24 juin 1919 : La guerre de l’orthographe

Notre petit dernier Alexis, 10 ans, peine avec l’orthographe. Son esprit – très logique – reste rétif aux mille et une subtilités de notre belle langue. Quant à mon épouse, elle a fini par se lasser des devoirs du soir ou de fin de semaine, avec un enfant qui se braque et se bloque, dans une ambiance de cris, de larmes et de portes qui claquent.

Je me suis proposé de prendre le relais. Non que la matière me passionne : l’orthographe ne m’a jamais été naturelle non plus et je vis dans la terreur que l’un de mes patrons, Clemenceau ou Poincaré, découvre, au détour de l’une de mes nombreuses notes, la faute inexcusable, l’erreur fatale qui ne peut être mise sur le compte de l’étourderie. Je comprends donc bien Alexis et son agacement face aux accords du participe passé, aux conjugaisons curieuses et aux redoublements bizarres de lettres dans tel ou tel mot.

La solidarité entre le père et le fils ne fait pas tout. Et les devoirs sont là. La récompense du jour pour l’enfant ( j’ai choisi la méthode de la carotte) sera la possibilité d’aller jouer avec ses copains dans la rue, jusqu’au repas. Mais en attendant, il lui revient de se concentrer sur ce qu’a préparé son maître et doit être assimilé pour le lendemain avec un contrôle sur table à la clef.

Quelques recherches de dictionnaire tout d’abord : l’enfant doit retrouver ce qu’est un « tribun », un « palindrome » et un « tricorne ». Le pauvre garçon recopie le gros livre sans comprendre. Tribun :  » Qui défend, avec éloquence, une cause ou une personne » écrit-il de l’ écriture disgracieuse et pressée de celui qui a hâte de rejoindre sa bande d’amis en bas de notre immeuble. Je risque la question de bon sens :

 » Mais tu as compris ce que veut dire le mot « tribun » ? Tu peux me citer des exemples de tribuns ? « 

L’enfant reste silencieux. Je réalise qu’il n’a pas compris non plus ce que voulait dire « éloquence ». Soupirs. Début d’énervements de celui qui se sent piégé. J’arrive à sauver l’affaire en lui parlant de Jean Jaurès.  » Voilà un bel exemple moderne de tribun !  » et je mime le grand homme face aux mineurs de Carmaux en grève. Le regard de mon gamin s’éveille. Il a compris ce qu’était un tribun.

Pour le « palindrome », je reprends le dictionnaire et m’efforce de trouver des palindromes amusants, à même de faciliter la mémorisation de ce terme qui ne fait pas partie – n’en déplaise au maître d’école – du vocabulaire de tous les jours.  » Regarde, Alexis, c’est rigolo, ce sont des mots ou des groupes de mots, que l’on peut lire indifféremment de gauche à droite ou de droite à gauche. Exemple :  » La mariée ira mal « . La phrase est claire et je montre à Alexis qu’on peut assembler les lettres dans les deux sens et que c’est décidément original. Il le reconnaît. Je trouve mieux comme citation :  » Dis, beau Lama, t’as mal au bide ? « . Là, c’est amusant et mon petit dernier sourit enfin.

A présent, les autres enfants appellent, dehors, pressants :  » Alexis, tu descends ? » Ils vont jouer à la guerre et la rue de la Paroisse va être le théâtre imaginaire d’un jeu grandeur nature où mon fils va pouvoir donner toute sa mesure de général en culotte courte. Je n’ai plus que quelques minutes pour lui faire comprendre les messages de l’orthographe et le sens des mots complexes.

Alexis enfile ses chaussures, visse sa casquette sur sa tête, impatient de jouer. Avant qu’il franchisse le seuil de la porte, déjà tout excité de rejoindre les autres petits garnements du quartier, je l’interroge une dernière fois, conditionnant mon accord pour la sortie tant espérée, en échange d’une ultime interrogation.

 » Alexis, un instant encore, concentre-toi s’il te plaît. C’est quoi un « tribun » ? « 

Mon fils lâche, dans un souffle :  » Papa, c’est très simple, c’est un groupe de mots que l’on peut lire à l’endroit et à l’envers… »

Et il sort en courant, dévalant l’escalier, pendant que mon épouse rit aux éclats.

Un commentaire sur “24 juin 1919 : La guerre de l’orthographe

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  1. Cher Monsieur le Tigre

    je ne suis pas sûre qu’il y a un siècle, on disait « contrôle sur table », je crois – mais peux me tromper – que l’expression courante était « interrogation écrite »

    Une fidèle lectrice

    J'aime

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