15 février 1908 : Retrouver une ambition sociale, c’est possible.

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 » C’est un sceptique, presque un cynique mais il est passé par le socialisme et il lui en restera toujours quelque chose » .

Qui parle ? Blum, le jeune fonctionnaire prometteur avec lequel je déjeune parfois quand je passe au Conseil d’état.

De qui parle-t-il ? Aristide Briand, le nouveau Garde des Sceaux.

 A. Briand

Le Patron est impressionné. En quelques semaines, cet homme madré a pris des dispositions qui vont réellement dans le bon sens.

Les ouvriers ne pouvaient être membres de jurys d’assises. Disposition choquante qui en disait long sur la conception qu’avait notre République des classes populaires. Grâce à une simple circulaire, le ministre de la justice autorise ces salariés à être jurés et donc devenir des citoyens à part entière. Dans le texte qu’il vient de signer, il prévoit que les ouvriers ne pourront être licenciés pendant qu’ils occupent cette fonction dans l’appareil judiciaire. Il revalorise les indemnités des jurés afin que les ouvriers puissent être retenus sur les listes sans être pénalisés au niveau de leurs ressources.

Le recrutement des magistrats est démocratisé par une autre mesure simple : les juges suppléants sont à présent rémunérés, ce qui élargit leur recrutement en dehors de la bourgeoisie aisée et rentière.

Les personnes injustement emprisonnées sont maintenant indemnisées…

Et j’en oublie.

Les mesures pleuvent. Pour les femmes divorcées, pour les faillis non frauduleux, pour les saisis sur salaires … Briand écoute, agit, tranche vite, fait bouger le droit.

Grâce à ce ministre inventif et volontaire, le gouvernement peut garder une ambition sociale. Mon Patron devrait s’inspirer de cet exemple, lui qui a un peu trop tendance à se contenter d’envoyer la troupe en cas de grève ou de manifestation.

14 février 1908 : Où sont les dreyfusards de la première heure ?

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Auguste Scheurer-Kestner et Dreyfus réintégré dans l’armée

Dans les jardins du Luxembourg, inauguration d’un monument en hommage à Scheurer-Kestner, l’ancien vice-président du Sénat qui a soutenu Alfred Dreyfus dès le début de l’Affaire.

En 1897, il en fallait de la clairvoyance pour se ranger parmi les défenseurs de cet innocent !

A travers ce que disait la presse, les fausses preuves réunies par certains militaires, les mouvements d’une partie de l’opinion publique volontiers antisémite, il n’était guère évident d’entendre et de comprendre ceux qui restaient persuadés de l’innocence de Dreyfus.

Scheurer-Kestner fait parti de ceux qui ont convaincu mon Patron de basculer, à temps, du bon côté. Par son prestige d’homme politique haut placé, il a donné plus de crédibilité aux thèses de la défense.

Je ne peux oublier cette triste affaire. Je n’ai pas le souvenir exact du moment à partir duquel j’ai douté de la culpabilité de cet officier mais je suis sûr que c’est bien tard. Quant à la date où j’ai agi effectivement pour sa réhabilitation, elle est encore plus tardive. Comme beaucoup, j’ai un peu honte. Il m’a paru longtemps impensable que les états-majors, les tribunaux militaires, les plus hauts magistrats de France, la grande presse et une majorité des hommes politiques puissent se tromper ou osent mentir.

Pire, je ne suis pas sûr que la thèse selon laquelle il ne fallait à aucun prix désavouer l’armée et les institutions, quitte à faire payer un innocent, n’ait pas eu prise sur moi.

Et puis, dans beaucoup de milieux, s’afficher dreyfusard était mal vu. Alors, même si l’on doutait, on se taisait.

L’hommage d’aujourd’hui rendu à Scheurer-Kestner est l’occasion de réfléchir à tout cela, de remettre certaines valeurs à leur place. Oui, la vie et le respect d’un seul homme doit passer au dessus des certitudes de toute une Institution. Oui, il faut s’opposer au mensonge d’Etat.

Scheurer-Kestner est mort d’un cancer avant la révision du procès et la réhabilitation définitive de Dreyfus. Il nous laisse avec nos remords et nous nous pressons autour de son monument, en foule dérisoire, pressée d’oublier qui pensait quoi, qui faisait quoi, il y a dix ans.

12 février 1908 : Une République à bout de souffle ?

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Le Sénat, 1908

Il y a des moments où le découragement peut guetter. Certes, nous avons la chance de vivre dans une démocratie conquise pied à pied après le second Empire et la Commune, après un XIXème siècle où les révolutions conduisaient à des régimes autoritaires.

Pour autant, les collaborateurs de ministres comme moi peuvent légitimement s’impatienter devant les réformes qui n’aboutissent pas ou qui ne voient le jour qu’après des années et des années de débats parlementaires.

Penser qu’il a fallu près de quinze ans d’efforts pour valider le texte qui autorise la femme mariée à disposer librement de son salaire (loi du 13 juillet 1907) !

Et quelle succession d’obstacles il a fallu franchir pour que les salariés puissent tous profiter d’un repos hebdomadaire (loi du 13 juillet 1906 ) !

Combien de temps faudra-t-il au Parlement pour voter la loi sur les retraites ouvrières ? Je frémis quand je découvre que … même la CGT s’y oppose. Elle parle de « retraite pour les morts » : en raison de leurs conditions de travail pénibles, « les ouvriers meurent avant d’avoir pu profiter de cette retraite et donc engraissent l’Etat-voleur « , faut-il lire, en gardant son calme, dans la presse de ce syndicat.

L’impôt sur le revenu verra-t-il le jour avant que M. Caillaux, son ardent défenseur, ne meure de vieillesse ou de découragement ?

Le Sénat bloque tout. Ses membres se méfient de toute loi sociale forcément « coûteuse et inapplicable par les patrons ». Les conservateurs de tout poil proposent, par exemple, un « renvoi en Commission » qui constitue un moyen assez sûr d’enterrer un projet pendant un temps certain.

La Chambre ne peut pas faire passer tous les projets dans les lois de finances (que le Sénat ne peut contrer) et le gouvernement n’a pas toujours la force ou le courage, de faire pression sur les parlementaires récalcitrants.

République sclérosée, partis usés, discours politiques mille fois entendus …

Il paraît que la généralisation du tutoiement à la Chambre est un signe de dynamisme. C’est bien le seul !

9 février 1908 : Fallières, les vertus d’un Président  » plan-plan « 

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A. Fallières, notre Président depuis le 18 janvier 1906

Notre Président de la République, c’est « Moussou Fallières », le surnom qui colle à la peau de cet Agenais, amoureux de la bonne chère et de son petit vin du Loupillon.

Armand Fallières reste un homme d’Etat effacé. Effectivement, par rapport à un Clemenceau, un Briand, un Jaurès ou un Caillaux, il paraît en retrait.

Pourtant, c’est lui le maître des horloges. Au dessus des partis et de leurs querelles, au dessus des hommes politiques et de leurs luttes de pouvoirs quotidiennes, ce grand calme s’efforce de faire naître des gouvernements à la hauteur des enjeux du moment.

Dans un monde qui bouge beaucoup, il doit et sait être celui qui rassure. Sa parfaite maîtrise des dossiers en fait un interlocuteur de poids dans les négociations internationales. Son jugement sûr porté sur les hommes lui permet aussi de conseiller les chefs de gouvernement dans leurs choix de ministres.

Il est de ceux que l’on visite discrètement pour vérifier la validité de telle ou telle option stratégique. Sa connaissance sans pareil des moeurs parlementaires – il a longtemps été député puis Président du Sénat – le conduit à anticiper les comportements de la Chambre ou de la Haute assemblée et leurs votes futurs.

Il a des convictions. Son opposition à la peine de mort, contre l’avis d’une grande majorité de l’opinion publique, le fait gracier tous les condamnés à la peine capitale. Il endure stoïquement les critiques virulentes de la presse populaire … à chaque grâce prononcée.

Il a aussi su, en son temps, comme les autres parlementaires défendant Dreyfus, voter contre la loi de dessaisissement qui aboutissait à retirer à la Chambre criminelle de la Cour de cassation – favorable à la révision du procès – le soin d’examiner à nouveau « l’Affaire ».

En définitive, c’est un grand homme qui habite l’Elysée.

Les clichés – semblables à de belles photos de mode – publiées dans l’Illustration de janvier 1906 sur son épouse Jeanne Fallières née Bresson ; le fait que celle-ci étende son linge – paraît-il – dans les jardins du Palais présidentiel, peuvent faire sourire.

Mais doit-on juger notre Président en fonction de ce que l’on croit savoir de la Première dame de France ?

4 février 1908 : Débat passionné et passionnant avec Alain

alain.1201989855.jpg Alain

L’homme est fin, intellectuel sans apprêt, il veille à rendre sa pensée accessible. Ses premiers écrits dont nous (mes chefs et moi) encourageons la publication se présenteront sous la forme de courts  » Propos  » .

A chaque jour, une page ou deux, exposant une pensée. A chaque jour, une stimulation pour réfléchir sur notre monde, sa signification, son avenir. Les textes laissent peu à peu entrevoir une pensée équilibrée. Nous sommes loin des clercs de droite royalistes et élitistes ou des apôtres du collectivisme. Pour Alain, le monde idéal, cela peut être ici et maintenant, si l’on s’en donne la peine.

Professeur au lycée Michelet de Vanves, Emile-Auguste Chartier  – c’est son vrai nom – passionne ses élèves mais commence aussi à se faire un nom dans le milieu radical dans la mesure où il sait donner une « doctrine » à un parti qui en manque singulièrement.

Nous sommes donc quelques collaborateurs de ministres à le fréquenter à l’occasion.

Pour ma part, j’évite les conversations politiques -qui me rappellent trop mon travail – et échange avec lui sur tout : Art, Civilisation, Progrès, Histoire …

Ma conversation de ce jour a porté sur  » les signes de la puissance « .

 » – L’homme qui se sent réellement puissant ne veut rien devoir au costume, il prétend être reconnu sans les insignes, et être acclamé tout nu !  » s’exclame Alain.

 » – Vous trouvez ?

– Oui, regardez Napoléon, avec sa misérable redingote grise !

– Il me semble que notre Bonaparte, justement, aimait bien une certaine pompe. Vous avez en mémoire le tableau de David : « Le Sacre de Napoléon » . On ne peut pas vraiment affirmer qu’il ne donnait pas un faste certain à sa fonction. 

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– S’il a rétabli effectivement les pompes officielles, c’est qu’il voulait laisser une institution derrière lui.

– Et Louis XIV, peint par Hyacinthe Rigaud, n’avait-il pas mis en scène toute sa journée à la Cour pour mieux asservir les « grands » , pour domestiquer les puissants seigneurs qui avaient été trop turbulents pendant la Fronde ?

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– Justement mon cher ! Ce qu’il voulait, ce n’est pas être acclamé  » lui  » , mais faire respecter l’Institution royale. Son manteau sur le tableau est assez somptueux pour cacher l’homme. Ce manteau signifie : tu es puissant parce que tu es roi. Un peuple fort aura toujours un grand roi.

– Et les Anglais , sont-ils respectueux d’un  » roi homme  » ou de ce qu’il représente ?

– L’Angleterre n’acclame pas un maître ; elle acclame sa propre puissance, étalée sur les épaules d’un roi de théâtre.  »

Cela fait du bien de parler avec ce professeur encore assez jeune (nous avons 39 ans tous les deux). Avec lui, on se sent plus intelligent.

Quand il dit :  » le peuple qui a la plus longue expérience de la liberté est justement celui qui conserve scrupuleusement tous les rites de la servitude  » et que je repense aux séances de début d’année de la Cour de Cassation , du Conseil d’Etat, de la Cour des Comptes ou à la cérémonie des voeux du Président de la République … je suis maintenant persuadé qu’il a non seulement raison mais je comprends mieux la signification profonde et cachée de ces  » rites  » qui, jusqu’à présent, m’agaçaient beaucoup. 

Alain ; enfin un philosophe accessible !

14 janvier 1908 : Restons discrets sur la vie privée de Clemenceau

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« Rose Caron » par A. Toulmouche. La cantatrice est-elle la nouvelle conquête du Président du Conseil ?

Le sous-préfet Roth, chef de cabinet de G. Clemenceau, m’a fait venir ce dimanche soir au ministère. Deux policiers de la Préfecture sont passés me porter le pli m’invitant à venir rejoindre l’homme de confiance du Patron.

Si mon épouse et les voisins ont été surpris de cette visite peu ordinaire ; mes enfants étaient ravis de voir de près ces beaux uniformes. Pour ma part, je n’ai pas été ému – plus rien ne m’étonne – qu’il faille au moins deux fonctionnaires pour transmettre un simple pli à un collaborateur d’un ministre. A partir d’un certain niveau, l’administration a les moyens.

En me rendant sur les lieux de mon travail – un dimanche ! – j’ai réfléchi à ce que pouvait bien me demander le sous-préfet. Celui-ci n’est pas mon interlocuteur habituel. Je vois plus fréquemment Etienne Winter, le directeur.

Pour faire simple, le directeur Winter supervise la partie administrative et courante du fonctionnement du cabinet. Roth pilote pour sa part toutes les missions particulières et confidentielles. Il a une influence forte sur le Patron qu’il fréquente assidûment et il écarte tous les indésirables. Auprès de G. Clemenceau, il fait et défait les réputations.

– (Moi, franchissant la porte du bureau de M. Roth) M. le préfet, pardonnez ma tenue … j’étais en famille, nous sommes dimanche.

– (Roth, souriant, il aime qu’on lui donne du « Monsieur le préfet ») Mon cher M …, c’est moi qui suis désolé de vous faire venir tard ce soir. Vous présenterez mes excuses à Madame.

Bon, je ne vais pas y aller par quatre chemins : à partir de maintenant, mon bras droit, c’est vous.

– Vous voulez dire ….

– (me coupant sèchement) Oui, c’est vous qui porterez les dossiers confidentiels au 8 rue Franklin, chez M le Président du Conseil.

Nous vous avons choisi -lui et moi-  en raison de vos aptitudes extra-professionnelles. Vous aimez l’art, lui aussi. Monet est son ami, il deviendra le vôtre. Vous aimez Böklin ?  Il a une reproduction de « L’Ile des Morts » chez lui. L’antiquité grecque vous sert de référence, me dit-on ? Eh bien il ne cesse de me parler des récentes fouilles dans le Péloponnèse, de sa dernière relecture des « Vies Parallèles » de Plutarque ou du « Banquet » de Platon. Et je ne parle pas de sa collection de kogos !

– de … kogos ?

– Oui, des boîtes à encens japonaises. Il en a dans tout son appartement.

Vous allez devoir changer de rythme. Vous verrez plus facilement votre famille l’après-midi. Winter et moi avons décidé de vous libérer ce temps en échange d’une disponibilité totale le reste de la journée…voire tard le soir ou très tôt le matin.

Le Patron peut avoir besoin de vous en pleine nuit. Il commence à travailler dès trois ou quatre heures du matin. Peut-être aurez -vous la chance de partager sa soupe à l’oignon nocturne ou de goûter l’un de ses chocolats sans sucre (il est un peu diabétique) !

Vous serez discret.

– Mais j’ai l’habitude de l’être, mes dossiers sont déjà souvent confidentiels !

– Oui, mais vous allez connaître, de fait, une partie de la vie -très- privée de notre Patron. Si vous croisez par exemple Rose Caron, la cantatrice, vous faites comme si vous n’aviez rien vu. Ne le répétez à personne, les journalistes ne sont jamais loin. Clemenceau serait scandalisé si l’on faisait même une simple allusion à sa vie privée, dans la presse.

– Je commence quand ?

– Tout de suite, voilà le premier dossier à porter. Bon courage et bonne nuit !

Sur la pochette du dossier, une simple inscription : « Nationalisation de la Compagnie des Chemins de Fer de l’Ouest » . Document sensible, effectivement. Les cheminots, la Bourse, les journalistes et la CGT se battraient sans doute pour savoir ce qu’il y a dedans.

Tels sont donc mes débuts dans le cercle rapproché du Président du Conseil.

11 janvier 1908 : Plongée dans la France traditionaliste

 PaulBourget.jpg Paul Bourget

Emile Zola au Panthéon. C’est l’idée du ministre pour honorer cet ardent défenseur de Dreyfus. Afin que le projet aboutisse, il serait bon d’éviter une levée de boucliers trop forte du monde des arts et des lettres (Zola avait beaucoup d’ennemis). Je suis donc chargé de rencontrer différentes figures du Tout Paris intellectuel pour convaincre les uns et les autres de ne pas tremper, le cas échéant, leurs plumes dans le vitriol.

Aujourd’hui, échanges avec notre célèbre Paul Bourget, dans un café, non loin de la Chambre.

Avec ce jeune académicien, je plonge dans une France où le temps s’est arrêté. Il reprend à son compte l’affirmation de Maurras  » on démontre la nécessité de la Monarchie comme un théorème » . Dans ce monde d’Ancien Régime dont il rêve, la -haute- bourgeoisie serait la classe dominante. Une bourgeoisie lettrée, distinguée, jouerait le rôle d’élite écartant tout pouvoir des masses populaires.

Paul Bourget réagit à cette affirmation désabusée de E. Renan :  » La France se meurt, jeune homme, ne troublez pas son agonie » . Il pense que l’on peut inverser le cours des événements. Non en changeant de régime – la France n’est pas prête – mais en agissant sur les mentalités. Et pour cela, Paul Bourget est à l’origine d’une production abondante de livres à succès.

Dans cette oeuvre plutôt bien écrite, il appelle à une « énergie nationale » pour favoriser le retour au catholicisme, l’adhésion au royalisme, à la famille traditionnelle. L’ordre social reste à préserver absolument et il convient d’éviter les mouvements d’ascension sociale trop rapides. L’individualisme démocratique doit s’effacer au profit de la moralité et du sens du devoir.

Paul Bourget s’exprime devant moi avec tact, retenue. Il évite soigneusement toute critique de mon Patron. Je ne partage guère ses idées mais cette exquise politesse endort mon esprit de contradiction, me laissant silencieux, hochant la tête. Et puis, c’est ce qui est attendu de moi.

En fin d’entretien, j’explique les raisons du transfert des cendres de Zola au Panthéon. Paul Bourget m’écoute avec attention, m’indique qu’il n’est pas convaincu par mes arguments mais me promet, par respect pour  ce « pauvre Emile Zola », de ne pas s’exprimer publiquement sur cette future cérémonie.

Objectif atteint.

Émile Zola Nadar.jpg E. Zola

7 janvier 1908 : Dans les coulisses d’un remaniement ministériel

Jean François Guyot Dessaigne, ministre de la Justice, est décédé le 31 décembre. L’Histoire ne retiendra sans doute pas grand chose de ce ministre auvergnat – compétent au demeurant – sinon son attachement à l’abolition de la peine de mort.

Son décès est à l’origine d’un remaniement ministériel en ce début d’année. Au poste que j’occupe maintenant, c’est la première fois que j’assiste à la préparation d’une telle opération.

En fait, le débat en sein du groupe des conseillers de G. Clemenceau a porté sur le rôle qu’il convenait de donner ou non à Aristide Briand. Celui-ci souhaite devenir Garde des Sceaux.

Aristide Briand 02.jpg A. Briand

Il commence à devenir un « poids lourd politique », il devient donc potentiellement dangereux pour notre patron.

En lui donnant un ministère régalien, on accélère son ascension vers les premières marches du Pouvoir. En lui refusant, on risque de s’en faire un ennemi mortel. Doué pour les joutes oratoires, il saura exploiter toutes nos faiblesses.

G. Clemenceau apprécie la fermeté dont il a su faire preuve, comme ministre de l’Instruction publique et des Cultes, par rapport aux mouvements des fonctionnaires (grèves, volonté de créer un syndicat). Il a  proposé la révocation du meneur, Marius Nègre et le Conseil des ministres l’a suivi. A la suite de cette révocation, il s’est attiré, à la Chambre, cette phrase assassine de J. Jaurès, son ancien camarade socialiste : « pas vous ou pas ça ! » .

Le patron sait aussi reconnaître les talents de négociateur de ce ministre soucieux de dialogue avec les catholiques dans l’application de la loi sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Il pense que le compromis qui semble se dessiner est profitable pour tous et doit beaucoup à la souplesse de Briand.

G. Clemenceau a reçu A. Briand et j’ai assisté à un échange peu commun entre les deux hommes  :

G. Clemenceau :  » Vous allez avoir un ministère prestigieux. J’attends de vous la même loyauté que dans vos fonctions précédentes .

A Briand : mais ma loyauté vous est acquise, vous le savez !

G. C : Justement, elle va être mise à rude épreuve. Je vais vous demander de suivre le sieur Rochette …

A.B. : Le créateur du Crédit minier qui distribue à tour de bras des bons d’épargne …

 G. C. : … qui atteignent une valeur fabuleuse. Exactement. En fait, je suis persuadé que ses bons ne valent rien. Leur hausse n’est financée que par l’apport d’argent frais de nouveaux petits épargnants.

A.B. : Oui, c’est probable; que comptez-vous faire ?

G.C. : Nous allons demander au préfet Lépine de susciter une plainte contre lui. Puis nous allons l’arrêter avant que sa machine infernale ne ruine tous les petits épargnants de région parisienne ou d’ailleurs.

A ce moment là, nous devrons être fermes. Henri Rochette fréquente plusieurs parlementaires. Nombreux sont les hauts fonctionnaires, élus nationaux ou locaux qui ont des intérêts dans son affaire.

A. B. : Bref, vous me confiez là une affaire qui sent la m … !

G.C. : C’est dire la confiance que je place en vous !

A.B. : Mais mon cher ami, vous voudriez me faire trébucher, vous ne vous y prendriez pas autrement ! 

G.C. : Ecoutez, ce sera Lépine qui sera surtout à la manoeuvre. Il encaissera les coups, il adore cela. Sa popularité sera peut-être un peu entachée au final, ce qui le rendra plus docile.

A.B. : Bon, je n’ai guère le choix. Si le portefeuille de la Justice qui se libère m’échappe, beaucoup y verront un désaveu de mon action dans mon ministère actuel.  Je serai fragilisé et les mouvements des enseignants risquent dès lors de s’intensifier.

G.C.(souriant) : Votre analyse est assez juste. Vous ne pouvez donc pas refuser ma proposition.

A.B. (détachant chaque mot) : Je suis plus solide que vous ne croyez.

G.C. (hilare) : Mais je ne doute pas de vous ! Je présente ce soir la nouvelle composition du gouvernement à M. Fallières. Je vous souhaite une pleine réussite. »

Au moment où ils se sont séparés, les deux hommes se sont regardés dans les yeux. Sont-ils ensemble ? L’un va-t-il piéger l’autre ?

La porte à peine refermée, G. Clemenceau m’a glissé :

 » Il a du cran le gaillard. Mais quand nous nous sommes serrés la main en fin d’entretien, la sienne était toute moite !  »

Monde politique cruel.

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