24 mai 1909 : Les petits Français ne découvriront pas la Suède

Deux livres en concurrence : à ma droite, Le tour de la France par deux enfants par G. Bruno, à ma gauche, Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède de Selma Lagerlöf.

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Nils Holgersson voyage depuis 1906 sur le dos d’une oie et pourrait bien atterrir en France si le ministère de l’Instruction publique le veut bien…

Une commission des programmes de l’Instruction publique doit trancher ce jour entre les deux ouvrages : lequel sera diffusé à la rentrée à nos charmantes têtes blondes et leur fera découvrir le chemin pour devenir des adultes citoyens et responsables ? Pour une fois, je siège comme simple représentant du ministère l’Intérieur et la décision appartiendra au président, un madré recteur d’une soixantaine d’années qui a survécu à tous les changements de ministère des vingt dernières années.

L’ouvrage de G. Bruno est devenu un classique de la littérature pour enfants. Depuis sa première édition en 1876, plus de cinq millions d’exemplaires ont été vendus et des générations entières d’enfants ont découvert la France en emboîtant le pas à André et Julien Volden qui quittent Phalsbourg, aux confins de la Lorraine et de l’Alsace annexées par le IIème Reich, pour rejoindre un oncle Frantz qui devrait être à Marseille. Ils devront faire le tour de notre pays pour arriver à leur but, en découvrant les régions, les métiers, les monuments et les paysages qui font notre pays. Livre de lecture, leçon de choses, pétri de morale républicaine, « Le Tour de la France » apparaît comme indétrônable dans l’environnement des hussards de la République. 

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Le Tour de la France par deux enfants : plusieurs millions d’exemplaires vendus, des dizaines de rééditions depuis sa sortie en 1876…

Face à ce poids lourd, à ce géant de la littérature scolaire, le pauvre Nils Holgersson, ramené de surcroît, en début de roman, à la taille d’un lutin, accroché avec l’énergie du désespoir à une oie qui s’envole vers des contrées peuplées de créatures surprenantes et parfois fantastiques, conserve peu de chances de s’imposer. En 1909, Nils n’est pas encore traduit dans la langue de Molière et seuls quelques inspecteurs généraux de l’Instruction publique l’ont lu dans sa version anglaise. Et pourtant, nous sommes déjà quelques-uns à vouloir mieux diffuser ce beau texte, très bien écrit par un amoureuse de la Nature, Selma Lagerlöf.

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Le pauvre Nils va avoir du mal à faire le poids face à une commission des programmes de l’Instruction publique

Le président de la commission se retourne vers moi :

 » – Mais pourquoi voulez-vous que les écoliers français aillent apprendre ce qu’est la plaine d’Östergötland ou le lac Mälaren alors que les départements français sont déjà nombreux et difficilement mémorisables ?

– L’un n’empêche pas l’autre. Nils connaît des épreuves universelles comme le froid, la faim, la peur et même la mort. Il s’interroge sur les valeurs de solidarité dans l’épreuve, de générosité ou de courage. Si c’est la Suède qu’il parcourt en tous sens, c’est l’âme humaine qu’il sonde pour en extraire ce qu’il y a de meilleur. Il montre que seule l’humilité et le respect de l’autre mènent à la vraie connaissance et au bonheur dans la vie. Les pays anglo-saxons ne s’y sont pas trompés et le Voyage de Nils est déjà diffusé à des centaines de milliers d’exemplaires et lu par des millions d’adultes.

– Rien n’empêche nos enfants de lire ce livre chez eux. G. Bruno diffuse, lui, une morale républicaine, rigoureusement laïque, à laquelle nous sommes attachés. Les légendes scandinaves reprises par l’ouvrage de Lagerlöf n’intéressent pas des petits paysans auvergnats ou bourguignons qui ne sortent guère de leur village et n’ont jamais vu la mer !

– Justement, ouvrons les fenêtres des classes, faisons voyager les gamins par le livre ! Et puis, laissons une chance à cette femme écrivain, institutrice, la possibilité d’entrer dans les bibliothèques françaises.

– Mais savez-vous, monsieur le conseiller, que G. Bruno est aussi une femme. Son vrai nom est Augustine Fouillée. Deux-cents gravures , cartes ou portraits viennent illustrer son ouvrage et faire rêver des bambins des campagnes qui ne connaissent souvent, comme grande ville, que le chef lieu de leur département. Les enseignants qui l’utilisent, l’ont eux-mêmes découvert pour apprendre la lecture lorsqu’ils étaient élèves.

Tandis que le Voyage de Nils n’est qu’une aventure exotique qui n’intéressera que quelques héritiers de la grande bourgeoisie parisienne, le Tour de la France par deux enfants s’affirme, depuis plus de quarante ans, comme un des éléments de notre patrimoine populaire.

L’Instruction publique en commandera donc un million d’exemplaires de plus !  »

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 La laiterie et la fabrication du beurre vue par les deux enfants pendant leur incroyable Tour de France

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Le « Tour de la France par deux enfants » est aussi l’occasion de donner une certaine vision du monde de 1909…

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Les petits Français attendront avant de découvrir le monde merveilleux de Nils Holgersson. La connaissance de la Patrie passe avant tout !

22 mai 1909 : Je recrute « Lawrence d’Arabie »

Mission du moment peu évidente : trouver un ou des jeunes gens capables d’effectuer des opérations secrètes au Proche-Orient, dans cet empire ottoman en pleine décomposition et soumis aux convoitises de toutes les puissances européennes. Les conditions à remplir ? Parler au moins l’anglais et le français, être à l’aise dans les pays arabes, posséder une solide culture générale facilitant la compréhension des enjeux complexes de cette région et enfin être un sportif accompli. Pas évident de mettre la main sur l’oiseau rare.

Les officiers du 2ème bureau sont trop vieux, pas assez mobiles ; les diplomates français ne veulent à aucun prix servir pour l’armée ; les jeunes Saint-Cyriens se méfient d’une carrière dans les services secrets qui n’ont pas toujours une réputation de grande droiture. Mes recherches sont donc jusqu’à présent restées vaines et c’est le pur hasard qui me fait tomber, ce jour, sur un personnage hors du commun.

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Les cheveux clairs, élancé, le menton volontaire, issu d’Oxford, c’est un Anglais de vingt-deux ans qui parle notre langue presque sans accent. Il a déjà voyagé au Proche Orient…

Les cheveux châtains clairs, élancé, le menton volontaire, issu d’Oxford, c’est un Anglais de vingt-deux ans qui parle notre langue presque sans accent. Vêtu d’une veste de tweed simple mais bien coupée, il a de l’allure dans sa chemise d’un blanc impeccable. Des gestes mesurés, une vraie attention aux préoccupations d’autrui, un léger sourire montrant son empathie, il s’affirme déjà comme un parfait gentleman.

Il a parcouru en tous sens notre pays à bicyclette, seul ou avec des amis et a écrit à sa mère de longues lettres sur nos monuments et cathédrales. Il connaît Chartres, Aigues-Mortes, Carcassonne, le Mont-Saint Michel… Il a tout retenu de notre patrimoine architectural et ses mollets sont durs comme de l’acier.

Mais surtout, il est déjà allé à Beyrouth, Saïda, Tripoli, Damas, Hassan… Là-bas, il a su se fondre dans la population, a commencé à apprendre la langue, les coutumes, avec pour seules ressources son intelligence, ses capacités d’adaptation et un courage physique hors du commun. Marcher en pleine chaleur, dormir peu, après une longue étape, pour repartir à l’aube, ne lui font pas peur et ne l’empêchent nullement de tout retenir de ce qu’il voit et entend, grâce à une mémoire qui ne lui fait jamais défaut.

Notre rencontre a lieu au musée de Rouen où il examine pendant trois jours toute la collection avec un regard de spécialiste. Il écoute ma proposition avec intérêt et pendant que je parle, son regard bleu gris bienveillant, m’invite à aller jusqu’au bout, sans avoir à craindre une mauvaise réaction de sa part.

Il me répond avec tact, courtoisie et humour.

 » Monsieur le conseiller, votre proposition de travailler pour la République française est un grand honneur pour moi. Je suis sensible à votre argument de donner une tournure concrète à l’Entente cordiale entre nos deux pays en engageant un jeune diplômé britannique dans les rangs des services secrets français.

Je ne suis cependant pas sûr d’être l’homme qu’il vous faut. Ma thèse de doctorat sur L’influence des croisades sur l’architecture militaire européenne me prépare mal à vous transmettre des rapports de qualité sur le tracé stratégique de la ligne de chemin de fer Berlin-Bagdad et sur les tribulations des Allemands à Damas ! Je me vois plus faire des fouilles tranquilles près de l’Euphrate pour le Magdalen College que surveiller les agents en casque à pointe du Kaiser. 

Ma passion pour le monde arabe s’accommode plus d’activités civiles et pacifiques que de missions militaires. Et puis, je suis, avant tout, sujet de sa gracieuse Majesté. Je lui dois fidélité absolue. Aider la République française, pourquoi pas ? Mais je ne peux pas prendre votre uniforme…  »

Je ne me décourage pas de cette réponse et prend ses coordonnées sur un petit carnet.

 » Cher ami, je note votre nom sur mon calepin de cette façon : Thomas Edward Lawrence, l’Anglais qui parle trois langues et comprend, déjà très jeune, le Proche Orient. A toutes les capacités pour nous aider dans la région. Transmettre au 2ème bureau une fiche, en lui donnant pour nom de code : Lawrence d’Arabie.  »

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Bien penser à transmettre au 2ème bureau une fiche en lui donnant pour nom de code : « Lawrence d’Arabie »…

20 mai 1909 : Passez-moi Bach d’abord !

Les concerts, les restaurants le soir, c’est fini. A partir de sept heures du soir, la bonne rentre chez elle et nous restons avec nos trois enfants.

Quand les marmots sont couchés, à quoi passer nos soirées ? Les amis sont souvent invités dans l’après midi (mon épouse reçoit chaque jeudi) ; je fuis les relations de travail et la lecture du dernier Pardaillan, feuilleton de cape et d’épée de Michel Zévaco, soigneusement découpé à partir du journal « Le Matin » , commence à lasser.

La musique me manque. Je fredonne souvent Mozart ou Bach. Je regrette les ambiances de concert où Debussy ou Ravel nous faisaient découvrir une nouvelle façon de faire de la musique.

Ma femme, l’esprit pratique, me suggère :

– Achète-toi un phonographe !

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Recommandation qu’elle n’a pas besoin de répéter deux fois. Depuis hier, les catalogues des fabricants remplissent la maison. Va-t-on acheter français ? Pathé propose de forts beaux appareils à un peu plus de 60 francs. Fera-t-on plutôt confiance à la qualité suisse ? Les usines Paillard de Sainte-Croix semblent fabriquer des modèles robustes et fiables.

Mes collègues sont partagés en deux camps. Le premier considère que le bruit de fond produit par les frottements de l’aiguille sur le disque est définitivement insupportable et qu’il vaut mieux renoncer à écouter Bach plutôt que « cette bouillie sonore ».

Le second camp, de plus en plus nombreux, consulte avec délice le catalogue Pathé qui contient déjà plus de 15 000 titres et couvre une part non négligeable du répertoire classique ou le catalogue Columbia qui fait paraître depuis 1903 les ‘Grand Opera Recordings’, une série d’enregistrements réalisés par les plus grands chanteurs du Metropolitan Opera. Si on ne trouve pas chaussure à son pied, il reste Deutsche Grammophon qui propose des grands airs de Caruso, Melba ou Chaliapin.

Moi, il me faut Bach. Génie oublié pendant nos années 1900, dédaigné au profit de l’opéra italien, de Bizet, Gounod, Massenet ou Wagner… sans parler de la grosse cavalerie Offenbachienne qui a bercé mes jeunes années mais a fini par m’agacer.

Trouver Bach en France en 1909 ?  Quelques area qui se battent en duel, une ou deux « suites » sans lendemain, trois fugues mal jouées, point de Passion ou de Messe. Personne n’achète un gramophone à disque pour cette musique jugée répétitive, monocolore et finalement ennuyeuse. Aucune maison française ne prend le risque de l’enregistrement.

De multiples modèles de phonographe me tendent les bras… mais Bach semble caché dans quelques églises ou abbayes allemandes, loin des oreilles françaises.

Ma mère, de bon conseil, me suggère :  » Bach ? mais mon petit, si tu allais plus souvent à la messe, tu l’entendrais tous les dimanches !  »

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18 mai 1909 :  » Il faut démonter la Tour Eiffel ! »

 » Il faut démonter la Tour Eiffel. Il y a 10 000 tonnes de bon acier, de fer puddlé à récupérer. La perspective du Champ-de-Mars sera de nouveau dégagée et rien ne viendra rivaliser en hauteur avec des édifices élevés à la gloire de Dieu comme la Basilique du Sacré-Coeur ou la Cathédrale Notre-Dame. Cette construction hideuse qui a été vilipendée par Charles Garnier, Maupassant, Leconte de Lisle, Paul Verlaine, Victorien Sardou et Sully Prudhomme disparaîtra définitivement du paysage parisien et les riverains du VIIème comme moi pourront retrouver la tranquillité. »

Charles-Louis Durand de Beaudouin fait partie de ces financiers que rien ne rebute. Il se garde bien d’agir à découvert et fait discrètement le siège de tous les cabinets ministériels pour parvenir à ses fins.

Il m’explique avec plusieurs graphiques que l’exploitation du monument n’est pas rentable à terme.

 » La fréquentation a été relativement forte pendant les deux expositions universelles de 1889 et de 1900. Deux millions de visiteurs pour l’année d’ouverture, un petit million pour l’année 1900 et depuis, 200 000 visiteurs par an tout au plus. Cela ne suffit pour assurer la paie des trois cents personnes employées sur le monument. Quand la fortune de Gustave Eiffel sera épuisée, ce sera encore au contribuable de payer ! »

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Caricature de Gustave Eiffel, le génial ingénieur qui compare sa célèbre tour aux pyramides d’Egypte

Durand de Beaudouin n’a pas de chance. Il tombe justement – et sans le savoir – sur le conseiller qui a soutenu Eiffel et d’autres ingénieurs comme le capitaine Ferrié, pour que la célèbre tour serve à de multiples expériences scientifiques : TSF, calculs sur la chute des corps, observations météorologiques, recherches en aérodynamique…

La concession de la Tour est en cours de renouvellement et le rapport que je rédige à l’attention des ministres concernés et de la Ville de Paris ne plaide pas pour un démontage à court ou moyen terme.

Je réponds donc sèchement à Durand de Beaudouin :

 » Les artistes qui ont combattu la Tour et que vous citez, sont maintenant tous morts. Et tous ceux qu’elle fait rêver sont, eux, bien vivants. Ils représentent le monde de demain : les aéroplanes, les communications sans fil, la prédiction du temps… Cette tour légère, élégante, conçue pour résister à un ouragan, dont la hauteur n’a été atteinte par aucun monument étranger devient progressivement une de nos plus grandes fiertés nationales.

Montez à son sommet, prenez de la hauteur, les médecins disent que l’air y est plus pur. Discutez avec ce vieux passionné qu’est Eiffel, jouez un morceau de piano dans son petit bureau aménagé au troisième étage. Bref, oubliez vos calculs financiers idiots, profitez du paysage incomparable qui s’offre à vous quand vous êtes tout en haut.

Il a fallu deux ans, deux mois et cinq jours pour faire émerger cette oeuvre futuriste. La basilique romano-byzantine de Montmartre n’est, elle, toujours pas terminée, 35 ans après la pose de la première pierre. Vous voyez bien que notre pays se porte mieux quand il regarde résolument l’avenir ! »

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Autre caricature de Gustave Eiffel, par Edward Linley Sambourne,  dans la presse étrangère, le périodique « Punch »…

16 mai 1909 : Et si on faisait fumer les enfants ?

Rempli d’aise, plein d’autosatisfaction, le directeur général de la Régie directe du monopole des tabacs leste le fauteuil devant moi de ses cent trente kilos. Une main sur la bedaine, une autre tirant sur son gros cigare, il décrit la politique de développement de ce qu’il appelle avec orgueil « Le Monopole » : 

– L’Etat a souhaité confier la fabrication des tabacs en France à une Régie, coordonnant toutes les manufactures sur le territoire national. C’est une sage décision qui remonte à Colbert et dont nous devons nous montrer dignes. Il faut que nos ouvriers aient du travail pour des siècles et donc que la consommation de tabac augmente.

La chique, le tabac à rouler -le scaferlati- vont être relayés par l’expansion de la cigarette, plus chère mais plus facile d’utilisation. Nous aimerions séduire de nouveaux publics. Comme aux Etats-Unis, nous pensons aux jeunes enfants. Il faut que les garçons puissent accompagner leurs pères en fin de repas avec une « Gitane », une « Amazone », une « Odalisque » ou une « Elégante ». »

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Faire fumer les enfants : la dernière idée de quelques fabricants de cigarettes américaines de ce début de XXème siècle

Je regarde l’homme du Monopole s’entourer avec délectation de multiples volutes de fumée après m’avoir fait cette proposition saugrenue. Un instant, me vient à l’esprit l’image bizarre d’une classe de quarante jeunes garçons devenus des fumeurs avertis et écoutant, tous, leur instituteur avec une cigarette de « Caporal ordinaire » au bec !

Je choisis pourtant de ne pas évoquer de probables réactions scandalisées du corps enseignant et d’axer ma réponse négative autour d’arguments imparables liés à la sécurité :

– Monsieur le directeur, votre volonté de développer le Monopole vous honore et l’accroissement des rentrées fiscales de l’Etat qui en découleront ne peut que nous satisfaire. Pour autant, la diffusion de cigarettes auprès d’enfants signifie la mise à disposition d’allumettes et donc des risques d’incendie dans des appartements ou des écoles où les matières inflammables prédominent. Vous n’avez pas l’accord du gouvernement sur cette idée.

– Monsieur le conseiller, je n’insiste pas. J’ai une seconde proposition à vous faire. Depuis 1876, nous avons la fameuse cigarette « Hongroise ». Cette appellation qui n’a rien à voir avec l’origine du tabac et qui agace le gouvernement de Vienne pourrait être modifiée dans le cadre d’une politique commerciale résolument patriote. Nous envisageons donc de remplacer les « Hongroises » par les « Françaises ». Qu’en pensez-vous ?

– Le risque d’incendie est maintenant dans les associations féministes qui goûteront assez peu qu’on donne le nom de nos compagnes à des cigarettes tout en continuant à leur refuser le droit de vote !

– Vous avec une autre proposition ?

 – J’ai bien noté votre volonté de vous appuyer sur des valeurs liées à la Patrie. Pourquoi ne faites-vous pas allusion à notre Histoire nationale, fort bien racontée par Michelet ? Plutôt que de fumer des « Françaises », nous pourrions allumer des « Gauloises », non ?

– Monsieur le conseiller, cette suggestion est excellente. J’imagine déjà le paquet bleu avec un dessin de casque ailé… Grâce à vous, nous allons faire… un tabac ! 

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En 1910, les premières Gauloises seront commercialisées. Faut-il croire Oscar Wilde qui disait que « La cigarette est l’exemple du plaisir parfait. C’est une chose exquise et qui nous laisse inassouvi » ? Sachant qu’il voulait rassurer ceux qui sont soucieux de santé publique en s’exclamant : « Rien de plus facile que de s’arrêter de fumer. J’arrête vingt fois par jour ! » 

15 mai 1909 : Sauver les patois

Des philologues mènent actuellement une expérience intéressante. Ils enregistrent sur un phonographe tous les patois parlés en France. Sans parler des véritables langues que sont le breton ou le basque, ce sont une trentaine d’idiomes qui vont être fixés sur un support solide avant que l’intensification des modes de communications ne conduise à leur progressive et regrettable disparition.

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La démarche se révèle beaucoup plus ambitieuse et intéressante que celle qui avait été demandée aux préfets il y a cent ans. Ces derniers avaient dû traduire dans le patois de leur région la simple phrase  » un homme avait deux fils ». Ce qui avait donné « ou sartin zoumou ave deu gaçon » dans l’Ain, « ou n’oum avo deu s’afan » dans les Ardennes, « in homme avait deux fail » en Charentes,  » un onome obiou dous effons » dans l’Aveyron etc…

Les transcriptions, réalisées par les zélés fonctionnaires étaient approximatives et la véritable sonorité de chaque phrase se perdait dans la transcription écrite.

Ce sont cette fois-ci des conversations entières qui vont pouvoir être conservées et on redécouvrira que les patois sont souvent beaucoup plus riches, pour les mots dont les locaux ont besoin, que le français courant. En Franche-Comté par exemple, une bête affaiblie ou malade se traduit de multiples façons : une équevolette est une vache qui a la queue coupée, un dsoradot, un boeuf avec des grosseurs, un ajoumi, un boeuf qui a trop mangé, un airot, une bête qui n’engraisse pas, une grésille, une vache qui se révèle une mauvaise acquisition.

Quand je rentre d’une séance de nuit au Sénat et que je traverse le Jardin du Luxembourg, j’entends parfois une nourrice qui chante une berceuse en Auvergnat (j’ai quelques origines de là-bas):

« Som, som, beni, beni

L’efontou bou pas durmi »

Ce chant souvent entendu pendant mon enfance me fait tressaillir à chaque fois et me réconforte en profondeur. C’est comme si un peu de ma terre familiale se transportait jusqu’à Paris. D’un seul coup, la fatigue s’efface et je repars en sifflotant, oubliant toutes les paroles assassines des parlementaires qui s’expriment dans un parisien impeccable.

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14 mai 1909 : Quand le cheval se cabre…

Améliorer la race chevaline de notre pays, contribuer au prestige de la France grâce à des prix renommés, abonder le Trésor public, lutter contre les paris clandestins, infiltrer un milieu qui permet de surveiller beaucoup de personnalités … Tout concourt à une forte pénétration de l’Etat dans le monde des courses.

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L’hippodrome d’Auteuil année 1909

L’hippodrome est pour beaucoup de Français un bon délassement dominical. Le prix de Diane, le Grand prix de Paris ou le Prix du Jockey-club signifient pour chacun une ambiance de fête, de jeu pour tous et de démonstration d’élégance pour les dames.

Pour moi, c’est un calvaire… comme un tour qui n’en finirait plus, sur un vilain canasson dans un manège mal aéré.

J’ai le droit, chaque mois, à la lecture fastidieuse d’un rapport envoyé par la police spéciale des chemins de fer (la police politique officieuse) au Président du Conseil, sur l’activité des courses.

En lisant, au petit trot, j’y trouve, pêle-mêle, le résultat des encaissements de taxes sur le Pari Mutuel, les réseaux de bookmakers démantelés, le nombre d’escrocs ou de pickpockets arrêtés sur les hippodromes et enfin toutes les informations ou rumeurs qui se murmurent dans le monde des courses en lien avec de nombreuses personnalités en vue du moment.

Je reviens « au pas » sur un point important : l’application de la loi de 1907 interdisant les paris clandestins. Je constate qu’elle fait l’objet d’une application rigoureuse à Longchamp, Saint Cloud, Maisons-Laffitte ou Auteuil. La République a besoin d’argent et il n’est pas question que des circuits parallèles perdurent ou naissent en dehors du contrôle du fisc.

Invariablement, à la page 7 ou 8, le rédacteur du rapport (c’est le même homme depuis dix ans, me semble-t-il) propose une loi sur le doping, pratique qui nous vient des Anglais et qui consiste à donner des excitants aux chevaux de courses. Il propose un contrôle de salive avant et après les épreuves par des vétérinaires indépendants. Tout aussi invariablement, je note dans la colonne de droite « bonne idée! » pour ne pas décourager l’auteur inconnu dans ses efforts pour proposer une meilleure administration et un contrôle plus efficace de ce sport.

Puis, à la page 10 du document, commence pour moi un fastidieux steeple-chase. Je dois trancher, au nom du ministre, sur la répartition des effectifs policiers entre les différents hippodromes. Le rédacteur qui a la fougue d’un pur-sang pour coucher sur le papier, avec gourmandise, les derniers racontars sur Boni de Castellane, le prince de Sagan ou le marquis de Polignac, se révèle un piètre bidet dès qu’il s’agit d’aligner deux chiffres. Comme chaque année, aucun total n’est juste, des données manquent ou n’ont pas été vérifiées. Bref, on me demande de courir avec des oeillères fermées sur un terrain marécageux.

Cette année, ma patience est à bout. Je me cabre et renvoie le rapport jusque dans la soupente ministérielle d’où il n’aurait jamais dû sortir, avec ces mots rageurs :

 » On dit que Charles Quint parlait espagnol à Dieu, italien aux femmes, français aux hommes et allemand à son cheval. Je vous remercie de parler un peu plus « mathématique » aux créatures du cabinet ! »

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L’hippodrome de Maisons-Laffitte en 1909

13 mai 1909 : 228 postiers révoqués

 » Les faits tout d’abord : tout a commencé le 12 mars. Les postiers du central téléphonique sont excédés par l’absence de promotions et le favoritisme qui règne, selon eux, dans le tableau d’avancement. Ils lancent une grève que je qualifie d’insurrectionnelle et qui s’étend à toute la Poste. Ils demandent le départ du sous-secrétaire d’Etat aux postes Symian qu’ils rendent personnellement responsable de cette situation.

La suite vous la connaissez : le préfet de police Lépine essaie d’intervenir pour ramener le calme et il est blessé pendant les échauffourées.

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La grève dégénère : des affrontements en pleine rue entre postiers grévistes et policiers en civil

C’est à ce moment que le gouvernement fait voter par la Chambre un pouvoir de révocation immédiate et qu’il envoie la troupe pour trier elle-même le courrier.

Fin mars, les délégués des grévistes sont reçus par le Président du Conseil Clemenceau qui refuse de satisfaire leurs deux exigences : l’assurance qu’il n’y aura pas de révocation et le départ du sous-secrétaire d’Etat.

Le mouvement se poursuit : trois millions de lettres et plus de 100 000 télégrammes sont en souffrance.

Pendant tout le mois d’avril et en début mai, les affrontements en grévistes et non grévistes se multiplient. Les interventions de la police et de l’armée sont quotidiennes. On dénombre plusieurs actes de sabotages que le gouvernement fait constater par la justice.

En dehors du monde postal, d’autres conflits sociaux violents ont lieu à Méru-sur-Oise, Mazamet et Hazebrouck.

Clemenceau tient bon.

La Chambre continue à soutenir l’exécutif par des votes de confiance et refuse une nouvelle fois le droit de grève des fonctionnaires.

A ce jour, 228 postiers ont été révoqués et le mouvement semble se tarir. »

Ma conférence à l’Ecole de Guerre comme professeur associé, en présence de son directeur le général Foch, me donne l’occasion, comme souvent, d’évoquer l’actualité immédiate. Les officiers qui m’écoutent sont attentifs. Certains d’entre eux ont dirigés des régiments engagés dans la répression des conflits sociaux. Discrètement -obligation de réserve oblige – ils se révèlent plus critiques que leurs collègues sur les méthodes du gouvernement :

 » Est-ce bien à la troupe de faire du maintien de l’ordre ? »

 » Ne risque-t-on pas, comme en 1907, une collusion entre les grévistes et les soldats qui sont souvent du même milieu social ? »

Je réponds à ces questions en expliquant qu’effectivement la troupe ne doit intervenir qu’en dernier recours. J’insiste sur le fait que les administrations doivent profondément être réformées pour améliorer les conditions de travail et d’avancement des fonctionnaires. Quand un conflit survient, c’est un signe d’échec de la direction au quotidien des services.

 » Et l’armée, qui la réforme ? »

Foch se retourne, furieux et cherche des yeux l’officier impertinent qui a crié, caché au fond de la salle. Il demande, en vain : « quel est l’âne qui a dit cela ? »

Silence. Pas de Cgt dans l’armée, pas de conflits sociaux. Des régiments prêts à soutenir le gouvernement dans la répression.

Et surtout : silence dans les rangs. 

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12 mai 1909 : Pas d’hommes grands dans la police !

– 1m71 ! Je mesure 1 mètre 71 et pour le préfet de police Lépine, je suis trop grand.

Jules Belin, bachelier, sous-officier pendant son service militaire, a brillamment réussi les examens de sélection pour devenir inspecteur à la préfecture de police. Un garçon intelligent qui sait rédiger, analyser, exposer clairement sa pensée avec de bons arguments.

Il a toute les qualités sauf une : il est trop grand. Le préfet de police n’accepte, dans les effectifs de sa police judiciaire, que des hommes de taille moyenne, capables de se fondre parfaitement dans la population. Et 1 mètre 71, c’est deux centimètres de trop pour faire un bon limier du Quai des Orfèvres.

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Le préfet de police Louis Lépine (à gauche sur la photo) pratique un examen dit « de binette » avant tout recrutement pour la police judiciaire et les hommes trop grands sont recalés.

Notre pauvre Jules Belin s’est rabattu sur un poste de secrétaire de commissaire dans un obscur poste de police de quartier et lit dans les journaux les exploits des candidats au concours qui avaient la bonne idée d’être plus petits que lui.

Mais Belin n’est pas homme à se laisser abattre : il a écrit à Georges Clemenceau et a su, par une lettre bien troussée, convaincre celui-ci de le faire convoquer par son cabinet.

En face de moi, il me regarde dans les yeux et me demande ce que je peux faire pour lui. Lui obtenir un poste, de force, à la préfecture de police ? Je préfère éviter un incident avec Lépine. Il me vient en revanche une autre idée.

– Si vous quittiez la préfecture de police pour rejoindre la Sûreté nationale ? Nous sommes en train de faire grossir les prestigieuses brigades mobiles. Le directeur de la sûreté, Célestin Hennion et le chef de ces brigades, Jules Sébille, se moquent de votre taille. Pour dégringoler un rade (Ndlr faire une descente dans un bar) ou plumer une piaule (Ndlr pénétrer dans une chambre par effraction avec un pied-de-biche ), seule la compétence compte. Je vais leur transmettre votre dossier pour que vous puissiez poursuivre votre carrière dans des eaux plus hospitalières.

La demande de mobilité de Jules Belin est donc transmise à Célestin Hennion.

Trois jours plus tard, je reçois la réponse -positive – du prestigieux patron policier. Celui-ci s’est même fendu du commentaire suivant :

 » 1 mètre 71 ne pose pas de difficulté dans le poste proposé à la 10ème brigade mobile de Lyon.

Je vous remercie, monsieur le conseiller, de m’adresser toutes les candidatures d’hommes de haute taille qui croupissent à la préfecture de police. Leurs grandes jambes nous sont particulièrement utiles dans des brigades dites « mobiles » qui, en 1909, par la faute des bureaux de la rue de Rivoli, ne sont toujours pas pourvues d’automobiles ! »

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La place Beauvau, qui dirige directement la Sûreté, est plus accueillante pour les grands que la Préfecture de police. Quant à Jules Belin… il fera une fort belle carrière dans la Sûreté et fera partie des policiers dont s’inspirera Simenon pour créer le personnage de Maigret.

11 mai 1909 : Revenir après son propre enterrement

Survivre à sa propre mort : revenir « après », voir ceux qui nous ont enterrés… ou au contraire, s’enfuir, libre de toute attache, vers une autre vie, comme un homme neuf. Idée bizarre qui devient l’oeuvre dérangeante, fascinante d’un écrivain italien qui commence à percer : Luigi Pirandello.

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L’écrivain italien Luigi Pirandello a 42 ans en 1909

Je repose Feu Mathias Pascal. Un héros dont l’existence se confond en partie avec celle de son auteur : malheureux en ménage, l’envie de partir au loin. Le héros Mathias lit dans un journal que l’on a retrouvé son corps en état de putréfaction avancée après un probable suicide. Pirandello se réfugie lui dans l’écriture qui l’éloigne seule de sa femme folle à lier, paranoïaque dangereuse qu’il n’ose faire interner.

Deux hommes empêtrés dans un destin qui leur échappe, dans une existence poisseuse qui les rabaissent. Pour chacun d’eux, un événement pour sortir vers la lumière, retrouver la liberté, se régénérer : la fausse mort pour Mathias, la littérature pour l’écrivain italien.

Nul ne sait ce que deviendra Pirandello. En revanche, la destinée de Mathias reste obstinément marquée par le malheur.

Officiellement décédé, il n’est plus Mathias. L’autre qu’il tente d’être ne peut guère se construire un personnage sincère, en paix avec lui-même, avec un passé racontable, susceptible de lui donner une famille, des amis, un toit et un vrai lit au chaud.

Mathias va essayer deux fois de renouer avec une vraie famille. L’une, adoptive, à Rome, finira par le tromper et lui voler son argent. L’autre, celle de sa femme qui le croyait mort, l’ignore et l’a oublié quand il réapparaît bientôt trois ans après. Il est finalement condamné à errer sans but et devient pour toujours, « feu Mathias Pascal ».

Pirandello s’accroche lui au succès naissant. Le Corriere della Sera, prestigieux quotidien transalpin, lui propose une collaboration régulière. Les éditeurs romains lui font la cour. Il ne réfléchit pas et signe. Pessimiste sur l’avenir, il prend ce qui passe avec avidité. Un présent de gloire littéraire cache, un instant, l’horrible maladie de sa femme et l’avenir sombre de celui qui devra vivre à ses côtés.

Il retarde ainsi le moment où il sera seul face à son miroir, immobile :  » ce que je veux, c’est me fuir à moi-même. »

Pirandello vend beaucoup, dans toute une Europe de lecteurs qui se reconnaissent peu ou prou dans ses descriptions de vies pleines d’absurdités et de quiproquos, broyeuses discrètes mais implacables d’individus. Il aime les prendre par la main, pour qu’ils cherchent, chacun, leurs vérités.

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La Rome de Pirandello en 1909

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