Tous les jours, je prends le train pour Paris. Après un court trajet à vélo depuis notre nouvelle demeure du Plateau Saint-Antoine jusqu’à la gare Rive Droite de Versailles, je me cale pour plus d’une demi-heure sur les sièges bien rembourrés,en velours rouge, dans un compartiment de première classe de la ligne Versailles-Paris Saint-Lazare.
Je côtoie, sans trop de déplaisir, un peu toujours les mêmes têtes, aux tempes grisonnantes : magistrats parisiens, hauts gradés d’état-major, députés et sénateurs, directeurs dans les ministères, dans les compagnies d’assurance de la rue de Londres ou les banques du boulevard Haussmann ou de la rue Chauchat. Nous lisons tous Le Temps. Discrètement, certains s’adonnent aux Mots Encroisés ou lisent des feuilletons du Journal. Il est d’usage de parler à voix basse, sans déranger les voisins et surtout sans (trop) dévoiler des informations confidentielles de nos maisons respectives.
Lors du voyage retour, le soir, il arrive qu’en cas de crise diplomatique ou ministérielle, le chef d’une des gares du trajet, accompagné d’un gendarme discipliné et respectueux, monte dans le train, me rejoigne tout essoufflé (j’ai presque toujours la même place) et m’indique qu’une voiture avec chauffeur m’attend pour me reconduire à l’Élysée. Je sais alors qu’une longue soirée voire une nuit de labeur m’attend auprès du chef de l’Etat.
La plupart du temps, c’est heureusement plus calme. Ayant l’une des deux places donnant sur la fenêtre, c’est à moi de bien penser à tout fermer quand nous approchons des tunnels pour éviter d’être envahis par les fumées de la locomotive.
Vers le milieu du parcours, je pose souvent mes dossiers à annoter ou mon journal et me laisse aller à la rêverie. Le train reste un moment de rencontre avec soi-même. Je me dis par exemple que je suis moins triste qu’il y a quelques mois par rapport au décès de ma mère fin 1924 ou je pense à mes proches dans leurs moments heureux (mes deux enfants les plus âgés ont fait des jolies rencontres) ou moins plaisants (les soucis personnels de collègues qui me sont chers).
Quand il est là, le préfet de la Seine-et-Oise, Adrien Bonnefoy-Sibour, adore se placer à mes côtés et me raconter ses rencontres avec le ministre de l’Intérieur ou des détails de sa vie de patron de la préfecture de Versailles, en espérant que je lui glisse, en retour, quelques éclairages sur la vie de l’Élysée. Nous agissons en fait tous les deux de la même façon : donner l’impression de confier un secret – alors qu’il est déjà largement éventé – en échange d’une information, elle, réellement confidentielle. À ce petit jeu, avec mon expérience, je bats le préfet toujours un peu trop bavard… mais il se révèle plutôt sympathique.
Lorsque je descends le soir à Versailles-Rive Droite, l’air est plus vif, chargé de l’odeur de l’immense parc du Château. Je récupère ma bicyclette à la consigne. La montée vers le Plateau Saint-Antoine est rude après une journée de conciliabules, mais elle est salutaire. À chaque coup de pédale dans l’obscurité des avenues désertes, je laisse derrière moi les intrigues de palais et les bruits de couloirs.
Arrivé devant les grilles de notre maison, je marque un temps d’arrêt. Le silence de Versailles en 1926 est absolu, seulement troublé par le frisson des feuilles. Ma mère n’est plus là pour m’attendre avec son regard inquiet, mais la lumière qui filtre à travers les persiennes m’indique que la vie continue, vibrante et douce. Je range mon vélo, je lisse mon manteau, et je franchis le seuil.
Ce soir, le « Tigre » de l’Élysée a fini sa journée. Place à l’homme de Saint-Antoine.


