5 octobre 1908 : Comment seront les années 2000 ?

Imaginer les années 2000. Se représenter mentalement le monde de nos arrières arrières arrières petits enfants. Une société qui vivra -heureuse ou non – quand nous aurons tous disparus.

Jules Verne, décédé il y a déjà trois ans, est l’un des premiers à avoir essayé dans ses nombreux romans de tracer les lignes du futur. On s’envole avec lui de la Terre à la Lune après avoir voyagé au centre de notre planète. Le tour du monde ne doit pas dépasser quatre-vingts jours pour laisser un peu de temps pour s’enfoncer à vingt mille lieues sous les mers. Nous sommes invités à passer nos vacances avec des visionnaires à la forte personnalité comme Robur le Conquérant, le capitaine Nemo ou Phileas Fogg ou juste une journée avec un journaliste américain en 2889.

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Robur le Conquérant nous permet d’entrevoir les « omnibus volants » qu’imagine le philosophe Alain

Avec Jules Verne, nous sommes plongés dans un monde de progrès continu, spectaculaire et attirant. 

Le professeur Emile Chartier (il écrit sous le nom d’Alain) avec lequel je passe quelques soirées à réfléchir à l’avenir s’exclame :

 » Ils en sont tous à nous parler de l’an 2000, comme s’ils y étaient ; ce ne sont qu’omnibus volants et maisons de cinquante étages. Ces merveilles, et bien d’autres qu’il n’est pas difficile d’imaginer, n’ont rien qui dépasse la puissance humaine.  »

C’est vrai que si l’on croise ce qui se passe aux Etats-Unis où les gratte-ciel comme le Flatiron de New York commencent à pousser comme des champignons et les visions de Jules Verne, nous pouvons imaginer un Occident de l’an 2000 où nous vivrons dans d’immenses immeubles après avoir emprunté des moyens de transport collectifs très rapides. 

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Le Flatiron Building de New York construit en 1902

Alain imagine aussi un progrès social continu :  » J’imagine les travailleurs tous bien payés et assurés contre tous les maux et accidents  » .

Dans le monde du futur, nous travaillerons moins et serons moins « dociles » avec les patrons. Avec l’essor du suffrage universel, il s’agit d’une tendance lourde ne pouvant être arrêtée.

Des années 2000 radieuses alors ?

Pas si sûr. Emile Chartier s’inquiète des écarts de fortunes, des gaspilleurs de fonds privés ou publics qui peuvent provoquer la révolte du peuple :  » Il faudra peut-être une révolution violente qui ramènera une heureuse médiocrité pour tous.  »

Devant mon regard effrayé par l’idée d’une révolution – que je ne souhaite pas connaître de mon vivant – Alain s’empresse d’ajouter :  » Je crois plutôt que tout se fera en douceur, par l’effet des crises économiques qui ruineront les grosses fortunes. »

J’espère que le XXème siècle qui commence ne verra pas -à la fois- les révolutions et les crises économiques. En effet, l’Histoire récente qu’oublie un peu vite Alain, nous montre que ces terribles crises ne touchent pas que les puissants.

Les crises boursières et financières de 1873 (effondrement de la bourse de Vienne puis de celle de New York avec pour conséquence une stagnation économique pendant vingt ans sur toute l’Europe) et le krach français de l’Union Générale en 1882, ont surtout ruiné les petits épargnants et ont entraîné des secteurs entiers de l’économie dans la spirale du déclin.

Toute la fin du XIXème siècle est marquée par l’extension du chômage dans la métallurgie, les mines ou le bâtiment… alors que les riches banques d’affaires ont finalement tiré leur épingle du jeu.

De ce point de vue, le XXème siècle sera-t-il un nouveau XIXème siècle… en pire ?

3 octobre 1908 : Le salon ou l’automobile ?

Un fonctionnaire français, même assez haut gradé, ne roule pas sur l’or. L’arrivée de « l’enveloppe ministre » reste donc toujours la bienvenue. En fin d’année, une somme en liquide est remise, par le Président du conseil, directement au directeur de cabinet, à charge pour lui de redistribuer ces fonds aux différents proches collaborateurs méritants. Cette pratique méconnue, un peu opaque mais traditionnelle n’est pas trop critiquée par les collègues de la rue de Rivoli, notamment les conseillers de M. Caillaux… qui profitent d’un système identique.

Pour cette année, c’est une somme assez rondelette par rapport à mon modeste traitement habituel de maître des requêtes au Conseil d’Etat (c’est mon grade… et mon emploi si je quitte G. Clemenceau) qui est arrivée sur la table familiale, à la grande satisfaction de mon épouse.

Que faire de cet argent ?

Un débat nourri s’ouvre entre ma femme et moi. Je rêve d’une automobile, elle ne jure que par la rénovation de notre salon.

Pour être honnête, il faut convenir que mes désirs demeurent assez largement inaccessibles et hors de portée de notre bourse même arrondie par la prime de fin d’année.

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La nouvelle Peugeot de type 105 qui pourrait contenir nos deux -et bientôt trois – enfants ne peut être acquise que par des grands bourgeois et engloutirait une bonne année de mon traitement.

Si je me rabats sur la nouvelle Renault AX, plus simple et moins coûteuse, ma femme me fait remarquer que je serai le seul à en profiter compte tenu de la place disponible dans l’habitacle.

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Exit donc le rêve d’automobile.

Reste à examiner celui de ma femme : un salon avec « de vrais beaux meubles en Art Nouveau ».

L’oeil est séduit. Les lignes sont audacieuses.

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Cette baquette Hector Guimard partira dans un salon d’un grand appartement de l’avenue Foch… mais pas chez nous. Elle est hors de prix.

Plus modestement, nous regardons ce joli guéridon Libellule d’Emile Gallé :

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L’étiquette nous dissuade encore d’aller plus loin.

En désespoir de cause, nous nous rabattons sur ce que nous croyons être une modeste chaise (réalisée par Hector Guimard) :

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Là encore, nous devons renoncer, sauf à engloutir une part déraisonnable de nos économies.

Il nous reste à visiter les ébénistes plus modestes de la rue du Faubourd-Saint-Antoine. Ils ne sont pas versés forcément dans l’Art nouveau mais ils pratiquent des prix accessibles… et négociables.

Avant de nous diriger vers le XIIème arrondissement, je fais une dernière tentative :

 » Chérie… et si nous mettions de l’argent de côté, par exemple en achetant des emprunts russes, pour pouvoir s’offrir la toute nouvelle Ford T quand elle arrivera sur le sol français ? « .

La réponse de ma femme, à l’esprit très pratique, est sans appel :

 » Il faut profiter de la vie tout de suite. Investir un sou dans le régime fragile des tsars ne me dit rien qui vaille. Je crains que si nous plaçions ainsi nos économies, nous ne pourrions avoir, au bout du compte, ni automobile, ni meuble ! « .

2 octobre 1908 : « Je vole ! « 

Je n’aurais jamais dû dire « oui ».

Wilbur Wright est ravi qu’un conseiller de Clemenceau le rejoigne au camp d’Auvours, près du Mans pour assister à des démonstrations de vol de son merveilleux « Flyer, Wright model A ». Il m’a tout de suite proposé un baptême de l’air et j’ai naturellement accepté.

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Le biplace « Wright model A » décollera à partir d’un rail de lancement, sans catapulte s’il y a assez de vent. Le Mans, 1908.

Tous les passionnés d’aéroplane qui l’entourent me font un cours accéléré sur ce qu’il faut savoir sur ces engins plus lourds que l’air. Les frères Bollée, Lazare Weiller -tous industriels doués – répondent à mes questions à la fois naïves et inquiètes.

« Mais pourquoi l’engin s’envole alors qu’il va moins vite au décollage que certaines automobiles qui, elles, restent au sol ? »

Wilbur Wright prend une feuille de papier et souffle sur elle et me démontre, me dit-il, le phénomène de la « portance ».

 » Comment retrouver la piste pour atterrir quand on a volé plusieurs dizaines de minutes ? »

 » Comment incliner l’appareil pour ne pas s’écraser au sol en phase d’atterrissage ? »

Chaque fois, les explications très logiques paraissent convaincantes. Je suis notamment frappé par le désir de Wright de transformer un vol en succession d’automatismes qui doivent être parfaitement maîtrisés par les pilotes. Avec lui, nous ne sommes plus dans le domaine de l’amateurisme génial mais nous entrons dans une ère plus professionnelle de la conduite des aéroplanes.

« Que se passe-t-il si l’hélice se casse ou si le moteur tombe en panne ? »

Je sens que ma question est désagréable. Mes interlocuteurs ont l’air navré que je puisse douter de la fiabilité de leurs engins. Ils insistent sur les contrôles et révisions permanents qu’ils effectuent sur tous les éléments sensibles du moteur. Je n’insiste pas et je me dis qu’il faut que je leur fasse confiance (facile à dire !).

L’heure est arrivée.

Je suis Wilbur Wright comme une bête se rendant à l’abattoir. Le teint pâle, les mains moites, je m’installe sur un siège très étroit à côté du pilote. J’ai froid, le vent s’est levé. Je donnerais cher pour être ailleurs… loin.

Un mécanicien lance l’hélice. Wright fait chauffer le moteur « à fond ». Puis l’appareil s’ébranle, doucement, trop doucement à mon goût.

Il prend de la vitesse, nous avançons face au vent. Malgré l’air qui me bat le visage, j’ai l’impression de suffoquer.

Le Flyer tremble de plus en plus au fur et à mesure de son accélération. Le bruit du moteur est assourdissant. Nous arrivons bientôt au bout du rail de lancement. Chaque seconde dure une heure. Les mains de Wright se crispent sur les commandes.

Et puis… c’est le moment magique. Nous quittons la terre ferme, nous décollons, enfin. L’appareil est incliné vers le soleil et nous nous éloignons du sol.

Je pousse un cri, émerveillé : 

  » Je vole ! « 

1er octobre 1908, accident aérien : un mort

On se tue en « avion » (le terme « avion » utilisé par Clément Ader est pourtant sympathique). Cette affirmation relevait de l’évidence quand les tous premiers appareils avaient pris leur envol : les amas mal conçus de toiles ou de tôles ne pouvaient décoller qu’à grand peine et retombaient rapidement en mettant en danger les imprudents qui avaient pris la place de pilote.

Ces derniers temps, une deuxième génération d’aéroplanes commence à occuper les airs. Les moteurs plus compacts conservent une puissance importante pour entraîner de beaux objets aux ailes longues et fines, avec une portance améliorée.

Les frères américains Wright, par exemple, ont bien observé le vol des oiseaux et ont fait des centaines d’expérimentations. Ils ont compris le principe de gauchissement des ailes et donc du virage. Ils ont travaillé à alléger le poids de leurs appareils et de leurs moteurs à hélice.

Il y a quinze jours, à Fort Myer aux Etats-Unis, les Wright ont essayé un biplace robuste, le Flyer type A. Cet engin intéresse l’US Army et le vol était donc observé de près.

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Vol des frères Wright à Fort Myers, en Virginie, USA 1908

A 70 km/h, le Flyer a décollé, emportant Orville Wright et le lieutenant Selfridge, un des tout premiers passagers de l’histoire de l’aviation.

Après quelques instants de vol, l’hélice s’est brisée et l’appareil s’est écrasé lourdement au sol. Selfridge a été tué sur le coup et Orville a été grièvement blessé, sous les yeux horrifiés de l’assistance.

Accident spectaculaire qui fait réfléchir sur la sécurité des pilotes, de leurs éventuels passagers et des personnes restées au sol.

Le ministère de l’Intérieur et le ministère de la Guerre ont pourtant donné leur feu vert pour que les frères Wright puissent venir faire des essais en France sur le champ de courses des Hunaudières et sur le terrain de manoeuvre d’Auvours près du Mans.

Je me rends, à la fois fasciné et craintif, sur les lieux de ces exploits, dès ce soir.

A suivre…

30 septembre 1908 : Une droite dure pour l’Autriche ?

Vu de France, cela inquiète. Observer le maire de Vienne, Karl Lueger, c’est constater combien il est facile pour la droite dure et antisémite d’accéder au pouvoir dans un grand pays européen.

Nul ne sait qui de la poule ou de l’oeuf… Le bourgmestre de Vienne tient-il des propos contre les juifs pour ramasser des voix dans les milieux populaires viennois qui apprécient cette vision des choses ? Ou les phrases assassines et scandaleuses de Karl Lueger font-elles naître des sentiments nauséabonds dans le public qui l’écoute ? Les deux à la fois sans doute.

karl-lueger.1222751055.jpg Karl Lueger

Il encourage l’exclusion des étudiants juifs des corporations d’étudiants, il dénonce la prééminence des grandes familles d’industriels  -les Hirsch, les Springer, les Wodianer ou les Rothschild – et revient souvent sur « la culpabilité d’un peuple qui a crucifié le Christ ». Les petites gens des faubourgs viennois -artisans, commerçants sans le sou – apprécient ces phrases simples qui désignent des boucs émissaires évidents aux malheurs des temps.

« Der Schöne Karl » – le beau Charles – homme grand et élégant, parle aussi en dialecte pour séduire des masses qui recherchent son sens de la proximité, ses allusions « aux vrais problèmes de tous les jours ». Il remonte le Ring en serrant les mains qui se tendent. Il capte, à chaque instant, l’humeur du moment, l’ambiance d’une époque, les désirs cachés de foules urbaines qui se veulent un interprète et un guide.

Inquiétante aussi cette facilité à accéder et à se maintenir au pouvoir : Karl Lueger a été élu démocratiquement en 1897 et a toujours été réélu depuis.

La monarchie a un peu bronché au début et l’Empereur François-Joseph a refusé de le nommer immédiatement dans son poste mais finalement, s’est incliné. Depuis, Lueger et l’Empereur se croisent régulièrement à l’Opéra et se serrent cordialement la main.

Lueger est un gestionnaire habile. Il a fait construire à Simmering et Leopoldau les usines à gaz dont la ville avait besoin, il a électrifié les tramways et s’investit dans un programme social ambitieux réclamé par les milliers d’ouvriers miséreux des quartiers périphériques. De nouveaux hôpitaux et sanatoriums voient aussi le jour. Il entoure la ville d’une ceinture verte bienvenue pour les promenades du dimanche.

Les Viennois aiment cette Droite pleine d’assurance, ce tribun populiste qui les berce et les dirige d’une main sûre.

Chaque année, dans les faubourgs ou dans les salons, l’antisémitisme grandit, prend de l’ampleur comme un cancer. Il pourrait un jour étouffer l’Autriche comme la peste.  

29 septembre 1908 : Valéry et l’oeuvre de la nuit

Des livres d’algèbre, philosophie, poésie ou astronomie se mélangent dans un grand désordre aux cahiers tenus au jour le jour par Paul Valéry. La vieille pendule marque cinq heures du matin. Au moment où les premières lueurs du jour combattent victorieusement la nuit, l’écrivain range, dépité, ses innombrables feuillets, ces notes que personne n’a encore lues.

Un public averti a pu apprécier Une soirée avec Monsieur Teste et l’Introduction à la Méthode de Léonard de Vinci mais peu soupçonnent son talent de poète.

 2008_0928_190603aa.1222627321.JPGPaul Valéry année 1908

André Gide, son ami, le presse de publier. « Mais quoi ? Je ne vois pas une oeuvre, tout au plus des fragments, des vers mal tournés, des choses séchées qui me dégoûtent… » répond-il, perplexe.

Derrière toutes ces feuilles noircies, ces doutes et ce travail nocturne, se cache un talent aux multiples facettes. Paul Valéry, que j’ai connu lorsqu’il était encore rédacteur au ministère de la Guerre et que j’ai revu, depuis, en compagnie de Claude Monet à Giverny, a une intelligence devenue rare en ce début de siècle. Il embrasse avec une même gourmandise la peinture, les mythes grecs, les ouvrages d’ethnologie ou de mathématique et produit, en retour, d’innombrables poèmes et courtes réflexions philosophiques, littéraires voire politiques.

Esprit toujours en éveil, regard perçant posé sur un monde qui bouge, rien n’échappe à sa réflexion ; tout finit par être couché sur le papier avec une écriture fine qui transforme, digère et fait rebondir les débats de façon inattendue.

La lecture de quelques lignes, au hasard, persuade vite d’un talent immense qui se cherche. Qui écoute Paul Valéry éprouve vite de la sympathie pour ce jeune père de trois enfants hésitant sur la voie à prendre. Doit-il briser le silence, se soumettre à la publication et au regard des autres ?

Le milieu dans lequel il baigne est pourtant porteur : il a du temps, son travail comme secrétaire particulier d’un administrateur en vue de l’agence Havas lui laisse une liberté précieuse pour sa production personnelle. Sa femme est de la famille d’Edouard Manet, il fréquente Monet, Auguste Renoir, Odilon Redon, André Gide, Pierre Louÿs… Non loin rôde le monde des revues littéraires (Mercure de France, le projet de Nrf…) intéressé par sa production abondante et presque totalement inédite.

Du talent, des éditeurs prêts à faire le premier pas, tout semble réuni pour que Paul Valéry sorte de l’ombre.

C’est faire peu de cas du souci maladif de perfection de l’écrivain et oublier un peu vite que ce dernier élève ses enfants et s’inquiète pour la santé fragile de son épouse.

Paul Valéry n’est pas prêt. Il préfère se laisser bercer par l’écoute de La Mer de Debussy. Il se réfugie dans des problèmes mathématiques complexes (« mon opium » dit-il) et couvre un tableau noir de chiffres et formules savantes qui le délassent et lui évitent de penser à son avenir.

Il est six heures, avant le réveil des enfants, Paul Valéry quitte son domicile au 40 rue de Villejust et enfourche sa bicyclette. Il pédale vite et se dirige vers la Place de l’Etoile. Arrivé face à l’Arc de Triomphe, il le contourne sur la droite et tourne autour du monument. Le vent déjà frais de septembre fait frémir sa moustache, il est grisé par la vitesse. Il tourne et tourne encore, sans se décider à prendre l’une des grandes avenues qui s’offrent à lui. Au bout d’une dizaine de minutes de rotation, sous le regard étonné de quelques Parisiens matinaux, il met le pied à terre, essoufflé et heureux. Ses idées lui paraissent tout à coup plus claires, son projet littéraire prend forme.

En rentrant chez lui, il se prend à siffloter l’un de ses airs favoris de Wagner. Il monte d’un pas martial l’escalier jusque chez lui où l’attend la bonne Charlotte et sa fille Agathe qui réclame, du haut de ses deux ans, « du lait et du chocolat ».

En regardant Agathe se barbouiller le visage avec son biberon du matin, Paul Valéry se surprend à rire. Un grand rire clair et sonore d’un homme qui a trouvé une voie pour s’élever, un chemin pour faire aboutir une oeuvre née dans l’ombre de la nuit et destinée à briller quand le jour viendra.

26 septembre 1908 : Halte aux « coups tordus » dans la police !

 » Vous vous imaginez que la presse n’aurait pas découvert un jour le pot aux roses ?  » Le directeur de cabinet Winter me passe un « savon » en règle. Non, je n’avais pas à donner des ordres aussi précis au Préfet de police. Non, nous ne pouvons pas demander à la police parisienne de procéder à des arrestations de petits malfrats sans envergure que nous ferions passer ensuite pour des interpellations d’Apaches célèbres. Non, le cabinet du Président du conseil ne doit pas tenter de manipuler la presse et ensuite l’opinion publique.

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Une bande d’Apaches pose pour la photo

Le « remontage de bretelles » est froid (M. Winter est toujours très courtois) mais sévère. Je n’en mène pas large, me rendant bien compte que je suis allé trop loin dans mon zèle à mettre en oeuvre l’annonce de G. Clemenceau à la presse où il évoquait « l’incarcération prochaine d’une célèbre bande d’Apaches ».

Winter reprend :  » Quand le Président du Conseil juge utile de faire une annonce aux journaux, vous devez garder la tête froide et ne pas vous lancer dans des initiatives douteuses. Que vous mettiez une certaine pression sur la Préfecture de police pour qu’elle obtienne des résultats conformes aux annonces ministérielles, pourquoi pas. Mais que vous demandiez aux services la réalisation d’une véritable manipulation, cela est contraire à la morale républicaine et je ne  peux l’accepter dans le Cabinet que je dirige.  »

Pour sauver ma tête, je propose à mon chef de reprendre tout le dossier avec ses nouvelles indications.

D’une voix blanche, je détaille les nouvelles options qui pourraient être prises :

 » Le plan que nous étudierons avec la Préfecture s’articule autour de trois grandes idées (je fais un exposé comme j’ai pu l’apprendre à l’Ecole Libre des Sciences Politiques) :

Rassurer, renforcer, communiquer.

– Rassurer les citoyens ordinaires en intensifiant les patrouilles de nuit dans les quartiers devenus les territoires des bandes d’Apaches (Glacière, Belleville, les Batignolles, rue de Lappe…). Pour cela, il faudra demander à la Préfecture de modifier le roulement des brigades de gardiens de la paix pendant trois à six mois et obtenir du ministère des Finances une indemnisation conséquente des hommes mobilisés ;

– Renforcer l’ïlotage dans les mêmes quartiers pour disposer d’informations plus fréquentes sur les déplacements de bandes organisées (NDLR : l’îlotage, qui nous vient de la police londonienne et du ministre anglais Robert Peel, est une valeur sûre quand on veut convaincre Winter) ;

– Accentuer la « communication » (c’est une expression favorite du préfet Lépine) vers la presse pour mieux expliquer la surveillance en cours des bandes d’Apaches et montrer que des résultats efficaces ne peuvent être obtenus que progressivement.  »

Winter m’écoute patiemment. Je le sens rassuré par ce plan beaucoup plus orthodoxe que celui que j’avais pu imaginer initialement. Il ajoute :

 » Il manque une partie à votre exposé : la répression. Il faudra veiller, si des Apaches sont effectivement arrêtés, à ce que le Parquet réclame des sanctions sévères aux juges. Il conviendra aussi d’être attentif à ce que les poursuites et les procès se déroulent rapidement. La machine judiciaire est souvent trop lente sur ce genre d’affaire. »

Au moment où je quitte le bureau de mon directeur, ce dernier me lâche cette parole définitive :

 » Et rappelez-vous, on ne préserve pas la République en demandant des coups tordus à notre Administration !  » 

25 septembre 1908 Insécurité : comment manipuler l’opinion publique ?

 » Le Président du Conseil l’a annoncé à la presse, maintenant, il faut le faire ! » Le ton que j’emploie est encore celui de la consigne bienveillante mais je suis prêt à le durcir.

Face à moi, le préfet Lépine et ses collaborateurs sont à la fois stupéfaits et outrés.

G. Clemenceau fait régulièrement des « confidences » aux principaux titres nationaux. Il distille des informations sur tous les sujets, dans son bureau ou à la buvette de la Chambre, à des journalistes avides de ses propos francs qui s’écartent souvent de certaines vérités officielles.

Notre Président et ministre de l’Intérieur serait-il allé cette fois-ci trop loin ? Fatigué de lire à la une du Petit Journal, du Gaulois, de l’Illustration ou du Figaro, les différents exploits des bandes de voyous appellées les « Apaches », il a annoncé que la Préfecture de police était sur le point d’arrêter une des bandes parmi les plus connues.

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Des bandes de voyous à l’accoutrement spécifique : les célèbres « Apaches » sèment la terreur

Je reprends :  » Le Patron avait entre les mains vos derniers rapports dans lesquels vous annonciez que vous aviez réussi à placer quelques informateurs au sein des bandes les plus en vue comme Les Saute-aux-Pattes de la Glacière ou les Monte-en-l’air des Batignolles. Il en a naturellement déduit que vous pourriez procéder à des arrestations dans les semaines qui suivent. »

Le Préfet Lépine répond avec une colère contenue :

« Monsieur le conseiller, placer des informateurs, c’est long et progressif. Il est difficile pour notre police d’arriver à infiltrer ces bandes d’Apaches qui terrorisent les quartiers. Ils sont en effet très jeunes -quinze à vingt ans – et très mobiles. Ils se connaissent entre eux fort bien et n’acceptent guère de nouvelles recrues. Autrement dit, nos tuyaux sur ces jeunes drôles sont trop récents et fragiles. Nous n’en sommes pas à pouvoir les arrêter.

– Eh bien, Monsieur le Préfet, cela n’était pas clair dans vos rapports. La prochaine fois, vous expliquerez mieux et serez plus explicites  »  (j’insiste sur le dernier mot pour voir s’il garde son calme jusqu’au bout).

  » Nos rapports sont techniques et nous ne savons pas l’usage que les politiques peuvent en faire  » rétorque Lépine. 

Je reprends ma démonstration :  » Je ne doute pas qu’un homme de votre expérience peut anticiper les réactions ministérielles. La situation est simple. Les Apaches se sont rendus maîtres de quartiers entiers de Paris la nuit. Ils cambriolent, dévalisent et agressent les bourgeois en toute impunité. Pas un sergent de ville en vue. La presse se fait l’écho d’une opinion publique qui a peur et ne se sent plus protégée.

En réponse à ce sentiment d’insécurité, les plus hautes autorités de l’Etat doivent apporter enfin des preuves de l’action efficace des pouvoirs publics.

Je maintiens : l’annonce de G.Clemenceau, après la lecture de votre rapport, était prévisible  »  (je guette toujours le moment où le Préfet risque de sortir de ses gonds).

Silence de mes interlocuteurs, le préfet Lépine reste finalement relativement calme.

Ma stratégie – y aller « au flan » et sans état d’âme malgré mon affection pour le prestigieux Préfet – a donc payé.

Les hauts fonctionnaires face à moi ne se défendent plus. Ils me sentent très ferme et leur sens inné de la discipline les poussent à la soumission. J’imagine en outre que l’un craint pour son avancement, l’autre ne veut pas parler après son chef, et le troisième, sans doute, espère échapper personnellement à la corvée.

La suite de la conversation est plus technique mais aussi plus glauque. La préfecture étant incapable -sauf hasard – d’arrêter réellement une bande d’Apaches sous quinze jours, il faut donc imaginer comment des banales interpellations de petits coquins sans envergure pourraient être présentées à la presse comme l’arrestation d’Apaches de premier ordre.

Les plans les plus fous sont échafaudés…

Au moment où mes interlocuteurs quittent mon bureau, j’éprouve une vraie impression de malaise : nous sommes allés trop loin, j’ai franchi une ligne interdite. Les remords ne sont pas loin…

A suivre…

23 septembre 1908 : Itinéraire d’un tueur en série

 » Des coups terribles avaient été portés sur la face, on notait des traces évidentes de strangulation. La victime éventrée baignait dans son sang, elle avait les yeux révulsés de quelqu’un qui a connu un mort atroce.  »

Edouard Herriot avec lequel je finis mon repas, a fait des recherches sur les crimes de Joseph Vacher, le terrible tueur guillotiné il y a tout juste dix ans. Il a repris les minutes du procès des assises de Bourg-en-Bresse décrivant les dizaines de meurtres épouvantables de jeunes femmes et d’adolescents (souvent des bergers) perpétrés par celui qui était surnommé « Jack l’éventreur du Sud-Est ».

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Le réveil du Vacher avant son exécution (guillotine) en 1898

 » Pourquoi ces recherches ?  » . Ma question vient du fait que j’ai un peu de mal à comprendre comment un jeune et brillant politique peut prendre un quelconque intérêt à se replonger dans une affaire criminelle horrible datant de plus de dix ans.

 » Malheureusement, ce Vacher fait un peu parti de la famille. Mon beau-père, le docteur Fleury Rebatel, président du Conseil général du Rhône et surtout directeur de maison de santé a eu l’occasion d’examiner et de suivre cet assassin hors normes. Avec son collègue Lacassagne, il a rendu des rapports d’expertise pour le procès concluant à la responsabilité atténuée de notre homme. Mon beau-père était quelqu’un de profondément humain. Il a examiné et suivi Vacher comme un vrai médecin et n’a pas porté sur lui le regard d’un juge. S’il n’a jamais oublié le sort terrible des victimes de ce monstre, il a aussi cherché à savoir ce qui se cachait dans ce cerveau malade.  »

– Et alors ?

– Vacher a été, lui-même, probablement violé par un garde champêtre alors qu’il n’était qu’un enfant. Il a été profondément perturbé par cette violence et a ensuite reproduit à l’infini sur ses victimes cette mutilation initiale.

– Vous concluez que Vacher était irresponsable ?

– Pas du tout. Mon beau-père apportait des explications, donnait aux enquêteurs de la matière pour comprendre, à l’avenir, d’autres coupables de séries de meurtres. Il permettait, par son analyse scientifique, de quantifier le degré exact de culpabilité de Vacher. Sans son travail, le procès aurait été complètement bâclé et la condamnation aurait été le seul reflet des passions d’une opinion publique chauffée à blanc.

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Joseph Vacher, l’éventreur violeur du Sud-Est

– Et le travail de votre beau-père a été compris ?

– Très peu. Nous avons tous reçu des lettres anonymes et des menaces. Dans ces courriers abjects, le docteur Rebatel était accusé de défendre le monstre, de protéger le violeur, d’empêcher la justice divine. Dans une missive, en rouge, était inscrit : vous êtes le médecin protecteur du Diable. Au plus fort du procès, mon beau père a même été insulté en pleine rue par des gens qui le regardaient de façon haineuse.

– Et vous reprenez le flambeau ?

– Je trouve que son travail sur Vacher a été courageux. Dans un procès dicté par les sentiments, la soif de vengeance, il a apporté de la Raison, de la sagesse, du recul. Il a permis aux parents des victimes de comprendre l’enchaînement des violences, il a donné une explication plausible à la série invraisemblable de meurtres.

Et puis, à qui faut-il en vouloir vraiment ? Au médecin qui s’efforce d’apporter des éléments sérieux à un procès ? Ne faut-il pas plutôt se retourner vers une gendarmerie et une police aux méthodes dépassées qui ont été incapables d’arrêter à temps ce criminel qui a pu écumer les campagnes pendant plusieurs années sans jamais être inquiété ?

Qui réformera enfin notre police pour qu’elle puisse mettre la main – à temps-  sur ce que je propose d’appeler les tueurs en série ? « 

22 septembre 1908 : Qui dirige Lyon ?

Lorsqu’il sort du bureau de Georges Clemenceau, je sens qu’il ne sait trop où aller déjeuner. Son entretien avec le Patron a été très cordial et souvent, nous avons ri de bon coeur tous les deux. Je lui propose donc d’aller « casser la graine ensemble ».

C’est ainsi que le nouveau maire de Lyon Edouard Herriot et moi, nous nous retrouvons autour d’une bavette bien saignante au Café des Ministères.

Trente-six ans et déjà premier magistrat de l’une des plus grandes villes de France. Beaucoup de choses nous rapprochent, au-delà d’un âge voisin : nous sommes tous les deux normaliens, nous avons des épouses lyonnaises et nous croyons en l’avenir du parti radical.

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Edouard Herriot, le tout jeune maire de Lyon depuis 1905

De façon paradoxale, le fait qu’il soit en pleine lumière et moi, en raison de mes fonctions de conseiller, dans l’ombre, crée une complémentarité voire une complicité qui facilite la confidence.

Nous avons d’abord quelques échanges sur notre amour commun pour le chef-lieu du Rhône. La Place Bellecour, le Parc de la Tête d’Or, la Basilique de Fourvière, les traboules, les « bouchons »… nous énumérons ces lieux ensemble en laissant échapper des « ah! » des « oh! » d’admiration commune. Chacun de nous y va de sa description originale, de son anecdote savoureuse sur ces endroits magiques. C’est à celui qui s’affirmera comme le plus « Lyonnais ».

La tranche de viande parisienne dans notre assiette, pourtant bien tendre, est d’emblée critiquée : « tout cela ne vaut pas une bonne cervelle de canut suivie d’une andouillette légèrement grillée accompagnée d’échalotes mouillées au vin blanc… « .

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La Place Bellecour à Lyon 1908

Edouard Herriot ne peut alors s’empêcher d’y aller de l’un de ses bons mots dont il a le secret :

« Monsieur le conseiller, vous savez quelle est la différence entre l’andouillette et la politique ?  »

Devant mon regard interrogateur, il me lance, goguenard :

 » C’est la même chose. Pour être bon, cela doit sentir la m… , mais pas trop ! »

et nous partons d’un grand éclat de rire.

Après cette visite virtuelle de la ville des soyeux et cette courte évocation gastronomique, nous revenons sur l’entretien avec Georges Clemenceau.

Ce dernier a écouté toutes les revendications du nouveau maire de Lyon, a souvent hoché la tête pour montrer son attention… mais n’a rien promis du tout.

La création d’un « Grand Lyon » englobant Bron, Villeurbanne et Vénissieux ?

 » On verra. Je ne suis pas convaincu que vos voisins seraient d’accord pour vous rejoindre. Lyon a déjà la chance d’avoir un maire, contrairement à Paris. Je ne suis pas sûr que la Chambre voterait pour un nouveau texte de loi qui rendrait cet édile très puissant. »

Le rattachement de la police au maire ?

 » C’est vrai que les troubles et les mouvements ouvriers ont baissé en intensité mais je souhaite conserver encore quelque temps un préfet de police. Il est important que celui-ci ait un pouvoir sur toute l’agglomération -qui est à cheval sur plusieurs départements- si on veut assurer efficacement la sécurité de vos concitoyens. Or, si la police vous est rattachée, elle n’aura plus compétence au-delà de la ville de Lyon stricto sensu et laissera s’échapper les bandits qui sont toujours très mobiles.  » 

Un appui financier pour le grand projet des Halles ?

 » Rédigez-moi une note. On verra si je peux faire passer cela sur le budget de l’Etat en 1909.  »

Malgré ces réponses dilatoires du Président du conseil, Edouard Herriot n’est pas déçu. Politicien déjà madré malgré son jeune âge, il sait que, dans notre République radicale, il faut souvent et longtemps revenir à la charge pour obtenir quelque chose.

Pour expliquer les réserves et silences de mon Patron, j’indique que celui-ci a quelques principes auxquels il tient. La réponse, amusée, ne se fait pas attendre :

 » Justement : appuyons-nous fortement sur les principes, ils finiront bien par céder ! « .

Imparable.

Curieux, je demande à Edouard Herriot combien de temps il pense faire pression sur les bureaux parisiens pour obtenir satisfaction.

« Je n’en sais vraiment rien. Tout cela est politique et donc, en partie, imprévisible.

– Pourquoi imprévisible, monsieur le maire ?

– Mais parce que la politique n’est qu’un chapitre de la météorologie. Et la météorologie, vous savez ce que c’est ?

– Non…

– C’est la science des courants d’air ! « 

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