6 janvier 1910 : Les filles faciles sont-elles en province ?

« En province, les filles ont de drôles de mœurs. Surtout quand on se rapproche de nos frontières ou de l’océan. » L’évêque invité à notre table ce soir prend un air de comploteur pour nous en dire plus :«  Dans les Alpes, en Suisse comme en France, les jeunes filles à marier laissent leurs fenêtres ouvertes pour inciter les jeunes gens à placer une échelle et à venir les rejoindre. »

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Je me risque : « Sans autre forme de procès ? »

L’ecclésiastique complète, presque à voix basse : « Si, le jeune homme récite un petit compliment pour plaire à sa belle, se bat avec un éventuel rival puis rentre dans la chambre à coucher et doit y rester, en principe, aussi habillé que la demoiselle. C’est malheureusement au lit que les choses se gâtent et que les vêtements sont souvent prestement enlevés, dans un espèce d’affolement…bestial. Cette coutume est appelée le Kiltgang. Elle est tolérée par les édiles du village et souvent encouragée par les parents qui y voient un bon moyen de caser leur fille.»

Le vieux serviteur de Dieu se frotte les mains, ravi de son petit effet et de l’effroi (feint) qu’il croit lire sur le visage de ma jeune cousine, de passage ce soir.

Il ne souhaite pas en rester là et nous emmène, en quelques phrases, mille bons kilomètres plus à l’ouest : «  Et le maraichinage, connaissez-vous ? »

Là encore, devant nos regards interdits, il adopte la posture du conteur et reprend :

«  C’est en Vendée. Les filles passent devant les garçons avec un parapluie. Ces derniers leur courent après et saisissent le manche de cet objet des filles qui acceptent d’être conquises. Puis, le pébroque s’ouvre et cache une véritable parade amoureuse faite de baisers langoureux et de caresses pas toujours très chastes. »

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Ma cousine écoute, fascinée. S’imagine-t-elle, dans un rêve éveillé, partir aux bras d’un beau Vendéen ou d’un Savoyard musclé ?

L’homme d’église, rabat-joie, assène : « L’Église condamne bien évidemment, de toutes ses forces, toutes ces pratiques scandaleuses. »

Taquin, je me retourne vers ma jeune parente : «Sophie, retourne donc travailler ton concours d’entrée à l’École Normale Supérieure de Sèvres ! Tout ce que nous venons d’entendre n’est pas pour toi. Tu es Parisienne. Aucun garçon ne viendra mettre une échelle au bas de ton appartement situé au cinquième étage de ton immeuble haussmannien. Tu vas pouvoir te concentrer sur tes livres ! »

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5 janvier 1910 : Boire de l’eau tue

«Il faut profiter de l’épidémie de choléra en Russie qui inquiète tout le monde pour mettre en place des mesures en faveur de la santé trop longtemps repoussées. » Le directeur de l’hydraulique au ministère de l’agriculture, un membre du conseil supérieur d’hygiène publique et le président du Fishing-club sont autour de la table pour nous convaincre de débloquer des crédits, Pierre et moi, du cabinet d’Aristide Briand.

La description qui nous est faite est alarmiste. Les points de captage d’eau potable restent dans notre pays insuffisamment contrôlés. Or, les maladies d’origine hydrique font toutes froid dans le dos : choléra, fièvre typhoïde, diphtérie et dysenterie.

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Certes, toutes les règlements pris ces dix dernières années, en application notamment de la loi du 15 février 1902, nous protègent largement : la plupart des Français boivent maintenant une eau potable et l’apparition de tout foyer épidémique s’accompagne de mesures radicales et efficaces qui permettent d’isoler les malades, de les soigner et de limiter la contamination. Aussi la France n’a pas connu d’alertes graves depuis le début de ce XXème siècle et la mortalité liée à ces infections a été divisée par trois.

Pour autant, le danger rôde. L’eau que boivent nos enfants dans les écoles n’est quasiment jamais contrôlé par le ministère de l’Instruction publique, faute de moyens adaptés. Or, de nombreux puits utilisés par les écoles sont contigus à des fosses d’aisance non étanches. Quant à l’eau des ateliers et des fabriques, elle n’est pas soumise à la loi de 1902 et provient, là encore, trop souvent de puits mal disposés. Tout cela sans parler de l’eau des gares ou celle issue des puits privés : dans ces cas, les spécialistes préfèrent se boucher le nez de dégoût.

Pierre et moi prenons gravement des notes.

Le directeur de l’hydraulique enchaîne : «Mais le plus gênant n’est pas là. Nos cours d’eau sont, en France, de véritables dépotoirs. On ne compte plus les latrines privées ou publiques directement installées, depuis la nuit des temps, à proximité des ruisseaux et rivières. Plus grave encore, quasiment aucune municipalité n’a mis fin au déversement direct des égouts et rejets industriels ou agricoles.

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Le charme discret des latrines au bord de l’eau

Quand les rivières ne sont pas polluées par ces apports noirâtres, ils sont directement utilisés par les lavoirs.

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Ainsi, les selles des typhiques, cholériques ou dysentériques peuvent répandre à loisir des bactéries pathogènes résistantes sur de vastes étendues lors de l’arrosage des fruits et légumes, la captation de l’eau dite « potable » ou la baignade des enfants. 

La France, dans ce domaine, reste en retard par rapport à ses voisins du nord de l’Europe.»

La réunion s’achève sur ce triste constat. Pierre et moi restons seuls à réfléchir.

Que faire ? Mettre en place de nouvelles réglementation pour les municipalités risque de provoquer une vaste levée de boucliers si l’État ne leur apporte pas des aides financières massives. Et c’est là que le bât blesse. Apurer les rejets industriels ou agricoles et les eaux d’égouts, déplacer toutes les latrines publiques, fermer les lavoirs, représentent une petite fortune. Des millions de francs seraient à débloquer pour que cette opération puisse se faire.

Pierre sourit. « Tu vois, hier tu étais scandalisé par ma proposition d’envoi de régiments de dragons aux frontières pour « lutter » contre l’arrivée du choléra d’origine russe. Or, cette mesure spectaculaire était beaucoup moins coûteuse que ce que nous propose ce directeur de l’hydraulique. Nous avons le choix entre trois solutions :

  • donner aux municipalités les moyens d’agir et dans ce cas, prépare un budget considérable qu’il sera très difficile de faire voter par la Chambre car il conduira à une hausse des impôts et taxes ;
  • obliger les villes et villages à agir mais sans leur donner d’aides financières. Dans ce cas, nos règlements risquent de rester lettre morte.
  • prendre des mesures spectaculaires et, j’en conviens, inefficaces mais qui plaisent à l’opinion publique (fermeture partielle des frontières, contrôles douaniers, mobilisation de régiments…)

Lâchement, nous optons pour la deuxième proposition. Nous ne nous faisons guère d’illusions : les municipalités agiront dans ce cas « à leur rythme » et le problème des eaux contaminées pourra durer des nombreuses années encore.

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Un lavoir vers 1910

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4 janvier 1910 : Petite épidémie, débauche de moyens

« 100 000 morts en Russie. Le choléra arrive ! » Mon collègue repose son journal et annonce, fier de son petit effet, la nouvelle à la cantonade. « Il faut fermer les frontières, envoyer l’armée, interdire la circulation des personnes. » ajoute-t-il, dans son petit délire du matin.

Je lui demande de se taire. Devant son bureau, j’étale silencieusement une grande carte de l’Empire du tsar. 170 millions de sujets, des espaces infinis, un État central arrêté par de puissants hobereaux locaux, une paysannerie et un monde ouvrier très pauvres. Viennent s’ajouter à cela des conditions d’hygiène souvent très rudimentaires.

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Une Russie où l’on dénombre avec effroi 100 000 cas de choléra par an…

Je commente : « Tu vois, Pierre, 100 000 cholériques, là-bas, c’est à la fois beaucoup et très peu. Cela traduit seulement un mauvais approvisionnement en eau potable pour de nombreux villages, des cours d’eau parfois infectés et des médecins dépassés quand l’épidémie commence dans certaines régions. Une personne atteinte gravement sur 1700, il n’y a pas encore de quoi rapatrier nos ingénieurs, nos financiers ou conseillers militaires et rompre l’alliance franco-russe ! »

Pierre ne s’avoue pas vaincu : « Ne rien faire ne va pas rassurer la population. Il faut agir en grand. Doubler les effectifs des douaniers, contrôler devant la presse tous les produits qui viennent de Russie, mettre en alerte quelques régiments de dragons qui pourraient patrouiller aux frontières. Tout cela plairait à l’opinion publique. »

J’objecte : « Tu es d’accord que ce déploiement de moyens ne servirait à rien puisque la propagation du choléra se fait principalement par l’eau. Or, aucun cours d’eau ne va de l’Oural jusqu’à nos verts pâturages gaulois ! Un millier de cuirassiers sabres au clair constituent une véritable plaisanterie pour empêcher l’arrivée d’un tel microbe.»

Pierre tend un doigt professoral dans ma direction : « Peut-être, peut-être, mon cher Olivier. Mais que cherche-t-on réellement, dans notre cabinet ? A lutter contre une épidémie russe ou faire réélire tous les députés du parti radical ? Quelques beaux douaniers, des contrôles tatillons des importations, des visites aux frontières de ministres gravement penchés sur le problème, le déblocage d’urgence de quelques centaine de milliers de francs pour indemniser des médecins parisiens envoyés sur place, cela impressionne et voilà des voix en plus lors des prochaines élections ! »

Une épidémie largement imaginaire, la recherche des faveurs de l’opinion publique, l’envie de rassurer le petit peuple : Pierre sait manier ces ingrédients avec talent. Un jour, il sera ministre.

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L’épidémie arrive, envoyons les cuirassiers !

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3 janvier 1910 : Faut-il renvoyer la bonne ?

Faut-il renvoyer la bonne ? Ni ma femme ni moi ne savions qu’elle avait organisé un véritable trafic avec les commerçants du quartier et avec le chiffonnier.

Doit-on entendre ses remords qui paraissent sincères ? Faut-il prendre en compte le fait que si nous lui donnons son congé, elle aura beaucoup de difficultés à retrouver une place puisque ses futurs maîtres lui demanderont ses références ? 

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Les pauvres bonnes sont totalement à la merci du bon vouloir de leurs maîtres ou de majordomes tout puissants. Pour elles, le droit du travail et les syndicats restent, dans les faits, inexistants.

Jeanne va sur ses vingt-deux ans. Elle arrive d’un village non loin de Clermont-Ferrand où l’ensemble de la population crie misère. Ce sont des amis auvergnats qui nous l’ont recommandée : »Vous verrez, elle est débrouillarde et jamais à court d’idées. » Pour ce qui est de voir, on a vu !

Grande discussion avec mon épouse sur le sort à réserver à Jeanne. Peut-on encore faire confiance à quelqu’un qui a déjà agi dans notre dos ? Faut-il pardonner, passer l’éponge et considérer que c’est une erreur de jeunesse ?

Pendant la discussion sur Jeanne, je ne peux m’empêcher de sourire intérieurement sur les talents de cette bonne qui, au départ, ne payait pas de mine. Comment cette petite brunette, toute jeunette et à l’accent de sa campagne si prononcé, a-t-elle pu ainsi convaincre autant de vieux commerçants parisiens roués de lui rétrocéder de telles sommes lors de ses achats pour notre famille ?

Charisme, sens inné de la négociation et du rapport de force, bluff et (légère) manipulation. Que des « qualités » recherchées parfois désespérément dans les cabinets ministériels ou rue de Rivoli pour les négociations budgétaires voire la recherche de solutions en cas de crises sociales. Cette Jeanne possède ainsi des atouts qui manquent à de nombreux collègues des grands corps qui ont pourtant fréquenté comme moi Normale Ulm ou l’Ecole Libre de Science Politique. Il est vrai qu’en ce début de XXème siècle, ce sont peut-être plus notre culture encyclopédique, nos (bonnes) manières et notre expression châtiée qui garantissent notre intégration dans un ministère… Mais là n’est pas la question du jour.

« Tu ne penses tout de même pas prendre notre Jeanne au ministère ? » Ma femme s’inquiète toujours de mes idées originales et parfois périlleuses. Je lui réponds en me voulant responsable et rassurant : « Bien sûr que non. Pour autant, on peut imaginer que dans quelques années, après avoir soigné son écriture et perdu son accent, elle pourra jouer un rôle… qui reste à définir. »

Nathalie poursuit : « J’en déduis que tu préfères que nous gardions Jeanne ? » Sans attendre ma réponse, elle poursuit : « Je ne me voyais pas faire à nouveau le tour de tous les bureaux de placement municipaux ou retourner à celui des sœurs de la Croix pour dénicher une autre bonne. Faire défiler ensuite chez-nous des dizaines de prétendantes, que l’on ne connaît ni d’Ève ni d’Adam, venues de toutes les campagnes pauvres de France. Cela aurait été épuisant et nous n’aurions pas forcément trouvé mieux que notre bonne actuelle. »

Nous laissons alors passer un silence scellant notre décision.

Jeanne est sauvée.

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Jeanne. « Comment cette petite brunette, toute jeunette et à l’accent de sa campagne si prononcé, a-t-elle pu ainsi rouler dans la farine autant de vieux commerçants parisiens roués ? »

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1er janvier 1910 : Des vœux bien bourgeois !

Tout est prêt : les cartes de visite, l’organisation des déplacements, les jours où nous recevrons. C’est organisé, planifié, presque minuté.

Nouvelle année signifie, pour nous bourgeois parisiens (et fiers de l’être), le début d’un marathon exténuant.

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Très bonne année 1910 aux chères lectrices et chers lecteurs de ce journal !

Nous avons vu les grands-parents avant le jour de l’an ; l’usage veut que nous rendions maintenant visite aux pères, mères, frères, sœurs, oncles et tantes. Cela doit se faire entre aujourd’hui ou demain au plus tard. Puis, nous avons une semaine pour rencontrer les cousins et enfin jusqu’à la fin du mois pour faire le tour de nos amis !

Vu que l’ensemble de nos proches est dispersé dans tout Paris et qu’il n’est physiquement pas possible de voir tout le monde, nous allons faire usage des cartes de visite. Postées (moins cher) ou déposées par notre bonne et le domestique de mes parents (plus chic), le petit carton dispense de certains rendez-vous obligés, écourte des journées qui seraient entièrement consacrées à ce rituel à rallonge des « vœux de début d’année ».

Nos enfants ont des étrennes qui les attendent chez les uns ou les autres (c’est parfois leur seul motivation pour nous accompagner dans les visites de certains cousins et oncles aussi éloignés qu’acariâtres), nous devons de notre côté penser -au moins – à notre bonne, notre concierge, notre facteur, notre couturière, notre épicier, le maître d’école, le curé, les voisins d’en face, le balayeur…

Et pour me détendre de ces obligations privées, il me restera à rédiger les discours du Président du Conseil pour les vœux aux différents corps constitués tout en vérifiant que les cérémonies sont bien préparées.

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai hâte d’être à février.

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Bonjour chers lecteurs. Quelques bonnes nouvelles :

Comme vous le savez, « Il y a un siècle », est devenu aussi un livre.

« Il y a 100 ans. 1910 » http://www.oeuvre-editions.fr/Il-y-a-100-ans. Je suis très heureux de vous annoncer que celui-ci rencontre son petit succès puisqu’il est déjà en réimpression. Merci à tous !

Quant au blog, il atteint bientôt les 900 000 visites, ce qui est une bonne moyenne compte-tenu des « nouvelles » absolument « pas fraîches » que je diffuse.

Bref, la Belle Epoque plaît. Le rythme du « jour le jour » qui me demande, vous vous en doutez, un travail considérable de documentation et d’écriture (le matin dès cinq heures avant le levé des enfants et le soir tard après le travail), correspond à votre attente.

Merci pour votre fidélité, vos commentaires souvent amusants (je les adore), vos courriels (toujours sympatiques)…

Nous allons passer une très bonne année 1910 ensemble, avec uniquement des articles inédits (Olivier le Tigre a une vie tellement trépidante que chaque année remplit un livre et un blog).

Bonne année à tous !

L’auteur

    

31 décembre 1909 : Les incroyables trafics de notre bonne

« De la viande dure, du poisson qui sent fort, un pain pas cuit, une salade flétrie ! » J’ai fini par me fâcher contre la bonne. Au fur et à mesure des repas, une impression de dégradation générale, d’aliments moins bons, moins frais. Du goût qui s’en va et des mauvaises odeurs en plus.

Je pose des questions à Jeanne, auvergnate comme moi et qui semblait toute contente, il y a deux ans, d’avoir trouvé une place « chez un bon moussieur fonctionnaire au ministère. »

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Notre bonne, Jeanne, est toute contente d’avoir trouvé une « bonne place ». (toile de C.J. Bail)

« La qualité des repas se dégrade, Jeanne. Rien n’est bon. Vous n’allez plus chez Boulay, le boucher ? Vous avez laissé tomber Lepron, le poissonnier ? Et pour les légumes, le marché de la rue d’Aligre ne vous suffit pas ? Je veux comprendre… »

La pauvre femme n’en mène pas large, ses yeux restent obstinément rivés au sol.

« Moussieur, cheu crois que chè fait des bêtises. »

C’est alors que la bonne m’explique quelque chose à peine croyable.

Elle pratique la rétrocession dite « d’un sou du franc ». Autrement dit, les commerçants du quartier la paient pour qu’elle leur reste fidèle et lui donnent qui un sou, qui deux ou trois, suivant les quantités achetées.

Je ne comprends toujours pas tout. Donner de la menue monnaie aux domestiques demeure une pratique courante dans le commerce : cela ne conduit pas forcément à ce que la viande se transforme en semelle.

Jeanne est invitée à compléter sa confession, ce qu’elle fait avec franchise : « En fait, chai voulu trop d’argent trop vite. Les marchands qui m’ont donné beaucoup de chous se sont chans doute vengés sur la qualité. »

Dans ma tête, d’un coup, tout s’éclaire : « Vous ne vous êtes pas arrêtée aux aliments, ma Jeanne, ai-je l’impression. Je cherche depuis trois jours mon ancien chapeau melon mais aussi ma quatrième paire de souliers noirs. Tout semble avoir disparu. Vous avez tout vendu au chiffonnier ? »

Jeanne fond cette fois-ci en larmes. En fait, elle avoue tout : en plus de son habile organisation « un sou du franc » avec les boutiques du coin, elle a aussi monté un vaste trafic avec Marcel Ibay, biffin (chiffonnier qui a la monopole d’un quartier) de son état, ancien forçat, chansonnier à ses heures et grand buveur de gnôle devant l’Éternel. Quelques vieilles robes de Nathalie, deux manteaux des enfants, des chaussettes trouées, des souliers usés. Tout est parti dans le génial bric-à-brac de notre Ibay ravi d’avoir rempli sa hotte de « belles » choses. Son « tricage » (tri de sa collecte) en a été facilité. Quant au butin amassé par Jeanne, il représente au moins six mois de gages !

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Marcel Ibay, le chiffonnier et biffin du quartier, avant son « tricage »…

J’interroge le lendemain le sergent de ville qui me confie dans un grand éclat de rire, le moustache toute frémissante : « Votre bonne a de drôles de talents. Un aplomb incroyable, des qualités de négociatrice hors pair. Elle a mis en « coupe réglée » tous les commerçants du quartier, qui doivent s’acquitter des quatre à cinq sous pour conserver ses visites et leur réputation. Et depuis votre réprimande d’hier, non seulement elle garde les sommes déjà versées mais elle a aussi exigé une meilleure qualité des produits et… une petite « indemnisation » -ce sont ses mots- qui lui permettra, m’a-t-elle dit, de vous offrir un nouveau couvre-chef ! »

A suivre…

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Le génial bric-à-brac du chiffonnier Marcel Ibay…

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29 décembre 1909 : Polémique sur la sécurité aérienne

« Nous voulons rester libres comme l’air ! » Telle est la réaction de nombreux pilotes d’aéroplanes lorsqu’on évoque avec eux la mise en place de règlements de sécurité aérienne.

Ils ajoutent : « Pour faire progresser les plus lourds que l’air, il faudra des héros martyrs. On ne peut essayer des appareils sur des planches à dessins. Pour tester un moteur, une nouvelle forme d’hélice, d’aile, d’aileron ou de fuselage, la confrontation avec la réalité passe par un vol dans des conditions réelles. L’état des pistes, la force du vent ou la portance de l’air ne peuvent se reproduire dans un hangar. Arracher des centaines de kilogrammes au sol reste un défi, une prise de risques. Le succès grise, l’ascension dans le ciel enivre mais nous n’oublions jamais que la mort rôde. »

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Les premiers aéroplanes (ici un modèle construit par Wright) restent instables, peu solides, souvent sous-motorisés et donc dangereux…

L’Aéro-Club de France accepte quant à lui de parler de code et de règles mais avec un enthousiasme modéré :

« Les courses automobiles sont boudées en raison des changements incessants de règlements. Ne nous obligez pas à faire la même chose dans le monde aéronautique ! »

Et pourtant, les vols tuent : Le pilote prometteur Eugène Lefebvre qui s’est écrasé avec son Wright Model A reste dans toutes les mémoires. Un an avant, le lieutenant américain Selfridge avait perdu la vie dans les mêmes conditions. Et on ne compte plus ceux qui se blessent grièvement lors de décollages ratés ou d’atterrissages acrobatiques.

Que faire ?

Depuis 1908, l’Aéro Club distribue des brevets de pilote : tous les grands noms de ce sport fabuleux ont eu le leur. Le n°1 a été remis à Blériot et une centaine d’autres encore, par ordre alphabétique. Tous les autres candidats doivent se soumettre à des épreuves sélectives pour obtenir le précieux parchemin.

L’armée pense de son côté à créer un brevet militaire, plus rigoureux encore.

Mais cela ne suffit pas. Quelle est la manœuvre obligatoire à effectuer quand un autre appareil fonce sur vous quand vous êtes en vol ? Devez-vous braquer à droite ou à gauche ?

Pour doubler, vous prenez à droite ou à gauche ?

A quelle altitude minimum faut-il voler ? 20 mètres, 30 mètres ou plus ?

Quelle distance minimum sépare-t-elle deux aéroplanes qui se suivent ? 30 mètres, 50 ou 100 ?

Il va falloir se décider.

Les premiers pilotes étaient doués, ils avaient fabriqué eux-mêmes leurs appareils qu’ils connaissaient sur le bout des doigts. Les aviateurs de l’avenir n’auront peut-être pas autant de talents. Il faudra une formation solide, des règles précises et un personnel pour les faire appliquer.

Je discute lors d’une soirée avec la flamboyante Baronne de la Roche, première femme française pilote.

« C’est amusant. Il suffit que les femmes s’intéressent à une nouvelle discipline et y réussissent… pour que les hommes s’empressent d’ériger des barrières réglementaires protectrices et décourageantes ! Messieurs, vous n’êtes pas beaux joueurs… »

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La flamboyante baronne de la Roche, première femme aviatrice brevetée en France

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27 décembre 1909 : Si nous voulons rester en Indochine…

« On leur met le timbre de la douane sur la peau du ventre ! » Adolphe Messimy ne décolère pas. Son rapport sur l’Indochine qu’il me remet ce jour, souligne les exactions de l’Administration française dans cette colonie et pousse un cri d’alarme sur les risques de voir le peuple annamite réclamer son indépendance.

« Les indigènes n’en peuvent plus. Ils n’ont plus le droit de faire librement leur alcool de riz et le trafic contournant inévitablement le monopole instauré par l’État est réprimé de façon brutale et disproportionnée. Les maisons sont envahies au hasard, les autels domestiques bousculés, pour procéder aux vérifications. Quand les femmes sont contrôlées, effectivement, certains fonctionnaires facétieux, leur donnent un coup de tampon à encre, directement sur le corps. Cela constitue une humiliation, un manque de respect grave pour un peuple très pudique et finalement nuit à notre réputation. »

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Le député évoque aussi le prix du sel multiplié par sept depuis ces cinq dernières années et qui manque cruellement dans certaines régions, à cause, là encore, de la mise en place d’un monopole mal conçu.

Il rappelle que le fisc ne dispose toujours pas de listes à jour des contribuables pour l’impôt personnel et de cadastre clair pour les taxes foncières. L’Administration des finances s’en remet donc exclusivement aux notables locaux qui se rendent souvent coupables de trafics d’influence odieux. Les pauvres Annamites croulent ainsi sous des prélèvements injustes, supérieurs de 50 à 100 % à ce qu’ils auraient dû payer si les textes officiels – non publiés – étaient appliqués correctement. Les paysans les plus pauvres qui effectuent des corvées, faute de pouvoir régler en numéraire, sont parfois envoyés à deux ou trois jours de chez eux pour s’acquitter de leur « dette ».

En Indochine, l’opposition se renforce, la révolte gronde. Certains enfants des classes aisées vont se former au Japon – le seul pays asiatique qui tient tête victorieusement à l’Occident – et reviennent avec des idées d’insurrection. Les qualités d’organisateur qu’ils ont acquis à Tokyo les rendent particulièrement dangereux pour notre pays : le risque est grand de les voir habilement canaliser contre la France les mouvements d’humeur des Annamites exaspérés.

La construction des lignes de chemins de fer, les travaux d’assainissement, les efforts d’éducation des enfants, bref, les investissement de la France pour faire accepter notre domination, sont oubliés par une population qui rejette notre administration fiscale idiote.

Messimy conclut : « Si nous voulons rester en Indochine, il va falloir changer ! »

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25 décembre 1909 : Le Père Fouettard s’arrêtera-t-il chez nous ?

« Et ton Père Noël, comment va-t-il arriver à la maison ? »

Ma fille Pauline, 5 ans, me regarde interloquée. Je précise ma question : «Viendra-t-il en automobile, en train ou en aéroplane ? »

La jeune enfant répond avec l’assurance d’un professeur énonçant une évidence :

« Il vient en traîneau ! »

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Perfide, je fais remarquer que la neige qui était tombée il y a quelques jours, a disparu : « Il ne pourra pas glisser le traîneau ! »

La gamine ne se laisse pas démonter pour si peu et rappelle une seconde évidence en levant les bras en l’air : « Les rennes volent dans le ciel, avec le traîneau. »

J’arrête là mon petit jeu. Ma femme adore que les enfants puissent croire au Père Noël, je souhaiterais pour ma part qu’ils sachent toute la vérité.

« Relis George Sand : depuis les années 1810, 1820, tous les enfants ont besoin de rêver, de croire à ce personnage merveilleux et infiniment bon. Pourquoi priver Pauline de cette joie ? » Ma femme Nathalie plaide avec justesse. Je m’enferme dans des arguments cartésiens débités sans grande conviction :

«Le Père Noël n’est pas français. Ce sont quelques scandinaves qui ont implanté cette tradition aux États-Unis et celle-ci nous revient sous une forme commerciale. Le Père Noël fait surtout rêver les marchands. »

Nous n’allons plus à la messe et je préférerais, pour nous rattraper, que ce soit le Petit Jésus qui soit mis à l’honneur, dans notre foyer, le 25 décembre. Je sens que cela ferait plaisir à ma mère, très pratiquante, qui ne commence à manger son boudin grillé de réveillon qu’après la messe de minuit.

Je replace dans la cheminée une nouvelle et grosse bûche, destinée à nous chauffer pendant ces longues heures hivernales. La bonne, avant de prendre son traditionnel congé de Noël, nous a laissé les indications nécessaires :

« Les bûches de Noël sont toutes mises de côté sous le tableau du grand-père. Le pudding -je ne me ferai jamais à cette mode des « englichs »- et les bouchées glacées sont conservées au froid sur le balcon. Monsieur, Madame, je vous quitte et pars chanter avec mon Jules dans un bouillon du quartier. »

Pendant que je manie le tisonnier, j’entends mon aîné Nicolas, âgé de 13 ans, tenter de terroriser Pauline.

« Tu sais que les enfants qui ne sont pas sages sont tous emmenés par le Père Fouettard qui passe dans la rue ? » Là encore, la délicieuse enfant répond, la bouche en cœur, avec une candeur désarmante :

« Mais, Nicolas, si cela est vrai, comment es-tu encore là ? » L’intéressé qui ne s’attendait pas à cette réponse mi-naïve, mi-vacharde, se replonge, troublé, dans le dictionnaire illustré (il faut faire des cadeaux utiles !) qu’il vient de recevoir pour ses étrennes. Je réponds à sa place, magnanime :

«  Non, Pauline, le père Fouettard, s’il existe lui-aussi, ne fait que déposer des verges devant les portes des garnements. Et comme tu peux le constater, il n’a rien mis devant chez-nous. Nicolas et toi, vous n’avez rien à vous reprocher ! »

Pauline tend sa toute nouvelle poupée à Alexis qui peine à l’attraper du haut de ses huit mois. Un ours en peluche – Martin, qui nous vient aussi de New-York – l’attend un peu plus loin, assis sur le parquet. Les billes marrons qui lui servent d’yeux, semblent jeter un regard attendri sur cette scène familiale, banale… mais tout simplement heureuse.

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Le Père Fouettard, pendant maléfique du Père Noël, emmène dans sa hotte tous les méchants enfants…

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23 décembre 1909 : Deux morts violentes le même jour

La veille femme essaie de se débattre. La canne à pomme plombée s’abat à nouveau sur sa tête avec une violence inouïe. Mme Gonin, épouse d’un industriel de Rouen, s’effondre, ensanglantée, dans le compartiment de 1ère classe, vide ce jour-là. Le bandit à la carrure athlétique l’empoigne, lui fait les poches, vide son sac à main et traîne son corps inerte jusqu’à la porte du wagon qu’il ouvre. Un dernier effort conduit à précipiter la veuve Gonin dans le vide.

Le cadavre horriblement mutilé par le passage de plusieurs trains, sera retrouvé le lendemain matin sur la voie, non loin de Corbeil.

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Le cadavre sera retrouvé au petit matin, sur la voie, horriblement mutilé…

Au même moment, presque à la même heure, dans un grand appartement presque vide du quartier de Viborg, à Saint-Pétersbourg, une explosion arrache la tête d’un homme d’une cinquantaine d’années. Celui-ci sera identifié, après une autopsie minutieuse, comme étant le colonel Karpov, chef de la police secrète locale. L’officier de haut rang recevait un agent provocateur à son domicile et avait visiblement manié avec lui, sans précautions suffisantes, un explosif de forte puissance. Manifestement, la police du tsar utilise voire fabrique elle-même des bombes. De là à imaginer qu’elle les pose et fait endosser ensuite les attentats aux « terroristes révolutionnaires », il n’y a qu’un pas que la presse française de ce matin franchit avec allégresse.

Deux morts violentes le même jour. L’une dans notre vieux pays, l’autre très loin, là-bas, dans les brumes et le froid russe.

Rien à voir me dites-vous ?

En effet, d’un côté, une affaire crapuleuse, l’appât du gain qui conduit un voleur à un lâche assassinat dans un train. De l’autre, des services secrets travaillant dans un univers aux frontières brouillées et préparant des manœuvres obscures pour discréditer les mouvements d’opposition au tsar.

Les deux affaires font pourtant le même jour la une de la grande presse, reflet fidèle de notre époque.

L’opposition entre classes sociales qui met dans un même wagon une veuve très riche et un assassin potentiel qui va commettre l’irréparable, marque bien un monde où l’immense majorité des Français vit de peu et a besoin de s’imaginer que la richesse ne mène pas forcément au bonheur et peut même conduire à une mort dans des conditions horribles.

 Les ouvriers attablés au bistrot de la grand-rue plaignent sans doute Madame Gonin mais commentent surtout à l’infini les conditions dans lesquelles le corps a été retrouvé, les traces de sang et les signes laissés par la courte lutte pendant laquelle la proie tentait d’échapper à son bourreau. L’appartenance de la victime à une classe « à part », possédant une fortune considérable et inaccessible au commun des mortels, évite à chacun une identification trop forte. Une distance se créé entre la victime et l’opinion. Cela facilite les commentaires sur le crime, sans complexe particulier, sans gêne ni pudeur. La fascination pour l’horreur, le sang et la violence, se donne libre court. Cela fait du bien, autour d’un coup de rouge, après un dure journée à l’usine.

Le policier russe à la tête arrachée est, lui, forcément comparé, dans nos esprits, à ses homologues français. D’un côté une police républicaine vertueuse, censée être transparente, travaillant à protéger les « braves gens » et dirigée par des patrons prestigieux comme le préfet Lépine ou le commissaire Bertillon. De l’autre, une police tsariste trouble, vivant cachée dont les dirigeants mènent des combats sans gloire contre des opposants à un régime qui n’inspire guère de sympathie.

Résumons. Le Français du café du coin se rassure : il n’est pas riche et ne risque pas sa vie « bêtement » dans des compartiments de première classe qu’il ne fréquentera jamais. Il vit aussi – et pour son plus grand bonheur – dans une République honnête, administrée avec sagesse par des fonctionnaires respectables, très éloignés de ce que produit l’administration des empires de l’Est.

Conclusion : la France est un beau pays où il fait bon d’être « dans le peuple ».

Vous ne croyez pas ?

Lisez donc la presse !

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