24 juin 1908 : La France aime les Turcs

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Yvan Aivazovsky (1817-1900)
Constantinople, la mosquée de Tophane

Je suis arrivé il y a quatre jours, par l’Orient Express, à Constantinople, dans le cadre de la mission secrète destinée à  “savoir ce qui se passe dans l’Empire Ottoman, faire des propositions pour réorganiser notre action diplomatique dans ce pays et mieux affirmer la place de la France”. Je suis reçu aujourd’hui au siège somptueux du Conseil de la Dette publique, présidée par un délégué français.

 » Nous sommes ici chez nous !  » s’écrie, ravi, Georges Marchand, délégué français au Conseil de la Dette Publique.

La Dette Publique, un Etat dans l’Etat. En 1875, l’Empire Ottoman a connu la banqueroute et, sous la pression de ses créanciers occidentaux, a dû ensuite créer cet organisme distinct de son ministère des finances, chargé de garantir le bon paiement des emprunts turcs. 

La Dette Publique a le monopole du commerce du sel, perçoit l’impôt sur les alcools, les soies, la pêche ou les tabacs. Elle est présidée, à tour de rôle, par un délégué français ou britannique. Petit détail : elle emploie à elle seule 6000 fonctionnaires répartis dans 750 agences sur tout le territoire ottoman.

Notre pays ne se contente pas de codiriger la Dette Publique. Il possède aussi l’essentiel de la Régie des tabacs et contrôle ainsi tous les revenus issus de cette production. Il possède enfin la majorité des capitaux de la Banque ottomane, principale institution financière turque.

Au fil des temps, la France est devenue le premier investisseur au sein de l’Empire du Sultan en dépassant largement l’Angleterre et sans être rattrapé par l’Allemagne.

La diplomatie turque utilise le français comme langue administrative ; Constantinople est le siège de plusieurs journaux turcs qui emploient la langue de Molière. Mon hôte achète chaque jour l’un d’entre eux : le Stamboul

 » Dans les écoles, dans les banques, dans les ambassades, dans le monde des affaires, au théâtre, on parle français, on pense, on raisonne en français. Partout, on peut payer avec l’argent français. Nous ne dépendons que des tribunaux parisiens. Nous sommes ici chez nous, je vous dis !  » . Georges Marchand est visiblement content de lui.

Je ne suis pas sûr que les Turcs  -fiers de leur civilisation et de leur nation multi séculaire  – apprécient comme cela la situation. Cette arrogance gauloise me gêne. Aucun peuple n’accepte durablement d’être dominé par un autre.

Dans mon carnet de voyage qui servira à faire mon rapport à G. Clemenceau, je note immédiatement cette simple idée :  » Etre, à l’avenir, plus humbles dans nos relations avec les Turcs  » .

23 juin 1908 : Constantinople et l’attirance irrésistible de l’Occident

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Constantinople, vue générale, 1908

Je suis arrivé il y a trois jours, par l’Orient Express, à Constantinople, dans le cadre de la mission secrète destinée à  “savoir ce qui se passe dans l’Empire Ottoman, faire des propositions pour réorganiser notre action diplomatique dans ce pays et mieux affirmer la place de la France”.

Journée libre dans Constantinople. Vais-je retrouver la belle Aziyadé, cette femme magnifique recluse dans un harem et immortalisée par le roman du même nom de Pierre Loti ?

Un règlement ottoman de 1901 confirme l’interdiction pour les femmes turques de se promener seules dans la rue et de fréquenter les magasins européens. Elles doivent impérativement se dérober à nos regards par un voile long et épais : le tcharchaf.

Et pourtant, ces femmes –  surtout celles des milieux aisés de Constantinople – commencent à apprendre le français, lisent la presse de Paris ou de Londres et souhaitent adopter les moeurs occidentales.

Que reste-t-il du bain turc et des odalisques de Ingres, des descriptions romantiques de Loti ?

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Ingres :  » L’Odalisque à l’Esclave « 

Pour l’instant, mes flâneries dans la capitale ottomane ne me permettent pas d’entrer en contact avec les intérieurs secrets turcs. J’observe en revanche une ville grouillante et cosmopolite (les Grecs, les Arméniens, les Juifs et les Européens sont aussi nombreux que les Turcs musulmans), métropole de plus d’un million d’habitants.

Beaucoup de bruit : la navigation des vapeurs sur le Bosphore est dense, le chemin de fer éventre la ville jusqu’à la gare neuve de Sirkedji et le métro funiculaire entre Péra et Galata fait l’orgueil d’un régime qui se pique d’une modernité qui ne doit rien envier aux pays industrialisés.

La foule se presse sur le pont de bois de Galata où les chapeaux melons côtoient les fez, ces couvre-chefs rouges traditionnels. Quelques dames en robe à corset des beaux quartiers bravent les interdits et traversent la ville s’abritant du soleil sous des parapluies roses pâles ou bordeaux. Un monde urbain très coloré où se mélange bizarrement un XXème siècle très technique et un monde turc qui reste en partie traditionnel. 

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Le pont de bois de Galata

Les odeurs et le plaisir des papilles. Nous sommes dans un pays méditerranéen, on se régale donc de saveurs multiples : meze, grillades, feuilles de vigne farcies, ragoûts (güveç) ou soupe au poulet (tavuk suyu). A midi, je me laisse tenter par la soupe aux tripes présentée par le garçon rigolard d’un café : « je suis heureux de servir une iskembe çorbast pour le charmant monsieur de Paris » annonce-t-il dans un français presque impeccable. D’une main leste, il remplit mon verre d’une boisson marron clair fermentée, faiblement alcoolisée mais très nourrissante : le boza.

Après le déjeuner, je me remets en marche, au gré des vents et du hasard. Je décide de m’éloigner du Grand Bazar. Les effluves des narguilés s’estompent soudain. Je suis dans un quartier administratif  et résidentiel plus calme où se détache un ancien hammam édifié par Soliman le Magnifique : l’Haseki Hürrem. Les eaux vaporeuses et les femmes jadis nonchalamment allongées inspirant Ingres, ont disparu. Les maisons de bois environnantes où se cachait cet Orient mystérieux et fascinant ont brûlé pour laisser la place à une université monumentale en pur style occidental. De jeunes étudiants en sortent, en costume à la dernière mode de Paris, le regard vif et conquérant. En un éclair, je comprends que l’Empire Ottoman et mes rêves romantiques n’existent bientôt plus. Ils sont balayés par cette jeunesse intellectuelle avide de participer au grand festin de la modernité occidentale !

  

21 juin 1908 : Vivre dans la crainte du sultan Abdülhamid II

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Le sultan Abdül-Hamîd II, autocrate tout puissant, au pouvoir depuis 1876, dirige l’Empire Ottoman d’une main de fer.

Je suis arrivé hier, par l’Orient Express, à Constantinople, dans le cadre de la mission secrète destinée à  « savoir ce qui se passe dans l’Empire Ottoman, faire des propositions pour réorganiser notre action diplomatique dans ce pays et mieux affirmer la place de la France ». Notre ambassadeur a discrètement organisé un entretien avec le grand-vizir, sorte de Premier ministre d’un régime… très éloigné d’une démocratie. Ce dernier, marginalisé par le souverain, souhaite se confier à un représentant du gouvernement français.

L’homme a peur.

Cela surprend de voir un personnage puissant craindre un danger presque comme un enfant. Lorsqu’il parle du sultan Abdül-Hamîd, le grand-vizir, son adjoint, s’exprime à voix basse en jetant des regards furtifs aux alentours, par craindre d’être entendu :

 » Je suis le dix-septième grand-vizir depuis l’accession au pouvoir du sultan, il y a plus de trente ans. Abdül-Hamid ne tolère pas que celui qui a la charge de le seconder puisse prendre un peu de pouvoir. Je n’ai aucune possibilité de mener une politique continue. Les grandes décisions ne se prennent plus à la « Sublime Porte », mon lieu de résidence de « Premier ministre » mais au palais de Yildïz où vit le sultan. Je suis encadré, surveillé, par certains collaborateurs que je n’ai pas choisis, qui sont autant d’espions chargés de rapporter mes faits et gestes au sultan.

– Mais que craignez-vous exactement ?

– La mort, tout simplement. Deux de mes prédécesseurs ont connu des difficultés très graves. Sa’îd Pacha a été contraint en 1895 de se réfugier d’urgence à l’ambassade d’Angleterre et Kâmil Pacha s’est placé l’an dernier sous la protection du consul anglais d’Izmir.  »

Le grand-vizir m’explique que l’autorité du sultan s’exerce à travers des conseillers qui lui sont rattachés directement. L’un s’occupe de politique étrangère, l’autre de police, le troisième surveille l’armée… Les opposants au régime qui ne peuvent s’exprimer que de l’étranger, appellent ces personnages « la clique » ou « la camarilla » de Yildïz.

La Sublime Porte n’a plus guère qu’une responsabilité de mise en oeuvre de décisions qui se prennent ailleurs.

Le grand vizir reprend son exposé :

 » Pour contrôler ce qui se passe dans le pays, le sultan utilise un ministère de la police qui s’inspire largement de votre puissant ministère de l’intérieur français. Il est aussi entouré d’un service d’espionnage redoutable formé par les Allemands, passés maîtres en la matière. Il faut ajouter à cela, dans tout le pays, les 120 000 fonctionnaires qui rendent compte au Palais et étouffent toute tentative de rébellion contre le régime. 

– Ce sont des agents publics efficaces ?

– Le grand-vizir Sa’îd Pacha, quand il avait encore la confiance de notre souverain, a su moderniser notre administration. Nous avons un réseau scolaire qui fournit des candidats de qualité pour les postes de serviteurs de l’Etat. Nous sommes fiers d’avoir une Ecole d’administration mais aussi une Ecole de droit et une Ecole des Finances.

– Tout n’est donc pas perdu dans votre Empire !

– On pourrait le penser. Pourtant, nos sujets continuent à dépendre du bon vouloir des agents publics, mal payés et souvent corrompus. Les décisions publiques ressemblent encore trop souvent à des faveurs.

Ce qui me choque le plus, c’est le fait que, dans notre Empire, chacun puisse dénoncer son voisin à la police politique. Nos prisons sont remplies de pauvres gens interpellés et arrêtés sur de simples soupçons. Une bonne part reste détenue au secret, sans jugement.  »

Un secrétaire  -espion du palais impérial ? – entre à ce moment dans la pièce. Le grand-vizir change brusquement de discours. Il s’écrie, à haute et intelligible voix :

 » Notre sultan est un grand homme. Passionné d’architecture moderne, d’opéra italien, il donne les impulsions nécessaires pour faire entrer de plain-pied le pays dans le XXème siècle. Le chemin de fer et le télégraphe s’étendent sur tout le territoire et grâce à lui, la nation ottomane peut devenir un modèle pour le monde musulman.  »

Après avoir pris congé du grand-vizir, je regagne mon appartement du quartier de Beyoghlu à « Stamboul ». Un agent français du 2ème bureau, mon ange gardien de la République française, me suit à quelques mètres. Avant de franchir le seuil de ma porte, il me rejoint et me glisse dans un souffle :

 » Attention, nous sommes surveillés par, au moins, dix agents du sultan ! « .

18 juin 1908 : Départ secret pour Constantinople

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Je pars ce soir dans le train de nuit Orient Express…

  » Savoir ce qui se passe là-bas, faire des propositions pour réorganiser notre action diplomatique dans ce pays et mieux affirmer la place de la France.  »

Je pars pour Constantinople. Tout est secret. Même Stephen Pichon, le ministre des affaires étrangères n’est pas informé de ce déplacement commandé par G. Clemenceau directement.

Le 2ème bureau et plus précisément le service de renseignements du colonel Dupont m’assistent dans la préparation de ma mission. Ils me fournissent (beaucoup d’) argent, cartes (détaillées), (faux) papiers et s’occupent de mon hébergement sur place. Ils sont en relation avec les puissants services secrets turcs pour que des contacts discrets puissent avoir lieu, là-bas, avec ceux qui comptent dans cet Empire en déclin.

Je reste à Constantinople (les Turcs disent Istanbul et comme tous les occidentaux, je n’arrive pas à m’y faire) jusqu’à dimanche. Je pars en Orient Express ce soir.

Tout le voyage pour réviser ce qu’il faut savoir sur la Sublime Porte :

– un Etat affaibli depuis sa défaite contre la Russie en 1878 qui a donné lieu au désastreux traité de Berlin signifiant la perte de ses territoires balkaniques ;

– un sultan autocrate Abdül-Hamîd II tentant de moderniser son pays par la force et qui vit dans son palais impérial de Yildïz entouré de ses seuls courtisans et d’un réseau d’espions ;

– un mouvement d’opposition dit  » Jeunes Turcs » qui s’efforce de prendre le pouvoir notamment en Macédoine ;

– un immense pays avec une culture multiséculaire et des ressources qui font de nombreux envieux (l’Empire des tsars et l’Angleterre notamment) ;

– une capitale qui vit des mille feux d’une belle époque dans les quartiers riches, animés et cosmopolites de Beyoghlu.

Je pars la tête farcie de chiffres et d’informations stratégiques… et le coeur empli de rêves d’un Orient compliqué et fascinant.

17 juin 1908 : La France n’est pas douée pour le football

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Finale de coupe en Angleterre dans les années 1900

En voilà un beau sport : le football. Des règles assez complexes qui conduisent le joueur à une bonne maîtrise de soi, un espace clos qui permet de concentrer le spectacle sur un endroit donné, de la rapidité, de l’adresse et de l’endurance.

En Angleterre, le football a été, jusque dans les années 1870, le sport des élites, des public schools du Sud. Il fallait que les jeunes gens de la bonne société apprennent à maîtriser leurs pulsions, à contrôler leur énergie et à travailler des gestes techniques sur un terrain relativement étroit appartenant à leur lycée.

La virilité était magnifiée mais à condition de respecter les codes de ce sport. Les élèves pouvaient se dépenser physiquement mais en restant des gentlemen. L’objectif n’était pas forcément de gagner mais plutôt de réaliser de « beaux gestes » et de perpétuer une communauté sportive soudée autour de valeurs communes.

A partir des années 1880 et au delà, le football s’est diffusé sur toute l’Angleterre et les licenciés ont commencé à appartenir au peuple.

La volonté des dirigeants anglais a dès lors été de canaliser la violence populaire potentielle, de privilégier l’adresse par rapport à la force qui devait demeurer contenue. Les ouvriers des usines, les dockers, les employés des entrepôts ont commencé dès lors à se passionner pour le ballon rond en cuir.

Les grandes entreprises, les paroisses, ont fait émerger des équipes dont la célébrité est devenue nationale : depuis les années 1890, 1900, les Anglais connaissent tous les « onze » d’Aston Villa, d’Everton ou de Birmingham.

Le monde de l’argent a rejoint celui du football à ce moment là. A partir de 1880, certains joueurs se sont faits rémunérer par des patrons qui appréciaient l’image du sportif. En 1890, les paris sur le résultat des matchs se sont généralisés. Le football est devenu donc un sport qui admet le professionnalisme (plutôt dans le nord du pays) et qui peut générer des gains importants pour les parieurs et surtout pour ceux qui organisent les paris. Les tenants du sport amateur élitiste du sud de l’Angleterre, déplorent cette situation mais ne parviennent guère à se faire entendre.

Depuis 1880, les joueurs professionnels, au nombre de 1500, sont regroupés dans la Football League et les Britanniques applaudissent des joueurs qui se comportent comme des vedettes. Le football peut servir à l’ascension sociale et ceux qui réussissent servent de modèles aux couches populaires. Leur talent sur l’herbe verte fait rêver des milliers d’ouvriers anonymes, astreints à des travaux pénibles et répétitifs.

Bref, le football est un sport pour l’élite comme pour le peuple. Il donne de l’énergie à des régions entières et exalte le goût de l’effort.

Pas de chance, ce sport peine à franchir la Manche.

Il fait quelques débuts remarqués, depuis une trentaine d’années, dans des ports comme le Havre mais reste, sur le reste de notre territoire national, l’apanage de quelques grands bourgeois. Le footballeur en France demeure un lycéen, un protestant, un négociant juif ou un fonctionnaire. Nos rares équipes sont donc incapables de rivaliser sérieusement avec celles de la Football League. Everton peut écraser n’importe quelle formation gauloise par plusieurs dizaines de buts d’écart.

La France ne se rappelle plus que le football est pourtant né en bonne partie chez elle. On l’appelait la soule ; c’était violent et volontier spectaculaire. Nous autres Français avons oublié que nous savions fort bien jouer à ce jeu sous l’Ancien Régime.

Aujourd’hui, quand nous jouons contre une équipe anglo-saxonne, nous sommes condamnés à aller fréquemment chercher le ballon… au fond de nos filets et nous perdons sur des scores sans appels. La France n’est pas douée pour le football !

16 juin 1908 : Le baccalauréat a-t-il encore une valeur ?

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Le baccalauréat en 1908. Cet examen a été créé par un décret de Napoléon 1er, daté du 17 mars 1808. Il a donc cent ans cette année et n’a pas vraiment bien vieilli.

J’imaginais le personnage peu sympathique. Il avait été anti-dreyfusard, il appartient maintenant à l’Action française. Autrement dit, nous n’avons pas les mêmes opinions.

J’avais donc une certaine appréhension à devoir converser avec lui dans un repas de famille organisé ce jour. Jules Lemaître – un nom prédestiné pour ce professeur à la faculté de lettre et académicien – est parent de l’un de mes beaux-frères.

Le sujet de conversation de fin de repas aurait pu -de surcroît – dégénérer. Une tante, maladroite mais pensant suivre l’actualité, avait lancé le thème du « baccalauréat ». La malheureuse ! Depuis la réforme de 1902, les conservateurs – comme Jules Lemaître – critiquent le nouvel enseignement qui permet d’obtenir le  fameux diplôme sans avoir fait de latin. Pour eux, les 6000 à 7000 lauréats annuels ne détiennent plus qu’un parchemin dévalorisé par rapport à celui qui était délivré au milieu de XIXème siècle.

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L’académicien, professeur et critique dramatique Jules Lemaître

En fait, la réflexion de Jules Lemaître est plus subtile que je ne croyais. Il a suivi de près le rapport qui a conduit à la réforme de 1902. A ce moment, les conclusions des experts étaient sans appel : l’enseignement public du secondaire prenait l’eau de toute part : les effectifs baissaient au profit de l’enseignement privé ; les méthodes d’éducation imitaient grossièrement celles des jésuites sans arriver aux même résultats d’excellence ; les enseignants souffraient de démotivation.

 » La réforme s’imposait !  » s’exclame Jules Lemaître,  » il fallait permettre à des étudiants de réussir sans passer exclusivement par les lettres classiques. Pour rentrer en faculté de droit ou de médecine, le baccalauréat ne doit pas tourner qu’autour du latin et du grec. L’enseignement des mathématiques, des sciences, des langues vivantes ou des auteurs récents a du bon. »

Il ajoute :  » Le vrai problème n’est pas là. Il faut absolument que nos jeunes gens reprennent le goût d’apprendre. Or, l’examen de fin de lycée se transforme trop en révisions hâtives et stériles, en cours appris par coeur mais mal compris. Nos jeunes gens n’ont plus la joie de découvrir de nouvelles connaissances et leurs enseignants perdent le goût de les transmettre !  »

Je dois reconnaître qu’il n’a pas tout à fait tort. Le baccalauréat continue à être une machine à sélectionner une élite bourgeoise, très restreinte et presque exclusivement masculine. Il faudrait ajouter que la quatrième et nouvelle section D « sciences-langues » n’a pas le même prestige que les filières A (latin-grec), B (latin-langues) et C (latin-sciences). Les meilleurs élèves continuent de se diriger vers ces trois sections plus traditionnelles. Et leurs professeurs, souvent agrégés de lettres classiques, ne cessent de leur répéter :  » hors du latin, point de salut ! « .

14 juin 1908 : Ma nièce fréquente les gangs de Lower East Side !

Je n’avais aucune nouvelle de ma nièce, partie pour émigrer aux Etas-Unis, depuis le 12 mai dernier. Elle m’informait à l’époque qu’elle venait de quitter le paquebot « La Savoie » et de franchir le « tri d’Ellis Island », lieu d’arrivée et de contrôle administratif de tous les émigrants vers l’Amérique. A la lecture du courrier ci-dessous, je découvre avec stupeur qu’elle vient de s’installer dans les bas-fonds de New York.

 » Mon cher oncle

Enfin des nouvelles ! Je ne te cache pas que les temps sont difficiles. Par orgueil, je continue à refuser d’utiliser les lettres de recommandation que tu m’as données en quittant l’Europe.

J’habite -c’est un bien grand mot – à Lower East Side, quartier de New York situé entre le pont de Manhattan et la 14ème rue. J’ai trouvé refuge au sein d’une famille italienne qui vend des légumes en plein rue sur une charrette. Je tiens le commerce de très bonne heure le matin et tard dans la soirée. Je suis libre dans la journée. En échange de ce travail, les Bernasconi (c’est leur nom) m’autorisent à coucher sur une paillasse dans leur minuscule entrée. Je mange un repas par jour. Je peux me laver une ou deux fois par semaine dans un grand bac rempli d’une eau que nous achetons, pour toute la famille, dans la rue.

J’ai souvent un peu faim mais je suis libre, totalement libre.

Je ne retrouve pas du tout l’ambiance compassée que j’ai quittée dans notre vieux pays. La vie dans Lower East Side est faite de débrouillardise et d’imagination. Les plus forts et les plus malins survivent, les autres sont impitoyablement éliminés.

Cher oncle, il faut ici oublier la notion d’honnêteté, de respect des lois (y en a-t-il ?). Je fréquente un jeune garçon chétif mais prêt à tout, qui est à la tête d’une petite bande – membre de ce que nous appelons le « Five Points Gang » – qui « protège » les commerçants des 10ème, 11ème et 12ème rue. Ces derniers lui donnent un peu d’argent chaque mois et comme cela, ils ne sont embêtés par personne. Un impôt privé en échange de la sécurité, en quelque sorte.

Ce bel italien de 26 ans, né près de Naples, qui connaît quelques mots de français, s’appelle Johnny Torrio. Il augmente ses revenus en tenant une salle de billard où les Italiens se livrent, bruyamment, à différents jeux d’argent et de hasard.

Certaines mauvaises langues prétendent que Johnny demande aussi à de jeunes garçons de faire toutes sortes de livraisons pour son compte, notamment de porter de l’opium. Après tout, je n’en sais rien et je ne veux pas en savoir plus. J’apprécie juste que la bande me donne un peu d’argent quand j’ai vraiment trop faim et que Johnny me regarde avec des yeux de braises.

Il me fait beaucoup rire mais je ne suis pas sûr qu’il saurait être très tendre avec la gent féminine. Je garde donc mes distances. Ne t’inquiète pas.

Voilà, si tu veux m’écrire, tu peux envoyer le courrier à Paolo Vaccarelli, 11ème rue, Manhattan à New York. Paolo, tout le monde sait qui c’est ici et il me connaît. Ta lettre sera entre de bonnes mains (pas toujours très propres mais très habiles) !

Je t’embrasse.

Ta nièce qui t’aime.  »

Lower East Side dans les années 1900

12 juin 1908 : Lady Godiva : ces impôts qui déshabillent

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John Collier : « Lady Godiva « 

Certaines oeuvres d’art savent marier plusieurs légendes et mélanger les rêves. Lady Godiva. Une histoire simple. Vers l’an mil, mariée au seigneur saxon de Coventry, cette belle jeune femme décide de prendre la défense des habitants de sa ville écrasés par les taxes prélevées par son époux.

Lassé d’entendre les demandes de modération fiscale de sa femme, le comte répond qu’il supprimera ses lourds impôts si Lady Godiva traverse la ville, nue, sur un cheval. Cette dernière le prend au mot et chevauche, vêtue de ses seuls longs cheveux, un magnifique destrier au milieu des habitants de la cité ébahis. Le seigneur tient parole et supprime sur-le-champ ses impositions écrasantes.

Légende du moyen-âge, légende de rébellion contre le pouvoir en place. Capacité du faible à se faire entendre par le plus fort, triomphe du courage sur la puissance maléfique. Cette femme se met à nu et fait plier un homme en arme, un guerrier sans scrupule. Beau symbole à une époque où l’homme semble broyé par une société chaque jour plus organisée, plus complexe, s’appropriant son travail et ne lui laissant souvent qu’un maigre salaire de survie. Un geste simple, sans violence, un charisme tranquille, sans émeute ni effusion de sang pour notre siècle qui craint la guerre et la révolution.

Une victoire du beau et du noble sur le pouvoir égoïste et corrompu ; exemple mythique à méditer à un moment où la démocratie s’essouffle et s’étouffe dans les vaines querelles parlementaires et les intrigues de ministères. Un idéal pour ceux qui n’en ont plus.

Au-delà des symboles, l’oeuvre reste délicieusement sensuelle. Oh, on voit peu de choses de l’anatomie délicate de la jeune aristocrate ! Ni fesse, ni sein, des formes presque androgynes, un long corps de jeune fille pas encore vraiment femme. Nous ne sommes pas dans le coquin pour adultes mais dans un rêve chaste et beau d’adolescent qui se cherche encore. Rien ne doit souiller la pureté de cet instant où Lady Godiva semble rougir du regard posé sur elle, ce moment où le spectateur est transformé, comme les habitants de Coventry, en voyeur impudique. On imagine juste une peau très douce, des cheveux caressants et parfumés. Rien de vraiment érotique mais de l’émoi de jouvenceau. Le souvenir d’un moyen âge métaphore d’une jeunesse de l’humanité.

Une variante de la légende voudrait que les gens se soient en fait tous enfermés chez eux, à l’approche de la belle lady, afin de ne pas l’outrager et soutenir son geste. Nous restons donc seuls à contempler ce spectacle d’une épouse droite qui revient vers son homme aux idées indignes. Elle a gagné si le mal accepte de s’effacer devant la puissance symbolique déployée par le bien. Si le comte tient parole, elle vient de délivrer le peuple de l’oppression. Si le seigneur respecte sa promesse, elle impose une première règle au pouvoir qui n’en avait pas, une première loi qui protège le peuple.

Les rêves simples et naïfs sont ceux que l’on retient le mieux.

10 juin 1908 : Il ne fait pas bon être bonne

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Eva Gonzales :  » Le Petit Lever « 

Même les magistrats commencent à s’en émouvoir. La condition des domestiques, en France, demeure une anomalie dans notre pays républicain. Ils sont un million environ. Dépendants du bon vouloir du maître ou de la maîtresse, dans l’attente du coup de sonnette qui les soumet, 16 heures par jour, aux caprices d’un autre.

Quelques jugements, isolés, commencent à donner raison à ces pauvres gens.

Il est maintenant moins admis qu’une femme de chambre subisse les assauts d’un des hommes de la famille et, enceinte, soit obligée d’abandonner sa place, sans aucun recours ni compensation. Les pratiques de certaines maîtresses hystériques qui battent leurs gens ou ne les nourrissent pas à leur faim, commencent aussi à intriguer la justice.

 » Le Journal d’une Femme de Chambre » d’Octave Mirbeau -livre à succès – est passé par là.

L’auteur montre, en publiant un document qu’il prétend authentique, la triste réalité de la vie d’une jeune domestique, employée tour à tour dans plusieurs maisons « respectables ». D’une plume acérée, il égratigne ce monde aristocrate ou bourgeois aux moeurs vils. Tel maître de maison fétichiste des bottines qu’il fait chausser à sa femme de chambre ; telle grande dame ordonnant à la malheureuse de coucher avec son fils ; telle autre à la beauté sur le déclin qui s’offre des gigolos … 

Le livre finit par provoquer la nausée : écoeurement de voir ce monde de faux-semblants, cette hypocrisie sociale qui cache une sphère privée sans morale, écrasant les faibles. Le style est pourtant vif, alerte et ne manque pas d’humour.

eva-gonzales-la-toilette.1213044252.jpg E. Gonzales: « La Toilette »

Notre héroïne Célestine, bien qu’attachante, est loin de réunir toutes les vertus. Elle aime aussi le vice et les plaisirs, se délecte des fruits défendus qui passent à sa portée et finit par se mettre en ménage avec un homme peu recommandable mais malin. Ils ouvrent un café à Cherbourg. Les dernières pages du roman nous décrivent Célestine devenue… patronne et houspillant son personnel. La boucle est bouclée.

Quelques familles aux idées généreuses et avancées, commencent à fixer des règles spontanées de bonne conduite avec « leurs gens ». Cela reste cependant trop rare. Elles sont nombreuses ces pauvres paysannes qui partent, pour trouver à se nourrir, loin de leurs parents. Ignorantes aussi bien du français correct que des chausse-trappes de la ville, elles rejoignent des « maisons » qui vont les transformer en esclaves des temps modernes.

Il n’est pas encore né le Spartacus qui rendra sa liberté à ce million d’hommes et femmes, domestiques sans droits, ignorés des syndicats d’ouvriers et méprisés des bourgeois. Pauvres servant les riches, on va jusqu’à les débaptiser pour mieux les  soumettre à ceux qui ont un nom.

Le livre de Mirbeau leur donne enfin un peu d’orgueil. Le journal de Célestine nous fait partager le point de vue de ceux qui, d’habitude, se taisent.

Un peu honteux, j’ai donné sa journée à ma bonne… et, surtout, j’ai rangé soigneusement ce livre hors de sa portée. Je vais augmenter ses gages et je voudrais qu’elle croie que c’est spontané.

7 juin 1908 : On n’arrête pas les Pieds Nickelés

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La revue « L’Epatant » du 4 juin 1908 : naissance des Pieds Nickelés de Louis Forton

Les policiers de Paris ne sont pas contents. Leur hiérarchie se plaint de la sortie dans la revue « L’Epatant » du 4 juin 1908, d’une nouvelle histoire « à suivre », en bande dessinée, « Les Pieds Nickelés », de Louis Forton. Cette série d’aventures fait l’apologie de trois mauvais garçons, escrocs et fainéants -Croquignol, Filochard et Ribouldingue – qui passent leur temps à « se la couler douce » , en cambriolant, après avoir écumé les bistrots de la capitale.

La loi sur la presse du 29 juillet 1881 interdit aux pouvoirs publics toute censure préalable. C’est la raison pour laquelle, pour répondre à la grogne des gardiens de la paix sur ce nouveau journal pour la jeunesse, j’ai dû me contenter de les recevoir en délégation.

J’ai écouté, patiemment, leurs doléances : 

« Monsieur le conseiller, nous autres policiers, on ne veut pas être des gars ridicules dans les journaux que lisent nos enfants  » ai-je retenu d’un entretien un peu laborieux avec des fonctionnaires qui manquaient singulièrement d’humour.

A la suite de cette rencontre, j’ai convoqué l’auteur, Louis Forton, pour l’inciter à plus de modération. Après un quart d’heure d’argumentation, le jeune trentenaire m’a promis (je ne pouvais rien lui imposer) de faire en sorte que la police ait toujours le dessus sur la bande de filous qu’il venait de créer. Il m’a indiqué qu’il pouvait dessiner des histoires très drôles si ses héros étaient toujours perdants, maladroits et finalement grotesques.

Je lui ai alors demandé – sans conviction – s’il ne pouvait pas, aussi, leur éviter les débits de boisson et si le langage utilisé par les Pieds Nickelés pouvait être plus châtié.

Louis Forton m’a alors regardé incrédule, puis m’a demandé, malicieusement : « Vous souhaitez, en quelque sorte, que mes trois héros se transforment… en petits bourgeois de ministère ? Et vous croyez que je vais faire beaucoup de ventes avec une bande de trois ronds de cuir qui auraient, tous, à peu près votre bobine ? « .

Cette répartie, pour reprendre deux expressions de la bande dessinée incriminée, m’a réduit « à quia « , m’a complètement « coupé le sifflet ».

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