17 septembre 1908 : Favoriser l’automobile dans Paris

 » Moins chère que les moyens hippomobiles, plus pratique que les autobus, il faut favoriser l’automobile dans Paris !  »

Le directeur de cabinet Winter veut une courte note sur le sujet pour ce soir et donner ensuite des consignes précises au préfet Lépine.

100 kilomètres en auto coûtent 9 francs alors que la même distance avec une voiture tirée par des chevaux revient au double. L’entretien des bêtes reste incontestablement plus onéreux que celui d’un moteur.

Le Paris haussmannien avec ses larges avenues, est tout à fait adapté à la circulation des véhicules individuels. Ceux qui sont équipés d’un moteur présentent, de surcroît, l’avantage de franchir les côtes rapidement sans créer d’encombrement derrière eux.

Les Panhard, Berliet et autres Renault ont monté plus de soixante usines dans la Capitale pour fournir une clientèle aisée, pour l’instant essentiellement issue des quartiers huppés du Centre et de l’Ouest.

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Les Anglais fabriquent dix fois moins d’automobiles que les Français ou les Américains (2500 contre 25000 par an) mais ils sont très beaux : La Rolls Royce V8 « Landaulette » . Modèle cependant un peu démodé en cette année 1908

Dans ma note, j’imagine déjà le Paris de demain : des automobiles moins coûteuses comme la Ford T (qui devrait arriver dès cette année des Etats-Unis) favoriseront une démocratisation de ce moyen de transport – Renault et Peugeot travaillent aussi sur des véhicules moins chers – et donc un essor important du trafic.

Je conseille aussi de mettre en place une signalisation par panneaux plus claire pouvant être vue par les conducteurs de véhicules lancés à pleine vitesse. Certaines rues trop étroites (dont je commence à dresser la liste) devront n’être autorisées que pour une circulation dans un sens unique.

Le Paris du futur fait rêver : pouvoir aller de Bastille à l’Arc de Triomphe très rapidement dans des automobiles lancées à 120 kilomètres par heure ! Remonter en quelques minutes ces avenues de la Capitale cheveux au vent, sans effort, sans être bloqué par des charrettes comme aujourd’hui, sans attendre derrière un omnibus à cheval poussif.

Demain, nous perdrons beaucoup moins de temps dans les transports. Que vont faire les Parisiens de toutes ces précieuses heures gagnées ?

5 septembre 1908 : Les affaires de coeur de notre garde des Sceaux

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Saint-Nazaire, la gare, 1900

Il s’appelle Aristide, elle porte le prénom de Jeanne. Ils s’aiment passionnément comme on peut éprouver un amour fou quand on n’a pas trente ans. Dans les rues de Saint-Nazaire, sur la plage, dans les bois de pins… ils s’embrassent passionnément. C’est une jolie blonde potelée, c’est un beau brun qui parle bien et qui la fait beaucoup rire.

Une belle histoire ?

Elle devient un vrai cauchemar.

En fait, elle est mariée à un autre -mari trompé, mari jaloux – et son père est un entrepreneur de travaux publics très connu dans la région.

Lui, c’est un jeune avocat sans le sou, issu d’un milieu très modeste.

Les amants sont découverts un chaud 1er mai 1891 dans les bras l’un de l’autre et l’affaire est portée devant la Justice.

Jeanne est priée de s’éloigner du jeune homme qui voit sa carrière d’avocat brisée. Nous assistons dès lors à un -triste- vaudeville et à une affaire judiciaire à rebondissements. Le milieu bourgeois dont est issue Jeanne fait durement payer au jeune « impudent » Aristide sa liaison coupable. Les gazettes locales s’enflamment, les cafés, les dîners en ville, ne parlent plus que de cela.

Mois après mois, Aristide se défend, contre-attaque. Il est dos au mur, au chômage, n’a plus d’argent et seule sa combativité intacte lui permet d’éloigner les idées de suicide.

Il fait appel d’un premier jugement, va jusqu’en cassation. Il a raison, la Justice ne peut rien prouver. Ses moments de bonheur avec Jeanne ne méritent ni une telle publicité ni une telle sanction.

Les témoins de la scène du 1er mai 1891 finissent par se rétracter (« à cette distance, on ne voyait pas grand chose, Monsieur le Juge ! « ) et les plaintes de la famille de Jeanne sont dès lors retirées. La Cour d’appel de Poitiers acquitte définitivement les prévenus considérant que le dossier est vide. A la fin de l’audience, le Président prend à part Aristide et lui glisse : « Mon cher maître, ce que vous avez fait, nous l’avons tous fait … »

Vingt ans après.

Nous sommes en 1908. Aristide s’est fait un nom. C’est Monsieur Briand, Garde des Sceaux, ministre de la Justice réformateur, audacieux, redoutable stratège. Homme de gauche, partisan du dialogue avec les syndicats, c’est un poids lourd du gouvernement. Il parle toujours très bien et sait enflammer les foules ou convaincre une Chambre souvent difficile à manier.

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Aristide Briand ; la « Belle Otero »

Il a toujours beaucoup de charme et plaît aux dames. Il n’est pas marié et on ne lui connaissait jusqu’à présent que des liaisons de passage. On prétend qu’il a connu la belle Otero, cette vedette du demi-monde qui a séduit tant de personnages de premier plan.

Aujourd’hui, c’est plus sérieux. Aristide Briand s’affiche avec la comédienne pleine de talents Berthe Cerny. Ils se voient régulièrement dans la belle demeure de l’actrice à Saint-Cloud. Ils vivent presque ensemble.

Il est heureux, enfin.

Porté par le regard admiratif de Berthe qui vient écouter ses discours à l’Assemblée, Aristide oublie enfin l’aguichante Jeanne de sa jeunesse pauvre, la triste histoire de Saint-Nazaire. Il oublie qu’on a voulu le briser, lui qui n’avait pas de relations, pas d’appuis en hauts lieux. Il oublie cette haine d’une bourgeoisie de province contre un jeune avocat sorti du rang et osant séduire une jeune femme issue d’un milieu riche et établi. Il oublie les cancans qui salissent, les regards des bien-pensants qui se détournent,  les insultes qui abaissent. il oublie cette justice locale au service d’une classe, ces juges qui refusaient de voir qu’ils n’avaient aucune preuve solide contre lui.

Il était à terre, il s’est relevé. Il a grandi, est devenu fort. Son poste au gouvernement est prestigieux, il a tous les honneurs publics.

Vingt ans après, il a droit aussi au bonheur privé. Ne doutons pas que les beaux yeux de Berthe vont le porter encore loin.

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La comédienne Berthe Cerny n’a d’yeux que pour A. Briand

25 juillet 1908 : Le temps arrêté d’Aman-Jean

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Edmond Aman-Jean : « Confidence »

Douceur de l’instant, temps arrêté. Les sons et les couleurs s’atténuent pour laisser place aux sensations fugitives et à la rêverie. Il flotte un parfum de violette ou plutôt les senteurs à la mode de Guerlain : « Après l’Ondée » ou « Pourquoi j’aimais Rosine » .

Le regard du peintre en miroir d’un fantasme masculin imaginant les femmes entre elles jouant à des jeux sensuels inspirés d’un saphisme inavoué ?

Tableau reflet d’une époque qui met en scène la langueur précieuse d’une société aimant le luxe et les plaisirs ; mais aussi oeuvre plus personnelle faite de symboles, de significations à rechercher plus patiemment qu’on ne croit.

Sommes-nous dans le songe d’une nuit d’été à interroger le sens d’une vie, la force d’un amour naissant ou le souvenir d’une passion déçue ?

L’artiste n’impose rien, suggère tout au plus. Chacun interprète suivant son humeur d’un jour le regard de l’héroïne du premier plan : infinie tristesse ou simple mélancolie, écoute attentive de l’amie confidente ou légère surprise d’être dérangée dans un moment d’intimité.

Oeuvre décorative avant tout, épousant un intérieur chaleureux, sans volonté de surprendre ou de choquer.

D’autres, plus critiques, verront une commande alimentaire destinée à satisfaire le goût banal et traditionnel  d’un Parisien des beaux quartiers. Thème rabâché de « la belle élégante sensuelle et alanguie », romantisme à l’eau de rose, érotisme d’autant plus discret qu’il reste hypocrite ?

Que de sévérité !

Laissons nous porter par cette toile qui ne marquera sans doute pas son siècle mais restera le témoin d’une époque soucieuse de plaisirs subtils et de réflexions introspectives. Reflet aussi d’une inquiétude face à un monde changeant trop vite ou condamné à disparaître.

Quelques tons pastel pour nous aider à conserver en mémoire un moment éphémère et heureux, le souvenir d’une « belle époque » que l’on voudrait éternelle, enfance d’un vingtième siècle déjà terrible où tout s’annonce possible : le meilleur et le pire.

23 juillet 1908 : La hiérarchie catholique contre le scoutisme

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Le « scouting » se répand très vite en Grande Bretagne depuis le premier camp organisé dans l’île de Brownsea en 1907

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 » Mais nous avons déjà nos organisations de jeunesse ! Nos chères têtes blondes n’ont rien besoin de plus !  »

Petite discussion avec un évêque dans une réception donnée hier au ministère de l’Intérieur… chargé, aussi, des cultes.

J’ai lu le livre que viens de publier le général anglais Baden-Powel « Scouting for boys » . Une vie en plein air pour les enfants qui grandissent, de l’aventure, un idéal de solidarité, de la débrouillardise, une découverte de la Foi… l’ouvrage se révèle passionnant. L’officier britannique transpose son expérience lors de la guerre des Boers (il a sauvé la ville assiégée de Mafeking grâce à l’aide de jeunes transformés en estafettes, éclaireurs ou sentinelles) pour proposer une nouvelle organisation de jeunesse.

Il propose aux enfants de savoir se repérer, se nourrir, s’abriter en pleine nature tout en réfléchissant à un véritable idéal de vie fondé sur le sens du collectif, la fraternité, le don de soi et une spiritualité vivante.

A priori, on pourrait s’attendre à ce que l’Eglise de France accueille cet ouvrage avec bienveillance.

Il n’en est rien.

Est-ce l’origine protestante de Robert Baden-Powel qui froisse nos responsables catholiques ? Ou doit-on y voir une crainte de remise en cause des multiples camps estivaux de jeunes organisés de façon spontanée par les paroisses de notre pays ?

Quand j’écoute l’évêque parler, je sens toute la difficulté d’acclimater dans notre pays latin une idée née sur un sol anglo-saxon. Pour réussir à s’implanter de ce côté de la Manche, il faudrait que le fondateur du mouvement « boys scout » soit issu des rangs de l’armée française, qu’il ait écrit son livre dans la langue de Molière et surtout qu’il bénéficie d’un soutien officiel du Pape.

Pourtant, les jeunes français ne sont pas si différents de leurs compagnons britanniques. Eux aussi recherchent un sens à leur vie à un moment où leurs parents ne peuvent plus tout leur transmettre, à une période où ils vont basculer dans le monde adulte et devenir des citoyens. Ils ont aussi une soif d’absolu, de pureté et la volonté de se dépasser. Ils cherchent – trop souvent sans succès – des guides et quelques règles pour les accompagner dans ce passage difficile à l’âge des responsabilités. Ils ont besoin d’être convaincu que « tout cela a un sens ». « Scouting for boys » leur apporte tout cela.

Des camps « boy scout » sont prévus pour l’an prochain en Grande Bretagne et peut-être en Belgique (sur l’initiative de pasteurs et de jésuites). Si rien ne se fait en France, je proposerai à mon fils aîné Nicolas d’aller là-bas.

Lui qui fera un jour un service militaire de deux ou trois ans, je suis heureux qu’il puisse aussi méditer cette petite phrase de Baden-Powel  » Il faut transformer ce qui est un art d’apprendre à faire la guerre en un art d’apprendre aux jeunes à faire la paix « . 

19 juillet 1908 : Comment choisir une nourrice ?

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En 1908, les nourrices originaires de Bourgogne ou de Bretagne sont très appréciées…

Faire garder son enfant, confier ce que nous avons de plus précieux à une autre personne, accorder sa confiance à une quasi inconnue pour allaiter ce petit être sans défense qui reste un peu une partie de nous-même.

J’ai lu, entendu, tout et son contraire sur les nourrices. En fait, il faut bien distinguer celles qui exercent dans les familles bourgeoises et qui quittent leur région natale pour s’occuper des rejetons des milieux aisés, les « nourrices sur lieu » et celles qui accueillent les enfants d’ouvriers, en Normandie, dans le Morvan ou dans les campagnes environnantes à Paris ou Lyon, « les nourrices au loin ».

Longtemps, la profession n’a guère été réglementée : un certificat de moralité rédigé par un curé, une réputation assise sur le bouche à oreille, une allure digne, une poitrine féconde… et les bébés affluaient en masse.

A partir des années 1850, la presse a commencé à se faire l’écho des trop nombreux accidents touchant les petits Parisiens confiés en bas âge à des familles paysannes résidant dans les provinces autour de la capitale. Des chiffres et des informations aussi effroyables qu’invérifiables circulaient : un bébé sur deux décédait avant un an indiquait le journal L’Illustration en 1873 sans citer ses sources. Tel maire d’un petit bourg de l’Yonne s’était ému de constater que son cimetière se remplissait de petites tombes à croix blanche : « tous des petits Parisiens, ils tombent comme des mouches !  » . Les médecins de campagne peinaient à convaincre les nourrices locales de ne pas plonger un nourrisson brûlant de fièvre dans un ruisseau glacé « pour le refroidir ».

Les pouvoirs publics ont alors souhaité prendre les choses en main. Arrive ainsi la loi Roussel de 1874… qui n’est réellement appliquée que depuis une dizaine d’années. Le maire se substitue désormais au curé pour délivrer l’autorisation d’exercer aux nourrices. Progressivement, une surveillance médicale s’instaure. Pour qu’elles puissent exercer, les futures gardiennes de nos enfants sont pesées, palpées, examinées de façon intime :  » il ne faut pas que par l’allaitement, elles fassent entrer des maladies dans les bonnes familles qui les accueillent ».

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Heinrich Zille : La Nourrice

Le choix de la nourrice est souvent un choix d’homme. Les Bretonnes (surtout celles de Saint-Brieuc), les Bourguignonnes ou les Nivernaises sont plus appréciées que les autres pour la qualité et l’abondance -dit-on – de leur lait. La « sagesse populaire » prétend que les brunes supplantent les blondes sur ce point et qu’il faut à tout prix éviter les rousses (trop ardentes en amour et risquant donc d’être distraites par le premier homme venu). Le maître de maison veille à choisir une femme gaie mais point trop jolie afin de ne pas faire d’ombre à son épouse.

Les ouvriers sont moins exigeants -ils n’ont guère le choix – et continuent à confier leurs nouveau-nés aux femmes des campagnes. Les maires et médecins locaux garantissent plus que par le passé le suivi des enfants venus des villes. Des statistiques, établies par des comités prévus à cet effet, commencent à remonter par les préfectures sur l’état de santé des bébés.

Il est temps. La France -amputée de l’Alsace et de la Lorraine – ne fait déjà pas beaucoup d’enfants. Elle ne peut se permettre d’avoir une jeunesse décimée par des conditions d’éducation désastreuses. Les patrons, les généraux, les parlementaires poussent le gouvernement à veiller au sort des tout-petits qui sont les soldats, les paysans, les ouvriers électeurs de demain.

Surtout, les parents n’ont jamais été aussi attachés à leur progéniture. Le sort qui était réservé en 1850 aux nouveau-nés est de plus en plus considéré aujourd’hui comme incroyable et impensable, même dans les milieux les plus simples.

Dans notre République, l’enfant devient, pour tous, un petit roi.

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Mary Cassat : La Nourrice et l’Enfant

17 juillet 1908 : Combat pour une presse libre

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Le scandale, le spectaculaire, le meurtre : la presse et son public de 1908 aiment le fait divers sanglant, le coup de folie commenté avec gourmandise

Il a vingt-quatre ans. Il y croit à son métier de journaliste ! Son journal, Le Matin, ne lui a pas donné encore l’autorisation de signer ses articles mais il écume déjà les couloirs de la Chambre à la recherche de « toutes les informations utiles sur les parlementaires ». Il me confie gravement :  « Echotier : un bon tremplin pour apprendre, réfléchir à ce que je veux faire vraiment. Contrairement à beaucoup de mes confrères, je ne salis pas ma plume dans des articles sans intérêt. Je peux même continuer à rédiger mes chers poèmes quand les prises de paroles des députés sont trop longues et répétitives.  »

En apparence, la presse ne s’est jamais aussi bien portée. Plus de dix millions d’exemplaires vendus chaque jour en France ! Talonnant le Petit Parisien et son gros million de numéros vendus chaque jour, on trouve Le Journal, Le Petit Journal…et Le Matin, employeur de mon jeune ami Albert Londres.

Pourtant, le quotidien des 6000 journalistes français n’est pas toujours à la hauteur de leurs rêves d’enfants.

Ils se voyaient parcourir le monde comme des reporters célèbres ? La plupart restent enfermés dans des locaux poussiéreux, fournissant de l’information brute à des « rewriters » qui piochent dans cette matière pour écrire des articles qui resteront souvent anonymes. Les « grandes plumes » des années 1850 ont disparu. Le journal vise un large public et ne s’embarrasse pas d’individualités originales.

 » Mon journal commentait quatre crimes par jour il y a quinze ans. J’ai compté : nous en sommes à six ou sept aujourd’hui. Du meurtre, du sang qui dégouline, les cris d’effroi des victimes… les lecteurs en redemandent. Il faut tenir en haleine un public versatile qui peut à tout moment acheter le journal concurrent si nous n’avons pas su le retenir. Le but n’est donc plus d’informer mais de plaire, de vendre toujours plus pour rembourser ceux qui acceptent d’apporter leurs capitaux pour faire tourner nos rotatives.  »

L’indépendance ? Un combat permanent et difficile. Albert Londres m’explique qu’il est pratiquement exclu d’écrire un article sérieux sur les sociétés pourvoyeuses de publicité qui confient leurs réclames à la toute puissante Société générale des annonces qui monopolise la vente d’espace des principaux titres parisiens.

L’agence Havas, pour sa part, contrôle une bonne part des informations de première main et peu de journaux ont les moyens de vérifier ce qu’elle avance. Ils se contentent dès lors de reprendre les dépêches sans esprit critique.

Fournir une information financière de qualité relève aussi de l’exploit. Les organismes boursiers financent les annonces financières, « tiennent » une bonne part des journalistes spécialisés. La manipulation des cours demeure ainsi une tentation permanente. Bien malin celui qui peut se procurer des éléments fiables et neutres sur les emprunts russes !

Alors il rêve, notre Albert. Il se voit partir loin de tout cela ou s’immerger dans des réalités inconnues de tous comme… les asiles de fous ou les bagnes. Il regrette de ne pas avoir pu couvrir la guerre entre le Japon et la Russie.  » J’étais trop jeune pour partir à Port Arthur ». Il accumule une énergie qui ne demande qu’à se libérer. Il veut témoigner « de l’intérieur », faire réfléchir, surprendre voire choquer.

Et, surtout, sortir de « beaux textes ».

Pour lui, il  y aura toujours un lien entre la presse et le monde merveilleux des poètes.

8 juillet 1908 : Nos enfants seront plus pauvres que nous

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Renoir : La Loge.   Quelques riches toujours plus riches, beaucoup de pauvres qui n’espèrent plus rien, bref, une société qui se délite…

Pour qu’une société soit solide, pour qu’elle connaisse la cohésion, il faut que la partie la plus influente de ses membres ait le sentiment d’être gagnante dans la répartition des biens et des honneurs. Au sein d’une société démocratique, dirigée par le suffrage universel, cette partie influente doit aussi être majoritaire en nombre.

Les rapports des préfets qui remontent ces derniers temps font part d’une inquiétude croissante des classes moyennes, celles-là même qui soutiennent volontiers le régime en place. Ce sont des salariés des grands magasins, des petits commerçants, des fonctionnaires de la petite et moyenne fonction publique, des employés dans les bureaux des grands entreprises. Ils ont cru pendant longtemps que leur position allait s’améliorer : leurs enfants seraient plus riches qu’eux, occuperaient une fonction moins dure ou plus attrayante que la leur.

Il n’en est rien.

La boutique et l’artisanat permettaient pendant une bonne part du XIXème siècle de s’enrichir ; ils conduisent tout au plus, aujourd’hui, dans la plupart des cas, à conserver son rang social.

L’entrée dans la fonction publique, qui semblait devenir une voie d’accès aux honneurs et au pouvoir dans la République des années 1880, reste beaucoup plus fermée qu’elle ne veut bien l’admettre. Le système des concours n’est pas généralisé, le favoritisme et le népotisme sont encore pratique courante. Le traitement des agents demeure en outre tellement bas qu’il n’est guère possible de tenir « son rang » sans fortune personnelle lorsqu’on accède à des hautes responsabilités.

Les entreprises elles-même n’offrent pas les promotions sociales attendues : les dirigeants restent issus de grandes familles (les Say, les Schneider, les de Wendel) et un employé modèle d’une banque ou d’une grande société industrielle, n’a aucune chance de gravir tous les échelons menant au sommet.

Le préfet de la Seine évoque cette barrière invisible qui ferme la haute bourgeoisie aux prétendants issus des classes plus modestes. Lors d’une réception, il faut « savoir tenir sa tasse de thé, son chapeau, ses gants…et engager une conversation plaisante, sous le regard impitoyable des autres invités. Malheur au fils d’ouvrier ou de petit employé ! Il n’a aucune chance de se sortir de cette épreuve mondaine. Aucune chance d’y rencontrer le beau parti richement doté ; aucune chance de rencontrer le patron qui le cooptera à un poste envié ».

Impossible de grimper dans la société ? Facile en revanche de dégringoler. On ne compte plus les enfants de bourgeois dont le petit patrimoine a fondu comme neige au soleil à la suite de placements peu avantageux. On cite aussi les rejetons de la noblesse ou des classes aisées qui choisissent le service de l’Etat : ils s’appauvrissent fortement en une seule génération en raison de la faiblesse des traitements.

Les hausses des prix, la stagnation des revenus, grignotent impitoyablement, le début d’aisance qu’avaient connu les classes moyennes, il y a vingt ou trente ans. « Joindre les deux bouts » redevient la préoccupation de tous et pas seulement des ouvriers.

Au dessus de ce monde, règne une petite élite très préservée. Rentes, grosses fortunes, immeubles particuliers, écoles prestigieuses pour les enfants, domestiques à profusion, châteaux en province. Le préfet de la Seine, toujours, signale que 400 fortunes totalisent les deux tiers du montant total des successions enregistrées dans la capitale… pendant que 80 % des Parisiens meurent sans laisser un sou à leurs héritiers.

D’un côté, des riches, toujours plus riches, peu nombreux, jouant du piano pour tromper le mol ennui des soirées chic. De l’autre, une petite bourgeoisie, des fonctionnaires et salariés qui s’appauvrissent et voient l’avenir en noir.

Deux mondes qui se parlent peu et se méprisent. Une fracture qui fragilise la République.       

2 juillet 1908 : Revoir les enfants

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Les grands magasins de la Samaritaine et le Pont-Neuf vers 1900

Moment merveilleux où je franchis le pas de la porte : « papa ! » . Nicolas, l’aîné de douze ans se jette dans mes bras ; la cadette de trois ans, Pauline, me fonce dans les jambes. Rapidement une deuxième clameur :  » les cadeaux, les cadeaux, les cadeaux ! ». Mes enfants savent que chaque voyage est l’occasion de rapporter un souvenir des pays visités. Pour Constantinople, mon choix s’est arrêté sur une poupée pour la benjamine et une marionnette représentant un soldat turc pour le plus grand. Compte tenu des conditions périlleuses de mon départ de l’Empire du sultan, j’ai dû en fait réaliser mes achats… aux grands magasins de La Samaritaine. Je fais donc prestement disparaître l’emballage qui révèle le tour de passe-passe.

Je regarde un peu songeur mes enfants qui font déjà subir les pires outrages à la poupée et à la marionnette. Je ne suis peut-être plus tout à fait un papa comme pouvait l’être mon grand-père. Je montre volontiers mon affection, j’essaie de passer du temps avec mes bambins, je suis malheureux de les quitter pour plusieurs jours quand je suis en mission.

Depuis toujours et cela a été réaffirmé par le code Napoléon, d’un point de vue juridique, nous détenons, nous les hommes, seuls, l’autorité parentale. Pendant longtemps, il y a pourtant eu un contraste entre cette réalité légale et l’investissement masculin en faveur du foyer. Mon grand-père – nous étions dans les années 1850 – travaillait dur à l’extérieur comme ingénieur et laissait à son épouse le soin de s’occuper entièrement de la maison. Il n’aimait pas montrer ses sentiments :  » Cela ne se fait pas. Le père doit être symbole de force et garde ses distances.  » L’époque est différente. J’aime faire des câlins à mes marmots, taper dans une balle avec mon fils, aider la plus petite à assembler un puzzle. Je n’ai pas l’impression que mon autorité en est remise en cause pour autant.

Une petite heure de détente et les tâches du ministère me reprennent déjà. Un volumineux dossier m’attend sur mon bureau :  » La protection de l’enfance ». G. Clemenceau a souhaité que je lui fasse le point sur la situation des enfants dans notre pays aujourd’hui. J’ai décidé de parler des sujets qui fâchent : les maisons de correction, les enfants qui travaillent, les abandons de nouveau-nés ou les châtiments corporels.

Bref, je vais montrer que Nicolas et Pauline, issus de la bourgeoisie parisienne, ont beaucoup de chance. Dans notre « belle époque » , le bonheur d’un enfant dépend beaucoup de son lieu de naissance. Pour inverser cette tendance, il faudra beaucoup de rapports comme celui que je m’apprête à rédiger.

17 juin 1908 : La France n’est pas douée pour le football

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Finale de coupe en Angleterre dans les années 1900

En voilà un beau sport : le football. Des règles assez complexes qui conduisent le joueur à une bonne maîtrise de soi, un espace clos qui permet de concentrer le spectacle sur un endroit donné, de la rapidité, de l’adresse et de l’endurance.

En Angleterre, le football a été, jusque dans les années 1870, le sport des élites, des public schools du Sud. Il fallait que les jeunes gens de la bonne société apprennent à maîtriser leurs pulsions, à contrôler leur énergie et à travailler des gestes techniques sur un terrain relativement étroit appartenant à leur lycée.

La virilité était magnifiée mais à condition de respecter les codes de ce sport. Les élèves pouvaient se dépenser physiquement mais en restant des gentlemen. L’objectif n’était pas forcément de gagner mais plutôt de réaliser de « beaux gestes » et de perpétuer une communauté sportive soudée autour de valeurs communes.

A partir des années 1880 et au delà, le football s’est diffusé sur toute l’Angleterre et les licenciés ont commencé à appartenir au peuple.

La volonté des dirigeants anglais a dès lors été de canaliser la violence populaire potentielle, de privilégier l’adresse par rapport à la force qui devait demeurer contenue. Les ouvriers des usines, les dockers, les employés des entrepôts ont commencé dès lors à se passionner pour le ballon rond en cuir.

Les grandes entreprises, les paroisses, ont fait émerger des équipes dont la célébrité est devenue nationale : depuis les années 1890, 1900, les Anglais connaissent tous les « onze » d’Aston Villa, d’Everton ou de Birmingham.

Le monde de l’argent a rejoint celui du football à ce moment là. A partir de 1880, certains joueurs se sont faits rémunérer par des patrons qui appréciaient l’image du sportif. En 1890, les paris sur le résultat des matchs se sont généralisés. Le football est devenu donc un sport qui admet le professionnalisme (plutôt dans le nord du pays) et qui peut générer des gains importants pour les parieurs et surtout pour ceux qui organisent les paris. Les tenants du sport amateur élitiste du sud de l’Angleterre, déplorent cette situation mais ne parviennent guère à se faire entendre.

Depuis 1880, les joueurs professionnels, au nombre de 1500, sont regroupés dans la Football League et les Britanniques applaudissent des joueurs qui se comportent comme des vedettes. Le football peut servir à l’ascension sociale et ceux qui réussissent servent de modèles aux couches populaires. Leur talent sur l’herbe verte fait rêver des milliers d’ouvriers anonymes, astreints à des travaux pénibles et répétitifs.

Bref, le football est un sport pour l’élite comme pour le peuple. Il donne de l’énergie à des régions entières et exalte le goût de l’effort.

Pas de chance, ce sport peine à franchir la Manche.

Il fait quelques débuts remarqués, depuis une trentaine d’années, dans des ports comme le Havre mais reste, sur le reste de notre territoire national, l’apanage de quelques grands bourgeois. Le footballeur en France demeure un lycéen, un protestant, un négociant juif ou un fonctionnaire. Nos rares équipes sont donc incapables de rivaliser sérieusement avec celles de la Football League. Everton peut écraser n’importe quelle formation gauloise par plusieurs dizaines de buts d’écart.

La France ne se rappelle plus que le football est pourtant né en bonne partie chez elle. On l’appelait la soule ; c’était violent et volontier spectaculaire. Nous autres Français avons oublié que nous savions fort bien jouer à ce jeu sous l’Ancien Régime.

Aujourd’hui, quand nous jouons contre une équipe anglo-saxonne, nous sommes condamnés à aller fréquemment chercher le ballon… au fond de nos filets et nous perdons sur des scores sans appels. La France n’est pas douée pour le football !

16 juin 1908 : Le baccalauréat a-t-il encore une valeur ?

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Le baccalauréat en 1908. Cet examen a été créé par un décret de Napoléon 1er, daté du 17 mars 1808. Il a donc cent ans cette année et n’a pas vraiment bien vieilli.

J’imaginais le personnage peu sympathique. Il avait été anti-dreyfusard, il appartient maintenant à l’Action française. Autrement dit, nous n’avons pas les mêmes opinions.

J’avais donc une certaine appréhension à devoir converser avec lui dans un repas de famille organisé ce jour. Jules Lemaître – un nom prédestiné pour ce professeur à la faculté de lettre et académicien – est parent de l’un de mes beaux-frères.

Le sujet de conversation de fin de repas aurait pu -de surcroît – dégénérer. Une tante, maladroite mais pensant suivre l’actualité, avait lancé le thème du « baccalauréat ». La malheureuse ! Depuis la réforme de 1902, les conservateurs – comme Jules Lemaître – critiquent le nouvel enseignement qui permet d’obtenir le  fameux diplôme sans avoir fait de latin. Pour eux, les 6000 à 7000 lauréats annuels ne détiennent plus qu’un parchemin dévalorisé par rapport à celui qui était délivré au milieu de XIXème siècle.

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L’académicien, professeur et critique dramatique Jules Lemaître

En fait, la réflexion de Jules Lemaître est plus subtile que je ne croyais. Il a suivi de près le rapport qui a conduit à la réforme de 1902. A ce moment, les conclusions des experts étaient sans appel : l’enseignement public du secondaire prenait l’eau de toute part : les effectifs baissaient au profit de l’enseignement privé ; les méthodes d’éducation imitaient grossièrement celles des jésuites sans arriver aux même résultats d’excellence ; les enseignants souffraient de démotivation.

 » La réforme s’imposait !  » s’exclame Jules Lemaître,  » il fallait permettre à des étudiants de réussir sans passer exclusivement par les lettres classiques. Pour rentrer en faculté de droit ou de médecine, le baccalauréat ne doit pas tourner qu’autour du latin et du grec. L’enseignement des mathématiques, des sciences, des langues vivantes ou des auteurs récents a du bon. »

Il ajoute :  » Le vrai problème n’est pas là. Il faut absolument que nos jeunes gens reprennent le goût d’apprendre. Or, l’examen de fin de lycée se transforme trop en révisions hâtives et stériles, en cours appris par coeur mais mal compris. Nos jeunes gens n’ont plus la joie de découvrir de nouvelles connaissances et leurs enseignants perdent le goût de les transmettre !  »

Je dois reconnaître qu’il n’a pas tout à fait tort. Le baccalauréat continue à être une machine à sélectionner une élite bourgeoise, très restreinte et presque exclusivement masculine. Il faudrait ajouter que la quatrième et nouvelle section D « sciences-langues » n’a pas le même prestige que les filières A (latin-grec), B (latin-langues) et C (latin-sciences). Les meilleurs élèves continuent de se diriger vers ces trois sections plus traditionnelles. Et leurs professeurs, souvent agrégés de lettres classiques, ne cessent de leur répéter :  » hors du latin, point de salut ! « .

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