23 janvier 1908 : Deux jours à Bruxelles

Deux jours à Bruxelles. Il s’agit de continuer à tisser des liens de confiance avec les dirigeants de ce pays neutre protégeant notre frontière nord.

Les deux généraux (dont Joffre) qui m’accompagnent, multiplient les rendez-vous avec l’Etat major belge. L’aspect très technique des réunions et donc la faible valeur ajoutée que j’y apporte comme civil, me permet de m’éclipser et de me promener, le nez au vent, dans cette ville splendide.

La ville, dans sa partie haute, abrite une population aisée de langue française. Pour sa part, le centre ancien parle plutôt flamand et reste populaire, les ouvriers y croisent les artisans.

Pour faire oublier cette division spatiale et sociale, des architectes de grand talent ont bâti des maisons, des immeubles ou agrandi le Palais royal en mettant en oeuvre les principes de l’Art nouveau.

L’Hôtel Tassel de Victor Horta. A l’intérieur des créations d’Horta, le fer forgé et la fonte se mélangent et se plient en arabesques infinies, se perdant dans des espaces de vie baignés de lumière:

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Le Palais Stoclet de Joseph Hoffmann, en voie d’achèvement :

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Mais le moment unique a été notre visite privée dans la demeure royale où nous avons pu nous retrouver avec quelques diplomates, pour admirer ces magnifiques Serres royales de  Laeken, d’Alphonse Balat. Obligé de me débattre professionnellement dans les méandres de l’Administration française pour faire prévaloir la volonté de G. Clemenceau, j’ai pu méditer la phrase favorite de ce grand architecte, épris de lumière et de légèreté :

« Simplifiez, simplifiez encore, simplifiez toujours et quand vous aurez tout simplifié, vous n’aurez pas encore assez simplifié. »

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Les Serres royales de  Laeken, d’Alphonse Balat

22 janvier 1908 : Isadora Duncan, reviens, la France t’attend !

Isadora Duncan ggbain 05654.jpg Isadora Duncan

Il y a des artistes que l’on regrette. Des talents qui ont quitté la France pour se faire applaudir sur des scènes prestigieuses à Berlin, Moscou ou aux Etats Unis.

Isadora Duncan a laissé dans nos esprits un souvenir unique. Dans le salon de Marguerite de Saint-Marceaux (que nous appelons tous « Meg »), nous sommes plusieurs à nous proposer de lui écrire pour l’inviter à revenir.

Les riches Parisiens, par goût ou par snobisme, se tiennent prêts à satisfaire ses moindres désirs pour la revoir s’élancer, pieds nus, dans des figures de danses grecques ou inventer de nouveaux gestes lents et gracieux sur un air de Ravel.

Isadora veut réinventer la danse, changer la société par l’Art, répandre universellement la joie de vivre par les mouvements rythmés d’un corps que la maturité n’alourdit pas.

Nous repensons à ses débuts dans le salon de Meg, il y a quelques années, en 1901 je crois. Très jeune, naïve, pleine de fraîcheur et d’humour. Elle enchantait la soirée avec des danses de gestes que nous n’avions jamais vues, une chorégraphie très originale qu’elle nous expliquait ensuite avec son délicieux accent américain.

Nous avons tous tremblé pour elle, à ses débuts sur une scène publique, au Théâtre Sarah Bernhardt. J’ai fait parti des lecteurs du Figaro qui ont protesté contre les articles très tièdes qui ont accueilli sa prestation.

Puis est venu le temps du succès. Elle n’avait pas assez de soirées pour répondre à toutes les invitations des princesses, des duchesses ou des scènes à la mode.

A ce moment, ses idées se sont affirmées. Elle voulait créer un école pour transmettre ses découvertes révolutionnaires sur la danse. Pas forcément en France. D’où son idée de partir, de découvrir d’autres salles, d’autres publics, de faire de nouvelles rencontres.

Isadora nous manque. Les Russes l’ont boudé, les Américains, ses compatriotes qu’elle a rejoints, l’ignorent et lui infligent des salles vides. Les dames de la « bonne société » allemande, s’offusquent de ses idées sur le mariage … mais qu’elle s’en aille, qu’elle quitte ces vieilles revêches, qu’elle abandonne ces sociétés sclérosantes !

Reviens petite princesse grecque ! Reviens nous enivrer de tes sarabandes endiablées, charme-nous de tes sauts de chat, fais revivre pour nous les dieux de l’Olympe, perds-nous dans cette Nature dont tu connais tous les rythmes, rejoins-nous d’un bond de grand fauve dressé par toi !

Isadora, reviens, la France t’aime et t’attend !

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Isadora Duncan

15 janvier 1908 : Des HBM en nombre insuffisant pour loger les plus modestes

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Van Gogh, « Maisons vues d’en bas »

 Le logement ouvrier reste un sujet de préoccupation du gouvernement. Trop nombreuses sont les familles pauvres qui vivent -à plusieurs – dans des taudis.

L’intimité de chacun n’y est pas respectée. Quant à l’hygiène, elle est rudimentaire. De nombreux quartiers de Paris ou d’autres grandes villes sont ainsi des foyers de propagation de la tuberculose.

Depuis la loi Siegfried de 1894 et la création des Habitations à Bon Marché (HBM), des facilités de crédit et des immunités fiscales sont accordées aux sociétés qui construisent des logements à loyers modestes.

Depuis deux ans, les communes et les départements peuvent directement investir dans le secteur HBM, qui doit maintenant respecter des normes strictes de salubrité.

« Pour autant, ai-je mis dans mon rapport pour le ministre, rédigé aujourd’hui, les avancées sont trop modestes.

Il est riche d’enseignement de comparer la vitesse de construction des immeubles post-haussmanniens parisiens ou l’éclosion de cités jardin comme Le Vésinet et la lenteur de l’essor des sociétés HBM.

Le monde ouvrier n’attire pas l’entrepreneur du bâtiment, persuadé qu’il ne pourra pas en tirer un quelconque profit.

L’intervention directe de l’Etat et surtout des municipalités se révèle indispensable. »

Pour reprendre une expression de M. Viviani, détenteur du portefeuille du tout nouveau ministère du travail, si nous n’agissons pas vigoureusement, les ouvriers resteront des  » nomades qui campent aux bords de la ville et de la société « .

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Le maire du Havre, Jules Siegfried, cherche à promouvoir, dans sa ville, l’habitat social. Il est l’auteur de la loi qui porte son nom sur les HBM.

12 janvier 1908 : Degas ; la belle après le bain

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Edgar Degas. « Après le Bain »

Moment pur, moment volé. Observer une femme nue, une femme à la toilette, en vrai ou en rêve. Cet instant où la tête se relève, ce dos qui se cambre légèrement comme ployé par la lourde chevelure humide.

Cette pointe de sein fière, des hanches rondes pleines de forces. Les deux bras levés font saillir des muscles trahissant l’énergie de la belle épiée.

Intérieur chaud, la chaleur du bain laisse la place au velours des sièges. La serviette blanche mue par une main invisible peine à envelopper la toison rousse et abondante de la Vénus d’un soir.

Sait-elle que je suis là derrière, amoureux et curieux, attendri et excité ? Va-t-elle se retourner effrayée ou flattée ? Va-t-elle mettre fin à cet instant de grâce ou aura-t-elle l’élégance d’oublier qu’elle n’est pas seule en continuant à charmer son spectateur caché ?

Le frottement de la serviette cache peut-être le bruit des quelques gouttes qui finissent leur courte vie sautant d’un corps magnifique qui les rejette vers une baignoire devenue inutile.

Le corps chaud, prêt pour le plaisir ou le rêve, sent la présence invisible. Poursuivre une scène rare et faire durer l’attente ? Refuser la banalité d’un mot de trop, laisser parler le geste, attendre le regard complice. Laisser l’autre inviter, être prêt, préparer son entrée, surprendre sans rompre le charme.

Imaginer ce moment d’abandon où la belle aux formes parfaites hésitera entre le repos ou de nouveaux plaisirs. Rejoindre l’autre enfin … 

 … en remerciant Degas pour son regard captant le bonheur et son habileté à transformer notre quotidien en tableaux merveilleux.

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E. Degas.  » Femme Nue Etendue »

9 janvier 1908 : Vuillard, le silence du monde intérieur

Édouard Vuillard 001.jpg Edouard Vuillard

Pour le rencontrer, il ne sert à rien de courir les salons mondains. Les marchands d’art le voient peu, ses amis soulignent sa discrétion. Edouard Vuillard fuit le coup d’éclat, se méfie d’une notoriété qui lui enlèverait sa liberté.

G. Clemenceau qui m’a demandé d’intensifier mes rencontres dans le monde des artistes (« ces gens là voient mieux la réalité que nous ») et de lui faire des comptes rendus des grandes tendances du moment, m’a parlé de Vuillard comme d’un animal mystérieux et méconnu que je devrai poursuivre jusqu’au fond de son terrier.

Je suis donc allé chez ce peintre.

Ambiance bourgeoise, intérieur où le temps s’est arrêté. Vuillard vit avec sa mère. Il la peint quand elle coud, quand elle se lève pour servir le thé, quand elle lit. Il ne quitte plus cette relation qui rend inutile tout envol vers d’autres femmes.

Chaque objet du salon ou de la salle à manger prend de l’importance. Une table, des rideaux, une nappe. Le monde d’un Vuillard fétichiste se restreint à un intérieur chaud et rassurant. L’espace et le temps se fondent sur la toile de ses oeuvres dans des tâches de couleur suggérant les formes et imposant le bien-être comme une évidence.

J’ai pris le thé en silence. Il m’a semblé que toute question serait malvenue, comme un bruit inutile, rompant une harmonie secrète qu’il m’appartenait de deviner.

Quand le soir est venu, j’ai pris congé de mes hôtes. La mère m’a raccompagné, souriante, humble. Quelques craquements de parquet, des froissements d’étoffes de sa robe traînant sur le sol, une porte qui s’ouvre et le retour au monde.

Quand on quitte ce grand artiste, on renaît dans une réalité qui nous paraît brusquement étrange et brutale. La nostalgie s’empare de nous et nous fait regretter ce moment de grâce que seul le tableau, cadeau du peintre, peut nous rendre.

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Vuillard, « L’intérieur Vert »

6 janvier 1908 : Colette , belle, rebelle et talentueuse

 Colette Willy

Le cabinet et les proches collaborateurs du ministre se partagent en deux courants. Le premier est partisan d’une grande fermeté face à l’évolution des moeurs et soutient toutes les initiatives d’interdiction des spectacles et des oeuvres ouvertement érotiques.

La seconde tendance, devenu récemment majoritaire, considère qu’il ne sert à rien de s’opposer à des évolutions sociales profondes -qui peuvent conduire à des oeuvres de qualité-  et qu’il convient seulement d’éviter les atteintes graves à l’ordre public.

Le ministre a puissamment agi pour que cette seconde option l’emporte.

Il fréquente lui-même les salons littéraires qui accueillent une population ne se faisant pas toujours remarquer pour son côté prude.

 Madame Arman de Caillavet

Ainsi, dans le salon de Madame Arman de Caillavet, si l’on croise bien le Président du Conseil ou Anatole France, il faut aussi s’accoutumer à la présence de Colette Willy.

Cette dernière traîne derrière elle un puissant parfum de scandale depuis les représentations en 1907 de « Rêve d’Egypte », finalement interdites par le Préfet de police ou celle de « La Chair », prévue cette année, où la rumeur persistante affirme qu’elle révélera un sein laiteux.

Le ministre s’est mêlé une fois à nos discussions et nous a expliqué l’une des raisons pour lesquelles il souhaitait une position libérale du ministère.

G. Clemenceau :  » Regarder cette Colette Willy. Le Tout Paris ne retient que ses représentations en compagnie de Mathilde de Morny, fille du duc de Morny, demi-frère de Napoléon III . Chacun attend de ces pièces des scènes osées, des poses lascives, des démarches sensuelles et scandaleuses.

Mais la Colette, il faut la connaître un peu mieux ! Oui, elle est belle et ses formes peuvent faire rêver mais surtout, elle a un vrai talent. Le livre à succès, « Claudine à l’Ecole » , ce n’est pas son mari Willy qui l’a écrit. Celui-ci ne sait que faire travailler des « nègres » en leur demandant d’ajouter des calembours ou des paragraphes coquins dans les oeuvres publiées sous son nom. Non, ce style original, cette fraîcheur littéraire, c’est elle et elle seule !

Et que l’on arrête de m’embêter avec la liaison entre Liane de Pougy et l’écrivain américaine Natalie Clifford Barney. Si ces deux femmes ont envie de s’aimer, pourquoi les en empêcher ?

Les femmes n’ont pas le droit de vote parce que nous, les radicaux, nous craignons pour l’instant qu’elles élisent les conservateurs et les ultra-cléricaux.

Grâce à cette Colette et ces autres parisiennes, le sexe féminin montre qu’il a du talent, qu’il sait prendre son indépendance, qu’il aime la vie quitte à choquer un peu. Bref, encore quelques années et une majorité de femmes sera peut-être plus libérale que nous les hommes. Au nom de quoi s’opposer à cette évolution ? Si l’on ne raisonne que d’un point de vue politique, elle est conforme à une bonne part de nos idées.

Dans la salon de Madame de Caillavet, je peux vous dire que les femmes se montrent comme souvent plus drôles, plus spirituelles que bien des hommes ! »

A la suite de cette conversation, nous avons donné des consignes officieuses aux préfets français d’être ouverts et souples par rapport aux oeuvres provocatrices qu’ils seraient tentés d’interdire.

Ce soir, je lis le cycle des Claudine et j’espère rencontrer moi aussi, un jour, cette fameuse Colette Willy.

28 décembre 1907 : Méliès tue le Jules Verne de notre enfance !

MeliesGeorges.jpg Georges Méliès

Projection privée, hier soir, dans le pavillon de Montreuil de Georges Méliès. Une fois de plus, mon chef, invité initialement, m’a proposé de le « représenter » .  » Vous qui aimez les arts et les lettres … allez-y à ma place, tout ceci m’ennuie mortellement « .

Je ne me suis pas fait prier. M. Méliès fait parti de ces types très imaginatifs qui donnent, progressivement, au cinématographe, un lustre qu’il n’avait pas il y a seulement cinq ans.

Le film projeté, réalisé cette année, s’intitulait  » Deux Cent Milles sous les Mers ou le Cauchemard du Pêcheur  » -très- librement inspiré des « Vingt Milles Lieues sous les Mers » du Jules Verne de notre enfance.

Pendant les vingt minutes que durait l’oeuvre, M. Méliès nous a encore montré ses talents d’illusionniste. Avec peu de moyens, il a inventé des  » trucs  » pour simuler une plongée de l’engin sous-marin dans l’eau profonde. Avec des coloriages directement sur la pellicule, des décors peints à la main et des trompe-l’oeil, il a réussi à reconstituer des décors marins avec des poissons qui paraissent presque vivants.

Une petite musique enjouée était diffusée pendant la projection et les spectateurs se réjouissaient … sauf moi.

G. Mélies m’a volé le Capitaine Nemo de mon enfance et le Nautilus de mes rêves ! Son film, certes plaisant, vient imposer à mon imagination une certaine façon de voire l’oeuvre initiale de Jules Verne.

Les vingt minutes de projection transforment l’aventure fantastique de Pierre Arronax en anecdote, en numéro de magicien de foire. La durée du roman qui, elle, laisse s’installer le mystère du Capitaine Nemo (dont on sait peu de choses) est gommée dans l’oeuvre de Méliès.

Les illustrations favorisant le clair-obscur, de l’édition Hetzel du livre de J. Verne, ont enflammé les imaginations de milliers d’enfants. Elles doivent laisser la place à des visages d’individus de tous les jours et des décors en carton.

Au bout de dix minutes, n’y tenant plus, j’ai fermé les yeux. Je me suis remis dans les mêmes dispositions que celles qui m’habitaient lorsque je lisais J. Verne.

J’ai retrouvé en un instant ce sentiment de liberté défendu jalousement par Nemo. J’ai alors tenté à nouveau de percer, un à un, les mystères de la création du Nautilus. Je me suis rappelé toutes les prouesses technologiques  – vive la fée électricité !- qui permettaient le voyage au fond de l’océan. Il m’a semblé, à ce moment où mon imagination vagabondait, que l’odeur chaude du bois et du cuir des salons luxueux et douillets du submersible, prison dorée du héros, me parvenait à nouveau.

Quand la lumière est revenue, mon rêve a pris fin.

J’ai pris rapidement congé de mes hôtes pour rejoindre, pour de vrai cette fois, l’univers du beau livre rouge qui trône maintenant dans la bibliothèque de mon fils.

J’ai lu toute la nuit. Quand, au petit matin, j’ai posé l’ouvrage, arrivé à la dernière page, il m’a semblé que je me sentais plus jeune, plus frais. Cette plongée en eau profonde avait été un bain de jouvence.

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Illustration de l’édition originale de Hetzel de « 20 000 Lieues sous les Mers » par Alphonse de Neuville et Edouard Riou : Le Capitaine Nemo face au calmar géant.

27 décembre 1907 : Segalen et Gauguin : triste Tahiti !

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Paul Gauguin, « Deux Filles Portant Un Plat de Fruits »

Une histoire complexe, un auteur inconnu qui écrit à compte d’auteur, un titre incompréhensible !

 » Les Immémoriaux  » de Victor Segalen restent une oeuvre qui a toutes les chances de sombrer dans l’indifférence totale du grand public. G. Clemenceau qui reçoit tant et tant d’ouvrages dédicacés par des fonctionnaires – aux talents pour le moins variés –  m’a pourtant demandé de jeter un oeil sur ce livre qui l’intrigue.

 » Lisez ce bouquin quand vous aurez un moment. J’ai entendu parler de Victor Segalen. Comme médecin dans la Marine, je ne sais pas ce qu’il vaut, mais comme admirateur et redécouvreur des oeuvres de ce peintre mort injustement dans la misère qu’était Gauguin, il faut lui reconnaître un talent certain.  »

Et il a ajouté :  » … Si j’en crois les quelques dizaines de pages que j’ai déjà parcourues, il aborde la disparition progressive de la civilisation des indigènes de Tahiti, détruite par les missionnaires de tous poils et les colons à courte vue … Lisez, je vous dis ! Il me faut des exemples concrets permettant de contrer le parti des colonisateurs quand ils sont trop gourmands d’un point de vue budgétaire, lors des débats à la Chambre . »

Collaborateur obéissant, j’ai répondu que le marchand d’art Ambroise Vollard m’avait déjà fait découvrir Gauguin et que j’étais donc ravi de me plonger dans l’oeuvre d’un écrivain évoquant l’univers de ce peintre.

En fait, Segalen nous immerge dans un monde où nous perdons beaucoup de nos repères. Nous sommes placés, une fois n’est pas coutume, du point de vue du colonisé et non du colonisateur.

Et ce que nous découvrons, au fil de pages denses mais très bien écrites, c’est bien une civilisation qui disparaît. L’arrivée du navire des Blancs, protestants, à Tahiti, à la fin du XVIII ème siècle, sonne le glas d’une langue et d’habitudes de vie étranges mais fascinantes.

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Hodges, « Resolution and Adventure in Matavai Bay », l’arrivée des premiers navires européens à Tahiti.

Avant la conquête occidentale, Les Tahitiens aiment les femmes, les honorent souvent et pas toujours au sein de couples bien établis. Dans des luttes viriles ou des courses de pirogues, ils établissent leur hiérarchie sociale et règlent leurs différents. Sous un soleil permanent et au sein d’une nature paradisiaque, ils affectionnent les fêtes bien arrosées où chacun exprime une vitalité de tous les instants.

Leurs chants, leurs danses joyeuses, leurs légendes très imaginatives, leurs rites sauvages et parfois cruels, les opposent en tous points à l’austère morale protestante de leurs colonisateurs.

Comme on s’en doute, la Sainte Ecriture et la langue des Blancs vont l’emporter sur le « parlé » des Tahitiens, des Maoris, qui n’a pas su prendre un forme écrite.

Térii, le héros maori, chargé par son vieux maître Paofaï, de mémoriser les légendes et la langue de tout son peuple , devient le traître. Il efface de son esprit les mythes et la généalogie des rois et se vend moralement aux hommes blancs en espérant occuper une place dans leur hiérarchie.

Par ses gestes irréparables, il contribue à la transformation de ses compatriotes en « Immémoriaux », en individus déracinés et sans mémoire. Il aide au triomphe destructeur de la civilisation européenne.

Ce livre attachant d’un homme jeune – Victor Segalen a 29 ans – permet de poursuivre le combat désespéré que menait Gauguin à la fin de  sa vie, alors malade et affaibli, pour la dignité des indigènes des Iles, soumis aux caprices et aux abus des Autorités occidentales.

En reposant sur ma table de chevet « Les Immémoriaux », je réalise combien cette lutte pour préserver les indigènes et leur culture se révèle pour l’instant sans espoir.

Personne ne lira Victor Segalen. Peut-être pourra-t-on faire découvrir avec Ambroise Vollard, les oeuvres de Gauguin. Mais la plupart n’y verront que de belles couleurs, des jolies « sauvages » à la peau hâlée. Les Parisiens rêveront un peu et passeront leur chemin.

Et des langues, des rites millénaires, des légendes merveilleuses, continueront à se perdre dans un oubli révoltant.

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Gauguin,  » Vairumati « 

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Gauguin,  » D’où venons nous? Que sommes-nous? Où allons-nous? « 

26 décembre 1907 : Grieg a créé la Norvège en musique

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Fjord norvégien

Très beaux chants au théâtre du Châtelet avec les « Concerts Colonne ». Des chants qui nous viennent du froid, du grand Nord, de Norvège.

J’avais déjà eu l’occasion d’écouter Edvard Grieg lors de son passage à Paris en 1903. Pour la première fois, depuis l’Affaire Dreyfus, le compositeur scandinave avait accepté cette année-là de se produire sur une scène française.

N’avait-il pas écrit en 1899 à M. Colonne pour l’informer « qu’après l’issue du procès Dreyfus il ne pouvait se décider à venir en France maintenant… Comme tous les étrangers, ajoutait-il, je suis indigné de voir le mépris avec lequel on traite la justice dans votre pays, de sorte que je me trouve dans l’impossibilité d’entrer en relations avec un public français… »

Le concert de 1903 avait commencé par quelques huées du public parisien, exigeant des excuses pour les propos de Grieg. Puis, la chaleur des rythmes lents norvégiens, la profondeur et la pureté des chants, la douce langueur qui se dégage de cette musique à forte identité, avait conquis l’auditoire qui avait fini par applaudir à tout rompre.

La représentation à laquelle je viens d’assister était plus courte mais aussi plus nostalgique. Elle rendait hommage au maître norvégien décédé en septembre de cette année.

Ce n’était pas une oeuvre majeure qui était jouée, comme l’est « Peer Gynt » d’après Ibsen, mais de la musique chorale.

Chansons d’amour et psaumes côtoyaient des petites cantates qui ravissaient les quelques centaines d’inconditionnels de Grieg, présents dans une salle qui n’avait fait aucune publicité compte tenu du nombre restreint de places. Le Choeur était français mais comprenait quelques norvégiens.

On ne pouvait s’empêcher de penser, en entendant ces notes fluides, aux paysages époustouflants des fjords, des montagnes abruptes plongeant dans la mer, aux innombrables rivières d’eaux glaciales et pures s’écoulant entre d’immenses forêts désertes de toute présence humaine.

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Chute d’eau dans le Geirangerfjord 

Ceux qui ont eu la chance de connaître personnellement Grieg, racontent que le compositeur, devenu une gloire nationale dans son pays indépendant depuis seulement deux ans, était en fait un solitaire.

Lassé des nombreux voyages où toute l’Europe l’acclamait, il se réfugiait de longues heures dans un chalet d’une seule pièce au fond d’un parc, près de Bergen, à Troldhaugen. Dans ce lieu tranquille, aménagé de façon simple mais chaleureuse, il réalisait à chaque nouvelle partition, la synthèse entre la musique romantique allemande, le folklore scandinave qu’il remet à l’honneur et une recherche plus personnelle de mélodies d’un premier abord un peu dissonantes mais finalement assez flatteuses.

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La maison de Grieg à Troldhaugen à côté de Bergen ; pour composer, le maître s’isole une centaine de mètres plus loin dans un chalet en bois.

Il y a des peuples qui ont conquis leur indépendance dans le sang. Les Norvégiens ont la chance – et le goût – de commencer leur histoire en musique. Ils s’écartent d’un Danemarck qu’ils appréciaient mais aussi d’une Suède à laquelle ils avaient été cédés en 1814.

Ils recherchent maintenant une identité culturelle. Grieg est arrivé à point nommé pour leur donner une âme , une richesse et pour tout dire : une légitime fierté.

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Entre  « Mo i Rana » et « Trondheim-Laksforsen »

18 décembre 1907 : Gustav Klimt ; aucune femme ne résiste à ce génial solitaire

Mission à Vienne, suite …

Gustav Klimt 025.jpg Klimt :  » L’Amour « 

Visite en fin d’après midi à Gustav Klimt. Légende vivante.

A l’origine du mouvement de « Sécession  » par rapport à l’art officiel prôné par l’Académie des beaux-arts, il y a dix ans, en 1897, il est aussi celui qui a quitté cette tendance en préférant rester seul à partir de 1905.

Le succès de la Sécession lui revient principalement. Visions oniriques et irréelles, promotion de la féminité et de l’érotisme, volonté de propagation dans la population d’un art global et omniprésent, cette démarche a su rencontrer son public à Vienne mais aussi dans tout le monde occidental.

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Affiche de Klimt pour la Sécession

Les toiles de Klimt se vendent dans la noblesse et la grande bourgeoisie autrichienne mais commencent aussi à intéresser les marchands d’art des autres pays.

Sonja Knips me présente un homme barbu au front dégarni. Il est vêtu d’une longue robe de bure sous laquelle – m’a-t-elle indiqué discrètement, avant de venir et dans un sourire – il serait … nu.

L’artiste vit avec ses maîtresses et ses chats. Solitaire, il ne fait guère attention à notre venue.

La baronne Knips m’indique que Klimt pourrait encore plus éveiller le scandale qu’il ne le fait déjà, si les familles des filles et femmes de la haute société savaient dans quelles conditions il réalise leurs portraits si recherchés.

Dans le secret de son atelier, Klimt peint d’abord ces belles dames … en les dénudant et en leur proposant des positions sensuelles voire très équivoques.

Puis, il les habille, sur sa toile, comme des déesses et les enchâsse dans de magnifiques motifs dorés et décoratifs où prédominent les courbes, les spirales avec des allusions à l’Antiquité et à la mythologie.

L’honneur est sauf et chacun y trouve son compte. Le grand bourgeois de mari retrouve dans l’oeuvre finale qu’il achète fort cher, les motifs d’art nouveau qu’il aime tant et la belle dame, encore rougissante, rentre chez elle en ayant le sentiment d’avoir connu une aventure un peu …unique !

Gustav Klimt 039.jpg Klimt  » Judith I « 

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Klimt,  » Le Théâtre de Taormine « 

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