6 février 1908 : Lyautey et Clemenceau, deux fauves magnifiques

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Hubert Lyautey et Georges Clemenceau

Les deux grands fauves se reniflent, se pèsent du regard, jaugent leurs forces respectives. Un combat éventuel serait mortel pour l’un d’entre eux, ils le savent. L’un est politique, il est au faîte du pouvoir mais peut être renversé demain par la Chambre. L’autre est général, autonome sur le terrain, il est pourtant à la merci des intrigues des ministères et des cabinets.

Leurs personnalités intriguent, fascinent, agacent. Clemenceau et Lyautey. Alliés aujourd’hui, ennemis demain ?

Le Président du Conseil m’a demandé de convoquer le général pour lui proposer de prendre les rênes au Maroc.

La région continue à nous inquiéter. Les incursions de tribus en Algérie restent fréquentes et les généraux en place (Drude, d’Amade) ne savent rétablir l’ordre qu’en envoyant des colonnes agissant de façon brutale au prix de pertes importantes.

La conversation entre le (fin) politique et le militaire (idéaliste) a été longue. Lyautey veut une vraie marge de manoeuvre pour pouvoir appliquer ce qu’il appelle « ses méthodes ». Il croit à la pacification du Maroc par des opérations militaires ciblées, accompagnées d’une véritable aide aux populations locales. Il demeure persuadé qu’il faut transformer les tribus marocaines en alliées, qu’il ne faut pas soumettre mais convaincre, qu’il ne faut tirer des coups de fusils que le plus rarement possible en privilégiant le dialogue.

Clemenceau se méfie d’un général qu’il sait intelligent mais dont il redoute ce qu’il considère comme de l’indiscipline.

Il me confie après l’entretien :

 » Lyautey ? je n’ai que lui sous la main. Les autres sont des brutes ou des crétins qui massacrent les populations ou font tuer leurs hommes pour rien.

Mais Lyautey m’énerve. On ne rentre pas dans l’armée pour faire de la politique mais pour obéir – j’insiste sur le mot – au politique. Avec des hommes comme lui, il faudrait que la France diffuse la Civilisation dans le monde entier … en oubliant que les Français se moquent de cette démarche de grandeur et attendent plutôt des réformes sociales ou le retour de l’Alsace Lorraine dans le giron de la République « .

Il me reste à convaincre le Patron que Lyautey constitue certainement notre meilleure carte au Maroc. Il a l’esprit pratique et il est franc. A ce niveau là de responsabilités dans la hiérarchie militaire, ce n’est pas si fréquent.

Les deux grands fauves vont devoir chasser un moment ensemble.

8 janvier 1908 : C’est le moment d’investir en Chine

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La Chine, un « gâteau » à se partager entre puissances européennes

Un fonctionnaire plein d’idées, un diplomate de talent, un nom célèbre et maintenant un prénom : Philippe Berthelot.

J’ai reçu, ce jour, le jeune sous directeur d’Asie au Quai d’Orsay, fils du scientifique et homme d’Etat Marcellin Berthelot, décédé l’an dernier.

Philippe Berthelot ne tient pas en place dans mon bureau. S’asseyant ou se levant brusquement, le regard fiévreux, son débit verbal accélère au fur et à mesure qu’il expose son (beau) projet. Passionné par la Chine, il souhaite que les pouvoirs publics français s’y organisent comme le font les Anglais.

Ceux-ci entretiennent là-bas trois entités liées entre elles : une banque d’affaire, un organisme de recherche de projets industriels et un groupement d’importation de matériel britannique.

Mon interlocuteur propose donc la création d’une banque franco-chinoise implantée à Pékin ou Shangaï, montée avec les capitaux de la Banque de l’Indochine.

 » Ce serait une banque idéale !  » ne cesse-t-il de marteler, le doigt levé comme un prêcheur.

Pour son projet destiné à favoriser le rayonnement français, il a besoin du soutien du Président du Conseil. Et pour cela, je suis chargé d’étudier sa demande et de proposer une décision à G. Clemenceau.

A priori, je n’aurais pas de raisons de m’opposer à la démarche si la Banque de l’Indochine acceptait d’apporter les capitaux voulus. Or, c’est là que le bas blesse. Cet établissement de financement de l’expansion coloniale, dominé par les grandes banques parisiennes, ne souhaite pas mettre un sou dans « l’aventure franco-chinoise ».

Depuis la révolte des boxers, matée en 1900 par une coalition armée européenne, le pays reste considéré par nos financiers comme peu sûr. Ces derniers investissent donc là bas à court terme, de façon spéculative -sur des projets allemands ou anglais – mais se méfient d’implantations industrielles françaises plus durables.

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Une compagnie de Boxers à Pékin. Cette société secrète chinoise est à l’origine d’une grande révolte contre les occidentaux en 1899 et 1900.

Philippe Berthelot ne comprend pas cette frilosité.

« Rendez-vous compte ! Toute l’Europe prend sa part de gâteau dans cet Empire chinois. Il y a là-bas plein de ressources minières, des voies de chemin de fer et même quelques premières usines. Le pays commence à se rénover sous l’impulsion de sa vieille impératrice Cixi. A la suite de la guerre russo-japonaise d’il y a deux ans qui s’est déroulée – humiliation suprême – sur leur territoire, les Chinois ont pris conscience qu’ils devaient faire des réformes. La cour mandchoue a aboli les concours traditionnels de recrutement des fonctionnaires au profit d’examens modernes. Le système d’éducation est repensé en profondeur. Les finances sont rééquilibrées et le système monétaire sera refondu.

Croyez-moi, c’est le bon moment pour investir en Chine. Ne laissons-pas les Allemands ou les Anglais, voire les Américains, y aller seuls.  »

C’est malheureusement ce qui risque de se passer.

Après que le jeune sous directeur du Quai ait quitté mon bureau, non sans avoir laissé un volumineux dossier sur son projet, j’ai abordé le sujet avec le ministre.

Celui-ci veut bien recevoir personnellement Philippe Berthelot  (« s’il est aussi doué que son père, il a de l’avenir ce garçon ! ») pour parler… d’art chinois. Mais donner la caution de l’Etat pour des investissements d’ampleur dans ce pays, il n’en est pas question.

G. Clemenceau : « La France s’épuise dans ces aventures à l’autre bout du monde. Nous n’avons pas assez d’argent, de personnels, de compétences pour arroser toute la planète. L’énergie et le sang gaulois sont trop rares, gardons les pour l’Hexagone et les défis européens que nous avons à relever ».

Ainsi, la Chine s’éveille … mais sans nous.

Bilan d’une riche année 1907

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La Triple Entente entre la Russie, l’Angleterre et la France, illustration de la presse russe

Pour faire un bilan de cette année 1907, quatre termes viennent à l’esprit:

tensions, apaisement, puissance retrouvée, et modernisation. 

« Tensions et apaisements »

Deux mots contradictoires pour qualifier cette année 1907 qui vient de s’écouler.

– Tensions au Maroc et sur la frontière algérienne. La France est poussée à intervenir de plus en plus dans cette région : les attaques contre nos troupes ou nos ressortissants, conduisent le gouvernement à envoyer des colonnes de renfort pour sécuriser des zones de plus en plus importantes de territoire marocain. Cela se fait sous le regard plus ou moins bienveillant du reste de l’Europe. L’Angleterre et l’Espagne ont obtenu des contreparties aux engagements français. L’Allemagne, en revanche, peine à accepter cette situation et le fait régulièrement savoir. Nous sommes toujours au bord d’un incident avec ce pays au sujet du Maroc. Cela n’est pas sain pour la paix entre les nations. 1908 devra être un année de pacification de la situation. Des actions militaires bien ciblées et une activité diplomatique intense devraient éviter à notre pays d’être engagé dans une aventure dangereuse.

– Tensions dans le monde du travail. Les ouvriers, les vignerons, les électriciens, les garçons de café…chacun revendique, exige plus des patrons et du gouvernement. Les heurts sont fréquents et G. Clemenceau n’hésite pas à faire donner la troupe. Celle-ci peut être amenée à tirer et on déplore dès lors des victimes…sources de nouvelles tensions. La création récente du ministère du travail devrait contribuer à faire baisser l’intensité de ces conflits en rendant l’Etat arbitre et protecteur des faibles au lieu d’être seulement celui qui ramène le calme avec le sabre.

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Depuis 15 ans, les grèves sont de plus en plus dures. On redoute une grève dans les transports de l’ampleur de celle de 1891

 « Apaisement «  dans les relations internationales et en France.

– Le spectre d’une révolution russe s’éloigne quelque peu après les graves événements de 1905. Stolypine a pris les choses en mains et semble vouloir s’attaquer au problème agraire de son pays. Il est grand temps et il n’a pas le droit à l’échec.

– Le système des alliances entre la Russie, la France et l’Angleterre protège notre pays de l’isolement par rapport à la puissante Allemagne. Il décourage la mise en cause, par la force, de nos intérêts et oblige les puissances à trouver des solutions diplomatiques. Attention, ces alliances ne sont valables que si les membres savent agir avec discernement dans leur politique extérieure. Sinon, les erreurs de l’un conduisent les autres dans la même direction. La France devra être vigilante par rapport aux Anglais ou aux Russes qui peuvent être tentés d’accroître leur puissance impériale sans souci des équilibres européens.

– Apaisement des tensions religieuses en France. Il est toujours aussi difficile d’inviter à un même dîner des catholiques intransigeants et des laïcs cachant difficilement leurs penchants anticléricaux ! Pour autant, G. Clemenceau a su mettre un terme aux inventaires des biens de l’Eglise sans renoncer à défendre la séparation stricte d’avec l’Etat. On déplore moins d’affrontements publics entre catholiques et représentants de l’ordre républicain que les années passées. La presse catholique continue à crier « au scandale » (voire le journal « La Croix ») mais n’est plus suivie par la foule des fidèles, rassurée par les intentions pacifiques des pouvoirs publics.

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L’église de France retouve une certaine sérénité face à un gouvernement apaisant. L’église Saint Aspais de Melun

L’autre mot clef de cette année est « puissance retrouvée« .

Les deux prix Nobel attribués au diplomate Louis Renault pour son action à la conférence de La Haye (prix Nobel de la Paix) et au docteur Alphonse Laveran, bactériologiste à l’institut Pasteur et spécialiste du paludisme (prix Nobel de médecine), montrent, s’il en était besoin, que notre pays reste à la pointe des avancées scientifiques. Nous avons sans doute les meilleurs médecins, les meilleurs biologistes et physiciens du monde.

Louis Renault jurist.gif Le juriste Louis Renault, prix Nobel de la paix

Après le conflit de 1870, la France a su se redresser. Elle rattrape l’Angleterre d’un point de vue économique, elle s’investit dans des secteurs d’avenir comme l’automobile. Cela profite à tous et contribuera, nous l’espérons, à l’apaisement des tensions sociales citées plus haut.

La France est aussi une puissance écoutée, respectée. Elle traite clairement d’égale à égale avec l’Angleterre, l’Allemagne ou la Russie.

Sa population ne progresse plus à la même vitesse qu’au début du siècle dernier. L’Allemagne est beaucoup plus dynamique de ce point de vue. D’autres pays émergent et pourraient devenir les grandes puissances de demain, au détriment de la France : la Russie aux mille ressources naturelles et aux territoires immenses, bien entendu, mais aussi et surtout, les Etats Unis, dont la puissance industrielle et financière n’a pas fini, je pense, de nous étonner.

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Les Etats Unis, puissance montante… Un « building » à Boston

La France ne survivra face à ces « empires montants » qu’avec des colonies multiples, à la population nombreuse. Il faut saluer ici les Français qui se battent loin de leurs foyers pour planter dans les endroits les plus reculés de la planète, le drapeau tricolore républicain. Quand ces Français respectent les habitants de ces régions dans leurs droits et leurs traditions, cela honore la Civilisation.

« Modernisation » sera le quatrième mot clef

Modernisation en cours de notre Police qui se dote de brigades mobiles (le décret a été signé aujourd’hui) mieux à même de lutter contre une criminalité qui se joue des limites départementales, situation dénoncée par la presse et crainte par une population qui attend plus de protection de la part de l’Etat.

Modernisation de notre fiscalité qui se dotera peut-être l’an prochain de l’impôt sur le revenu. Pour l’instant repoussé par la Chambre, ce projet apparaîtra un jour, nous l’espérons, comme porteur de plus de justice dans la répartition du fardeau du financement de l’Etat.

Modernisation sociale avec les projets sur la généralisation des pensions de retraite qui doivent vite sortir des cartons si la France ne veut pas être la lanterne rouge des puissances européennes dans la domaine social.

En conclusion, notre puissance française retrouvée ne tiendra qu’avec une volonté sans faille de progrès législatif. Le gouvernement Clemenceau doit « durer » (si les parlementaires pouvaient l’aider dans sa tâche !) et continuer son action de réforme.

Quelques dates clef que nous retiendrons de cette année :

2 janvier : Loi sur l’exercice du culte. Permet de trancher l’attribution des biens de l’Eglise. Elle est mise en oeuvre avec un esprit d’apaisement par la gouvernement.

 7 février : Joseph caillaux, ministre des finances, dépose pour la première fois son projet de loi instaurant l’impôt sur le revenu. Projet repoussé par la Chambre plusieurs fois pendant l’année.

8 mars : Grève des électriciens de Paris. Le gouvernement fait appel aux soldats du Génie pour les remplacer.

19/20 mars :Occupation de Oujda, au Maroc, par Lyautey, après l’assassinat, à Marrakech, du directeur du dispensaire français.

28 mars : Loi assimilant les réunions cultuelles aux réunions publiques. Ce texte permet de garantir, de fait, la liberté des cultes.

9/10 juin : le mouvement des vignerons dans le Midi tourne à l’insurrection. Le gouvernement aura une action très ferme en envoyant la troupe et en arrêtant des meneurs.

15 juin au 18 octobre : 2ème conférence de La Haye dirigée par Théodore Roosevelt. Les conventions internationales sont révisées pour favoriser les solutions diplomatiques dans la résolutions des conflits inter-étatiques.

28 juillet : Les chaussonniers, en grève, de l’usine Amos sont « bousculés » par la troupe : 2 morts, près de trente blessés.

31 août : accord anglo-russe sur la Perse; ce dernier accord confirme la « Triple Entente » anglo-franco-russe.

29 septembre : inondations catastrophiques dans l’Hérault et dans le Gard

1er octobre : ouverture du Salon d’Automne qui reconnaît, enfin, le talent de Cézanne

12 novembre : le parlement approuve par 464 voix contre 54 la politique marocaine du gouvernement

10 décembre : Alphonse Laveran et Louis Renault, deux Français, reçoivent respectivement le prix Nobel de médecine et le prix Nobel de la Paix

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« Travailler moins, gagner autant » , un slogan qui a de l’avenir ?

27 décembre 1907 : Segalen et Gauguin : triste Tahiti !

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Paul Gauguin, « Deux Filles Portant Un Plat de Fruits »

Une histoire complexe, un auteur inconnu qui écrit à compte d’auteur, un titre incompréhensible !

 » Les Immémoriaux  » de Victor Segalen restent une oeuvre qui a toutes les chances de sombrer dans l’indifférence totale du grand public. G. Clemenceau qui reçoit tant et tant d’ouvrages dédicacés par des fonctionnaires – aux talents pour le moins variés –  m’a pourtant demandé de jeter un oeil sur ce livre qui l’intrigue.

 » Lisez ce bouquin quand vous aurez un moment. J’ai entendu parler de Victor Segalen. Comme médecin dans la Marine, je ne sais pas ce qu’il vaut, mais comme admirateur et redécouvreur des oeuvres de ce peintre mort injustement dans la misère qu’était Gauguin, il faut lui reconnaître un talent certain.  »

Et il a ajouté :  » … Si j’en crois les quelques dizaines de pages que j’ai déjà parcourues, il aborde la disparition progressive de la civilisation des indigènes de Tahiti, détruite par les missionnaires de tous poils et les colons à courte vue … Lisez, je vous dis ! Il me faut des exemples concrets permettant de contrer le parti des colonisateurs quand ils sont trop gourmands d’un point de vue budgétaire, lors des débats à la Chambre . »

Collaborateur obéissant, j’ai répondu que le marchand d’art Ambroise Vollard m’avait déjà fait découvrir Gauguin et que j’étais donc ravi de me plonger dans l’oeuvre d’un écrivain évoquant l’univers de ce peintre.

En fait, Segalen nous immerge dans un monde où nous perdons beaucoup de nos repères. Nous sommes placés, une fois n’est pas coutume, du point de vue du colonisé et non du colonisateur.

Et ce que nous découvrons, au fil de pages denses mais très bien écrites, c’est bien une civilisation qui disparaît. L’arrivée du navire des Blancs, protestants, à Tahiti, à la fin du XVIII ème siècle, sonne le glas d’une langue et d’habitudes de vie étranges mais fascinantes.

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Hodges, « Resolution and Adventure in Matavai Bay », l’arrivée des premiers navires européens à Tahiti.

Avant la conquête occidentale, Les Tahitiens aiment les femmes, les honorent souvent et pas toujours au sein de couples bien établis. Dans des luttes viriles ou des courses de pirogues, ils établissent leur hiérarchie sociale et règlent leurs différents. Sous un soleil permanent et au sein d’une nature paradisiaque, ils affectionnent les fêtes bien arrosées où chacun exprime une vitalité de tous les instants.

Leurs chants, leurs danses joyeuses, leurs légendes très imaginatives, leurs rites sauvages et parfois cruels, les opposent en tous points à l’austère morale protestante de leurs colonisateurs.

Comme on s’en doute, la Sainte Ecriture et la langue des Blancs vont l’emporter sur le « parlé » des Tahitiens, des Maoris, qui n’a pas su prendre un forme écrite.

Térii, le héros maori, chargé par son vieux maître Paofaï, de mémoriser les légendes et la langue de tout son peuple , devient le traître. Il efface de son esprit les mythes et la généalogie des rois et se vend moralement aux hommes blancs en espérant occuper une place dans leur hiérarchie.

Par ses gestes irréparables, il contribue à la transformation de ses compatriotes en « Immémoriaux », en individus déracinés et sans mémoire. Il aide au triomphe destructeur de la civilisation européenne.

Ce livre attachant d’un homme jeune – Victor Segalen a 29 ans – permet de poursuivre le combat désespéré que menait Gauguin à la fin de  sa vie, alors malade et affaibli, pour la dignité des indigènes des Iles, soumis aux caprices et aux abus des Autorités occidentales.

En reposant sur ma table de chevet « Les Immémoriaux », je réalise combien cette lutte pour préserver les indigènes et leur culture se révèle pour l’instant sans espoir.

Personne ne lira Victor Segalen. Peut-être pourra-t-on faire découvrir avec Ambroise Vollard, les oeuvres de Gauguin. Mais la plupart n’y verront que de belles couleurs, des jolies « sauvages » à la peau hâlée. Les Parisiens rêveront un peu et passeront leur chemin.

Et des langues, des rites millénaires, des légendes merveilleuses, continueront à se perdre dans un oubli révoltant.

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Gauguin,  » Vairumati « 

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Gauguin,  » D’où venons nous? Que sommes-nous? Où allons-nous? « 

12 décembre 1907 : Que se passe-t-il au Congo ?

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Je viens de lire un texte terrible sur ce qui semble se passer dans le Congo dirigé par nos voisins belges :  » King Leopold’s Rule in Africa  » de E.D. Morel.

Ce que je lis me fait honte pour les hommes blancs colonisateurs que nous sommes.

Il est évoqué, dans ce pays sous gouvernement direct du Roi, un système très organisé de travail forcé permettant la production de l’ivoire et du caoutchouc.

Pour permettre le transfert de population vers les zones de production, sont pratiqués des déplacements massifs de familles entières entre provinces.

Des villages se vident de leurs habitants et d’autres connaissent le surpeuplement et la famine.

Victimes de mauvais traitements de la part de l’administration coloniale ( » la Force Publique » ), on ne compte plus les blessés ou les décès par épuisement.

L’opinion publique européenne commence à être sensibilisée sur cette situation. Des écrits de Mark Twain, de Arthur Conan Doyle viennent compléter le document de E.D. Morel.

Le Roi des Belges Léopold II oscille entre une reconnaissance sincère de la situation générant des mesures correctrices et la dénégation farouche.

Contrairement à certains officiels belges, je ne crois pas que tout ce qui s’écrit sur le Congo vient d’un complot britannique contre le Royaume de Belgique.

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Nous autres Français, devons rester modérés dans nos critiques. Les échos qui me parviennent sur les conditions de notre domination sur Brazzaville et le Congo français montrent que Paris ne semble guère plus humain que Bruxelles dans le traitement réservé aux ethnies locales.

Tout cela me fait penser à ce long récit, « Au Coeur Des Ténèbres », de Joseph Conrad. L’écrivain évoque ce jeune officier qui remonte un fleuve africain à la recherche d’un collecteur d’ivoire fascinant mais sombre, dont on est sans nouvelle, Kurtz.

Au fur et à mesure de son périple, l’officier, embauché par une compagnie commerciale belge, s’éloigne de toute civilisation et rencontre une humanité de plus en plus sauvage et primitive. Il s’enfonce au coeur de l’Afrique mystérieuse et découvre cette part obscure et cachée de l’homme.

Je me demande si la colonisation n’est pas un long voyage de tout l’Occident  » au coeur des ténèbres ». Expédition sans retour où nous risquons de perdre notre âme.

11 décembre 1907 : R. Kipling, prix Nobel de littérature

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Une des premières éditions du Livre de la Jungle

Par l’attribution du prix Nobel de littérature à Rudyard Kipling, l’académie suédoise consacre un grand écrivain, qui sait faire revivre pour nous ses rêves d’enfants. On ne peut qu’apprécier ce francophile, grand fumeur de pipes, qui a lu et relu Jules Verne.

Ses écrits nous plongent dans ce monde indien qu’il admire profondément ou dans la jungle obscure où l’on accepte de se faire guider par sa plume alerte.

Nous avons tous en tête  » Le Livre  de la Jungle « , recueil de contes animaliers et anthropomorphiques où le petit Mowgli, enfant élevé par des loups au milieu des bêtes sauvages rejoint finalement le monde des humains.

Quelques réflexions sur ce prix Nobel :

– Pour la première fois, c’est un écrivain anglo-saxon qui est élu; doit-on y voir un signe des temps et la confirmation de la suprématie de la culture britannique ou américaine (le Livre de la Jungle a été écrit lorsque Kipling séjournait aux USA) ?

– le succès des livres de Kipling reflète notre attirance grandissante pour un monde primitif jugé rude mais pur ou pour des colonies rêvées, bien éloignées de celles que nous pouvons connaître ; autrement dit, Kipling aime nous dépayser, nous plonger dans une société dont la culture nous échappe et dans un univers éloigné de la vie urbaine occidentale ;

– le Livre de la Jungle marque notre intérêt pour la nature mais aussi la relation difficile que nous avons avec elle : Braconnage, coupe massive des arbres, cruauté humaine envers les animaux ;

– je ne suis pas sûr d’être d’accord avec Kipling quand il écrit : La colonisation des « peuples agités et sauvages » est le « fardeau de l’homme blanc » ; quand je lis ses livres où transparaît une grande admiration pour l’Inde et une vraie identification au peuple indien, je me demande si cet écrivain populaire est, en fait, aussi impérialiste que certains de ses propos ne le laissent penser. Il rêve de colonies… mais pas celles qui existent et garde un vrai respect pour les peuples de ces territoires ;

– Kipling qui a eu une enfance malheureuse quand sa famille qui vivait en Inde l’a envoyé parfaire son éducation en Angleterre, sait trouver les mots justes pour ravir nos chères têtes blondes ; le regret d’une enfance qu’il n’a jamais eu, lui donne une force immense pour écrire des romans inventifs, attachants, qui bercent et raviront encore longtemps des millions d’enfants de tous les continents.

Chapeau bas, Sir Kipling !

Rudyard Kipling.jpg Rudyard Kipling

21 novembre 1907: Gallieni, le général  » honnête homme « 

  Le général Gallieni

Je suivais aujourd’hui mon ministre lors d’une promenade dans Paris en compagnie d’un général qu’il apprécie particulièrement : le général Gallieni.

Impressionnant le parcours de cet homme ! Les campagnes militaires pour agrandir notre empire colonial l’ont mené du Haut Niger au Soudan puis du Tonkin à Madagascar.

Il a su pacifier au profit de la France cette île immense. Ses méthodes sont fermes et certains lui reprochent une mise au pas brutale du gouvernement local. On me dit qu’il aurait fait procéder à plusieurs condamnations et exécutions.

Mon ministre remarque plutôt ses talents d’administrateur et sa bonne connaissance des peuples colonisés. Il veille à promouvoir les économies locales et l’accès à l’enseignement pour les enfants.

Ce qui me plaît chez ce général, c’est l’attitude qu’il a eu lorsqu’il était fait prisonnier pendant la guerre avec la Prusse en 1870.

Loin d’être abattu par son sort, il en a profité pour apprendre l’allemand et surtout pour commencer à observer toutes les méthodes de fonctionnement et d’organisation de l’administration prussienne et de son armée. Il est maintenant à même de comprendre la force de ceux qui pourraient redevenir nos adversaires un jour. Cela le guide beaucoup dans les conseils qu’il donne à des politiques comme G. Clemenceau.

Mon patron voit en lui un homme profondément libre, avec une personnalité originale, qui sait s’affranchir des règlements militaires pesants voire franchement idiots.

De façon surprenante, la conversation s’est achevée sur une analyse brillante du dernier roman du jeune et talentueux Gabriele D’Annunzio:  » L’Innocent  » .

Joseph Gallieni m’est apparu ainsi comme le type d’homme dont notre armée a besoin. Officier victorieux sur le  terrain, fin connaisseur des peuples à administrer, il sait pourtant quitter la sphère militaire pour se passionner pour le monde des lettres.

Un honnête homme de ce XXème siècle qui commence.

Un homme que mon ministre vient de nommer gouverneur militaire de Lyon et qui va aider le gouvernement à mieux préparer notre armée face au danger venant de l’est.

18 novembre 1907: Le Maroc, un poison pour l’avenir?

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Le Général Lyautey au Maroc passant en revue des troupes locales alliées: Notre réelle présence militaire ne doit pas cacher notre influence économique grandissante…

Je dois rédiger une note à remettre pour demain au ministre. Celui-ci souhaite avoir une deuxième regard – après celui du  » Quai  » – sur notre politique au Maroc.

Sans vouloir être trop abrupte dans mon document, je m’y exprime avec franchise.

La ligne diplomatique définie par l’ami politique de G. Clémenceau, M. Delcassé, tout puissant ministre des affaires étrangères jusqu’à 1905 et que continue son successeur, M. Pichon, me paraît malheureusement la seule praticable. Pour autant, elle renforce les risques de conflits entre nations européennes.

Nous nous efforçons d’établir, de façon souterraine, une zone d’influence sur tout le nord du sultanat en écartant progressivement l’Allemagne et l’Espagne ou toute autre puissance susceptible de contrecarrer nos intérêts.

La Conférence d’Algésiras qui s’est terminée l’an dernier et qui avait pour but de mettre fin au conflit naissant entre la France et l’Allemagne au sujet du Maroc, nous donne en cela des atouts. C’est notre pays qui détient le plus de parts dans la Banque d’Etat du Maroc ; il se partage avec l’Espagne la police des ports et la lutte contre la contrebande.

Nous menons, il faut bien le dire, une véritable opération d’infiltration de l’Etat chérifien. Nos conseillers, spécialistes civils ou militaires, sont partout. Dans les ports, dans l’installation du télégraphe sans fil ou dans les mines, règnent nos ingénieurs. Mais nous assurons aussi une réelle présence militaire pour les territoires proches de l’Algérie, sur la plaine de Casablanca et le sud désertique. Les succès du général Lyautey enregistrés cette année, en sont la marque la plus visible.

Dans le monde économique, nos normes techniques s’imposent peu à peu, favorisant l’attribution ultérieure d’adjudications aux sociétés françaises.

Ainsi, la France mène une pénétration économique efficace, doublée le cas échéant d’opérations militaires ponctuelles. Cette politique multiforme se révèle pour l’instant concluante et habile.

A priori, nous pourrions nous féliciter de cette puissance retrouvée de notre pays après la cuisante défaite de 1870 qui l’avait conduit à un effacement militaire et économique doublé d’un isolement diplomatique.

La France discute maintenant d’égale à égale avec l’Allemagne ou l’Angleterre. Ces pays doivent accepter notre prépondérance à l’intérieur du sultanat marocain.

Nous pourrions être fiers.

Et après ? Projetons-nous un peu dans l’avenir.

Que se passera-t-il si l’Allemague s’aperçoit que le traité d’Algésiras a été un marché de dupes conduisant à un effacement de son influence sur le nord de l’Afrique ?

L’Angleterre qui veille à rester la première puissance mondiale, ne va-t-elle pas exiger de nous des contreparties lui garantissant que notre puissance retrouvée ne lui fasse pas d’ombre ?

Plus encore, je suis inquiet de voir le nombre de territoires au sein desquels les grandes puissances européennes sont engagées de façon rivale : l’Empire Ottoman, la Chine, le Maroc, L’Afrique noire, l’Egypte…

Sous ces contrées lointaines se nouent, en fait, des causes de conflits, des poisons diplomatiques voire militaires,  qui pourraient un jour venir perturber la vie sereine de nos villes et villages.

La « question marocaine » mérite d’être suivie avec les précautions d’un démineur neutralisant ce qui peut devenir une bombe.

30 octobre 1907: Comment administrer les colonies?

 Indochine en 1886

 La France a regroupé une bonne part de ses colonies d’Afrique en une « Afrique Occidentale Française » (1895) ainsi que ses possessions d’Indochine en une « Fédération Indochinoise » (1887).

Lors d’une réunion de ce jour au ministère des colonies (je représentais la Présidence du Conseil) avec les collaborateurs de M. Milliès-Lacroix, ministre en charge de ce portefeuille, nous avons abordé le sujet de fond sur lequel G. Clémenceau aimerait que le gouvernement et l’Etat se positionnent plus clairement qu’aujourd’hui.

Faut-il administrer les colonies en direct, comme si c’était la France?

L’éloignement pousse à une réponse négative. A des jours de bateau de Paris, il faut bien que les administrateurs locaux puissent prendre les décisions qui s’imposent.

Doit-on aller jusqu’à permettre le maintien des coutumes locales et des chefs de village? Certainement pas. La France est unique et les territoires d’outre mer doivent bénéficier de tous les apports de la République.

J’ai appris au cours de cette réunion des éléments qui font réfléchir. La scolarisation des enfants des différents territoires ne dépasse jamais 10%.

En outre, nous faisons beaucoup de publicité autour des oeuvres merveilleuses de l’Institut Pasteur. Pour autant, les médecins coloniaux restent peu nombreux et les conditions sanitaires des populations sous la protection de la France restent très précaires.

Ce faible investissement de notre république sur la scolarisation et sur la santé des populations indigènes n’est-il pas en contradiction avec la politique d’assimilation des territoires à la France?

18 octobre 1907: Pas un sou pour les colonies?

 Colonies françaises en 1891 (Le Monde Illustré). 1. Panorama de Lac-Kaï, poste français de Chine.   2. Le Yun-nan, au quai d'Hanoï  3. Rue de Hanoï inondée   4. Embarcadère de Hanoï

« Pas un sou pour les colonies »: Celles-ci doivent « autofinancer » leur développement grâce à des impôts indirects portants sur les produits locaux. Cette doctrine officielle et soi-disant vertueuse me laisse un goût un peu amer.

Les colonies qui devraient accueillir notre oeuvre civilisatrice sont en fait dirigées par des hommes d’affaire…qui souhaitent faire de l’argent avant tout.

Et ces hommes d’affaire sont parties liées avec le pouvoir politique dont certains représentants investissent là-bas.

Léon Mougeot – le « seigneur Mougeot » l’appelle-t’on en Tunisie – grand propriétaire colonial et ancien ministre de l’agriculture, cohabite avec Albert Sarrault, sous secrétaire d’état et Justin Perchot, à la tête d’une entreprise de travaux publics…

Il n’y a rien de malhonnête là-dedans à ma connaissance…mais nous sommes loin du service public désintéressé.

Tout cela se fait dans « une bienveillante indifférence » (Gaston Doumergue) des parlementaires et de l’opinion publique.

Les populations de ces lointaines contrées qui attendent tant de notre pays y trouveront-elles leur compte?

J’en doute.

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