12 mars 1909 : Interrogatoire d’un maquereau

« Maintenant, Jules la Canne, il faut parler. Qu’est devenu notre collègue, l’inspecteur Robert ? »

Les hommes de la Mondaine se fâchent. L’un des leurs a disparu dans les quartiers interlopes de Paris, du côté de la rue Saint Anne. Jules la Canne est maquereau, informateur de police à ses heures, respecté, violent et jusqu’à présent intouchable.

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Toulouse-Lautrec, le « Salon » de la rue des Moulins… et ses jolies pensionnaires

 » Les renseignements que tu nous a donnés sur les Apaches ne suffiront pas à te protéger si nous ne pouvons pas savoir ce qui est arrivé à Robert !  » Les policiers deviennent hargneux, ils défont le faux col du mac, l’attachent sur une chaise, lui passent la main dans les cheveux en signe de menace. Celui-ci glapit :

 » Je ne sais rien. Laissez-moi à la fin ! Je ne m’occupe plus des filles à cent sous que fréquente votre Robert. J’essaie de faire des choses plus respectables en montant des brasseries avec des serveuses très agréables. C’est légal et ce n’est pas aussi contrôlé que les maisons à gros numéro (ndlr : les maisons closes).  »

La première gifle part, puis une seconde. Jules perd progressivement de sa superbe. Il sent que les « bourgeois » sont à cran et qu’ils feront tout pour sauver Robert. Alors, il se met à table :

 » Votre Robert avait changé ses habitudes. Il avait cessé de s’occuper des filles de la rue Saint Denis, de la rue Saint Honoré ou Saint Anne et de suivre les petits macs. Il commençait à s’intéresser aux maisons de luxe comme le Chabanais. Et à mon avis, c’est là qu’il s’est grillé les ailes. Il a dû découvrir des choses inavouables sur des gens puissants qui fréquentent cet enfer du désir tenu par Mme Kelly.  »

Les hommes de la Mondaine se calment d’un coup : « mince, il avait mis les pieds au Chabanais ! Là, c’est trop gros pour nous. Il faut en parler au Patron. Même le roi Edouard VII fréquente ce bel hôtel !  »

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Le roi d’Angleterre Edouard VII fréquenterait le Chabanais, maison close de luxe

Jules la Canne est libéré sur-le-champ et le commissaire Le Floch prend la suite des opérations.

Ce dernier, philosophe, lettré, revenu de tout, écoute ses hommes lui raconter l’affaire. Il leur fait la leçon :  » Et les pauvres filles soumises à ce Jules la Canne, vous y pensez ? 80 passes par jour, c’est affreux ! Vous l’avez relâché comme cela, ce mac de malheur ?  »

Il s’affale sur son fauteuil, fatigué et regarde le portrait de Victor Hugo -son grand homme -qui lui fait face. Il repense, avec un pâle sourire aux lèvres, à cette phrase du célèbre écrivain :

« La femme est obligée de choisir entre acheter un homme, ce qui s’appelle le mariage, ou se vendre, ce qui s’appelle la prostitution. »

6 mars 1909 : Lorsque l’enfant disparaît…

Les familles nombreuses disparaissent peu à peu. En cherchant bien dans quelques régions à tradition très catholique comme la Bretagne, on en distingue encore quelques-unes mais cela devient une exception.

La famille française typique compte un enfant. Notre pays, il y a un siècle, pouvait s’appuyer sur un million de naissances par an pour peupler ses campagnes, remplir ses usines et pourvoir ses régiments. Aujourd’hui, le chiffre de 740 000 est péniblement atteint et ne permet guère de compenser les décès.

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La France ne progresse plus guère en nombre d’habitants et reste, mise à part la région parisienne, lyonnaise ou lilloise, un grand pays vide.

Cela ne laisse pas d’inquiéter les autorités qui craignent une Allemagne qui s’accroît chaque année de 800 000 garçons et filles.

Réunion aujourd’hui autour du directeur de cabinet de Clemenceau, Etienne Winter pour examiner les mesures à prendre pour enrayer le phénomène et pousser les Français à faire plus d’enfants.

Les fonctionnaires convoqués font part de leur surprise :

– Vous n’imaginez tout de même pas que l’Etat va être garant de la taille de la progéniture dans chaque foyer ! Nous ne rentrons pas dans les chambres à coucher !

– L’essentiel de ce qu’on pouvait faire a déjà été fait (Ndlr : réponse très courante dans les réunions administratives) : par la loi Roussel, nous nous sommes assurés de la sécurité sanitaire des enfants placés en nourrices ; nous travaillons à rendre les maternités plus sûres ; des dispensaires aident les femmes qui ont des difficultés à allaiter leurs marmots… Bref, la France fait peu d’enfants mais elle soigne ceux qu’elle a déjà. Tout cela contribue à faire reculer la mortalité infantile et garantit donc une jeunesse plus nombreuse.

Winter et moi, nous reprenons :

– Il faut aller plus loin. Il convient de vraiment favoriser les familles nombreuses. Il faut trouver un moyen pour que les employeurs versent plus systématiquement des primes aux femmes qui accouchent, à celles qui allaitent et élèvent leurs enfants.

Un vieux chef de bureau du ministère des finances nous coupe magistralement :

– Je vous vois venir. Au départ, l’idée est généreuse : on veut aider les jeunes mamans pour qu’elles fassent plus d’enfants. Mais à l’arrivée, quel sera le résultat ? Les patrons vont constater qu’ils ne sont pas tous égaux face aux charges de familles de leurs employés. Ils vont donc commencer à imaginer des caisses de compensation des versements dont ils doivent s’acquitter : ceux qui ont beaucoup de jeunes femmes seraient accompagnés financièrement par les autres, en suivant un système financier dont je préfère ne pas imaginer la complexité.

Et ces caisses de compensation, et bien je vous le donne en mille, un jour, il faudra les aider avec des fonds publics ! Il faudra que mon ministère s’en mêle ! Vos idées d’aider les familles, c’est à terme, plus de fonctionnaires, plus de paperasse et plus d’impôts. Je suis contre ! 

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27 février 1909 : « J’ai vu Napoléon 1er en vrai ! « 

« Non, je ne veux pas de médecin, je suis en pleine santé !  » Claude Ermy, vénérable centenaire au Raincy, confond un instant le journaliste du Temps qui vient lui rendre visite avec un docteur. Dès que les présentations sont faites, M. Ermy redevient affable et souriant. Bonne mine, des cheveux blancs brillants, une voix encore claire, un regard qui pétille, il a cent-trois ans ? On lui en donnerait trente de moins.

Dans ses yeux peut se dérouler tout le XIXème siècle : la mort de Louis XVIII où il fait partie de ceux qui rendent un dernier hommage au roi en défilant devant son lit de parade  ; le sacre de Charles X en 1825 où il est impressionné par le nombre de gardes du corps entourant le souverain mal aimé.

Mais surtout :

« J’ai vu Napoléon 1er. Là, comme je vous vois ! Ah, quelle présence !  » Il évoque le passage de l’Empereur à Saulieu, lors de son retour de l’île d’Elbe en 1815. La foule qui acclame sur le perron de la mairie celui qu’elle considère comme un sauveur; le petit homme pressé qui donne des ordres secs à son entourage pour remonter vers Paris et consolider un pouvoir fragile ; les fonctionnaires cassés par le roi Louis XVIII -en fuite- qui proposent leurs services…  Il se souvient de ce pays qui semble alors reprendre espoir. « J’avais neuf ans. C’était un moment d’union, de joie et d’espérance extraordinaire. Seul Napoléon savait faire naître ces sentiments dans le peuple !  »

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Caricature anglaise décrivant Napoléon à l’île d’Elbe

Claude Ermy a eu une vie assez rude. Originaire du Morvan, ses « compatriotes de la région  » lui trouvent une place de garçon de café à Paris. Père de onze enfants, il en a perdu plusieurs en bas âge. A la mort de son père, lui qui est l’aîné, retourne dans son village natal pour élever ses derniers frères et soeurs.

Devenu ouvrier aux forges, il est victime d’un terrible accident du travail et voit ses doigts broyés entre les rouages d’une machine. On doit l’amputer de la main. Comme invalide, son ancienne fabrique lui verse, depuis, une pension mensuelle de 25 francs.  » Je vis avec. C’est peu. Il faut compter.  » Il reste sobre et digne sur cette question.

Depuis 18 ans déjà, il vit chez son petit fils, chef d’entreprise de fumisterie. Il raconte, à qui veut l’entendre, ce XIXème siècle dont nous sommes tous les héritiers.

A chaque fin d’anecdote, il puise avec délice, de sa main valide, dans sa tabatière. Est-ce là le secret de sa longévité ?

22 février 1909 : Blum fasciné par Jaurès

Il écoute, il boit ses paroles, ne pense jamais à le contredire. Socrate et Alcibiade ? Non, Jaurès et Blum.

Tout sépare les deux hommes. Le physique tout en puissance de Jaurès paraît écraser la minceur longiligne de Blum. Le cou de taureau du premier semble fait pour la lutte, le port de tête délicat du second prédispose plus à des joutes oratoires dans les salons. Jaurès bouillonne et fonce, Blum réfléchit avant d’agir.

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Jean Jaurès et Léon Blum, le maître et le disciple ; le premier a 50 ans, le second 36. Jaurès est un parlementaire célèbre et prestigieux… Blum n’est connu que par quelques lecteurs de critiques littéraires…et ses collègues fonctionnaires.

Ils se réunissent devant le temple du socialisme. Le plus âgé prend le second par la main, lui fait franchir le seuil et le présente aux grands Anciens qui fascinent le plus jeune. Alors que l’Internationale est chantée par une foule qui attend au dehors des messages de délivrance, Jaurès délivre à son disciple les paroles magiques qui peuvent enflammer le peuple. Il lui apprend les règles du combat politique et les devoirs du chef charismatique. Il lui fait sentir les rapports de force et le prix des luttes de classes.

Riches de l’enseignement transmis, ils ressortent tout deux du temple, main dans la main, face aux ouvriers victimes d’injustice, face aux obscurs de la mine et aux oubliés du capitalisme triomphant. Les regards qui se tournent vers eux expriment l’espérance de ceux qui ne veulent plus être trompés, de ceux qui rêvent de jours meilleurs pour leurs enfants. Le tribun et l’élégant juriste, le parlementaire redouté et le critique littéraire incisif, s’avancent accueillis par les vivats et les cris de joie. Ils lèvent les bras au ciel en faisant redoubler, à chaque mouvement, les hurlements d’une assemblée qui rentre en communion avec ces deux leaders.

Blum est heureux, il se sent porté par une vague qui ne peut se briser. Il a les yeux clos pour emmagasiner le plus de sensations possibles.

Les bruits s’éloignent, la lumière du vrai jour envahit la pièce.

Blum, maître des requêtes au Conseil d’Etat, se lève. Une heure après, dans un costume bien coupé, rasé de près, il franchit les portes de la prestigieuse institution et se surprend… à siffloter l’Internationale.

20 février 1909 : Quand Robin des Bois finance l’hôpital…

« Pour trouver les 66 millions de francs dont nous avons besoin chaque année, tous les moyens sont bons ! » Gustave Mesureur, directeur de l’Assistance publique de Paris, écarte les bras et les mains pour accentuer la force de ce qu’il vient de dire.

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Gustave Mesureur, 61 ans, est directeur de l’Assistance publique. Il est ancien député de la Seine, ancien ministre et membre éminent de la Grande Loge de France.

Nous avons rendez-vous pour examiner les sources de financement possible des 32000 lits des hôpitaux parisiens qui accueillent chaque année près de 270 000 malades. L’Assistance publique qui accueille les pauvres ne pouvant se soigner, a la réputation d’être riche : elle possède des terrains, des titres, des immeubles. Elle a des capitaux qui lui rapportent des intérêts, elle donne à bail des domaines, des maisons et des fermes.

Tout cela ne suffit pas : elle reçoit donc, en plus, des subventions municipales et départementales. Elle touche une part des bonis du Mont-de-Piété. La vente de terrain dans les cimetières se fait aussi en partie à son profit. « Ainsi, chaque mort finance un bébé qui naît!  » ajoute, pragmatique, notre directeur.

Pour équilibrer son budget, l’Assistance publique peut aussi compter sur une taxe originale : le « droit des pauvres ». Sur la région parisienne, tous les billets de spectacles, bals, concerts sont grevés d’une taxe qu’elle recouvre directement grâce à son service de perception. Ainsi, ceux qui s’amusent, se distraient, s’étourdissent dans les fêtes, financent et soulagent la pauvreté. 1 294 salles de concerts, théâtres ou cabarets sont régulièrement visités par les limiers de l’Assistance publique afin de vérifier que le droit des pauvres est bien acquitté.

– Monsieur le conseiller, ces agents qui s’assurent que les riches paient bien ce qu’ils doivent, sont un peu nos Robins des Bois !

– Mais d’autres sources de financement ne seraient-elles pas plus pertinentes ?

– Que voulez-vous dire ?

– Imaginez que tous les salaires soient soumis à une cotisation significative, perçue par des grands organismes de recouvrement… vos recettes seraient assurées !

– Nos dépenses sont infinies car on ne fait jamais assez pour la santé et pour soulager les pauvres. Vos idées de recettes sont les bienvenues mais elles ne seront sans doute pas suffisantes. Je suis pessimiste. Il y aura toujours un déficit… comment dire, un trou !

16 février 1909 : Si vous voulez que la Guadeloupe reste calme…

 » Il va falloir s’occuper un peu plus sérieusement de toutes les inégalités qui perdurent sur notre territoire !  » Hégésippe Légitimus que je reçois aujourd’hui, ne mâche pas ses mots même s’il garde un sourire avenant.

Au départ, mon propos était juste de passer en revue tous les postes budgétaires du ministère de l’intérieur et de celui des armées pour examiner les économies possibles. En regardant la longue liste des affectations, je me suis étonné du nombre de fonctionnaires présents pour le maintien de l’ordre en Guadeloupe. J’ai voulu en savoir plus sur la situation de cette île que je connais mal et j’ai eu l’idée de faire venir le député maire de Pointe-à-Pitre, dans mon bureau, pour faire le point.

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Hégésippe Légitimus a un fils du nom de Victor qui sera journaliste et se mariera avec la comédienne Mathilda Paruta qui deviendra Darling Légitimus. Cette dernière sera à son tour la mère de Théo Légitimus, comédien lui aussi, qui aura, en 1959, en enfant du nom de … Pascal.

 » Si vous voulez que la Guadeloupe reste calme, il faut s’efforcer de mettre fin à la crise sucrière qui secoue notre territoire depuis 1870. La canne se vend de moins en moins et à des cours trop bas pour permettre aux petites exploitations de survivre. Le résultat se traduit par une concentration des propriétés entre les mains des usines et d’industriels métropolitains et/ou mulâtres. »

Hégésippe Légitimus explique calmement et s’efforce de vérifier, par des regards furtifs, que mes notes prises au fur et à mesure, sont bien conformes à ses propos.

 » J’ai créé le parti socialiste guadeloupéen pour redonner du pouvoir politique aux exploités de l’île qui sont souvent noirs, pour mettre fin aux grands monopoles qui conduisent à des inégalités de fortune choquantes et pour favoriser l’accès aux études des classes populaires guadeloupéennes. A chaque hausse des cours de la canne à sucre, il faudrait que les salaires des ouvriers agricoles et des usines soient revalorisés.  »

Je décide de le faire parler un peu de lui :

– On vous qualifie, peut-être un peu vite, de « Jaurès noir  » ?

– Monsieur le conseiller, c’est beaucoup d’honneur mais si vous connaissiez mieux l’île, vous verriez que le nom de Légitimus est pris au sérieux par les habitants qui placent beaucoup d’espoir dans mon action de président de conseil général, de député et de maire.

En me regardant avec fierté, il ajoute une phrase dont je peine à comprendre complètement le sens :

– Mon nom n’est pas celui d’un… inconnu… et je ne suis pas… un amuseur public. »

29 janvier 1909 : Il faut savoir bien commencer une grève

 » J’en ai un peu assez de cette réputation de briseur de grèves ! »

Clemenceau tapote nerveusement la table avec ses doigts et continue :

– L’opposition de droite essaie de me donner une réputation de faux dur et la Cgt fait croire que je suis l’assassin de la classe ouvrière. La vérité est plus simple : je m’efforce d’éviter les troubles importants à l’ordre public et je favorise un règlement pacifique des conflits sociaux en décourageant les agitateurs. La France n’a vraiment pas besoin d’une révolution pour l’affaiblir à nouveau.

Il se retourne brusquement vers moi :

– Pour le conflit de Mazamet, dans le Tarn, vous laissez les ouvriers délaineurs démêler leur conflit avec leurs patrons. Nous essayons de ne pas nous en mêler et nous incitons chacun à rester calme et constructif. Dans cette région, les employés sont très liés à une église catholique qui soutient leurs revendications sociales et votent tous pour le baron Reille, député conservateur.

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Le travail de la laine dans les usines à Mazamet en 1909

Autrement dit, à Mazamet, nous ne sommes pas au bord du « grand soir » et on devrait pouvoir trouver une issue heureuse au conflit. Je compte sur vous pour y veiller !  »

Le lendemain, le préfet du Tarn est dans mon bureau pour prendre les consignes du ministère. Je donne des recommandations de modération. Le haut fonctionnaire s’étonne :

– Mais je ne vais pas disposer de régiments de dragons ?

– Peut-être, le cas échéant, on verra… mais juste pour préserver les usines de la vallée de l’Arnette. Nous devons nous montrer à l’écoute, compréhensifs. Le gouvernement favorise actuellement la prise de pouvoir de dirigeants modérés au sein de la Cgt. Il faut donc éviter tout ce qui peut être perçu comme des provocations. Le déploiement de l’armée serait vécu comme de l’agressivité de notre part.

– En fait, ce sont des familles entières qui sont mobilisées, qui partagent en chantant les mêmes soupes le soir et défilent derrière les drapeaux syndicaux.

– Efforcez-vous de protéger les enfants et faites en sorte qu’ils aillent chez des parents de villes voisines. Si les choses tournent mal, il faut qu’ils restent à l’écart.

– Oui, mais si je n’ai aucune force armée pour mener à bien ma mission, pour pacifier la ville…

– Ecoutez, monsieur le Préfet, faites comme votre collègue de Paris, Louis Lépine. Lui, il va directement au contact des manifestants, il parlemente, négocie, avance, recule, louvoie et toujours avec une pointe d’humour et une grosse dose de bon sens.

– Monsieur le conseiller, le Tarn, ce n’est pas Paris. Chez nous, les ouvriers ont un peu perdu le sens de l’humour -comme vous dites- en raison de conditions de travail très dures. Le délainage des peaux de mouton reste un métier ingrat : très physique, des odeurs parfois difficilement supportables… Les grévistes n’ont plus de ressources et ne se sentent pas écoutés par les patrons locaux qui ne semblent pas avoir peur du rapport de force.

– Je suis sûr que vous allez y arriver. Attendez-vous à la visite du leader Cgt Griffuelhes et même sans doute à celle de Jaurès.

– Là aussi, il risque d’y avoir des incidents… Même pas un petit régiment de dragons pour m’aider ?

– Non, prenez les gendarmes locaux qui sont connus de tous… et allez voir les familles grévistes.

– La soupe avec eux tous les soirs (le préfet semble retrouver le sourire) ?

J’observe son ventre bien rebondi.

– Pour un bon vivant comme vous ? A vous de voir le régime qui vous convient le mieux !

Le préfet et moi, nous nous séparons en riant. Il faut savoir bien commencer une grève.

21 janvier 1909 : « Vos lois sociales coûtent trop cher ! »

 » Vos lois sociales coûtent trop cher et vous ne vous en rendez même pas compte !  »

Les deux hommes se font face dans mon bureau. Ils se détestent. A ma gauche, René Viviani, socialiste indépendant, a créé le ministère du travail il y a deux ans, le 25 octobre 1906. De l’autre côté, venant de parler et prêt à bondir, Eugène Touron, rapporteur de la commission sénatoriale des finances.

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René Viviani, socialiste indépendant, est ministre du Travail en 1909

Clemenceau m’a chargé, en son nom, de les réunir :  » Si les avancées en matière sociale pouvaient faire l’objet d’un plus grand consensus, cela faciliterait la tâche du gouvernement. Mettez donc dans une même pièce Viviani et Touron et essayez de rapprocher leurs points de vue.  »

Touron reprend :

 » C’est une aberration de créer un ministère du travail. Le périmètre de l’ancienne administration du commerce et de l’industrie se révélait beaucoup plus pertinent. Vos fonctionnaires s’imaginent que le monde du travail fonctionne en vase clos, sans se préoccuper des conséquences économiques des textes qu’ils préparent. Ils ne réalisent pas que les lois efficaces sont celles qui tiennent compte à la fois des industriels, de leurs clients et de leurs salariés. Si on privilégie les uns aux dépends des autres, c’est la catastrophe.  »

Viviani ne se laisse pas démonter. Il a l’habitude de défendre pied à pied la position de son jeune ministère.

– Il fallait qu’en France, l’Etat puisse enfin penser le monde du travail dans sa globalité et ne laisse pas le monopole de cette réflexion aux syndicats comme la Cgt. Concernant la défense des ouvriers, on ne peut pas dire que la France soit en avance par rapport à un pays comme l’Allemagne.

– Mais vos lois sociales coulent une industrie déjà fragile, rétorque Touron. Le textile a vu ses exportations reculer de 19 % l’an dernier. Les patrons se plaignent de la rigidité, de la lourdeur de vos lois et règlements. Et en définitive, ils perdent des contrats au profit des sociétés étrangères et ne peuvent embaucher autant qu’ils voudraient. Ce sont les ouvriers qui sont les victimes, au final, de votre politique à courte vue.

Viviani rougit légèrement mais s’exprime d’un ton toujours aussi calme :

– Politique à courte vue que la loi de 1841 sur le travail des enfants ? Politique à courte vue que le droit pour les femmes de disposer de leur salaire ? Politique à courte vue que notre projet sur les retraites ouvrières ? Politique à courte vue que le droit pour les salariés d’avoir recours aux prud’hommes ?

– Mais tout cela coûte cher; les initiatives des entrepreneurs sont bridées par des pages et des pages de règlements complexes que vos inspecteurs du travail font respecter à coup de baguette. Les lois sociales dressent les ouvriers contre les patrons alors que les premiers ont besoin de la réussite des seconds pour vivre. Ces mesures sont inspirées par le socialisme et non par le réalisme !

La France oublie les vrais problèmes de son industrie. Celle-ci ne devrait se préoccuper que de trouver des matières premières bon marché, des procédés de fabrications ingénieux et des débouchés prometteurs. Au lieu de cela, les directions des usines doivent se concentrer sur l’application des règlements du travail sous le regard sourcilleux de vos fonctionnaires !  »

Les positions restent irréconciliables. Je regarde mes interlocuteurs, navré. Ce qui se passe dans mon bureau est l’exact reflet de la situation sociale du pays : un affrontement violent et permanent entre des mondes qui refusent de se comprendre. La droite, la gauche, les patrons, les syndicats, la police, la presse sont des planètes qui s’éloignent à grande vitesse, loin du soleil de la Vérité.

13 janvier 1909 : Churchill s’attaque à la pauvreté… et au socialisme

 » Le socialisme exalte le règlement, le libéralisme exalte l’homme. Le socialisme attaque le capital, le libéralisme attaque les monopoles.  »  Ma note concernant les réformes menées en Angleterre par le président du Board of Trade (ministre du Commerce et de l’Industrie britannique), Winston Churchill, commence par l’une de ses citations favorites. Cette dernière pourrait servir à nouveau dans un débat à la Chambre pour répondre à Jaurès !

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Winston Churchill est pressé de réussir

Outre Manche, la volonté du gouvernement de ne pas perdre pied face à la montée du Labour le conduit à des réformes sociales audacieuses dont pourraient -devraient ? –  s’inspirer les radicaux au pouvoir en France.

Churchill, le jeune patricien de 34 ans, habitué des salons mondains et des beaux quartiers, découvre, dans ses fonctions, la misère effroyable qui concerne un bon tiers de la société britannique. Cela le touche, l’émeut. Il veut agir, frapper fort et faire reculer cette « poverty line « . Les journalistes londoniens, goguenards, s’exclament :  » M. Churchill est plein de ses pauvres qu’il vient de découvrir « . 

Trêve de moqueries, les réalisations concrètes sont là :

– Les labours exchanges -bureaux de placement – se multiplient sur le territoire de sa Gracieuse Majesté et permettent aux chômeurs touchés par la crise sévère que nous connaissons depuis 1907, d’obtenir de précieuses informations pour trouver une nouvelle place dans les villes voisines de leur domicile ;

– l’Etat commence à mettre son nez dans le fonctionnement de plusieurs branches professionnelles et impose des conditions de travail et des salaires minimum (national minimum). Ces trade boards scandalisent les patrons britanniques mais sont efficaces pour protéger les travailleurs pauvres de la dentelle ou de la couture, par exemple, qui subissaient jusqu’à présent une exploitation sans merci ;

– enfin, le gouvernement londonien veut absolument créer un plan d’assurance chômage pour l’industrie. Churchill travaille dur sur plusieurs projets en ce sens qui devraient aboutir dans les prochains mois.

Tout cela a de l’allure et ma note administrative destinée à Clemenceau et au ministre du travail Viviani, laisse transparaître une certaine admiration de ma part.

La situation française fait un peu pâle figure à côté de ces réalisations. Notre projet sur les retraites est toujours embourbé, la protection contre le chômage reste balbutiante, l’accès aux soins médicaux reste cantonné à un frange réduite de la population.

En avant dernier paragraphe, je propose de faire venir à Paris, pour une réunion ou deux, un collaborateur très brillant de Churchill, économiste à Oxford, un certain William Beveridge. Celui-ci pourrait nous apporter quelques idées précieuses.

Je conclus ma note par une dernière citation qui provoquera forcément quelques réactions de mes lecteurs (je veux parler de Clemenceau et Viviani) : « le socialisme cherche à abattre la richesse, le libéralisme à supprimer la pauvreté. « 

24 et 25 décembre 1908 : Chahuts et émeutes au quartier Latin

Ministère de l’Intérieur, réunion de crise présidée par Etienne Winter, le directeur de cabinet de Georges Clemenceau.

Sujet de préoccupation: les troubles de ces derniers jours au quartier Latin.

Autour de la table : outre Gaston Doumergue, ministre de l’Instruction publique ; le préfet de police Louis Lépine ; le doyen Landouzy de la faculté de médecine ; le directeur de la police municipale de Paris,  M.Touny ; le commissaire divisionnaire du cinquième arrondissement, M. Noriot ; deux officiers de paix du même arrondissement de Paris, Mrs Fauvet et Thierry ; le vice recteur M. Liard… Autrement dit, les principaux acteurs, côté pouvoirs publics, des événements qui viennent de se produire au quartier Latin.

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La Sorbonne en 1908 est parfois un lieu d’agitation et de contestation

Etienne Winter parle avec une colère froide et contenue.

– Cela part dans tous les sens. Dans la même journée, le cours de M. Puech sur « les tragiques grecs » est perturbé par l’Action française et les Camelots du Roi d’une part, d’autre part, les chahuts à la faculté de médecine dégénèrent en émeute. J’attends vos explications, messieurs.

Le vice recteur Liard, un peu tremblant, essaie de défendre la décision prise pour le cours de M. Puech :

– Nous avions prévu que les Camelots du Roi allaient tenter d’empêcher le cours de M. Thalamas qui expose des thèses qu’ils contestent sur Jeanne d’Arc. On ne pouvait anticiper que, faute de pouvoir accéder à la salle de ce professeur, placée sous bonne garde, ils allaient s’en prendre au cours du pauvre Puech qui n’a rien à voir avec toute cette histoire.

Winter se fait cinglant :

– Le professeur a été ceinturé et expulsé de son propre cours par les activistes. Pendant vingt bonnes minutes -je répète, vingt minutes – Pujo, le chef des Camelots, a pu exposer ses thèses royalistes à des étudiants hilares. La République est ridiculisée.

L’officier de paix Fauvet intervient :

– J’ai fait mettre six camelots en état d’arrestation.

– Lesquels ?

– Ceux qui criaient  » vive le roi » et refusaient de sortir après les sommations. Devant cette fermeté, les autres militants ont quitté la salle.

– Il faudra que vous m’expliquiez comment il vous a fallu vingt minutes pour mobiliser une compagnie de gardes républicains alors que vous saviez par la police des chemins de fer que les troubles étaient imminents sur la Sorbonne.

– Nous avions massé tout notre monde devant la salle de M. Thalamas.

– Et vous aviez des ordres idiots qui vous empêchaient de bouger ? Je ne veux même pas entendre votre réponse. Elle va me désoler.

Passons à la faculté de médecine.

Alors là, c’est le sommet ! Le jury de l’agrégation est gravement contesté pour son manque d’objectivité. Les étudiants, mais aussi de nombreux professeurs, se désolent que les candidats qui ne sont pas soutenus par une sommité du monde médical, qui n’ont pas « leur jury », comme on dit, n’ont aucune chance.

Face à cette mise en cause pour défaut d’impartialité, que fait la Faculté de médecine ? Rien ! La tête dans le sable, elle attend que cela se passe. Pendant ce temps, les troubles montent. Ce qui n’était au départ qu’un chahut bon enfant à coups de tomates et d’oeufs, se transforme, petit à petit, en émeute.

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La Faculté de médecine en 1908

Le doyen Landouzy :

– On ne peut réformer sous la pression. Les examens de cette année doivent aller jusqu’à leur terme et nous prendrons ensuite le temps pour faire les ajustements nécessaires.

Winter reprend :

– Vous verrez avec Doumergue. En attendant, la police parisienne continue à gérer ces monômes -qui auraient dû rester anodins – n’importe comment.

Pourquoi ce coup de crosse contre un manifestant alors que l’ambiance était aux rires et aux chants paillards ?

Lépine tente de montrer son engagement à calmer les choses :

– Je suis allé personnellement dialoguer avec les étudiants, seul.

– Votre commissaire divisionnaire Noriot ne vous a pas facilité la tâche (l’intéressé disparaît presque sous la table). Il est perçu comme autoritaire et brutal par les étudiants. Résultat : cela a failli mal tourner pour vous, Monsieur le préfet. Un peu plus, vous étiez molesté.

– Constatant que le dialogue était impossible, j’ai demandé aux gardes cyclistes et aux policiers à cheval de faire place nette et d’enlever tous les barrages établis par les carabins.

– Et on déplore plusieurs manifestants piétinés par les chevaux ou battus à terre par vos gardes. Il y a au moins un avantage : ils peuvent se soigner entre eux ou bénéficier des soins attentifs de leurs professeurs de faculté… qui en profitent pour se répandre dans toute la presse et dénoncer les violences policières.

Mais là n’est pas le plus grave. Comment se fait-il que 300 manifestants aient réussi à s’introduire dans la cour d’honneur du Sénat ? Pourquoi la garde n’a-t-elle pas été renforcée au Palais du Luxembourg ? Lépine, que faites-vous, vous dormez ? Heureusement que le questeur, M. Bonnefoy-Sibour, a négocié habilement le retrait des émeutiers, sinon, c’est le gouvernement qui risquait de sauter !

– J’ai effectivement manqué de vigilance sur ce point. En retour, il faudrait que les gardes républicains gardent leur calme. Un étudiant a failli être transpercé par la baïonnette d’une sentinelle affolée.

– Lépine, le maintien de l’ordre à Paris, c’est vous. Si cela a failli dégénérer au Sénat, c’est par votre faute. Les gardes républicains du Palais n’ont effectivement aucun entraînement pour faire face à des carabins furieux.

Bon, nous en avons fini. Je compte sur vous pour vous reprendre à la rentrée de janvier. En attendant, vous êtes sauvés par Noël et les vacances universitaires. Le père Noël ramène plus sûrement le calme au quartier Latin que vos pelotons de policiers municipaux, M. Lépine.

Le préfet, avec sang froid, montre qu’il ne se laisse pas démonter par un directeur de cabinet :

– M. le directeur, je savais, en venant à cette réunion, que même à l’approche de Noël… vous n’alliez pas me faire de cadeaux.

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Police municipale parisienne en 1908

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