30 mai 1919 : Pourquoi suis-je là, vivant, après cette guerre ?

La joie de la démobilisation a été parfois de courte durée , tant les blessures morales restent grandes chez ces hommes qui ont souffert si longtemps…

Nous recevons ce jour, Pierre, un des meilleurs amis de notre fils Nicolas. Il n’a pas été mobilisé dans l’aviation comme notre grand et a dû partager, comme lieutenant, le quotidien des tranchées avec sa section d’une trentaine de poilus. Il a fait Verdun, la Somme, le Chemin des Dames… Il n’a pas de blessures apparentes et semble avoir évité de respirer les gaz. Bref, presque un miraculé, surtout quand on connaît le taux de perte effroyable des lieutenants et sous-lieutenants, grades où la mortalité a été la plus élevée pendant la durée du conflit.

 » Les balles me sont passées à côté, les obus ont explosé plus loin. J’ai vu mes meilleurs hommes, mes camarades chefs de section tomber. J’ai tenu dans mes bras des soldats avec des blessures affreuses. La mort a rodé autour de moi pendant presque cinq ans mais finalement rien pour moi. Je ne sais pas ce qui s’est passé. J’ai le sentiment d’être un miraculé. Je me réveille encore chaque nuit, plusieurs fois et j’y pense. Et tout se bouscule dans ma tête. J’ai honte d’être là. « 

Je n’ose dire à Pierre qu’il a changé. Profondément. Son regard – cela me frappe – n’est plus le même : il reflète la souffrance et une infinie tristesse. Le dos du pauvre jeune homme est courbé. Il ne plaisante plus comme avant la guerre, ne rit plus aux blagues des autres. Quand on parle, on sent que son esprit part ailleurs, sans doute là-bas, près de ses hommes qui ont souffert avec lui. Prendre un thé, au chaud, avec nous dans un univers douillet lui paraît presque obscène. Il nous le dit, avec brutalité. Et s’excuse aussitôt, penaud.

 » Vous êtes adorables avec moi. Et je ne sais rien vous dire d’autres que des méchancetés. Je suis devenu un ours mal léché, asocial. Désolé. « 

Une larme, puis une autre, coulent sur ses joues rugueuses. C’est impressionnant. Lui qui a été décoré de la Croix de guerre pour ses multiples actes de courage, son héroïsme face aux mitrailleuses ennemies, il chiale comme un gosse devant nous. Je ne sais trop quoi lui dire. Je n’ai pas fait les tranchées, je n’ai pas risqué ma peau pendant cette guerre. Même si je me suis battu pour le pays, mon âge et mes fonctions de conseiller du Président m’ont éloigné du front. Pour autant, dans ses moments là, cela ne m’aide guère à trouver les mots justes pour aider le jeune homme.

 » Pierre, nous sommes là. Avec toi. C’est la vie qui t’attend maintenant. C’est l’avenir qui te tend les bras. Tes camarades ne sont pas morts pour rien. Ils ont laissé une République libre, une France qu’il faut reconstruire pour qu’elle soit plus belle encore qu’avant. La population aspire à vivre normalement. Tu as un rôle à jouer dans cette France, ce pays que tu as contribué à défendre si vaillamment. Et toi qui a tant donné, tu dois maintenant aussi te poser un peu et souffler. « 

Je lui pose la main sur le bras. Il respire fort. Se lève doucement. Nous dit « Au revoir » .

Puis, après avoir réfléchi un long moment, sur le pas de la porte, nous jette, d’une voix étranglée :  » S’il vous plaît, accueillez-moi à nouveau. Vous êtes mes seuls amis. Et d’être ici me fait tellement de bien, tellement de bien…  » Nous suivons sa longue silhouette courbée descendre l’escalier, d’un pas lourd.

Je le rattrape et lui glisse une dernière fois ;  » Pierre, reviens quand tu veux. Ici, c’est au chaud et c’est chez toi… ».

26 mai 1919 : vers un mouvement social d’ampleur ?

 » Cela va être la guerre sociale et vous allez regretter les tranchées !  » Les représentants de la CGT qui viennent de quitter mon bureau font éclater leur fureur. La porte claque, le papier vole, un siège se renverse : tout y est, nous sommes en plein dans ce que l’un de mes anciens patrons appelait  » la comédie du social  » .

Au milieu des menaces, des invectives, j’ai réussi à prendre quelques notes pendant la réunion qui vient de s’achever brusquement : Il leur faudrait la semaine anglaise de 44 heures ( nous en sommes à 48), les samedis après-midi libérés ainsi qu’une augmentation significative des salaires. Ils s’affolent d’un chômage qui s’étend avec le retour des hommes de troupe et ne cessent de tempêter contre des mauvaises conditions de travail… Les ouvriers vivent mal la fin de la guerre, l’affaissement des carnets de commandes et la comparaison avec l’Angleterre, moins abîmée par le conflit que nous, ne tourne pas en notre faveur. Les patrons du Royaume Uni peuvent se permettre des largesses avec leurs « trade-unions » impensables pour les dirigeants français.

J’appelle l’Union des industries métallurgiques et minières, l’Uimm, ainsi que la direction du métropolitain et des omnibus de Paris et je les préviens qu’un mouvement social de grande ampleur apparaît maintenant comme probable. Le préfet de police Fernand Raux qui est à mes côtés, fronce des sourcils, inquiet : « Le premier mai a déjà été particulièrement dur et des centaines de policiers blessés sont à déplorer après les multiples débordements de la journée. Si la grève s’installe en région parisienne, je crains le pire.  »

J’écoute beaucoup ce haut fonctionnaire de cinq ans mon aîné et pour lequel j’éprouve depuis longtemps une vraie admiration. Nous étions ensemble dans le cabinet de Clemenceau en 1906 et depuis, il a continué une carrière courageuse dans la préfectorale. Nous nous rappelons tous qu’il a continué à être préfet de l’Oise alors que la troupe s’était retirée. Il restait imperturbablement à son poste alors que les Allemands étaient à proximité immédiate.

Donc, quand Fernand Raux – serviteur de l’Etat au cuir épais – sombre dans une forme de pessimisme, ce n’est guère rassurant.

Il est 8 heures du soir. Il se lève après avoir regardé sa montre. Il me jette :  » Mon ami, venez dîner chez moi. Pour oublier nos soucis, on s’ouvrira un petit Côte de Provence ou un Bandol que j’ai ramené de l’époque où j’étais préfet de Var. Vous verrez, le simple fait de quitter le quartier de l’Elysée et de la place Beauvau, de trinquer et de se partager un camembert et un saucisson bien sec, déjà, nous irons mieux !  »

Je le suis, amusé. Les méthodes de la préfectorale ont fait leurs preuves !

Mai et juin 1919 sont le théâtre de mouvements sociaux violents et de grande ampleur en région parisienne. Ici, un tramway est incendié par les grévistes et la troupe intervient à cheval.

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