12 mai 1908 : Le tri d’Ellis Island

Ma nièce qui vient de toucher le sol américain où elle souhaite s’établir nous envoie cette lettre.

 » Huit mille personnes examinées par jour. De l’abattage. Ellis Island a été agrandie grâce à la terre issue du creusement du métro new yorkais. Les dix hectares de cette île sont entièrement réquisitionnés pour trier les flots d’émigrants vers l’Amérique.

Ils viennent du monde entier. Toujours des Européens des pays de l’Ouest : Irlandais chassés de leurs terres par des propriétaires toujours plus gourmands en redevances, Italiens du Sud, ouvriers allemands chômeurs …

Mais de plus en plus des Grecs, des Arméniens, des Syriens, des Russes, des Juifs fuyant les pogroms.

Mes compatriotes restent peu nombreux. Ils préfèrent l’Algérie, plus accueillante, dit-on.

Tout ce monde arrive épuisé. Des semaines pour rejoindre la France en charrette, une traversée de notre pays dans des trains sans confort, des heures à croupir, serrés dans des salles d’attente de gares ou de port (Saint Lazare, Le Havre …). La faim, la soif, le manque d’hygiène. Les maladies se répandent comme une traînée de poudre dans les rangs. Cinq à dix pour cent de ces pauvres gens meurent avant d’avoir fini le voyage dans l’entrepont d’un navire de la Compagnie Générale Transatlantique ou de la White Star Ligne. La traversée qui dure plus d’une semaine est fatale aux plus faibles.

Ellis Island. Le début du « rêve américain » ! Façon de parler, chère tante, cher oncle.

Dans un immense hangar, nous sommes parqués comme des bestiaux et rangés dans des colonnes différentes suivant notre nationalité. Un service d’hygiène nous examine les yeux, nous fait tousser, on se baisse, on lève les bras … quelques secondes pour chacun. Au moindre doute, un marquage à la craie nous désigne pour un examen approfondi. Il faut écarter les contagieux, les fous ou les invalides du sol américain.

Après l’examen « médical », l’entretien administratif. Avons-nous des moyens pour survivre les premiers jours ? Quel métier souhaitons-nous exercer ? Avons-nous déjà fait l’objet d’une condamnation ? Les questions sont posées en rafales, toujours sur un ton suspicieux. L’Amérique n’a que quelques minutes pour débusquer le menteur, le voleur voire le criminel. Il paraît que les prisons de New York et des environs sont déjà pleines de ces émigrés incapables de s’adapter et qui ont sombré dans la misère et le vice.

Enfin, je suis apte pour entrer sur le sol des Etats-Unis d’Amérique ; je suis heureuse de cette nouvelle vie qui s’annonce !

J’ai le choix entre aller grossir les rangs des « sans le sou » du Lower East Side… ou utiliser les multiples lettres de recommandations fournies par ma famille.

Je réfléchis quelques jours. Sombrer dans la misère (provisoirement ! je crois à ma bonne étoile) mais être libre, ne rien devoir à personne. Ou entrer plus facilement dans la société anglo-saxonne avec les clefs fournies par mon père et mon oncle.

Dans une ou deux semaines, j’aurais pris une décision. Je ne manquerai pas d’écrire.

Je vous embrasse tous.

Votre nièce qui pense à vous.  »

Le tri d’Ellis Island

10 mai 1908 : Ma nièce traverse l’Atlantique sur  » La Savoie « 

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La salle à manger des passagers de 1ère classe du paquebot « La Savoie », navire français de la Compagnie Générale Transatlantique, mis en service en 1901

Il fallait qu’elle prenne une décision. Elle ne pouvait plus rester longtemps chez nous ; trop indépendante, trop rebelle. Ma nièce a décidé de partir pour les Etats-Unis. Pour tenter sa chance. Arrivée à New York, elle envoie cette première lettre au moment où elle débarque sur le sol américain.

 » Mon cher Oncle

Longue traversée, temps suspendu, moment pour se retrouver seule. Le voyage s’est bien passé.

Une grosse tempête vers le milieu du parcours. Des vagues hautes comme des immeubles de cinq étages mais notre paquebot  » La Savoie », long de 170 mètres, ne s’est pas laissé impressionner par les éléments. Pour ma part, je n’étais pas toujours rassurée et je pensais au drame de  » La Bourgogne » , autre navire de la Compagnie Générale Transatlantique, disparu en mer il y a à peine dix ans avec la majorité de ses passagers. Lorsque la tempête se lève, comme éviter une collision du même type, avec un autre navire sur les routes maritimes très fréquentées que nous prenons ? Comment arrêter deux paquebots lancés chacun à vingt noeuds ? Comment se diriger convenablement dans la pluie, le vent et le brouillard ? Pourtant, le commandant et l’équipage avaient l’air tout à fait sereins !

Le paquebot se révèle comme un vrai microcosme.

Sur les ponts supérieurs, la bonne bourgeoisie et quelques familles aristocratiques monopolisent les salons confortables, échangent des amabilités dans de longs et ennuyeux dîners, où se succèdent une dizaine de plats. Les messieurs étalent leur réussite sociale, s’efforcent d’être brillants et caustiques à table. Les dames, surtout les Françaises seules, changent de toilette chaque soir et brillent de mille feux en rêvant de capter tous les regards. Elles estiment naturel que l’on vienne les rejoindre chaque fois qu’elles sont isolées dans le grand salon Directoire ; les galants se pressent autour d’elles en leur faisant une cour qui cessera par enchantement dès que nous serons à terre.

Il faut voir ces couples dignes, élégants, se tenir fébrilement aux rampes en cuivre dans les couloirs pour conjurer le tangage et garder la tête haute malgré un équilibre parfois précaire. Je pouffe souvent de rire lorsqu’une de ces « grandes dames » tord l’une de ses bottines de daim et se rattrape au bras d’un mari rougeaud, bedonnant, en poussant un petit cri ridicule.

Les ponts inférieurs accueillent une population chaque fois plus pauvre dès que nous nous enfonçons dans les profondeurs du navire. Je te raconterai dans une autre lettre mes contacts avec les autres « émigrants ».

Au fond du Savoie, oubliés de tous et pourtant indispensables : les soutiers. Travaux terribles, usants, dangereux. Les hommes à la peau noircie, vieillis avant l’âge, sont à la merci d’une fuite de vapeur, d’un wagonnet de charbon qui se détache ou d’une terrible brûlure causée par le charbon en fusion. Ils ne voient guère la lumière du jour, vivent dans une chaleur étouffante et sont oubliés des passagers, visiblement indifférents à leur triste sort.  Tout cela pour 85 francs par mois !

Nous vivons une belle époque.

Bises.

Ta nièce qui t’aime.  »

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Les soutiers du Savoie

4 mai 1908 : Victor Horta ne viendra pas à Paris

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Victor Horta, les multiples reflets de l’intérieur de la Maison Solvay

Après la mission auprès des Jésuites à Antoing, une escale mi-professionnelle, mi-personnelle à Bruxelles.

Un rêve que j’essaie de transmettre à ma hiérarchie : faire travailler le grand architecte de l’Art nouveau, Victor Horta, à Paris.

Je sais que celui-ci est fort dépité de n’avoir reçu que peu de commandes royales. Le roi Léopold II ne semble guère attiré par cette forme d’architecture et préfère Alphonse Balat (l’ancien maître d’Horta) qui lui propose des oeuvres plus classiques. On reproche aussi à Horta de travailler trop seul et de refuser la collaboration d’autres décorateurs.

Notre artiste se console auprès d’une riche clientèle privée. De nouveaux quartiers de Bruxelles sont maintenant à la mode -l’avenue Louise ou l’avenue Palmerston – et les oeuvres d’Horta sont édifiées dans des espaces verdoyants et lumineux.

Les hôtels particuliers que l’on peut y admirer portent le nom de riches propriétaires avocats, financiers ou industriels, comme la Maison Solvay. Ces gens-là aiment recevoir et apprécient les entrées accueillantes, baignées de lumière, d’un style audacieux et élégant à la fois, que sait concevoir l’architecte.

Le nom d’Horta se répand très vite par le bouche à oreille, notamment dans la franc-maçonnerie de la ville.

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Victor Horta que je rencontre dans son cabinet de travail. 1908

Ma rencontre avec l’architecte a été un dialogue passionnant sur l’architecture, l’art, l’occupation de l’espace ou l’urbanisme.

Mais non, Horta ne viendra pas pour le moment à Paris.

 » J’ai des commandes par-dessus la tête et je peux même commencer à choisir mes clients. Il y a une dizaine d’années, j’ai eu la joie de dessiner la Maison du Peuple. Je souhaite construire d’autres bâtiments pour mes amis les « rouges » – je veux dire le Parti des travailleurs belges.

Je ne suis pas sûr d’être le bienvenu dans la capitale française avec mes idées très à gauche. Votre patron Clemenceau préfère envoyer les régiments de Dragons pour mater les ouvriers grévistes plutôt que d’écouter leurs revendications et d’élever leur esprit en mettant à leur portée l’Art populaire !  »

Pour voir les chefs-d’oeuvre de Victor Horta, les Français devront donc continuer à prendre le Paris-Bruxelles.

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Une salle à manger réalisée par Horta.  Le magasin Waucquez à Bruxelles

20 avril 1908 : Surveiller Lebaudy, l’empereur fou

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Caricature de presse sur l’expédition montée par Jacques Lebaudy

L’empire se dote d’une armée, d’un drapeau, d’une capitale (Troja) … Rien que de très normal pour un empire, sauf que « l’Empereur » est fou et que l’empire n’existe que dans son imagination délirante.

Jacques Lebaudy est l’un des héritiers de la famille du même nom, propriétaire d’une immense fortune acquise par le raffinage de la betterave sucrière.

Le moins que l’on puisse dire est que Jacques, descendant des rois du sucre, n’a guère plus de raison qu’un caramel mou : il s’est proclamé il y a quatre ans « Empereur du Sahara », a pris le nom de « Jacques 1er », a exigé qu’on l’appelle « sire » au moment où son armée d’opérette a débarqué sur le sol mauritanien pour prendre possession d’une vaste bande de territoire le long des côtes africaines.

La moitié de son armée a été rapidement faite prisonnière par des tribus maures et Lebaudy s’est enfui piteusement aux Canaries en refusant de payer la rançon réclamée par les ravisseurs.

L’affaire a commencé à vraiment se gâter quand le gouvernement français a découvert que cinq de nos ressortissants faisaient partie de cette lamentable expédition et qu’ils étaient vendus comme esclaves sur les marchés sud-marocains. Elle a encore empiré quand l’Espagne et l’Angleterre ont commencé à s’émouvoir des troubles causés par Lebaudy dans une région où les conflits de souveraineté restent importants.

C’est finalement sous les hurlements de rire de l’opinion et de la presse française et internationale que le gouvernement a dû trouver une solution -financièrement coûteuse – pour exfiltrer nos malheureux ressortissants.

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L’expédition Lebaudy tourne au fiasco, « Jacques 1er » est emprisonné

Depuis, Jacques Lebaudy est placé sous une discrète surveillance de la police et des services de renseignement français. Nous veillons à ce qu’il ne monte pas une nouvelle expédition qui pourrait se conclure en fiasco coûteux pour le contribuable français, tout en couvrant à nouveau de ridicule les pouvoirs publics.

Les derniers rapports qui arrivent ce jour sur mon bureau sont rassurants pour l’Etat français même s’ils ne disent rien de bon de l’état mental de Jacques Lebaudy.

Ce dernier a renoncé à la nationalité française. Il voyage d’une capitale européenne à l’autre sous le nom d’Abdullah, prince de Téhéran. Il a créé un journal appelé « The Sahara » , fait suivre un trône dans tous ses déplacements et aurait une suite montée sur des dromadaires ! 

11 avril 1908 : La belle époque des harems

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Chassériau, « Intérieur de Harem »

Exotisme, Orient lointain, lieu mystérieux invitant aux fantasmes. Le harem !

Aucun occidental n’a réellement franchi les portes d’un véritable harem. Mais que d’imagination sur cet endroit qui peut renvoyer à un désir inavoué ! La femme parée, belle et soumise au désir du mâle mais aussi la discrète sensualité entre belles, l’attirance des recluses entre elles.

La blancheur de la peau de l’esclave élue d’une nuit, le hâle des servantes la mettant en valeur dans une pénombre silencieuse où le temps s’arrête.

Le progrès, les nouvelles machines sont loin, tenues à l’écart. Seule reste la beauté des corps, prêts à s’unir sans honte, sans pudeur. Le choix d’une union sans explications, un plaisir à prendre sans mots pour le mériter.

Une respiration dans une morale bourgeoise chaque jour plus prégnante. La nostalgie d’un monde, d’une civilisation raffinée disparue pour une société de plus en plus complexe. Un refus de la technique et de l’industrie qui, dans l’usine ou la mine, cessent de servir l’humanité pour l’asservir.

Dans ce Levant imaginaire, le rapport entre les sexes reste inégal, injuste mais simple à comprendre pour des hommes qu’inquiètent la montée – légitime – des revendications actuelles des femmes.

Le tableau de Chassériau date d’une cinquantaine d’années déjà et rencontre un public toujours plus large. Le peintre avait vu juste dans la mentalité d’une époque dont le regard porte au loin sans que personne ne comprenne bien où ses pas le mènent.

Une société avide de progrès, qui en craint pourtant déjà les débordements prévisibles.

Vous aussi, venez un soir, une nuit, dans vos rêves, vous réfugier dans un passé simple, un Orient mythique au parfum capiteux où l’intelligence n’a pas encore mis fin à l’empire des sens.

21 mars 1908 : Vichy, un remède contre tout, sauf l’ennui

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Vichy, le Casino, le Parc des Sources

S’arrêter, se reposer, ne plus penser.

Une cure à Vichy. Des eaux de toutes les couleurs, des dames souriantes et prévenantes qui nous emplissent des verres gradués que nous transportons d’une pièce à l’autre dans des petits paniers en osier. On avance à pas comptés, on attend son tour, il fait bon, on discute à voix basse avec son voisin. On observe la coupole du Grand Etablissement Thermal qui rappelle le style byzantin. Le céramiste à la mode Alexandre Bigot l’a ornée de carreaux en émail bleu. C’est chic, c’est beau, 50 000 curistes par an apprécient ce style.

Des médecins nous écoutent gravement, longuement et nous conseillent tel ou tel soin. Nous sommes tous un peu malades mais rien d’inquiétant. Les différentes sources de la ville peuvent atténuer ces petites faiblesses du corps qui pourrait nous faire sentir que l’on vieillit. Mais non, le mal, les douleurs s’éloignent. Notre corps que nous prenons le temps d’écouter va déjà mieux.   

Le soir, l’Eden Théâtre, la Roseraie, l’Alcazar nous attendent. Le choix existe : des spectacles, le casino –  » le grand Casino » qui comprend même un opéra inauguré en 1903 – ou une promenade dans la ville éclairée puis un sommeil profond dans une ville où le temps s’est arrêté.

Depuis Napoléon III, les lieux font venir du beau monde. Les princes, les ducs, les banquiers et grands industriels de toute l’Europe se côtoient dans les thermes, échangent des informations sur leurs affaires, comparent les dernières rumeurs en cours dans les différentes capitales.

Au bout de quelques jours passés à Vichy, l’esprit cartésien arrive à la conclusion simple que la ville ne sert à rien. De l’eau, du jeu, des rencontres mondaines … rien de sérieux. Mais, ces moments de calme, cette quiétude, ces concerts où l’on arrive à l’heure tellement notre emploi du temps se vide, font un bien fou.

Une semaine, pas plus. Le Parisien ne peut pas arrêter sa course folle pendant une durée plus longue … sans mourir d’ennui.

16 mars 1908 : Churchill veut-il habiller les Africains à la dernière mode de Londres ?

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Winston Churchill dans les années 1900

Il est fougueux, brillant, dévoré par l’ambition. Secrétaire d’Etat aux colonies de sa gracieuse Majesté britannique à trente-trois ans, Winston Churchill seconde le ministre en titre Lord Elgin, beaucoup plus âgé et effacé que lui.

Alors que le vétéran siège dans une chambre des Lords souvent assoupie, le fringant second fait preuve quant à lui d’un véritable talent oratoire à la chambre des communes où se joue en fait l’avenir de la démocratie anglaise.

A Londres, au Colonial Office, Churchill bombarde son chef de rapports ou de notes où il propose innovations, inflexions ou réformes sur un ton affirmé. Il finit parfois ses notes audacieuses et énergiques par une phrase du style  : « Telles sont mes vues » . Le vieux ministre agacé lui retourne alors sèchement le document avec les simples mots : « Mais pas les miennes « .

Ne supportant plus ce qu’il considère comme de l’immobilisme, désireux de vérifier sur place la justesse de ses vues, Churchill est parti d’octobre 1907 à janvier 1908 en Afrique noire. Il en revient avec un livre curieux qui agace beaucoup mon propre patron et tous les tièdes de mon ministère par rapport aux thèses coloniales : « My African Journey ».

La thèse est simple : L’Ouganda visité par le jeune Churchill pourrait faire l’objet d’un socialisme d’Etat où des administrateurs blancs encadreraient des travailleurs noirs pour produire du coton. Celui-ci serait manufacturé dans les usines de Grande Bretagne. Les vêtements produits seraient ensuite vendus aux populations noires des colonies pour les arracher à leur « nudité primitive » (sic).

Le jeune ministre a écrit cette théorie sur un carnet lorsqu’il était juché, fier comme Artaban, le fusil à la main, sur une locomotive traversant la savane de Nairobi à Kampala, capitale de l’Ouganda. Il fallait le voir à la tête d’une colonne de près de 500 porteurs, ivre de la puissance que représente la Couronne britannique !

Persuadé de son droit à apporter la Civilisation aux peuplades rencontrées, il rejoint Londres la tête farcie de rêves de grandeur et de certitudes pour son royaume.

A la lecture de « My African Journey », Clemenceau a eu ce jugement lapidaire : « Espérons que ce torchon irréaliste n’ira pas enflammer nos coloniaux français. Heureusement, aucun d’eux ne sait lire trois mots d’anglais ! Et le livre n’est pas encore traduit. Ainsi, nous serons préservés des visions dangereuses de ce jeune anglais par la nullité en langue de nos élites gauloises ».

22 février 1908 : La mission Pavie ; une conquête sans larme et sans arme

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Luang Prabang

Conquête des coeurs, visions de contrées humides, chaudes, inondées de soleil, paysages fabuleux de monts arrondis à perte de vue, bruits assourdissants des eaux furieuses des rapides du Mékong, odeurs des forêts vierges inexplorées puis retour au calme dans une maison en bambous et paillottes … je pose sur ma table de nuit, rêveur, les premières pages du journal d’Auguste Pavie.

Fonctionnaire retraité installé en Bretagne, il est connu au ministère pour avoir délimité les frontières du Laos avec la Chine (c’était la fameuse « mission Pavie » ) après avoir placé ce royaume sous la protection de la France.

Il a fait cela sans tirer un coup de feu. Ses seules victimes demeurent les merveilleux papillons et autres insectes qu’il a collectionnés là-bas.

Il a su convaincre, souvent seul, les milliers d’habitants du nord de l’Indochine de se rallier à la République Française. Ses seules armes : l’écoute, la simplicité des attitudes, une parfaite connaissance des moeurs locales et des langues pratiquées, un vrai sens du rapport de force qui lui permet d’exploiter au mieux la peur suscitée par les ambitions du puissant Siam voisin.

Pavie m’a confié, quand il est parti à la retraite ( je représentais mon chef à la réception donnée en son honneur au Quai ), qu’il lui faudrait de nombreuses années pour relier, compléter, annoter, tous les documents réunis lors de ses missions en Indochine.

augustepavie.1203625897.jpg A. Pavie

Ce que j’ai déjà pu voir, ce soir, de son oeuvre laisse admiratif.

Il nous fait revivre son aventure avec un vrai sens des effets et du suspens. Nous le suivons haletants, lorsqu’il sauve d’une mort certaine le vieux roi de Laos à Luang Prabang. Nous tremblons avec lui quand il arrive à échapper in extremis aux redoutables pirates chinois « Pavillons-Noirs » .

Patiemment, avec beaucoup de poésie et de souci du détail, c’est aussi toute une civilisation qu’il fait revivre pour nous. Sur des centaines de pages, s’étalent des relevés topographiques, des dessins de flore et de faune exotiques et des analyses passionnantes d’ethnologie ou d’histoire locale.

Il faut que je parle d’Auguste Pavie à Clemenceau. A minima, je calmerai peut-être les ardeurs anti-coloniales de mon Patron. Au mieux, il acceptera de rédiger une dédicace pour ce journal, séduit par la personnalité passionnée et idéaliste de son auteur.

31 janvier 1908 : Le Golem de Prague

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Le Rabbin Löwe et le Golem

 » La nuit tombe sur Prague. Nous sommes il y a bien longtemps, un peu après le moyen âge. Le rabbin Löwe, érudit brillant, respecté de tous, gardien de la communauté juive, se glisse furtivement dans le sous-sol de sa synagogue.

Une créature inanimée, faite d’argile et de boue venant des rives de la Vltava attend les ordres de son maître. Elle est immense, monstrueuse. Elle peuple les cauchemars des enfants et effraie les plus grands. C’est un « Golem ».

L’homme d’église s’approche du monstre et prononce le mot hébreu magique « Shem ».

Le Golem se redresse alors , déploie sa taille gigantesque, monte les escaliers quatre à quatre et quitte l’édifice sacré pour accomplir sa mission : découvrir les crimes de la ville et les prévenir.

Il accomplit cette tâche noble chaque soir et s’en retourne, devoir accompli, auprès de son maître au petit matin. Le rabbin lui ôte la vie durant la journée, avant de l’éveiller à nouveau le soir à l’aide d’un « Shem », aussi efficace que mystérieux.

Une veille de Sabat, le rabbin doit toujours ôter la vie au Golem. Oubli, négligence ? le rabbin laisse pourtant cette fois-ci le Golem animé.

Le monstre qui n’a pas l’habitude de l’éveil le jour de Sabat dévaste tout sur son passage. La maison du rabbin est sur le point d’être réduite en miettes quand l’homme d’église, alerté par le bruit des destructions opérées, se précipite sur sa créature infernale.

Affolé, il prononce le mot « Shem » destiné à immobiliser le Golem définitivement.

Depuis, on prétend que le tas de boue et d’argile qui se trouve toujours dans la cave de la synagogue de Prague, cache le fameux Golem. Il ne demande qu’à revivre si un rabbin prononce à nouveau le bon mot magique  »

Bravo, belle histoire ! Mes amis Praguois qui m’accueillent ce soir, ont du talent pour donner à leur ville une dimension légendaire.

Ce Golem ! Est-ce le signe d’une Humanité pleine d’apprentis sorciers (les savants, les ingénieurs … ) qui ne maîtrisent plus leur création ? Ou doit-on y voir le protecteur d’une communauté juive craignant une persécution qui s’est déjà produite dans d’autres capitales européennes ?

Le Golem renvoie sans doute à nos rêves d’enfant d’une Justice parfaite, toute puissante, directement guidée par une main divine et irréprochable. Les bons se rassurent, les méchants tremblent. Nous sommes dans un monde manichéen…mais tellement plus simple et finalement rassurant que celui qui nous entoure réellement en ce début de XXème siècle.

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Les tombes du vieux cimetière juif à côté de la Synagogue Vieille-Nouvelle de Prague

30 janvier 1908 : Dîner chez le banquier Brod

Lors d’un déplacement professionnel, il est toujours agréable de fuir la chambre d’hôtel anonyme et de répondre à l’invitation de nouveaux amis, ravis de faire découvrir « leur ville ».

Le correspondant à Prague de l’ambassade de France à Vienne m’a permis d’entrer en contact avec Adolf Brod, riche banquier juif, directeur de l’Union-Bank.

Les échanges dans son bureau, cet après-midi, ont effectivement duré plus longtemps que prévu. Il m’a exposé la situation économique de la Bohême, ses liens qui se distendent avec le pouvoir viennois. Il m’a longuement parlé du positionnement des bourgeois juifs praguois, proches des Allemands et souvent peu aimés des Tchèques.

Constatant que je n’avais pas d’obligations pour la soirée, il m’a ensuite proposé de partager un moment, chez lui, avec sa famille. J’ai accepté avec joie cette occasion unique de découvrir Prague « de l’intérieur ». Ma bonne connaissance de l’allemand, qui m’avait déjà beaucoup servi à Vienne, m’ouvre ainsi de nouvelles portes.

Outre son épouse, Adolf Brod dîne ce soir avec son fils Max, fonctionnaire à la Poste et un ami de son fils, Franz Kafka, jeune employé aux Assurances Generali.

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Les deux jeunes amis, Franz Kafka et Max Brod

A table, curieux, je bombarde de questions les deux jeunes gens âgés de 25 ans à peine. Ils me parlent de leurs journées de travail dans de grosses administrations ennuyeuses, de leur joie de se retrouver en fin de journée pour fréquenter des lieux comme le Café Louvre de la rue Ferdinand ou le salon de Berta Fanta, sur la Place de la Vieille Ville. On y parle, me disent-ils, de Kant, de Hegel, de littérature ou de politique. On peut y écouter de la musique de salon deux fois par jour (les Praguois sont d’excellents musiciens et pratiquent presque tous un instrument).

Le jeune Franz Kafka va reprendre ses études et espère ensuite intégrer une administration publique chargée de gérer les accidents du travail. Il pense que l’avenir se trouve dans les assurances sociales qui ne manqueront pas de se développer. Il faudra, m’indique-t-il, assurer des pensions aux vieux et proposer des aides importantes pour que tous les malades puissent se soigner (je me fais la réflexion que tout cela va coûter un argent fou !).

Guère passionné par le sujet des assurances sociales …surtout à une heure tardive, j’oriente la conversation sur la littérature. Les deux garçons deviennent alors intarissables. Franz, au regard sombre mais rayonnant d’intelligence, me décrit tout ce qu’il a lu récemment. Je lui demande s’il compte lui-aussi écrire un jour.

Son ami, un peu protecteur, répond à sa place :

 » Franz a un style unique, dépouillé. Il a beaucoup d’idées de nouvelles ou de romans ; des histoires souvent cauchemardesques mais passionnantes … »

Franz l’interrompt doucement et me glisse que je ne lirai sans doute jamais rien de lui.

 » Si j’écris, c’est pour moi. Je jette souvent mes manuscrits,  je les trouve mauvais … »

Je lui propose pourtant de correspondre par lettres quand je serai rentré à Paris. Il accepte avec son demi-sourire de timide, en passant sa longue main dans ses cheveux très noirs.

Je vais ainsi pouvoir entretenir mon allemand en lisant quelqu’un qui rédige bien !

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