4 juin 1908 : Démonstration de force pour ramener le calme à Vigneux et Draveil

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Pour mettre fin aux émeutes provoquées par le décès de deux ouvriers grévistes tombés sous les balles de la gendarmerie, deux régiments de dragons vont être envoyés ce jour à Draveil, Vigneux et Villeneuve-Saint-Georges.

 » Gouvernement d’assassins  » : une affiche avec ces trois mots terribles vient d’être collée sur les murs des principales villes de France par la CGT. La mise en accusation de l’exécutif commence. Ce n’est que le prélude à une période de remous qui peut aboutir à un vote de défiance de la Chambre et à la chute du gouvernement.

G. Clemenceau passe ses consignes lors de brefs entretiens où il étonne ses collaborateurs par son calme et sa détermination.

  » – Monsieur le Président, quelles dispositions doit-on prendre pour la cérémonie des obsèques des deux ouvriers ?

– Il est hors de questions qu’il y ait de nouveaux dérapages qui pourraient contaminer le reste de la région parisienne. En même temps, il convient d’éviter toute provocation. Les forces de l’ordre doivent rester à l’écart du cortège. Et si des troubles apparaissent, nous devons avoir d’importants moyens pour ramener le calme rapidement.

Ce qui a pêché jusqu’à présent, c’est la faiblesse des forces de gendarmerie présentes sur place. Elles énervent tout le monde… sans être impressionnantes. Il faut envoyer l’armée en renfort.

– Faut-il recourir à un régiment de cuirassiers ?

– Non, une éventuelle charge de cavalerie ferait les délices de la presse socialiste voire tournerait au massacre.

– Donc mobilisons plutôt un ou deux régiments de dragons. Ils se déplacent à cheval mais interviennent ensuite à pied. Je vous propose le 23ème stationné à Vincennes et le 27ème de Versailles.

– Comme vous voulez. Mais prenez des régiments disciplinés et sans états d’âme. Je souhaite que vous donniez vous-même les consignes nécessaires aux deux colonels en présence du préfet.

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23ème régiment de dragons de Vincennes et 27ème régiment de dragons de Versailles

Manifestement, G. Clemenceau ne veut pas être mis une seconde fois devant le fait accompli. Ce qui se passe à Draveil et Vigneux doit être maintenant sous contrôle étroit du ministère et les décisions seront prises au plus haut niveau.

Il poursuit :

 » – Et la surveillance des dirigeants de la CGT ? J’attends un rapport par jour. Pour les affiches infâmes, vous auriez dû voir venir le coup. Cela ne fait que mettre de l’huile sur le feu.

– Monsieur le Président, j’ai donné des consignes aux différentes préfectures concernées pour que les papiers soient immédiatement arrachés.

– Trop tard ! Tout le monde ou presque les a lus et la grande presse en parle. Soyez plus réactif, mon vieux !  Sinon, dans un mois, vous aurez un autre patron ! « 

3 juin 1908 : La grève de Draveil et Vigneux tourne au drame

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Le café restaurant Ranque, siège du comité des grèves de Draveil, Vigneux et Villeneuve-Saint-Georges.

Deux morts. Nouvelle terrible et grave politiquement. Depuis un mois, la grève des carriers des Villeneuve-Saint-Georges, Draveil et Vigneux n’a pas faibli. Les forces de l’ordre avaient des consignes claires de modération. Pour autant, la cohabitation entre les ouvriers progressivement excédés par l’échec de leurs revendications et des gendarmes fatigués par la durée de leur présence sur le terrain, augmentait le risque de dérapage. C’est ce qui s’est malheureusement produit.

Ce matin, deux gendarmes escortant un convoi de non-grévistes ont été violemment pris à partie et bousculés par ceux qui avaient cessé le travail.

L’après-midi, ces mêmes gendarmes ont cru reconnaître leurs agresseurs et, accompagnés d’une dizaine de leurs collègues, se sont lancés à leur poursuite jusque dans un café, siège du comité de grève.

Au café Ranque – c’est son nom – une bagarre s’est engagée et les forces de l’ordre, submergées, ont été obligées de battre en retraite. En tentant de se dégager, quelques fonctionnaires ont sorti leur pistolet et ont fait feu. En l’air ? En direction des émeutiers déchaînés ? Peu de temps après, on relève avec horreur dix blessés et deux morts. Un jeune gars de 17 ans et un père de famille de trois enfants.

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Le face à face terrible entre les carriers grévistes et les gendarmes après le drame de ce jour de juin 1908

Nous autres, conseillers de G.Clemenceau, sommes atterrés. Le directeur de cabinet Winter ne perd pas son sang froid et fait immédiatement le point avec le préfet de Seine-et-Oise convoqué d’urgence.

Une réunion de crise a lieu sous la présidence de Clemenceau avec Briand et les principaux conseillers du ministère de l’intérieur et de la justice.

Le plan prévu par le gouvernement s’articule autour de trois axes :

– calmer le jeu sur le terrain ; nier en bloc la responsabilité des gendarmes pour gagner du temps et imposer à ces derniers de rester calmement l’arme au pied ;

– surveiller de façon rapprochée les meneurs syndicaux. La police des chemins de fer sera mobilisée et devra rendre compte de tous leurs faits et gestes. Il n’est pas exclu, le moment venu, si les troubles continuent, de procéder à des arrestations ;

– anticiper la crise politique. Des contacts sont déjà pris avec les parlementaires les plus influents -pas seulement les radicaux – pour démontrer que le gouvernement n’est pour rien dans ce grave incident et qu’il fait tout pour ramener le calme. Pour cela, tous les moyens sont bons, y compris la diffusion d’informations non vérifiées. Une petite partie de la maréchaussée prétend que les émeutiers du café étaient armés. Personne n’en est sûr. Cela ne nous empêche pas de l’affirmer avec force. L’enquête judiciaire ouverte ce jour mettra de longs mois avant d’établir la vérité. Et quand celle-ci sera connue, l’opinion publique aura d’autres préoccupations et personne ne repensera à nos thèses probablement inexactes d’aujourd’hui.

Le gouvernement va donc marteler ses arguments, présenter la thèse qui l’arrange. Nous savons que les socialistes et la droite ne feront pas de cadeaux à mon Patron. Celui-ci ne tendra pas de verges pour se faire battre et se prépare à rendre coup pour coup.

Les prochains jours vont être rudes. A suivre…

31 mai 1908 : Rencontre avec la France qui se lève tôt

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Un Fort des Halles, reconnaissable à son large chapeau. Les Forts représentent une aristocratie des porteurs aux Halles (située au-dessus des Portefaix), y assurent la circulation et ont le monopole pour vider les charrettes de leur contenu. Ils forment une puissante corporation, doublée d’un syndicat et ils bénéficient d’une petite pension pour leurs vieux jours.

Il avance sans être reconnu. Il hume l’odeur des choux et des oignons de chaque grossiste, de chaque étal. Son regard perçant observe les tractations, les reventes qui se font entre deux gros rires.

Il s’efface pour laisser passer un Fort -l’aristocratie des porteurs – qui tire derrière lui un lourd chariot de légumes. Plus loin, deux autres Forts se disputent et menacent d’en venir aux mains. Il hausse les épaules et passe son chemin. Personne n’a fait attention au fait que Georges Clemenceau fait une petite visite incognito au milieu de cette France qui se lève tôt, au coeur des Halles qui approvisionnent les marchés de toute la région parisienne et au-delà.

Pour ne pas être remarqué, il a demandé aux deux policiers qui l’accompagnent de s’habiller en blouse bleue et casquette. J’ai aussi dû laisser mon chapeau melon jugé trop voyant et trop chic dans ce monde du labeur manuel.

Nous nous arrêtons un instant pour mieux comprendre le travail du « compteur mireur » qui vérifie l’état sanitaire des oeufs vendus. Plus loin, un maraîcher vend d’un coup une centaine de sacs de pommes de terre à un autre homme pressé d’emballer la marchandise sur une charrette pour la proposer le lendemain au marché de Meaux.

Clemenceau aime ce contact avec les forains du « carreau » dont l’activité a commencé la veille au soir et qui continuent leur activité dans la bonne humeur après une soupe prise vers deux heures du matin et un solide casse croûte avalé au chant du coq.

Le jour se lève, il est cinq heures, le reste de Paris s’éveille. Nous rejoignons le ministère. Personne ne saura que le Président du Conseil déambulait, dès potron-minet, au milieu des crémiers, des volaillers et autres cultivateurs avant de commencer sa journée qui comprendra pourtant une quinzaine de rendez-vous le matin et une longue et houleuse séance à la Chambre l’après midi.

Clemenceau aime savoir ce qui se passe dans les milieux populaires qui travaillent beaucoup pour gagner peu. Il s’évertue à bien les observer et mieux les comprendre. Je lui ai déjà proposé de faire venir la presse pour que ce souci – qui est tout à son honneur- soit mieux connu de l’opinion publique. Il m’a répondu :  » La presse viendrait quand je vais rencontrer les gens qui se lèvent tôt ? Vous n’y pensez pas. Quand on essaie de faire le bien, si cela est sincère, il convient de rester discret. « 

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Les Halles de Paris conçues par l’architecte Baltard en 1863

20 mai 1908 ; Enseignants : le gouvernement campe sur ses positions

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Ecole en 1908, le meilleur moment de la récréation ?

  » Des instituteurs dans la rue ? Des maîtres d’école en grève ? Vous n’y pensez pas ! Vous êtes prié de me détecter les fauteurs de troubles et vous les révoquez !  » G.Clemenceau est ferme avec son ministre de l’Instruction publique, Gaston Doumergue.

 » Gastounet  » comme l’appelent affectueusement bon nombre de Français, ne répond tout d’abord pas. Puis, avec sa voix pleine de soleil du midi, il expose avec bonhommie son plan au Président du conseil.

doumergue.1211232689.jpg G. Doumergue

Oui, il sera ferme avec ceux qui tentent de transformer les Amicales d’instituteurs en syndicats. Oui, il refusera -ou tentera de refuser – tout rattachement d’associations d’instituteurs aux Bourses de travail.

Il veillera aussi à contenir le budget de son ministère qui dépasse déjà les cent trente millions de francs.  » Gastounet  » qui se fait progressivement une réputation de ministre économe, considère qu’il n’est pas nécessaire de dépenser « plus » pour que les petits français sachent mieux lire et écrire.

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Ecole, 1900

Pour autant, les instituteurs ont bien des raisons de se plaindre. Leur rémunération -certes revalorisée par la République – n’est guère plus élevée que celle d’un ouvrier et les range donc dans la catégorie des « prolétaires ».

Les enseignants continuent en outre à regretter d’être soumis à l’arbitraire administratif. Leurs affectations ou promotions ne s’effectuent pas dans la transparence. Ils restent aussi à la merci d’interventions de notables locaux auxquels ils peuvent déplaire, ce qui entraîne souvent une affectation d’éloignement.

G. Clemenceau et Gaston Doumergue devraient se rassurer avec le rapport que je viens de leur fournir. Les indicateurs de la police nous font remonter que les syndicats ouvriers ne voient pas d’un très bon oeil l’arrivée éventuelle, dans leurs rangs, d’enseignants. Ces derniers sont considérés comme des privilégiés avec leurs vacances, leur retraite et leur garantie contre le chômage.

En outre, pour les ouvriers comme pour les instituteurs, la grève d’enseignants reste impensable. La grève générale ne peut partir de l’école publique, lieu qui doit préserver les enfants des dures réalités des luttes sociales, lieu de transmission des valeurs de la République. Certains enseignants qui restent attirés, malgré tout, par la grève, indiquent que dans ce cas, ils continueraient à accueillir les enfants, « afin de ne pas les abandonner aux dangers des mouvements de rue ».

En lisant cette phrase de ma note administrative, M. Doumergue s’exclame :  » Encore heureux que les instituteurs, même en grève, accueillent dans la classe nos chères têtes blondes. Dans le cas contraire, que ferait-on ? Ce ne sont tout de même pas les mairies qui doivent prendre le relais ! »

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Cahier pour leçons de morale, 1908

14 mai 1908 : La révolution en mai ?

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Victor Griffuelhes, l’intransigeant meneur de la CGT

La situation sociale se tend. Le secteur du bâtiment et des carrières prend la forme d’un baril de poudre. Le « détonateur » et la « mèche » pourraient être les grèves dures organisées depuis le 2 mai à Villeneuve-le-Roi, à Villeneuve-Saint-Georges et à Draveil en banlieue parisienne. Le syndicat des carriers -métier particulièrement pénible -voudrait 20 centimes de l’heure d’augmentation et la suppression du travail à la tâche.

Face aux ouvriers mécontents, un patronat fermé. Au début du mois d’avril, la chambre syndicale de la maçonnerie avait décidé le lock-out (fermeture autoritaire des chantiers) pour juguler les revendications et les sabotages naissants. Depuis, les dirigeants du secteur pressent le gouvernement d’envoyer des forces importantes de police ou la troupe pour mettre fin aux désordres.

Clemenceau hésite. Il sait que la fermeté n’est pas forcément impopulaire auprès des électeurs. Sa réputation de « briseur de grève » , de « premier flic de France » n’a pas empêché les radicaux de remporter les élections municipales. Les socialistes ont perdu Saint-Etienne, Toulouse et même Lille. Pour autant, il souhaite éviter le faux pas qui pourrait conduire à des drames, compte tenu de l’exaspération des forces en présence.

Briand insiste, auprès de lui, sur le fait que la CGT n’est pas aussi unie qu’on voudrait bien le croire. L’écoute et la conciliation favorisent les modérés comme Latapie, secrétaire de la fédération de la métallurgie. La répression, au contraire, ouvrirait un boulevard aux syndicalistes les plus virulents comme Yvetot, Pouget ou Griffuelhes.

Sur place, à Draveil ou à Villeneuve-Saint-Georges, une forme de solidarité s’instaure entre les grévistes. On boit du vin de Suresnes, on chante à la barbe de la police qui a, pour l’instant, consigne d’attendre. On fait aussi une chasse impitoyable aux « renards »,  les nouveaux embauchés par les patrons qui tentent de briser la grève. Lorsque ces derniers tombent entre les mains des grévistes, ils sont molestés sans pitié.

Mai, le mois des premiers beaux jours ; mai, le mois des révolutions qui commencent (1830, 1848, la Commune …). Dans cette banlieue rouge, tout peut basculer. Une maladresse des forces de l’ordre, un mot d’ordre patronal malheureux et l’ambiance de fête constatée sur place peut donner brusquement naissance à des barricades. Le bruit des bouteilles de vin frais que l’on débouche serait couvert par les premiers jets de pierre. Aux coups de gueule des ouvriers succéderaient les coups de feu de la troupe.

La presse, l’opinion publique et la Chambre ont les yeux rivés sur Villeneuve-Saint-Georges. L’avenir social de notre pays s’y joue dans les prochains jours.

A suivre …

10 mai 1908 : Ma nièce traverse l’Atlantique sur  » La Savoie « 

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La salle à manger des passagers de 1ère classe du paquebot « La Savoie », navire français de la Compagnie Générale Transatlantique, mis en service en 1901

Il fallait qu’elle prenne une décision. Elle ne pouvait plus rester longtemps chez nous ; trop indépendante, trop rebelle. Ma nièce a décidé de partir pour les Etats-Unis. Pour tenter sa chance. Arrivée à New York, elle envoie cette première lettre au moment où elle débarque sur le sol américain.

 » Mon cher Oncle

Longue traversée, temps suspendu, moment pour se retrouver seule. Le voyage s’est bien passé.

Une grosse tempête vers le milieu du parcours. Des vagues hautes comme des immeubles de cinq étages mais notre paquebot  » La Savoie », long de 170 mètres, ne s’est pas laissé impressionner par les éléments. Pour ma part, je n’étais pas toujours rassurée et je pensais au drame de  » La Bourgogne » , autre navire de la Compagnie Générale Transatlantique, disparu en mer il y a à peine dix ans avec la majorité de ses passagers. Lorsque la tempête se lève, comme éviter une collision du même type, avec un autre navire sur les routes maritimes très fréquentées que nous prenons ? Comment arrêter deux paquebots lancés chacun à vingt noeuds ? Comment se diriger convenablement dans la pluie, le vent et le brouillard ? Pourtant, le commandant et l’équipage avaient l’air tout à fait sereins !

Le paquebot se révèle comme un vrai microcosme.

Sur les ponts supérieurs, la bonne bourgeoisie et quelques familles aristocratiques monopolisent les salons confortables, échangent des amabilités dans de longs et ennuyeux dîners, où se succèdent une dizaine de plats. Les messieurs étalent leur réussite sociale, s’efforcent d’être brillants et caustiques à table. Les dames, surtout les Françaises seules, changent de toilette chaque soir et brillent de mille feux en rêvant de capter tous les regards. Elles estiment naturel que l’on vienne les rejoindre chaque fois qu’elles sont isolées dans le grand salon Directoire ; les galants se pressent autour d’elles en leur faisant une cour qui cessera par enchantement dès que nous serons à terre.

Il faut voir ces couples dignes, élégants, se tenir fébrilement aux rampes en cuivre dans les couloirs pour conjurer le tangage et garder la tête haute malgré un équilibre parfois précaire. Je pouffe souvent de rire lorsqu’une de ces « grandes dames » tord l’une de ses bottines de daim et se rattrape au bras d’un mari rougeaud, bedonnant, en poussant un petit cri ridicule.

Les ponts inférieurs accueillent une population chaque fois plus pauvre dès que nous nous enfonçons dans les profondeurs du navire. Je te raconterai dans une autre lettre mes contacts avec les autres « émigrants ».

Au fond du Savoie, oubliés de tous et pourtant indispensables : les soutiers. Travaux terribles, usants, dangereux. Les hommes à la peau noircie, vieillis avant l’âge, sont à la merci d’une fuite de vapeur, d’un wagonnet de charbon qui se détache ou d’une terrible brûlure causée par le charbon en fusion. Ils ne voient guère la lumière du jour, vivent dans une chaleur étouffante et sont oubliés des passagers, visiblement indifférents à leur triste sort.  Tout cela pour 85 francs par mois !

Nous vivons une belle époque.

Bises.

Ta nièce qui t’aime.  »

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Les soutiers du Savoie

8 mai 1908 : Les socialistes, un parti divisé sans idées neuves ?

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Deux figures socialistes controversées: Jules Guesde et Alexandre Millerand

Une grande figure protectrice, un chêne servant de repère, une voix qui apaise et galvanise … Jaurès est l’homme phare du parti socialiste.

Mais derrière le grand Jaurès, le parti lui-même qui s’appelle depuis trois ans SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière) a-t-il une force propre, une dynamique indépendante de son leader ?

En première analyse, les socialistes apparaissent facilement divisés.

Au moment de l’Affaire Dreyfus, on distinguait ceux qui prenaient parti pour le malheureux capitaine et demandaient la révision de son procès et une majorité qui considérait que tout cela n’était qu’un « drame bourgeois » qui ne devait pas préoccuper la classe ouvrière.

Autre exemple : le socialiste Millerand a accepté de devenir Ministre du Commerce, de l’Industrie, des Postes et Télégraphes dans le gouvernement radical de Pierre Waldeck-Rousseau du 22 juin 1899 au 7 juin 1902. Ces trois années ont profondément écartelé la grande famille de gauche. Peut-on, doit-on accepter de siéger dans un « gouvernement bourgeois » ? Peut-on espérer faire avancer la cause du monde ouvrier de l’intérieur, en participant à l’exécutif, en acceptant d’inévitables compromis ? Ou doit-on rester à l’écart, dans la pureté des combats extérieurs au pouvoir en place ?

Et, enfin, que penser de cette situation : Certains estiment, derrière Jules Guesde, que le parti doit avoir un lien direct  -un rôle de direction ? – vis à vis des syndicats et transformer leurs revendications en expression politique. D’autres, majoritaires et confortés par la Charte d’Amiens de 1906, soulignent l’indépendance absolue par rapport à la politique dans laquelle doit s’inscrire la vie syndicale.

Au-delà des divisions, jetons aussi un regard sur les idées.

On est frappé par la faiblesse de l’armature idéologique du nouveau parti. A mi-chemin entre un marxisme (trop) vulgarisé, souvent mal compris et les idées pragmatiques du radicalisme au pouvoir, les idées des parlementaires socialistes peinent à convaincre.

Le parti se réfugie trop facilement derrière les discours intellectuellement brillants de son leader et maître à penser Jaurès. Il pratique volontiers un rejet confortable et sans concession du monde bourgeois, sans bâtir un corps de doctrine propre permettant d’interpréter plus justement notre époque.

Et pourtant !

Le nombre de militants progresse. Nous sommes loin, avec 50 000 encartés environs, des grands partis de gauche germaniques ou anglo-saxons. Pour autant, une force naît qui commence à peser dans certaines régions comme le Midi.

Les électeurs sont de plus en plus nombreux. Indifférents aux références marxistes obligées du parti, ils recherchent une alternative aux partis conservateurs et au radicalisme. Ils veulent, et de plus en plus, un parti profondément engagé dans le progrès social, un parti qui prenne en compte réellement la misère matérielle et morale des masses ouvrières. Les socialistes apparaissent « neufs », « combatifs » .

Il n’est toujours pas bien vu pour un fonctionnaire ou pour un chef de service dans une banque d’être militant socialiste. La mise à l’index reste inévitable pour les « rouges ».

Pour autant, le socialisme pourrait devenir la force de demain, prenant le relais d’un parti radical usé par des années de gouvernement difficile, lessivé par des combinaisons et tractations parlementaires multiples et sans gloire.

Zola s’écriait déjà à la fin de Germinal :  » Des hommes poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la germination allait bientôt faire éclater la terre.  »

6 mai 1908 : Un Président qui déçoit

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Le Président du conseil Clemenceau :  » Le pays doit savoir qu’il est commandé « .

Une forte personnalité, sportif, le verbe habile, un programme ambitieux susceptible de transcender les clivages droite-gauche : il avait tout pour réussir.

Notre Président du Conseil Clemenceau succédait, il y a un peu plus d’un an, en octobre 1906, au pâle Sarrien surnommé « le Père tranquille ». Ce dernier avait été dominé tout au long de son mandat par son redoutable ministre de l’intérieur. Au moment de son arrivée au pouvoir, Clemenceau avait pris la décision de cumuler les deux portefeuilles : intérieur et présidence du Conseil.

Assis sur une confortable majorité qui se traduisit le 5 novembre 1906 par un vote de confiance de 376 voix contre 94, l’ancien « tombeur de ministères » cumulait toute la puissance entre ses mains.

Chouchou de la presse, il aimait recevoir les journalistes -fascinés – auxquels il racontait par le menu ses journées harassantes mais passionnantes. Le lendemain de ces entretiens privilégiés , les différents quotidiens en retraçaient les meilleurs moments en mettant en exergue le dynamisme et la faconde du nouveau responsable de l’exécutif.

Son gouvernement était formé  » à sa main ». Il avait su faire venir les meilleurs de notre IIIème république : Briand, Caillaux, Barthou, Doumergue …

Certaines nominations étaient fortement symboliques et audacieuses : à la Guerre par exemple, on voyait arriver le général Picquart, devenu un héros au moment de l’Affaire Dreyfus.

Un ministère du Travail était nouvellement créé et répondait à une véritable aspiration de la société. Il était confié au brillant Viviani. Chacun applaudissait à l’idée géniale de réconcilier par des lois audacieuses et avec l’aide de la puissance de l’Etat, les forces sociales du pays.

Au programme, pour un pays en retard par rapport au reste de l’Europe dans le domaine social : les retraites ouvrières, la journée de 10 heures, de nouveaux pouvoirs pour les syndicats, la possibilité d’intervenir dans la vie économique par le rachat de sociétés au rôle stratégique.  » J’installerai définitivement la démocratie au gouvernement » ne cessait de répéter le Tigre aux journalistes avides de ses formules alléchantes.

Au Parlement, il ne montait pas à la tribune, il s’y élançait. En quelques phrases, les parlementaires étaient conquis.

Un peu plus d’un an et demi après ces débuts prometteurs, que reste-t’il de ces élans, que reste-t-il des rêves de ceux qui ont cru en Clemenceau ?

Pour beaucoup, la désillusion est forte.

Clemenceau s’est révélé cassant avec ses proches. Son ministre des colonies a dû essuyer un  » bougre d’âne » en public ; tel autre s’est vu reprocher d’avoir « plus qu’un poil dans la main mais toute une forêt ».

Dans le domaine social, la succession des grèves – électriciens, dockers, ouvriers de la chaussure, métallurgistes, boulangers, viticulteurs, pour ne citer qu’eux – montrent que le chef du gouvernement peine à maintenir un climat apaisé dans le pays. Pire, les violences policières, l’intervention fréquente de l’armée coupent le ministère radical de sa base populaire…sans pour autant convaincre les conservateurs de la Chambre qui continuent à dénoncer l’impuissance du régime.

Critiqué par la presse qui l’a naguère encensé, vilipendé par une majorité fragile devenue frondeuse, Clemenceau est condamné à plus de discrétion. Il laisse, contraint, monter en puissance des ministres intelligents mais dangereux rivaux comme Briand. Il s’affaiblit face à des politiciens roués qui attendent leur heure comme Poincaré.

Clemenceau peut-il tenir encore longtemps ?

Il a de la ressource. Une énergie formidable l’habite en permanence. Il croit en son destin, en sa bonne étoile. Par le passé, il a eu d’autres épreuves à surmonter comme un cinglant échec électoral à Draguignan en 1893.  Les accusations d’enrichissement frauduleux contenues dans un faux bordereau fabriqué par le député Millevoy cette même année auraient pu aussi l’emporter. Il n’en est rien, il sait se défendre, pied à pied. Son cuir est épais. Son humour demeure au rendez-vous. Il n’est jamais à court d’idées nouvelles.

Je suis sûr que le Tigre ne peut être abattu facilement. Souplement, il se dégagera des mauvais pas ; d’un coup de patte, il jettera à terre les imprudents qui auront cru que sa perte est proche.

1er mai 1908 : Le clin d’oeil de la dame en rouge

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Affiche de Jules Chéret

Etre plus vite en été, passer prestement de la fête du muguet du 1er mai à celle des fleurs d’une chaude journée d’août.

Se transporter par l’imagination d’une tradition – offrir un brin à clochettes – qui remonte à la Renaissance (le roi Charles IX en 1561 décida d’offrir chaque année aux dames de sa cour un peu de muguet) à une vraie fête populaire, reflet plus fidèle de notre belle époque.

Quitter les défilés syndicaux du 1er mai en faveur de la généralisation de la journée de huit heures, manifestations qui s’annoncent une fois de plus tendues (le Préfet Lépine redoute d’éventuels débordements à Paris) … pour une fête provinciale sans complexe et sans souci.

Rejoindre cette jolie jeune femme pimpante dans sa robe rouge vif, se laisser enivrer par les effluves des fleurs qu’elle distribue à des messieurs tombés sous son charme, reprendre encore un verre de vin de pays, chanter, danser, oublier les nuages.

Ne garder que la mémoire des plaisirs.

Une affiche de Jules Chéret fait revivre indéfiniment ce moment de joie d’un 10 août d’il y a bientôt vingt ans. Encadrée comme objet d’art en face de la table de travail, le regard se perd dans ce calendrier bizarre à date unique, dans cette année arrêtée au moment où les rires font pénétrer au plus profond de notre coeur quelques pincées de bonheur.

Mais l’heure tourne, les pétales des fleurs s’envolent, la calèche garée plus bas et oubliée un moment, reconduit des participants tous un peu soûls. Le sourire de la dame en rouge se fige.

La sonnerie du téléphone retentit. J’assure aujourd’hui la permanence du commandement au ministère de l’Intérieur. Le commissaire de police en ligne me transmet – « au nom du préfet, précise-t-il, solennel  » –  les premiers comptages de manifestants. Il me précise que M. Lépine rappellera dans une heure pour m’indiquer si les cortèges semblent ou non défiler dans le calme.

En attendant, fonctionnaire indispensable, garant de la sécurité de la République, unique représentant, ce jour, du Président du Conseil … mais désoeuvré dans un grand ministère vide, je guette, sans trop d’espoir, un clin d’oeil d’encouragement de la jeune femme pimpante en robe rouge.

30 avril 1908 : La retraite à 70 ans … c’est pour bientôt … en Angleterre

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Grève de mineurs en Angleterre 1908

Vingt-cinq millions de jours de grève par an : la terreur de Clemenceau. Heureusement, ce n’est pas en France mais en Angleterre. C’est ce que l’on appelle là-bas le « labour unrest ». Tour à tour, les chauffeurs d’omnibus, les cheminots, les dockers ou les mineurs cessent le travail pour obtenir un salaire minimum national, un régime de retraite ou une assurance maladie.

A partir de cette année, ces mouvements pourraient donner leurs premiers résultats. Le gouvernement britannique envisage très sérieusement la mise en place d’un système de retraite. A partir de 70 ans, leurs bénéficiaires pourraient percevoir 20 shillings par mois, soit le quart du salaire d’un ouvrier non qualifié. Ce n’est pas encore le Pérou mais cela place nos voisins d’Outre-manche avant la France qui ne parvient toujours pas à faire adopter le moindre projet de loi en la matière.

La puissance des syndicats anglais – les trade-unions – est sans commune mesure à ce que nous connaissons. Même si les employeurs n’hésitent pas à traîner leurs leaders devant les tribunaux, ils augmentent leur force chaque jour.

Ils se réunissent actuellement sous la forme du Trade Union Congress (TUC) et soutiennent un parti qui compte de plus en plus de députés : le Labour (que l’on peut traduire en « parti travailliste »). Ce jeune parti, par d’habiles alliances avec les libéraux, pèse dans l’échiquier politique et peut maintenant contraindre à l’adoption de lois sociales novatrices.

Nous sommes loin de la Charte d’Amiens de 1906, document par lequel nos syndicats français s’interdisent toute activité politique et se privent donc d’une voie légale pour faire progresser leurs revendications.

Le résultat est là : les travailleurs anglais vont bientôt tous avoir une retraite. Les cols bleus français attendront pour leur part le bon vouloir des parlementaires ou de l’exécutif.

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