Auguste Chartier – c’est son vrai nom – est professeur au lycée Michelet de Vanves.

Confortablement installés sur la terrasse d’un bel appartement parisien, au soleil, notre conversation de ce jour porte sur les religions.

Notre professeur s’exclame :

 » – Le fond de la Religion n’est peut-être qu’une ivresse collective. La contagion des sentiments a une telle puissance, et notre corps est si naturellement porté à imiter les mouvements des corps qui lui ressemblent le plus, que des hommes réunis en viennent bientôt à aimer, à haïr, à penser en commun.

– Emile, tu crois vraiment que la religion n’est que la joie de se retrouver ensemble ?

– Oui, de cette joie est née la poésie. Tous sentent quelque puissance invisible, qui agit à la fois en chacun d’eux et hors d’eux; tous la cherchent, tous veulent donner un corps à cette âme ; ce corps, ce sera le chef ou le prêtre, ou le prophète ou quelque dieu qu’ils finiront pas voir et toucher.

– Il me semble pourtant que la Religion naît aussi dans la solitude des monastères, dans la méditation des bouddhistes, dans l’isolement des ermites…

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Frederick Evans, 1903 : « une mer de marches, la cathédrale de Wells »

– Le Christ a bien dit  » toutes les fois que vous serez réunis, je serai avec vous « , non ?

– Certes. Que les religions utilisent la force des foules comme le font les partis politiques ou les armées, je veux bien tomber d’accord avec toi. Mais imaginer que la Foi ne repose que sur une galvanisation collective, il y a un pas que je ne peux pas franchir.

– Regarde bien pourtant : la Religion se distingue de l’attitude dictée par la Raison, par la Science. Cette dernière est née sans doute dans les pays froids, pendant de longs hivers, alors qu’il faut fermer sa maison et vivre chacun pour soi.

– Je crois au contraire que ce type de repli sur soi, constaté dans les villages éloignés, ne conduit qu’à l’obscurantisme, aux croyances ancestrales. La Science a besoin de l’échange d’idées, d’expériences. Elle est tout le contraire du repli sur soi ! Pour revenir à la Religion, tu ne peux évacuer d’un revers de main sa faculté à transcender l’homme, à lui donner un idéal supérieur. Elle a donné naissance aux cathédrales, au Requiem de Mozart, aux symphonies de Beethoven, que sais-je …

– Je vois que les hommes, même les plus raisonnables, ont une tendresse pour le divin. Et, à cours d’arguments, tu appelles à la rescousse ta vision de l’Art, produit de cette Foi déraisonnable. Les Muses protègent la retraite des dieux ! « 

12 mai 1908 : Le tri d’Ellis Island

Ma nièce qui vient de toucher le sol américain où elle souhaite s’établir nous envoie cette lettre.

 » Huit mille personnes examinées par jour. De l’abattage. Ellis Island a été agrandie grâce à la terre issue du creusement du métro new yorkais. Les dix hectares de cette île sont entièrement réquisitionnés pour trier les flots d’émigrants vers l’Amérique.

Ils viennent du monde entier. Toujours des Européens des pays de l’Ouest : Irlandais chassés de leurs terres par des propriétaires toujours plus gourmands en redevances, Italiens du Sud, ouvriers allemands chômeurs …

Mais de plus en plus des Grecs, des Arméniens, des Syriens, des Russes, des Juifs fuyant les pogroms.

Mes compatriotes restent peu nombreux. Ils préfèrent l’Algérie, plus accueillante, dit-on.

Tout ce monde arrive épuisé. Des semaines pour rejoindre la France en charrette, une traversée de notre pays dans des trains sans confort, des heures à croupir, serrés dans des salles d’attente de gares ou de port (Saint Lazare, Le Havre …). La faim, la soif, le manque d’hygiène. Les maladies se répandent comme une traînée de poudre dans les rangs. Cinq à dix pour cent de ces pauvres gens meurent avant d’avoir fini le voyage dans l’entrepont d’un navire de la Compagnie Générale Transatlantique ou de la White Star Ligne. La traversée qui dure plus d’une semaine est fatale aux plus faibles.

Ellis Island. Le début du « rêve américain » ! Façon de parler, chère tante, cher oncle.

Dans un immense hangar, nous sommes parqués comme des bestiaux et rangés dans des colonnes différentes suivant notre nationalité. Un service d’hygiène nous examine les yeux, nous fait tousser, on se baisse, on lève les bras … quelques secondes pour chacun. Au moindre doute, un marquage à la craie nous désigne pour un examen approfondi. Il faut écarter les contagieux, les fous ou les invalides du sol américain.

Après l’examen « médical », l’entretien administratif. Avons-nous des moyens pour survivre les premiers jours ? Quel métier souhaitons-nous exercer ? Avons-nous déjà fait l’objet d’une condamnation ? Les questions sont posées en rafales, toujours sur un ton suspicieux. L’Amérique n’a que quelques minutes pour débusquer le menteur, le voleur voire le criminel. Il paraît que les prisons de New York et des environs sont déjà pleines de ces émigrés incapables de s’adapter et qui ont sombré dans la misère et le vice.

Enfin, je suis apte pour entrer sur le sol des Etats-Unis d’Amérique ; je suis heureuse de cette nouvelle vie qui s’annonce !

J’ai le choix entre aller grossir les rangs des « sans le sou » du Lower East Side… ou utiliser les multiples lettres de recommandations fournies par ma famille.

Je réfléchis quelques jours. Sombrer dans la misère (provisoirement ! je crois à ma bonne étoile) mais être libre, ne rien devoir à personne. Ou entrer plus facilement dans la société anglo-saxonne avec les clefs fournies par mon père et mon oncle.

Dans une ou deux semaines, j’aurais pris une décision. Je ne manquerai pas d’écrire.

Je vous embrasse tous.

Votre nièce qui pense à vous.  »

Le tri d’Ellis Island

10 mai 1908 : Ma nièce traverse l’Atlantique sur  » La Savoie « 

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La salle à manger des passagers de 1ère classe du paquebot « La Savoie », navire français de la Compagnie Générale Transatlantique, mis en service en 1901

Il fallait qu’elle prenne une décision. Elle ne pouvait plus rester longtemps chez nous ; trop indépendante, trop rebelle. Ma nièce a décidé de partir pour les Etats-Unis. Pour tenter sa chance. Arrivée à New York, elle envoie cette première lettre au moment où elle débarque sur le sol américain.

 » Mon cher Oncle

Longue traversée, temps suspendu, moment pour se retrouver seule. Le voyage s’est bien passé.

Une grosse tempête vers le milieu du parcours. Des vagues hautes comme des immeubles de cinq étages mais notre paquebot  » La Savoie », long de 170 mètres, ne s’est pas laissé impressionner par les éléments. Pour ma part, je n’étais pas toujours rassurée et je pensais au drame de  » La Bourgogne » , autre navire de la Compagnie Générale Transatlantique, disparu en mer il y a à peine dix ans avec la majorité de ses passagers. Lorsque la tempête se lève, comme éviter une collision du même type, avec un autre navire sur les routes maritimes très fréquentées que nous prenons ? Comment arrêter deux paquebots lancés chacun à vingt noeuds ? Comment se diriger convenablement dans la pluie, le vent et le brouillard ? Pourtant, le commandant et l’équipage avaient l’air tout à fait sereins !

Le paquebot se révèle comme un vrai microcosme.

Sur les ponts supérieurs, la bonne bourgeoisie et quelques familles aristocratiques monopolisent les salons confortables, échangent des amabilités dans de longs et ennuyeux dîners, où se succèdent une dizaine de plats. Les messieurs étalent leur réussite sociale, s’efforcent d’être brillants et caustiques à table. Les dames, surtout les Françaises seules, changent de toilette chaque soir et brillent de mille feux en rêvant de capter tous les regards. Elles estiment naturel que l’on vienne les rejoindre chaque fois qu’elles sont isolées dans le grand salon Directoire ; les galants se pressent autour d’elles en leur faisant une cour qui cessera par enchantement dès que nous serons à terre.

Il faut voir ces couples dignes, élégants, se tenir fébrilement aux rampes en cuivre dans les couloirs pour conjurer le tangage et garder la tête haute malgré un équilibre parfois précaire. Je pouffe souvent de rire lorsqu’une de ces « grandes dames » tord l’une de ses bottines de daim et se rattrape au bras d’un mari rougeaud, bedonnant, en poussant un petit cri ridicule.

Les ponts inférieurs accueillent une population chaque fois plus pauvre dès que nous nous enfonçons dans les profondeurs du navire. Je te raconterai dans une autre lettre mes contacts avec les autres « émigrants ».

Au fond du Savoie, oubliés de tous et pourtant indispensables : les soutiers. Travaux terribles, usants, dangereux. Les hommes à la peau noircie, vieillis avant l’âge, sont à la merci d’une fuite de vapeur, d’un wagonnet de charbon qui se détache ou d’une terrible brûlure causée par le charbon en fusion. Ils ne voient guère la lumière du jour, vivent dans une chaleur étouffante et sont oubliés des passagers, visiblement indifférents à leur triste sort.  Tout cela pour 85 francs par mois !

Nous vivons une belle époque.

Bises.

Ta nièce qui t’aime.  »

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Les soutiers du Savoie

8 mai 1908 : Les socialistes, un parti divisé sans idées neuves ?

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Deux figures socialistes controversées: Jules Guesde et Alexandre Millerand

Une grande figure protectrice, un chêne servant de repère, une voix qui apaise et galvanise … Jaurès est l’homme phare du parti socialiste.

Mais derrière le grand Jaurès, le parti lui-même qui s’appelle depuis trois ans SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière) a-t-il une force propre, une dynamique indépendante de son leader ?

En première analyse, les socialistes apparaissent facilement divisés.

Au moment de l’Affaire Dreyfus, on distinguait ceux qui prenaient parti pour le malheureux capitaine et demandaient la révision de son procès et une majorité qui considérait que tout cela n’était qu’un « drame bourgeois » qui ne devait pas préoccuper la classe ouvrière.

Autre exemple : le socialiste Millerand a accepté de devenir Ministre du Commerce, de l’Industrie, des Postes et Télégraphes dans le gouvernement radical de Pierre Waldeck-Rousseau du 22 juin 1899 au 7 juin 1902. Ces trois années ont profondément écartelé la grande famille de gauche. Peut-on, doit-on accepter de siéger dans un « gouvernement bourgeois » ? Peut-on espérer faire avancer la cause du monde ouvrier de l’intérieur, en participant à l’exécutif, en acceptant d’inévitables compromis ? Ou doit-on rester à l’écart, dans la pureté des combats extérieurs au pouvoir en place ?

Et, enfin, que penser de cette situation : Certains estiment, derrière Jules Guesde, que le parti doit avoir un lien direct  -un rôle de direction ? – vis à vis des syndicats et transformer leurs revendications en expression politique. D’autres, majoritaires et confortés par la Charte d’Amiens de 1906, soulignent l’indépendance absolue par rapport à la politique dans laquelle doit s’inscrire la vie syndicale.

Au-delà des divisions, jetons aussi un regard sur les idées.

On est frappé par la faiblesse de l’armature idéologique du nouveau parti. A mi-chemin entre un marxisme (trop) vulgarisé, souvent mal compris et les idées pragmatiques du radicalisme au pouvoir, les idées des parlementaires socialistes peinent à convaincre.

Le parti se réfugie trop facilement derrière les discours intellectuellement brillants de son leader et maître à penser Jaurès. Il pratique volontiers un rejet confortable et sans concession du monde bourgeois, sans bâtir un corps de doctrine propre permettant d’interpréter plus justement notre époque.

Et pourtant !

Le nombre de militants progresse. Nous sommes loin, avec 50 000 encartés environs, des grands partis de gauche germaniques ou anglo-saxons. Pour autant, une force naît qui commence à peser dans certaines régions comme le Midi.

Les électeurs sont de plus en plus nombreux. Indifférents aux références marxistes obligées du parti, ils recherchent une alternative aux partis conservateurs et au radicalisme. Ils veulent, et de plus en plus, un parti profondément engagé dans le progrès social, un parti qui prenne en compte réellement la misère matérielle et morale des masses ouvrières. Les socialistes apparaissent « neufs », « combatifs » .

Il n’est toujours pas bien vu pour un fonctionnaire ou pour un chef de service dans une banque d’être militant socialiste. La mise à l’index reste inévitable pour les « rouges ».

Pour autant, le socialisme pourrait devenir la force de demain, prenant le relais d’un parti radical usé par des années de gouvernement difficile, lessivé par des combinaisons et tractations parlementaires multiples et sans gloire.

Zola s’écriait déjà à la fin de Germinal :  » Des hommes poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la germination allait bientôt faire éclater la terre.  »

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