7 janvier 1909 : Debussy infréquentable ?

« Il est infréquentable !  »

C’est un cri du coeur de ma secrétaire chargée d’organiser le dîner en ville annuel des grands artistes que le Président du Conseil souhaite honorer. Objectif avoué : montrer que le parti radical n’est pas qu’une assemblée de notables un peu ignares « de province » et que le gouvernement sait écouter voire soutenir les créateurs.

Il faut que Clemenceau soit mis en valeur, que la presse le montre avec les figures en vue du monde des arts.

Ecueil à éviter : inviter une personnalité trop controversée et faire ensuite les choux gras de journaux avides de mettre en difficulté un homme politique puissant.

debussy.1231308544.jpg

Claude Debussy par le photographe Nadar

Debussy fait parti des artistes qui suscitent la polémique. Son opéra récent « Pelléas et Mélisande » reste mal compris. Mélodie difficile, grande lenteur. Le rôle de la soprano a été finalement confié à l’américaine Mary Garden alors qu’il semble avoir été promis initialement à Georgette Leblanc, amie intime de l’auteur du livret, Maurice Maeterlinck. Ce dernier est furieux de ce choix et continue à se répandre sur la « traîtrise » de Debussy.

« Mais c’est sa vie privée qui pose problème ! » s’écrie encore ma secrétaire, rouge de fureur. Elle est choquée que le musicien ait rejoint la riche Emma Bardac en délaissant son épouse précédente, l’attachante couturière Rosalie Texier. 

 » La pauvre Rosalie n’a pas supporté la séparation et a tenté de suicider. Pan ! Une balle en pleine poitrine… Face à ce drame, Debussy est resté de marbre. Cet homme est un monstre. La gloire arrivée, il abandonne celle qui l’a soutenu dans les heures difficiles, sans remords, ni complexes ! Il ne faut pas faire venir ce triste personnage !  » 

Je m’entends répondre, sans grande conviction :

– Mais qu’en savez-vous exactement ? Debussy est peut-être au contraire très touché par toute cette histoire et qui sommes-nous pour le juger ? Et puis c’est l’artiste que nous invitons et pas l’homme…

Je ne cède pas et le carton d’invitation part finalement pour un dîner programmé en février.

Quelques jours après, ma secrétaire entre triomphalement dans mon bureau en brandissant un petit billet d’excuses signé de Debussy :

– Décidément, aucun respect cet homme. Il ne viendra pas au dîner organisé par le Président du Conseil. Savez-vous que Môssieur est à l’étranger, Môssieur est à Londres et préfère les Anglais à nos ministres. Je vous l’avais dit : Debussy est vraiment infréquentable ! « 

28 décembre 1908 : Que nous réserve Marcel Proust ?

Attachant mais exaspérant. Supérieurement intelligent mais parfois ô combien puéril. Longtemps silencieux dans un groupe puis soudain enflammé, caustique, drôle. Du coeur mais aussi de la cruauté.

Je connais Marcel Proust depuis une dizaine d’années. L’affaire Dreyfus nous a rapprochés. Nous étions à l’époque quelques-uns à faire bloc, à élaborer des stratégies de résistance, à nous passer des informations et à nous soutenir mutuellement.

proust.1230419218.gif

En 1908, année charnière, Marcel Proust revient avec passion au roman et commence à écrire véritablement son oeuvre immense…

J’ai eu aussi l’occasion d’assister à un duel entre Marcel et Jean Lorrain, le second ayant sali le premier publiquement. Je devais rendre compte du résultat de ce combat au pistolet à Mme Arman de Caillavet qui tremblait pour son protégé. Résultat ? Deux balles perdues dans le bois de Meudon au petit matin, aucune blessure, deux tireurs très médiocres… et beaucoup d’inquiétude inutile.

Un ami ? Pas vraiment, plutôt une connaissance. Un homme qui marque, qui intrigue, qu’on est heureux de rencontrer dans une soirée sans savoir quand nos chemins se croiseront à nouveau.

Ses articles dans Le Figaro sont plaisants. On oublie presque le sujet abordé (le dernier recueil d’Anna de Noailles chez Calmann-Lévy par exemple) et se laisse porter par une plume alerte, une sensibilité à fleur de peau, une connaissance intime des oeuvres de John Ruskin, de Francis Jammes ou Maeterlinck qu’il cite, de mémoire, en référence.

Une taille moyenne, les épaules tombantes, mince, pas toujours très bonne mine malgré son teint mat. Le physique de Marcel n’impressionne pas au premier abord. Le regard attire en revanche irrésistiblement. Les paupières tombantes en accentuent parfois sa douceur mais la noirceur des yeux ne cache pas longtemps une palette impressionnante de sentiments. Ironie mordante, colère -Marcel est susceptible – volonté de séduire ou d’être séduit, bonté souvent, dureté parfois. Sa main gauche cherche discrètement son visage, cache à moitié ses lèvres, laisse un doigt pour caresser la moustache soigneusement taillée. Timidité et concentration d’un homme de lettres qui transforme chaque instant en exercice de l’esprit.

Certains le résument à un dandy de salon. A tort. Marcel, souvent souffrant -son terrible asthme- sort de moins en moins. S’il a connaissance de ce qui se passe et se dit dans les dîners en ville, c’est par les rapports que lui font quelques ami(e)s fidèles.

Non, maintenant, il écrit. Sa mère est morte. Blessure profonde qu’il ne peut soigner qu’en écrivant encore. Vite, très bien. Les pages se noircissent avec frénésie. Le travail sur la mémoire, la cuisine des souvenirs, une extraordinaire aisance de plume, conduisent à remplir un cahier, puis un second, un troisième… Il s’enferme. Quelques biscuits, un café, un verre d’eau. Il travaille des heures sans notion du temps. Dehors il fait froid, l’air humide, la crainte de la crise d’asthme, de l’étouffement, poussent à rester au chaud, derrière la table, le dos courbé sur les feuillets qui s’accumulent.

Il annonce à qui veut l’entendre un roman appelé « Contre Sainte-Beuve ». Ce ne sera pas un essai mais une fiction complexe, des centaines de pages où se mêlent des entrelacs de souvenirs de sa mère, de Venise, de Combray. Le drame de se coucher seul, la joie de promenades à la campagne, le sifflet des trains, d’autres sons, des odeurs qui reviennent. L’amour, la tentation homosexuelle, le désir de plaire, de ravir l’autre, de le posséder en rêve, jalousement.

Marcel et moi nous retrouvons une fois par mois au café ou au bar du Ritz. Toujours ce jeu idiot des dominos. Prétexte pour qu’il me lise à haute voix sa production de la nuit. De longues phrases, des « que » s’enchaînent sans lasser. Une façon révolutionnaire de construire un roman qui éloigne la perspective de trouver un éditeur.

 » Le mot homosexuel terrifie, l’immoralité de certaines pages fera fuir  » lâche-t-il tristement. Je n’ose pas lui dire que sa maladresse vis à vis des patrons de presse le prive de précieux soutiens. Je crains de trop parler. La peur d’être ridicule face à un génie ou de blesser un être ultra sensible. 

A un moment donné, il ne parle plus, son regard se perd au loin. Marcel Proust m’a déjà quitté par la pensée. Gardera-t-il quelque chose de notre rencontre ? Quel geste ou attitude a priori banale sera relevée et transformée dans son roman en phrase soyeuse, en description inattendue… et d’un seul coup inoubliable ? 

proust-manuscrit.1230420344.jpg

L’écriture de Marcel Proust… sur des milliers de pages…

26 novembre 1908 : Qui a inventé le « cubisme » ?

 » Le Bourse est un métier bête comme chou, je préfère exposer des tableaux.  » Le jeune Daniel-Henry Kahnweiler rejette le monde de la corbeille où sa famille de banquiers aurait aimé le voir évoluer pour une carrière en contact avec la peinture.

Ses modèles ? Paul Durand-Ruel et Ambroise Vollard. Sa ligne de conduite ? Donner une certaine noblesse au métier de marchand d’art.

kahnweiler.1227678040.jpg

Daniel-Henry Kahnweiler

Ce mois de novembre, il a décidé de prendre des risques, de sortir du lot.  » Je veux frayer la voie à Georges Braque, ce peintre inconnu doit trouver un public.  »

Ce dernier, peintre sportif, passionné de lutte, qui tape de longues minutes dans un punching-ball avant de saisir ses pinceaux, a vu ses toiles refusées au Salon d’Automne. Le jury dont faisaient parti Matisse et Guérin avait accepté, in extremis, un compromis en « repêchant » et proposant l’exposition de deux toiles seulement.

Pour Braque, c’était tout ou rien. Il était reparti avec ses oeuvres sous le bras, fâché.

Kahnweiler a donc décidé d’exposer Braque dans sa galerie de quatre mètres sur quatre au 28 rue Vignon, dans le quartier de la Madeleine. Des toiles pleines de lumière, aux tons chauds, composées sous le soleil du midi, près de Marseille, cet été. Un style nouveau aussi.

braque-le-grand-nu.1227677804.jpg

Braque, Le Grand Nu 1908: Les Demoiselles d’Avignon de Picasso nées en 1907 ne sont pas loin

Louis Vauxcelles, le redoutable critique à la plume acérée, décrit ces oeuvres dans la revue Gil Blas :  » M Braque construit des bonshommes métalliques et déformés qui sont d’une simplification terrible. Il méprise la forme et réduit tout, sites figures maisons, à des schémas géométriques, à des cubes. Ne le raillons point puisqu’il est de bonne foi et attendons… »

En discutant ce soir autour d’un pot de vin chaud avec Kahnweiler, nous plaisantons sur ces fameux « cubes ». Vauxcelles est un récidiviste. Il avait déjà essayé de défendre une sculpture qui lui plaisait dans un précédent Salon alors que le buste était isolé au milieu de tableaux aux tons très vifs :  » la candeur de cette oeuvre d’inspiration italienne surprend au milieu de l’orgie des tons purs ; c’est Donatello au milieu des fauves !  » s’était-il écrié. Depuis, fauve a donné le mot « fauvisme ».

Je lâche, content de moi :  » Impression de Monet a donné Impressionnisme, fauve s’est transformé en Fauvisme… je te propose, Daniel, de passer des cubes au cubisme ! « .

Kahnweiler fait la moue et se moque :  » cubisme, cubisme… le mot est bon, il prendra sans doute…mais s’il est imaginé ou repris par un vrai critique d’art. Tu n’es pas du sérail mon vieux : ni critique, ni marchand, ni collectionneur. L’Histoire ne retiendra donc pas que c’est toi qui as inventé le cubisme, tu verras ! « 

16 novembre 1908 : Les quatre assassinats du duc de Guise

Il est huit heures, un froid matin de décembre. Quarante-cinq gentilshommes sans fortune, à la solde d’Henri III, se cachent derrière des tentures du cabinet vieux et de la chambre du roi du château de Blois. Ils sont armés et décidés.

Le souverain vient de vérifier lui-même la qualité des lames et a donné ses dernières consignes. Il retourne assister à son Conseil.

Quelques instants plus tard, le duc de Guise, le puissant chef de ligue, fier du haut de ses presque deux mètres, traverse la chambre principale pour rejoindre le cabinet où on lui dit qu’Henri III l’attend.

Arrivé dans la pièce, il ne trouve pas ce dernier et rebrousse chemin. Il doit alors faire face à huit hommes, épées ou poignards à la main, qui se jettent sur lui. Il se défend comme un diable et entraîne la meute, tout ensanglanté, dans la chambre du roi où d’autres spadassins lui portent des coups fatals.

Le duc s’écroule dans un dernier râle, en tentant de se protéger avec des coussins marqués d’un grand « H » majuscule.

 » On la refait ! »

guise-assassinat-duc.1226763170.jpg

Scène du film  » L’assassinat du duc de Guise  » d’Henri Calmette et Charles Le Bargy : sortie en salle le 17 novembre 1908

Henri Calmette veut un beau film. Pas une oeuvre burlesque, une grosse farce comme ce que produit actuellement l’industrie du cinématographe. Assez des tartes à la crème et des râteaux qui frappent la face de personnages ridicules ! Vive les pellicules d’une qualité égale à celle du meilleur théâtre.

Les plus grands acteurs du moment sont là :

Charles Le Bargy joue Henri III et coréalise.

Le grand et musculeux Albert Lambert est encore allongé et devient, hors caméra, un duc de Guise rieur, bien éloigné de l’homme assassiné d’il y a cinq minutes.

Non loin de là, quelques curieux aperçoivent la très belle brune Gabrielle Robinne, vingt-deux ans, qui joue une marquise de Noirmoutier éplorée, incapable de convaincre son cher duc d’éviter la convocation piège du roi.

gabrielle-robinne.1226763816.jpg 

Gabrielle Robinne

« Vite on la refait !  » répète Calmette. Le duc se relève, traverse les pièces du château une seconde fois et retombe avec abnégation sous les coups des mêmes spadassins… qui peinent à cacher leur fou-rire.

Au quatrième assassinat, le réalisateur n’est toujours pas satisfait. Henri Lavedan, le scénariste,  et Paul Lafitte, le réalisateur, tentent de le rassurer :  » la musique de Camille Saint-Saëns fera oublier les imperfections. Le public n’a jamais vu un film d’une telle qualité. Il va découvrir que le cinématographe peut devenir un art à part entière « .

Quelques mois plus tard, une projection privée est organisée à Paris avant la sortie en salle le 17 novembre.

guise.1226763248.jpg

Le critique redouté du journal le Temps, Adolphe Brisson, prend quelques notes après la projection des quinze minutes que dure le drame.

Va-t’il assassiner le film ? Portera-t-il un coup fatal à ce jeune cinématographe qui demande à prendre sa place parmi les créations respectables ?

Le journaliste se caresse la barbe, il recale ses cent kilos dans son fauteuil et prépare son commentaire. Toute l’équipe du film attend, fiévreusement, ses premiers mots :

 » Vous avez fait un travail remarquable, un formidable récit visuel qui se grave dans nos esprits en traits inoubliables. C’est une impressionnante leçon d’histoire. Avec vous, on découvre que rien ne vaut l’enseignement par les yeux. »

André Calmettes souffle, Charles le Bargy sourit… royal. 

« Le duc de Guise »… ne sera donc pas assassiné en 1908.

12 novembre 1908 : L’accident « fondateur » de Marinetti

La cinq chevaux roule de plus en plus vite. L’écrivain italien Filippo Marinetti se laisse griser par la vitesse. Il pousse le moteur au maximum de sa puissance. Un gros nuage de poussière se forme derrière l’automobile.  » In avanti, avanti ! » hurle le conducteur au regard fou.

Marinetti a les idées claires : « L’art du futur sortira aussi bien de notre caboche que du capot de ce véhicule génial ! Le XXème siècle sera rapide, impatient et brutal. Il faut se libérer de la pesanteur de l’ennui par la course des bolides. Notre inspiration prendra sa source dans le bruit des moteurs poussés à fond.  »

marinetti.1226468253.jpg

L’écrivain italien Filippo Tommaso Marinetti

Après un premier virage habilement négocié, un second se révèle imprévu : deux bicyclettes progressent lentement de front. Marinetti réalise en une fraction de seconde que son véhicule fonce sur les cyclistes. Un coup de volant brusque pour les éviter. La cinq chevaux se braque, fait un tonneau et verse dans le fossé rempli de boue.

L’écrivain est projeté dans le canal et entraîné au fond par la lourde automobile qui le coince sous l’eau immonde. Sensation humide et glacée. Vive douleur dans les muscles des jambes qui sont bloquées sous le volant tordu. Marinetti étouffe, il a de l’eau sale plein la bouche. Un moment de panique, un essai de cri : rien ne peut sortir des profondeurs du fossé.

Impossible de se dégager.

Se laisser aller, doucement, vers la fin. Une mort à 31 ans comme pilote d’une automobile ? Le froid engourdit et atténue les lancées horribles venant des membres inférieurs.

Marinetti repense à son père qui voulait lui apprendre la natation en le jetant dans l’eau. Cuisant souvenir d’enfance. Il a appris à nager mais pas grâce à cette méthode brutale. Il s’est fortifié sans cela. Les poings de Marinetti se serrent de rage. Tout cela est trop absurde. Son père pourrait-il gagner vingt ans après et le maintenir dans cette eau trouble, dans cette humiliante position d’un animal qui se débat pour survivre ?

Les bras sont libres, Marinetti, sportif, bande ses biceps, réunit toutes ses forces. Il attrape ce qui semble être une branche. Il tire de façon continue. Ses jambes se tordent, résistent mais finissent par se libérer. La remontée à la surface se fait en un instant.

Crotté, couvert de l’immonde liquide marron, l’écrivain sort du canal heureux. Un fois de plus, sa volonté de fer a triomphé. Il a vaincu sa peur, la figure paternelle qui le rabaissait s’efface dans l’ombre de ses souvenirs. Il est survivant, plus fort que jamais. Il lève les mains vers le ciel en signe de victoire et jure de continuer ses combats.

Il va changer le monde, faire sortir l’art des musées et des académies. Briser les règles, refuser la soumission aux habitudes sclérosantes, tourner le dos au passé, épouser la société des machines et de l’électricité. Plus rien ne peut l’atteindre, il est maintenant immortel, le futur lui appartient.

Promis, juré. Ce soir, il écrit son manifeste, son texte sanglant qui va plonger les arts dans la modernité. Ce soir, il composera ses lignes avec la même énergie que celle qui l’a tiré de cet accident. Il lui vient alors cette phrase qu’il trouve à la fois provocante et géniale :

 » Une automobile rugissante qui semble courir sur la mitraille est plus belle que la Victoire de Samothrace ! « 

11 octobre 1908 : Le Douanier qui ne quitte jamais Paris

« Pourquoi ne serait-ce pas celui-là le peintre de l’avenir ? » Ce mot admiratif de Degas sur le Douanier Rousseau tranche avec ce que chacun disait sur ce peintre il y a un an ou deux. Les accusations de naïveté, les regards condescendants se font plus rares. Le milieu des peintres parisiens et un public –encore peu nombreux – d’amateurs éclairés commence à réaliser qu’il faut compter avec Henri Rousseau.

henri-rousseau-le-pont-de-sevres.1223615501.jpg

Le Pont de Sèvres par Henri Rousseau, 1908
La palette de couleur est chatoyante, les sujets (une carriole, une partie de football, un pont…) variés. Rousseau décrit le monde qui l’entoure et le retraduit à sa façon, sans fioriture, sans perspective inutile. Son style original, reconnaissable entre mille, conduisent ses œuvres à se détacher nettement dans les expositions. « C’est un terrible voisin, il écrase tout« murmure, impressionné, Félix Vallotton.

L’homme sait se faire oublier. Son personnage réel laisse sa légende se construire :
– Il n’a jamais été douanier mais a travaillé comme employé aux octrois, cette administration parisienne chargé de faire payer un droit sur toutes les marchandises entrant dans la capitale.
– Il n’est jamais allé dans les jungles et au milieu des plantes exotiques qu’il peint si bien. La fréquentation assidue du Jardin des Plantes lui suffit.

Henri Rousseau ne franchit jamais physiquement les portes de Paris. Seule son imagination vogue sans contrainte et nous entraîne dans un joyeux mélange visuel de scènes amusantes, inquiétantes voire terribles (sa toile sur la Guerre). Heureusement, les rêves l’emportent largement sur les cauchemars, la vision d’un monde heureux et poétique prédomine.

Le Douanier tient des propos qui amusent. Au Président d’un tribunal qui prononçait un jugement très favorable pour lui, il ne peut s’empêcher de proposer, devant une salle d’audience hilare « Monsieur le Président, pour vous remercier, je ferais un portrait de votre épouse. «
Si vous l’invitez chez vous, il arrive dans sa mise toute simple, avec son béret et un violon à la main. Sans se faire prier, il joue deux ou trois airs entraînant et chante sa ritournelle favorite ; « Aïe, aïe, aïe, j’ai mal aux dents ! « Les paroles sont bêtes mais le fou rire nous prend rapidement.

Les critiques continuent à regarder de haut le Douanier. Celui-ci fait comme si de rien n’était. Il affiche sur ses murs, comme des trophées, les articles ironiques du Matin ou du Figaro. Nul ne sait s’il comprend que les journalistes ont voulu le blesser avec leur plume acérée. Il plane, avec son sourire bienveillant, au-dessus de ces petites bassesses. Et il nous prend par la main pour nous faire revivre ce que nous avons gardé de meilleur dans nos rêves d’enfants.

3 octobre 1908 : Le salon ou l’automobile ?

Un fonctionnaire français, même assez haut gradé, ne roule pas sur l’or. L’arrivée de « l’enveloppe ministre » reste donc toujours la bienvenue. En fin d’année, une somme en liquide est remise, par le Président du conseil, directement au directeur de cabinet, à charge pour lui de redistribuer ces fonds aux différents proches collaborateurs méritants. Cette pratique méconnue, un peu opaque mais traditionnelle n’est pas trop critiquée par les collègues de la rue de Rivoli, notamment les conseillers de M. Caillaux… qui profitent d’un système identique.

Pour cette année, c’est une somme assez rondelette par rapport à mon modeste traitement habituel de maître des requêtes au Conseil d’Etat (c’est mon grade… et mon emploi si je quitte G. Clemenceau) qui est arrivée sur la table familiale, à la grande satisfaction de mon épouse.

Que faire de cet argent ?

Un débat nourri s’ouvre entre ma femme et moi. Je rêve d’une automobile, elle ne jure que par la rénovation de notre salon.

Pour être honnête, il faut convenir que mes désirs demeurent assez largement inaccessibles et hors de portée de notre bourse même arrondie par la prime de fin d’année.

peugeot-type105.1223008331.jpg

La nouvelle Peugeot de type 105 qui pourrait contenir nos deux -et bientôt trois – enfants ne peut être acquise que par des grands bourgeois et engloutirait une bonne année de mon traitement.

Si je me rabats sur la nouvelle Renault AX, plus simple et moins coûteuse, ma femme me fait remarquer que je serai le seul à en profiter compte tenu de la place disponible dans l’habitacle.

renault-typeax4.1223008531.jpg

Exit donc le rêve d’automobile.

Reste à examiner celui de ma femme : un salon avec « de vrais beaux meubles en Art Nouveau ».

L’oeil est séduit. Les lignes sont audacieuses.

banquette-hector-guimard.1223008943.jpg

Cette baquette Hector Guimard partira dans un salon d’un grand appartement de l’avenue Foch… mais pas chez nous. Elle est hors de prix.

Plus modestement, nous regardons ce joli guéridon Libellule d’Emile Gallé :

gueridon-aux-libellules-emile-galle.1223009086.jpg

L’étiquette nous dissuade encore d’aller plus loin.

En désespoir de cause, nous nous rabattons sur ce que nous croyons être une modeste chaise (réalisée par Hector Guimard) :

chaise-hector-guimard.1223009315.jpg

Là encore, nous devons renoncer, sauf à engloutir une part déraisonnable de nos économies.

Il nous reste à visiter les ébénistes plus modestes de la rue du Faubourd-Saint-Antoine. Ils ne sont pas versés forcément dans l’Art nouveau mais ils pratiquent des prix accessibles… et négociables.

Avant de nous diriger vers le XIIème arrondissement, je fais une dernière tentative :

 » Chérie… et si nous mettions de l’argent de côté, par exemple en achetant des emprunts russes, pour pouvoir s’offrir la toute nouvelle Ford T quand elle arrivera sur le sol français ? « .

La réponse de ma femme, à l’esprit très pratique, est sans appel :

 » Il faut profiter de la vie tout de suite. Investir un sou dans le régime fragile des tsars ne me dit rien qui vaille. Je crains que si nous plaçions ainsi nos économies, nous ne pourrions avoir, au bout du compte, ni automobile, ni meuble ! « .

9 septembre 1908 :  » Le privilège des puissants est de regarder les catastrophes d’une terrasse ! « 

giraudoux-2.1220936142.jpg

Rencontre dans le train qui nous emmène, l’ambassadeur Jules Cambon et moi, à Berlin. Discussion à bâtons rompus avec un brillant normalien germanophile : Jean Giraudoux

 » Je serai écrivain et diplomate !  »

Il n’a pas froid aux yeux, le jeune homme de vingt-cinq ans qui partage notre compartiment, l’ambassadeur de France Jules Cambon et moi.

Pour ce qui est du destin d’écrivain, il se contente pour l’instant de quelques textes publiés dans la revue Athéna ou dans La Revue du Temps Présent. Deux titres récents et confidentiels mais qui savent découvrir des talents.

Quant à la carrière de diplomate, Jean Giraudoux (c’est son nom), prépare – avec acharnement – le « Grand concours » des Affaires étrangères qu’il passera l’an prochain.

Son regard pétille derrière ses lunettes rondes. Il parle avec aisance. Il nous révèle très vite sa passion pour l’Allemagne et le monde germanique. Ce brillant normalien a fréquenté l’université de Munich et a longtemps voyagé en Autriche-Hongrie. Il est intarissable sur la personnalité des Allemands et la différence de mentalité entre nos deux peuples.

Il relativise les qualités de discipline et de rigueur individuelle de nos voisins :  » vous savez, chaque Allemand ne connaît que sa spécialité, pour le reste, il s’en remet au gouvernement !  » Cette phrase joliment tournée que j’ai noté dans mon carnet raisonne encore dans ma tête et Jules Cambon trouve que le jeune Giraudoux résume bien ainsi le rôle irremplaçable joué par l’Etat prussien : Etat performant aussi bien en matière militaire que dans les assurances sociales ou l’urbanisme, doux Léviathan dont les sujets de Guillaume II attendent tout.

Nous évoquons avec Jean Giraudoux l’objet de notre mission -officielle – à Berlin et nous parlons donc de la guerre et de la paix en Europe. Le visage du jeune homme s’assombrit. Il s’affirme délibérément pessimiste sur cette question :  » la paix est l’intervalle entre deux guerres  » s’exclame-t-il dans un souffle. Puis, sur un ton de reproche :  » L’élite de nos deux peuples doit être brave devant l’ennemi et lâche devant la guerre… or, c’est trop souvent l’inverse que l’on constate.  »

J. Cambon et moi, nous tentons de le rassurer et lui montrons avec force arguments, tout l’intérêt de la politique d’apaisement menée par Clemenceau et le ministre des Affaires étrangères Stephen Pichon. Il nous écoute patiemment dans notre long plaidoyer en faveur de nos dirigeants. Il laisse passer un silence et lâche, souriant et ironique :  » la propagande est le contraire de l’artillerie ; plus est lourde, moins elle porte ! « .

Giraudoux s’affirme très critique vis à vis des élites qui mènent, selon lui, trop souvent l’Allemagne et la France au bord du conflit sans avoir à en subir personnellement les conséquences éventuelles:  » le privilège des puissants est de regarder les catastrophes d’une terrasse !  »

L’impertinence du jeune Giraudoux nous amuse et ne nous décourage pas de continuer la conversation. Le trajet Paris-Berlin est long et il est toujours intéressant de sentir la mentalité des jeunes générations qui prendront un jour notre place et bâtiront le pays de demain.

A l’arrivée à Berlin, je promets au jeune homme de parler de lui à Bernard Grasset, une connaissance à moi qui a décidé, du haut de ses vingt-sept ans, de « bousculer le monde fermé de l’édition parisienne »  en créant les Editions Nouvelles.

Sur le quai de la gare, en regardant s’éloigner de ses grandes jambes de sportif Jean Giraudoux, je repense à ce titre qu’il souhaite donner à l’une des pièces de théâtre qu’il a en tête :  » La guerre de Troie n’aura pas lieu  » . Jolie parallèle entre la mythologie et notre monde actuel, belle métaphore pour décrire les relations compliquées et douloureuses entre ces deux soeurs ennemies que sont l’Allemagne et la France.

A suivre…

7 septembre 1908 : Des cancans sur la reine… du french cancan

la-goulue-au-monlin-rouge.1220696943.jpg

 Un spectacle passé de « La Goulue », au Moulin Rouge ; une affiche de Toulouse Lautrec

 » La Goulue s’est remise à boire ». Avait-elle vraiment arrêté ?

Le rapport de la préfecture de police qui vient d’arriver sur mon bureau rappelle la carrière mémorable de la danseuse de french cancan Louise Weber, né en 1865 à Clichy, appelée par tous « La Goulue » en raison de son appétit pour la dive bouteille.

Plusieurs versions circulent sur son ascension :

– l’une, la plus sympathique (et charitable), raconte la progression d’une femme de grand talent, très souple, avec beaucoup d’humour et sachant faire chanter et rire toute une salle dans les bals populaires. Ce talent hors du commun lui permet d’être remarquée par le riche propriétaire de champs de courses, créateur du Pari Mutuel et propriétaire de l’Olympia Joseph Oller. Celui-ci fonde le Moulin rouge en 1889 et compte sur elle pour danser le french cancan devant un parterre parisien et des touristes anglo-saxons. Lever les jambes, montrer (en vitesse) sa culotte, finir par un grand écart. Tout cela reste assez convenable, juste ce qu’il faut « polisson ».

– l’autre, plus croustillante, insiste sur la fréquentation par Louise Weber de hauts lieux de la prostitution de luxe, sur sa connaissance -très intime – de nombreux grands bourgeois parisiens aimant les plaisirs de la nuit. Ses connaissances masculines expliqueraient la place décisive qu’occupe bientôt La Goulue parmi les reines du music hall.

Je ne peux trancher entre ces deux thèses, peut-être complémentaires et je tiens juste à ajouter que les spectacles, au Moulin Rouge, des années 1890 à 1895, étaient très amusants. L’interpellation de certains spectateurs par La Goulue, en pleine séance, sur un ton « titi parisien » avec un vocabulaire « corps de garde » , était souvent franchement comique quand on savait à quels hauts personnages elle s’adressait (souvent sans le savoir). En outre, la danseuse avait un côté espiègle, enjôleur et captivait littéralement toute la salle. Chacun passait un bon moment et oubliait tout souci.

la-goulue.1220697663.jpg 

« La Goulue »

Depuis 1896, rapport de police après rapport de police, je constate le déclin progressif de la Goulue. Persuadée d’être devenue la reine de la Capitale, elle a quitté le Moulin Rouge pour s’installer à son compte, dans des baraques de foire, en étant convaincue que son seul nom pouvait faire venir les foules à ses représentations.

En fait, personne n’accourt sauf quelques curieux qui se moquent de la pauvre Louise alourdie, édentée qui continue à vider les verres de ses quelques clients -comme à la grande époque – puis se sert à nouveau toute seule en vidant les bouteilles.

Tout cela est bien triste. J’ai quelques contacts dans le monde du spectacle et me demande si les anciens mentors de La Goulue ne peuvent pas l’aider à remonter sur une scène digne de son talent.

En attendant, la Goulue essaie de devenir dompteuse. Ne pouvant plus fasciner les humains, elle n’attire désormais que les regards vides de quelques lions baillant et avançant nonchalamment vers un tabouret pour éviter ses coups de fouet.

Dans sa tête – et dans la mienne – raisonnent toujours les rythmes endiablés du french cancan. Un jour, la Goulue reviendra, j’en suis sûr, rajeunie. Elle nous fera revivre ces moments inoubliables, nos longues nuits d’étudiants insouciants qui voyaient la vie comme une fête sans fin.

25 juillet 1908 : Le temps arrêté d’Aman-Jean

aman-jean-confidence.1216932871.jpg

Edmond Aman-Jean : « Confidence »

Douceur de l’instant, temps arrêté. Les sons et les couleurs s’atténuent pour laisser place aux sensations fugitives et à la rêverie. Il flotte un parfum de violette ou plutôt les senteurs à la mode de Guerlain : « Après l’Ondée » ou « Pourquoi j’aimais Rosine » .

Le regard du peintre en miroir d’un fantasme masculin imaginant les femmes entre elles jouant à des jeux sensuels inspirés d’un saphisme inavoué ?

Tableau reflet d’une époque qui met en scène la langueur précieuse d’une société aimant le luxe et les plaisirs ; mais aussi oeuvre plus personnelle faite de symboles, de significations à rechercher plus patiemment qu’on ne croit.

Sommes-nous dans le songe d’une nuit d’été à interroger le sens d’une vie, la force d’un amour naissant ou le souvenir d’une passion déçue ?

L’artiste n’impose rien, suggère tout au plus. Chacun interprète suivant son humeur d’un jour le regard de l’héroïne du premier plan : infinie tristesse ou simple mélancolie, écoute attentive de l’amie confidente ou légère surprise d’être dérangée dans un moment d’intimité.

Oeuvre décorative avant tout, épousant un intérieur chaleureux, sans volonté de surprendre ou de choquer.

D’autres, plus critiques, verront une commande alimentaire destinée à satisfaire le goût banal et traditionnel  d’un Parisien des beaux quartiers. Thème rabâché de « la belle élégante sensuelle et alanguie », romantisme à l’eau de rose, érotisme d’autant plus discret qu’il reste hypocrite ?

Que de sévérité !

Laissons nous porter par cette toile qui ne marquera sans doute pas son siècle mais restera le témoin d’une époque soucieuse de plaisirs subtils et de réflexions introspectives. Reflet aussi d’une inquiétude face à un monde changeant trop vite ou condamné à disparaître.

Quelques tons pastel pour nous aider à conserver en mémoire un moment éphémère et heureux, le souvenir d’une « belle époque » que l’on voudrait éternelle, enfance d’un vingtième siècle déjà terrible où tout s’annonce possible : le meilleur et le pire.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑