19 avril 1909 : Jeanne d’Arc sort vivante de son bûcher

« Cette pucelle, tout le monde la veut. » Je ne sais si Prosper d’Epinay parle de la véritable Jeanne d’Arc ou de la magnifique statue qu’il vient de réaliser de notre héroïne nationale. Elle se tient devant nous toute droite, les yeux mi-clos, le port de tête fier, les mains jointes sur le pommeau de sa longue et pesante épée. La jeune femme immobile semble nous écouter dignement parler du sort que lui réserve ce début de XXème siècle.

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La statue de Jeanne d’Arc par le sculpteur d’origine mauricienne Prosper d’Epinay. Le Vatican béatifie Jeanne d’Arc en avril 1909. Le procès en canonisation est ouvert et va durer 10 ans.

Le sculpteur d’origine mauricienne évoque les multiples courants de pensée qui se réclament de la bergère de Domrémy : Michelet, l’historien républicain, en fait un ciment de l’identité nationale, une rassembleuse du peuple et une gardienne vigilante des valeurs de la patrie. Anatole France revisite le mythe avec un regard critique et très rationnel et ose prétendre qu’Orléans n’a été conquis qu’en raison de la faiblesse des effectifs anglais. La droite avec Barrès en fait un modèle de la résistance à l’envahisseur, un symbole de pureté éloignant les souillures possibles du sol national. Les socialistes s’arrachent cette pauvre paysanne qui s’élève à la force du poignet et oblige les élites à servir les intérêts du peuple. L’Eglise, enfin, ne sait que faire de cette rebelle à la foi chevillée au corps, refusant de se soumettre aux clercs pour n’obéir qu’à Dieu.

« Je vous le dis, cette pauvre pucelle, tout le monde la veut dans son camp ! » 

Un déplacement de lumière semble imprimer un léger mouvement à la sculpture. L’ombre portée se réduit d’un coup, la couleur du visage s’illumine, on pourrait croire un instant que les yeux de Jeanne s’ouvrent légèrement.

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Prosper et moi arrêtons notre conversation pour ne pas troubler ce moment de grâce.

L’artiste regarde son oeuvre, fasciné. Il saisit la main de l’héroïne de Domrémy et lui parle à voix basse. Est-ce une prière ? Ou la parole magique d’un chaman capable de transmettre de la vie dans un objet ?

Les souvenirs et les images des livres d’Histoire de mon enfance, les textes plus sérieux du lycée Condorcet, les essais (forcément) brillants lus à Science Po sur l’époque de Jeanne d’Arc forment une sarabande dans ma tête et donnent une épaisseur, une signification profonde à la statue.

L’épée tournée vers le sol s’incline imperceptiblement par un effet d’optique que mon imagination refuse de corriger. Les rayons qui font briller la lame la transforment en une sorte de cadran solaire marquant le temps d’une France éternelle, une France qui ne perd pas de guerre et survit à tous les malheurs des temps.

Le doux regard de Jeanne, posé sur les deux êtres de chair fragiles que nous sommes à ses pieds, nous enveloppe, en même temps que le soleil couchant, d’un halo calme et pacifique. Je suis sûr à cet instant que Jeanne d’Arc sort de son bûcher vivante et que la bergère possède une richesse qu’aucun grand bourgeois n’aura jamais. Elle tend la main aux pauvres égarés que nous sommes tous et laisse son admirateur Charles Péguy conclure avec une voix claire et prophétique  :

 » La mystique est la force invincible des faibles. » 

16 avril 1909 : Ne vous mariez pas avec un Chinois !

 « Il ne faut pas se marier avec un Chinois ». La presse se fait l’écho de mésaventures survenues à quelques Françaises séduites par des diplomates ou des hommes d’affaires de l’Empire du Milieu en séjour prolongé à Paris.

A chaque affaire, le même enchaînement : au début, une jolie histoire d’amour entre un homme cultivé, souvent élégant, au physique « exotique » et une parisienne en mal d’affection, puis une demande en mariage en bonne et due forme réalisée par un Chinois connaissant nos usages et manières. Une noce et une lune de miel sont vécues comme un joli conte de fée entre deux êtres dissemblables, éloignés culturellement mais se comprenant apparemment si bien.

 Enfin, le départ pour la Chine imposé par le mari soucieux de revoir ses proches et soumis à des obligations professionnelles impérieuses.

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La Chine, pays mythique et méconnu mis en scène lors de l’Exposition Universelle à Paris

Le cauchemar pour la Française arrivée à Pékin commence à ce moment : elle découvre que son mariage en France n’est pas reconnu par les textes chinois et que ces derniers imposent, en fait, à son époux une autre femme, chinoise, choisie depuis très longtemps par sa belle famille. Cette femme chinoise prend alors sa place dans le foyer et son mari se soumet de bonne grâce à cette tradition multiséculaire. La Française devient alors la servante de la maisonnée et ses enfants, si elle en a, lui sont enlevés et deviennent ceux du couple chinois, considéré comme seul légitime.

J’ignore le degré de véracité de ces histoires abondamment commentées par des journaux en mal de sensationnel et des journalistes qui n’ont jamais mis les pieds en Chine, mais je confirme que le Quai d’Orsay et le Foreign Office font pression sur les autorités chinoises pour que le droit local soit modifié et déconseillent en attendant à leurs ressortissants les mariages mixtes. Courteline pourrait conclure en disant : «  il ya deux sortes de mariages : le mariage blanc et le mariage multicolore parce que chacun des deux conjoints en voit de toutes les couleurs. »

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14 avril 1909 : Le rayonnement de Marie Curie sur ma fille

Nous avons beaucoup parlé à notre fille Pauline de Marie Curie. La première femme à enseigner à la Sorbonne, qui a découvert le polonium puis le radium et a travaillé sur les radiations.

Le prix Nobel de physique 1903 s’est fait seul, sans moyen, dans un laboratoire vétuste qui relevait plutôt du hangar à pommes de terre. Elle a manié à la main des tonnes de minerais pour mener à bien ses expériences et a souvent atteint les limites de l’épuisement. Elle a passionnément aimé son mari Pierre, savant lui aussi et décédé accidentellement. Elle continue des travaux commencés en couple  et maintenant suivis par le monde entier.

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Marie Curie, prix Nobel, fierté nationale

La scientifique d’origine polonaise fait l’objet d’une admiration fervente au sein de notre petite famille. J’ai plusieurs fois pris sur mon temps de travail pour assister à ses cours (auxquels je ne comprends pas grand-chose) et je collectionne les photographies de cette héroïne moderne dans un album que ma petite Pauline consulte avec délice en me posant beaucoup de questions.

Ce soir je lui raconte à nouveau l’histoire de cette Marie si forte, de ce modèle pour des générations de futures étudiantes. Pauline a quatre ans, elle n’en est pas là et pour elle, Marie Curie, ce sont de beaux cheveux frisés, une longue robe noire et des tours de magie sur des substances qui émettent une drôle de lumière. Je m’efforce de lui faire mémoriser quelques éléments importants de la vie de notre prix Nobel national :

«  Ecoute-moi bien : Marie Curie a découvert le radium et le …… ?

Ma fille, la bouche en cœur, complète avec un sourire désarmant :

– ….le Paulinium! «

13 avril 1909 : Ma femme accouche bientôt

Neuf mois, c’est long. Tous les désagréments de la grossesse et pas beaucoup de répit. Le bébé sera sans doute gros : l’aîné de mes enfants pesait déjà neuf livres. Mon épouse m’interpelle :  » je sens qu’il est déjà descendu. Mon chéri, vous êtes prêt à aller chercher le docteur Roger, le moment venu ?  »

corset-pour-femmes-enceintes.1239563758.gifUn corset pour femme enceinte

La chambre à coucher est déjà aménagée pour le grand jour. Le médecin doit avoir tout sous la main : bassines, eau pure, draps blancs, alcool, cuillères. Un lit a été spécialement dressé pour faciliter l’opération. La bonne se tient régulièrement informée des déplacements du docteur pour pouvoir le trouver rapidement dès que nous aurons besoin de lui. Ce dernier a déjà effectué deux visites à notre domicile pour vérifier que tout se passait bien et confirmer que ma femme n’ayant pas de bassin étroit et mère de deux enfants déjà devait envisager le moment de façon « sereine ». Mon épouse s’est exclamé, en entendant ce mot et se rappelant ses longues souffrances avant l’arrivée de Nicolas et de Pauline : « on voit bien que ce n’est pas vous qui accouchez !  »

Nous guettons les signes annonciateurs du grand moment : contractions… mais aussi, dit-on, frénésie de ménage (?!).

Un peu inquiet, je consulte les statistiques du ministère : seuls 5% des femmes meurent en couche. C’est beaucoup mais quatre fois moins qu’il y a cinquante ans. A priori, les ouvrières et celles qui mettent au monde leur enfant à l’hôpital sont beaucoup plus facilement victimes d’infections mortelles que les autres et dans ce cas, les chiffres montent à 20 %.

Notre appartement parisien et la présence d’un médecin protègeront donc plus facilement la maman et notre bébé. Il y a treize ans, à la naissance de l’aîné, nous n’avions pu payer que la sage femme. Chaleureuse (c’était une religieuse), efficace mais moins rassurante -pour moi – qu’un homme très diplômé sortant de l’académie de Paris.

Quand l’accouchement commencera, il faudra que j’attende patiemment dans la cuisine en tournant en rond. L’accès à la chambre à coucher me sera interdit et la bonne viendra régulièrement pour me donner des nouvelles.

Nous hésitons encore sur le prénom. Nous sommes très sensibles à la mode : Jean, André, Pierre ou Marcel si c’est un garçon, Marie, Jeanne ou Madeleine si c’est une fille. Ou alors, quelque chose de beaucoup plus original, comme pour ses parents (en ce début de XXème siècle, on compte très peu de Nathalie et d’Olivier). Mais là, chut, c’est un secret. Ce journal pourrait tomber entre les mains de nos proches qui brûlent de savoir !

 klimt.1239562666.jpg Gustav Klimt : L’Espoir

3 avril 1909 : La femme enfermée dans un coffre…

Le coffre porté par quatre esclaves est posé au sol. Ida Rubinstein se rêve ouvrant le couvercle doré, enveloppée de fins rubans qu’elle retire lentement devant des spectateurs suffoqués. Elle s’imagine, elle, la discrète et la timide, provoquer le scandale par cette danse d’un érotisme si nouveau devant une assistance parisienne friande de nouveautés.

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Ida Rubinstein a seulement vingt-cinq ans et sa célébrité ne fait que croître

Son corps mince et souple se déhanche lentement ; ses bras longs, si longs, ondulent au-dessus de sa tête, les mains caressant des formes imaginaires. Son somptueux déshabillé blanc presque transparent dessiné par Bakst magnifie chacun de ses gestes. Elle est Cléopâtre, elle n’oublie pas qu’elle fut aussi Salomé au sept voiles. Elle se prépare au rôle de Saint Sébastien et s’imagine aussi en Shéhérazade plus tard.

Toujours sur scène, infatigable, dans des salles conquises par l’audace d’une chorégraphie inspirée des ballets russes et des danses orientales. Objet de spectacle et de désir d’un public qui occupe jusqu’au dernier fauteuil d’une salle du Châtelet surchauffée.

Ida Rubinstein reste dans ses songes où le poids n’existe pas et où le saut de félin des danseurs peut les porter sur des distances infinies. Le chant des choeurs porte chacun de ses pas en rythme, le regard fasciné des Parisiens la transcende littéralement.

Ida la jeune juive russe, héritière de la fortune de ses parents morts trop tôt, Ida élevée dans le luxe et le confort des appartements immenses de grande bourgeoisie de Saint Petersbourg, Ida l’admiratrice des écrivains, des poètes et des musiciens, aime se plonger dans un bain d’art et un océan créatif fait de mimes, de chants et de danses soutenus par un orchestre endiablé. Elle, l’enfant de riches, à laquelle tout a été donné, aime se mettre en danger avec une chorégraphie originale, difficile à exécuter.

Public français aujourd’hui, anglais, allemand ou américain demain, Ida qui pratique couramment toutes les grandes langues européennes, s’imagine voguant d’une rive de l’Atlantique ou de la Manche à l’autre, réunissant les cultures autour d’un même culte de la performance artistique.

Ida Rubinstein repense alors à cette phrase d’Alfred de Musset qui est sa devise quand elle est sur scène : « Quoi de plus léger qu’une plume? la poussière. De plus léger que la poussière? le vent. De plus léger que le vent ? la femme. De plus léger que la femme? Rien.  »

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Ida Rubinstein par Antonio de la Gandara : danseuse, égérie, elle se rêve un jour mécène

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30 mars 1909 : Gabriele d’Annunzio, le tombeur masqué

Visiteur du soir, masqué par un loup, chapeau noir à larges bords, les mains gantées de cuir : nous ne sommes pas dans un roman d’Alexandre Dumas mais à mon domicile, je ne reçois pas un mousquetaire mais Gabriele d’Annunzio, écrivain, poète, en délicatesse avec ses créanciers en Italie.

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Gabriele d’Annunzio, le tombeur de ces dames, porte ce soir un masque

Sitôt entré, il s’installe confortablement sur une bergère, croise les jambes et allume un fin cigare dont il tire voluptueusement quelques premières bouffées en s’entourant d’une fumée protectrice. Ses doigts fins tire-bouchonnent nerveusement le bout de ses moustaches quand il achève ses longues phrases prononcées avec un accent transalpin, précieux et chantant à la fois.

Ses yeux noir profonds ne me quittent guère et m’invitent à lui apporter des réponses précises :

– Non, l’Etat français n’a pas de dossier fiscal le concernant et ses créanciers n’ont pas saisi notre justice.

– Oui, il pourra continuer à toucher ses droits sur ses romans traduits ; L’Innocente, Les Vierges au Rocher ou Le Feu.

– Son projet mené avec Debussy portant création d’un opéra mettant en scène le Martyre de Saint Sébastien sera le bienvenu sur une scène française.

D’Annunzio se réjouit d’avance de cette future production : un ballet opéra total. Des noms prestigieux sont déjà évoqués : Ida Rubinstein, la belle danseuse juive russe qui se déshabille actuellement complètement dans la danse des sept voiles du Salomé d’Oscar Wilde, André Caplet comme chef d’orchestre, des décors et des costumes qui pourraient être de Léon Bakst.

Le poète conclut :

– Je suis comme Saint Sébastien, aucune flèche ne peut m’atteindre vraiment. Mes ennemis italiens ne franchiront jamais les Alpes pour me retrouver. Je partage avec le saint le même attachement à la beauté du corps… mais ce sont les femmes que je préfère charmer.

Pendant toute notre conversation, une voiture attend au bas de notre immeuble. Par la fenêtre, j’observe à la dérobée une jeune brunette qui attend patiemment, un livre à la main, que Gabriele veuille bien le rejoindre. A chaque heure, elle fait monter son valet de pied qui rappelle sa présence et tente, sans succès, de faire descendre le poète. Ida Rubinstein ? Romaine Brooks ? Une autre conquête ? A cette distance, je ne suis pas sûr. Les élégantes Parisiennes et les belles étrangères égéries du monde des arts s’arrachent déjà l’écrivain avant même son installation définitive dans la capitale.

Gabriele d’Annunzio me confie en me quittant : « Ces demoiselles devraient se méfier de moi. J’ai beau me comporter en mufle, elles ne me quittent pas d’une semelle. D’autant plus forte est l’ivresse que plus amer est le vin !  »

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Ida Rubinstein par Valentin Serov

21 mars 1909 : Faut-il acquitter une voleuse de pain affamée ?

Cela fait trente-six heures que Louise n’a pas mangé. Son enfant de deux ans a très faim et pleure. La jeune femme se sent perdue, oubliée de tous. Elle erre dans les rues de Charly-sur-Marne, demande sans succès aux passants une petite pièce ou un bol de soupe. Les uns et les autres se détournent, pressés de rentrer chez-eux dans cette matinée encore froide.

Louise passe devant le boulanger Pierre. La chaleur et les odeurs de cuisson lui font tourner la tête. Sans vérifier si elle est surveillée, elle s’empare prestement d’un pain et court se cacher dans une ruelle sombre pour le dévorer son précieux butin, son enfant et elle.

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Louise Ménard devenue la voleuse de pain la plus populaire de France

Une heure plus tard, trois gendarmes procèdent à son arrestation : « Madame Louise Ménard, au nom de la loi, nous vous arrêtons pour vol ! »

Personne n’a oublié l’affaire Ménard qui remonte à plus de dix ans. Le grand public s’est pris d’affection pour cette pauvre Louise, fille mère à vingt ans. Les mêmes qui évitaient de la regarder dans les rues de Charly, lisent avec avidité le Petit Journal où ils découvrent qu’il existe un juge d’une bonté extraordinaire.

Le juge Magnaud, « le bon juge ». Celui-ci acquitte Louise Ménard dans un jugement retentissant considérant « qu’il est regrettable que dans une société bien organisée, un des membres de cette « société », surtout une mère de famille, puisse manquer de pain autrement que par sa faute; que lorsqu’une pareille situation se présente et qu’elle est, comme pour Louise Ménard, très nettement établie, le juge peut, et doit, interpréter humainement les inflexibles prescriptions de la loi; »

Il ajoute ces quelques mots frappés au coin du bon sens : « L’intention frauduleuse est encore bien plus atténuée lorsqu’aux tortures aiguës résultant d’une longue privation de nourriture, vient se joindre comme dans l’espèce, le désir si naturel chez une mère de les éviter au jeune enfant dont elle a la charge ».

Le président Magnaud, légende vivante, a laissé sa robe de juge et a suivi le conseil de Georges Clemenceau. Il est élu député de l’Aisne comme radical socialiste.

Il me rejoint dans mon bureau ce jour et souhaite faire le point sur sa courte carrière politique.

A suivre…

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Le Président Magnaud a quitté le palais de justice de Château-Thierry depuis 1906 pour faire de la politique

17 mars 1909 : J’apprends le baisemain à mon fils

Mon fils qui m’a accompagné, hier soir, pour la première fois, dans le monde, a été très impressionné par le baisemain pratiqué, à plusieurs reprises, par son père, à chaque rencontre de dames mariées.

 » Père, je veux que vous me montriez !  »

Je lui explique qu’il s’agit d’un usage qui était tombé complètement en désuétude au cours du XIXème siècle et qui revient depuis cinq ou six ans à la mode, en même temps que la révérence pour les dames.

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La pièce « Cyrano de Bergerac » de Rostand contribue à remettre au goût du jour cette vieille et élégante pratique du baisemain

– Mais, père, tout le monde parle de relâchement des moeurs ?

– Justement, cela doit-être en réaction. Dans certains milieux que je ne fréquente heureusement pas tous les jours (ce serait assommant), on souhaite afficher un certain retour à des traditions aristocratiques et aux vieux usages. Il semble que ce sont les Allemands qui ont commencé à lancer cette « mode ».

Je lui décris ensuite le geste : la main de la dame que l’on saisit délicatement entre le pouce et l’index, le corps qui se penche lentement, les lèvres qui ne doivent en aucun cas toucher la peau de la personne saluée, le baiser juste esquissé, comme un souffle.

Mon fils essaie, maladroitement. Je corrige sa prestation :

 » La dame retire au préalable son gant, vous vous penchez plus lentement et vous soulevez aussi la main de la dame. Chacun doit faire la moitié du chemin !  »

Nicolas essaie à nouveau, manque de tomber et part d’un fou rire en me regardant (pour les besoins de l’expérience, je joue le rôle de la dame avec affectation).

Ma fille s’approche alors, attirée par l’ambiance joyeuse :

 » Et la révérence, je peux apprendre moi aussi ?  »

Encore un -petit- effort, et mes enfants seront bientôt prêts pour une entrée remarquée dans les réceptions parisiennes.

16 mars 1909 : Confidences de la femme du Président

Elle porte des robes à la mode et n’a pas hésité à poser devant les photographes du Journal « L’Illustration ». Jeanne Fallières, née Bresson, est la femme du Président de la République depuis plus de quarante ans. A la suite de l’agression dont a été victime son mari il y a quelques mois, je suis chargé de la rencontrer, pour organiser sa protection.

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Madame Jeanne Fallières, première dame de France, son élégance discrète, ses manières simples…

 » Quand j’étends mon linge dans le jardin de l’Elysée, vous n’allez tout de même pas mettre deux policiers pour m’accompagner ? »

Ce n’est pas de l’ironie mais la question franche d’une femme très bien élevée mais aux façons restées simples.

Je la rassure sur l’intensité de la surveillance qui va peser sur elle. La Sûreté n’a pas les moyens de l’entourer d’une escouade permanente. Seules les grandes occasions -réceptions officielles, déplacements couverts par la presse, rencontres diplomatiques où elle accompagne son mari – justifieront la présence d’un ou deux fonctionnaires du ministère de l’Intérieur.

Tout le long de notre rencontre, elle demeure réservée et m’écoute comme une élève appliquée. Après une hésitation, elle finit par lâcher :

« Et pour les caricatures publiées dans la presse sur mon époux, vous ne pouvez pas faire quelque chose ? »

Elle évoque les dessins peu charitables qui remplissent les colonnes des journaux parisiens qui représentent notre Gascon de chef de l’Etat hilare, le regard satisfait, la bedaine bien remplie et un verre de vin de Loupillon – son coin d’origine – à la main.

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Fallières, « roi du Loupillon »

J’explique à la première dame de France que la presse est libre et que la position de son conjoint l’expose inévitablement à des critiques et à des charges venant des humoristes :

 » Madame, ce sont surtout les Parisiens un peu pédants qui se moquent. Le peuple des campagnes, lui, apprécie un Président qui sait lever le coude, aime la bonne chère et s’attache à rester proche des gens. Ces derniers sont rassurés de savoir qu’à la tête de l’Etat, il y a quelqu’un qui leur ressemble. »

Elle me répond, fataliste :

« Vous employez les mêmes arguments que mon mari. Que n’accepterait-on pas pour gagner ou conserver des électeurs !  »

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La première dame de France avec des amies à Loupillon

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Le couple présidentiel

13 mars 1909 : Il faut fermer les maisons closes

La disparition de l’inspecteur Robert de la Mondaine commence à faire du bruit dans l’appareil d’Etat. Le préfet Lépine fait le point avec moi :

« On critique beaucoup mes fiches roses, ces petits cartons bien tenus qui permettent de suivre toutes les personnes qui fréquentent de près ou de loin les milieux louches de la prostitution à Paris ? Eh bien, dans ce genre d’affaire, nous sommes bien contents de les trouver !  »

Pour en savoir plus, nous convoquons une ancienne et encore très jeune dame de petite vertu : Marthe Richard. Elle fait partie de nos informatrices privilégiées sur le monde de la nuit parisien.

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Marthe Richard, très critique sur son ancien métier…

Cette dernière, après avoir exercé le plus vieux métier du monde à Nancy puis rue Godot-de-Mauroy à Paris, a épousé un riche industriel du nom d’Henri Richer, un des magnats des Halles. 

Marthe Richard n’y va pas par quatre chemins :

 » Votre inspecteur Robert, vous ne le reverrez sans doute jamais. Soit il est parti en galante et riche compagnie et c’est lui qui veillera à rester loin des regards indiscrets, soit il a surpris des secrets de gens puissants et son corps repose déjà au fond de la Seine dans un sac lesté de pierres. Je ne comprends pas pourquoi il a commencé à s’intéresser au Chabanais, cet établissement de luxe était trop gros pour lui. »

Elle nous raconte ensuite le fonctionnement du Chabanais :

 » Je sais, cela fait rêver les hommes mais cela n’a rien de bien drôle.  Le champagne coule à flot. Les pensionnaires restent distinguées et accueillent leurs invités dans le salon Louis XV ou le salon pompéien. Chaque chambre a aussi une ambiance particulière : chambre japonaise, chambre russe, chambre mauresque. Il y a même la salle des tortures. Ces messieurs très bien habillés, en chapeau melon, jettent leur mouchoir en direction d’une pensionnaire de leur choix et entrent peu après, encore en costume, dans l’une de ces pièces du plaisir, au bras d’une demoiselle déjà très dévêtue.

Il faut arrêter de se placer du point de vue des messieurs. Pour les filles, c’est un calvaire, une humiliation permanente. J’ai une chance extraordinaire d’être sortie de ce monde. Mes anciennes collègues décèdent de maladies, tombent dans la rue sous les coups des voyous ou sombrent dans la misère dès que l’âge arrive. 

Ces maisons closes qui sont des usines à transmettre la syphilis et permettent au Milieu de prospérer devraient… être fermées. C’est une honte pour la République. »

Lépine part d’un grand éclat de rire :

 » Chère madame, si un jour un député se risque à proposer une vaste loi en ce sens, nous vous proposons de baptiser ce texte avec votre nom ! »

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