23 mars 1910 : Fausse nouvelle

Naufrage de milliardaire dans une tempête emportant son yacht luxueux ou affabulation de journalistes en mal de nouvelles sensationnelles ? Gordon Bennett fait encore parler de lui. On se rappelle ses frasques dans la haute société new-yorkaise : cette soirée de prestige où il était invité dans un manoir de sa belle famille et où il était arrivé ivre en tenant des propos grossiers. Devant une assistance médusée, il s’était dirigé vers l’immense cheminée et, le col défait, s’y était soulagé comme un garnement.

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Le milliardaire et patron de presse James Gordon Bennett

Gordon Bennett, une légende vivante. Comme magna de la presse, il possède le New-York Herald et l’International Herald Tribune. Passionné de sport et d’aviation, il organise différentes coupes à son nom sur le golf comme sur les aéroplanes, ballons et montgolfières. Supérieurement intelligent, plein d’humour, doté d’un magnétisme tel que ceux qui le côtoient deviennent ses plus fervents supporters, Gordon Bennett laisse planer aussi le mystère sur sa vie.

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Gordon Bennett organise de multiples compétitions en les dotant richement

Combien a-t-il de femmes ? Deux, trois ou dix ? Une dans chaque capitale et chaque port ? Des princesses, des actrices ou de belles inconnues ? On voit les belles se rendre dans son yacht pour prendre un verre ou partager une nuit, certaines s’embarquent, d’autres descendent encore émerveillées des moments qu’elles ont passés.

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L’immense yacht de Gordon Bennett

Mais comment fait-il ce Gordon Bennett ? Quel est le vrai du faux ?

Impossible de savoir vraiment.

On le dit perdu corps et biens ces jours-ci au large de la Sicile puis on apprend, le lendemain, que son yacht serait intact en Mer Rouge pour finalement découvrir qu’il donne ses ordres par télégraphe, à son empire de presse, amarré dans un port de Ceylan, un gros cigare à la bouche. Qu’importe la succession de rumeurs et de fausses nouvelles pendant une semaine. Gordon Bennett fait vendre. L’annonce non vérifiée de son naufrage augmente le tirage du journal. Sa « résurrection » en Mer Rouge, attire de nouveaux lecteurs avides et enfin, les commentaires des témoins qui l’on vu, son verre de whisky à la main, dans le port de Colombo, décuple les ventes des quotidiens.

La presse emploie le conditionnel. Ce temps permet toute les approximations aux plumes habiles et sans scrupules. Mais qui s’en plaint ? Tout le monde trouve son compte à ce battage : le petit peuple banlieusard rêve de ce milliardaire attachant et hors du commun qui l’éloigne des soucis médiocres du quotidien ; la presse quant à elle augmente ses tirages à chaque fois qu’elle le cite et Gordon Bennett enfin accroit ainsi sa notoriété et donc sa fortune.

Gordon Bennett aime la France. Elle le lui rend bien.

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Gordon Bennett au volant de l’une des ses nombreuses automobiles

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22 mars 1910 : La France trahie par un boxeur belge

Le commissaire spécial fait signe à ses dix agents de bloquer toutes les portes du second wagon du Lille Bruxelles de 11h15. Le chef de la gare de Lille a pour consigne de ne pas donner le départ. Cinq policiers, les plus costaux de la Sûreté locale, s’engouffrent alors dans le véhicule à la recherche de Tony, le champion de boxe belge.

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La Grand-Place à Lille pendant les années 1910

L’arrestation est mouvementée. Tony déploie une force de colosse et deux fonctionnaires tombent à terre. Le premier s’affaisse, le nez fracassé par un direct du droit et l’autre est projeté violemment contre la vitre à la suite d’un crochet du gauche très bien placé.

La lutte s’achève au moment où le commissaire Rocca sort son revolver et le plaque sur la tempe de Tony. Le sportif se rend alors et se laisse conduire, menotté dans le dos, jusqu’aux locaux de la Sûreté lilloise.

Un après-midi et une nuit complète d’interrogatoire musclé ramollissent notre homme qui passe aux aveux :

« Oui, monsieur le commissaire, j’ai pris des photographies des forts de Lille dans un but d’espionnage. J’ai été recruté à Bruxelles par un Allemand très bien habillé et parlant parfaitement le français. Il m’a proposé une grosse somme d’argent qui couvrait les lourdes dettes accumulées par ma salle de boxe où les clients étaient devenus trop rares. J’ai appris que ce monsieur était un officier du Reich et qu’il voulait aussi faire travailler ma maîtresse. Il m’a confié un appareil photographique pour prendre des clichés des forts entourant notre grande ville près de la frontière belge. Et il a proposé de belles toilettes à ma compagne pour qu’elle séduise des gradés de la garnison. J’avais aussi pour mission de vérifier si les forts étaient reliés entre eux par une ligne téléphonique. Plus tard, on m’a demandé de recruter des auxiliaires pour d’autres observations en me promettant des enveloppes toujours plus intéressantes. C’est sans doute là que je me suis fait remarquer par la police.

Monsieur le commissaire, c’est la misère qui m’a fait accepter cette mission honteuse. »

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Bruxelles est un nid d’espions allemands

Epuisé par la nuit sans sommeil, les hurlements des inspecteurs, les claques à répétition et les coups de dictionnaire sur la tête, Tony pleure à chaudes larmes. Sa tête tuméfiée a presque doublé de volume. Il sait que la République française ne lui fera aucun cadeau. L’article 77 du code pénal a le double mérite de la clarté et de la simplicité : »Sera puni de mort quiconque aura pratiqué des manœuvres ou entretenu des intelligences avec les ennemis de l’Etat, à l’effet de faciliter leur entrée sur le territoire et dépendances de la République ou de leur livrer des villes, forteresses, places, postes, ports, magasins, arsenaux, vaisseaux ou bâtiments appartenant à la France ».

Pour être complet dans ses explications sur la suite des événements, le commissaire met sous le nez du boxeur, anéanti par le remord et terrifié par la gravité de ses actes, un code napoléonien ouvert à l’article 12. Il fait lire l’espion à haute voix, cette phrase qui exprime, dans un style pur et dépouillé, ce que notre pays promet à ses ennemis : « Tout condamné à mort aura la tête tranchée ».

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19 mars 1910 : Au bagne, évitez le chocolat !

La lame jaillit. Ernest sait qu’il ne peut plus reculer : il saisit son compagnon d’infortune à la gorge et lui plonge son poignard dans le gras du ventre. Le geste est brusque, violent et désespéré. L’assassin reste hébété devant sa victime qui s’affaisse, de tout son poids dans la terre humide, devant lui, avec de sourds grognements de douleur.

Ernest, dans un état de demi-conscience, jette au loin son arme et marche à pas lents vers un gardien presque endormi dans sa guérite, pour se rendre. Il est immédiatement jeté au cachot, dans l’endroit le plus chaud et nauséabond du camp, pendant qu’un infirmier tente de sauver celui qui a été poignardé.

Le lendemain, dans ce bagne non loin de Saint-Laurent-du-Maroni en Guyane, Ernest explique son geste aux autorités :

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Le bagne en Guyane est un monde où même l’évasion devient un vrai cauchemar

«  J’ai plongé un couteau dans le ventre d’Auguste pour défendre ma réputation. Depuis plusieurs jours, il m’offrait des vêtements et un peu de vin. Il me parlait doucement devant les autres, avec de longs regards. Et puis hier, il m’a invité à m’assoir à côté de lui pour goûter le chocolat qu’il avait préparé dans son vieux gobelet en fer. Je ne pouvais pas rester sans réagir. Si je ne faisais rien, j’allais être considéré comme sa « femme », son « môme », sa « marquise ».

Le chef du camp, pour être sûr de bien comprendre, se risque à une question qu’il trouve très embarrassante : «  Auguste s’apprêtait à vous obliger à être… pédéraste, pour lui ? »

Ernest baisse la tête en écartant de son front un de ces énormes moustiques qui viennent sucer le sang et la sueur des pauvres hères de ce coin perdu. Il complète : « Si j’acceptais, je serais devenu le jouet de tous les caïds du camp, un jour ou l’autre. A la merci du plus fort d’entre eux… »

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Le bagne, zone où le droit n’existe plus sinon celui du plus fort. Dans une chaleur étouffante et la boue, quelques centaines de corps décharnés qui ont été de vrais êtres humains quand ils étaient en métropole et qui ne sont plus que de pauvres types qui luttent pour leur survie et tombent, chaque jour, comme des mouches. L’absence de soins, les coups, les privations sans explication, le sadisme des matons, l’absurdité d’un travail qui ne produit rien. Et puis, l’absence de femme et la promiscuité qui conduisent à tous les dérèglements et à l’homosexualité forcée.

Toujours le même code ou rituel : une tasse d’un chocolat fort cher sous ces contrées, boisson obtenue sous le manteau. Celui qui accepte le breuvage trouve un protecteur auquel il devra se soumettre totalement, dans ce monde de brutes épaisses. Celui qui refuse risque de défendre chèrement son indépendance et son honneur.

Alors Ernest n’avait pas le choix. Entre le chocolat et le couteau, il a choisi le couteau.

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L’embarquement pour le bagne en Guyane

17 mars 1910 : Le violon, l’instituteur et le curé

Les fidèles de la procession s’arrêtent, stupéfaits. Par la fenêtre d’une maison de la rue Victor Hugo, dans cette petite ville tranquille non loin de Niort, ils entendent s’échapper les mesures de la Marseillaise. L’hymne national est joué avec vigueur, au violon, par l’instituteur qui rythme chacun de ses coups d’archet par un petit claquement de pied « tac, tac, tac ». L’air est entraînant mais paralyse, un instant, de stupeur les catholiques très pratiquants qui marchaient jusqu’à présent les mains jointes. Après avoir repris leurs esprits, les réactions courroucées ne se font pas attendre : les uns se signent, horrifiés, tandis que d’autres lèvent le poing furieux en criant « Satan ! Satan !».

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Dans une toute petite ville tranquille, non loin de Niort…

Le surlendemain, le maître d’école reçoit une lettre de l’inspection académique où son comportement est blâmé. Selon les termes du courrier, il a « inutilement provoqué l’Église » par une manifestation jugée « aussi indécente que puérile ».

Fin du premier épisode.

Plusieurs mois après, l’affaire rebondit et continue à faire des vagues. Le fonctionnaire musicien a saisi le Conseil d’Etat pour contester la sanction morale dont il fait l’objet. Plusieurs associations départementales d’enseignants le soutiennent et demandent audience au ministre de l’Instruction publique. Quant à l’évêque local, il exige au contraire le renvoi pur et simple de l’intéressé en considérant que la liberté du culte a été gravement mise en cause.

Des parlementaires de droite comme de gauche s’emparent du dossier tandis que la presse nationale commence à préparer des articles aux titres vengeurs.

Hier, Briand me donne alors l’ordre de stopper cette machine infernale qui risque, ni plus ni moins, de gravement troubler les prochaines sessions parlementaires.

Aujourd’hui, les protagonistes de cet incident sont donc tous dans mon bureau et nous nous efforçons de trouver une porte de sortie honorable pour chacun. L’objet du « délit », le violon, est posé sur la table de dégagement à côté de moi.

Un cardinal, deux évêques, trois présidents d’associations d’instituteurs, le maire de la commune, le député, le recteur et l’inspecteur d’académie s’échauffent autour de la table et font part de leur indignation à chaque fois que le camp d’en face prend la parole. Le député est ouvertement anti-clérical alors que le maire ne cesse de rappeler son attachement à l’Église. Le recteur regrette l’importance prise par l’affaire mais refuse de désavouer son subordonné inspecteur d’académie qui craint, pour sa part, une nouvelle guerre scolaire dans sa région si les enseignants continuent à s’y comporter de façon maladroite.

Les dignitaires catholiques sont regardés avec haine par les représentants des maîtres mais refusent de se laisser intimider en insistant sur le caractère presque « sacré » de la sanction reçu par le violoniste patriote.

La situation paraît bloquée. Et je me renverse sur mon fauteuil de lassitude, en essuyant mes lunettes.

Soudain, une idée me vient.

Je saisis l’instrument de musique et propose à tous mes interlocuteurs de descendre dans la rue, au bas de mon bureau, « pour tester le bruit d’un violon jouant la Marseillaise ».

Quelques minutes plus tard, défilent ainsi sous les fenêtres du ministère de l’Intérieur, trois hauts dignitaires catholiques, des maîtres d’école meneurs syndicaux, quelques élus locaux et des hauts fonctionnaires de l’Instruction Publique. Tout ce petit monde écoute attentivement mon récital au violon : la Marseillaise, bien sûr… mais, sentant mon public charmé, j’enchaîne avec une partita de Bach puis une sonate de Mozart. Les uns et les autres m’écoutent, « religieusement » sous le regard amusé des passants.

Lorsque tout ce petit monde revient à la table de la négociation, avec le sourire de ceux qui ont pris l’air et ont pu écouter de belles mélodies, nous convenons d’annuler la lettre de blâme touchant le pauvre instituteur.

Dans un grand élan de pédagogie et de générosité, nous décidons de la remplacer par un courrier simple, conseillant, pour la prochaine fois, à l’instituteur, de « diversifier le répertoire joué… à tous les grands noms de la musique classique ».

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15 mars 1910 : Je glisse une pièce à Giraudoux

Je ne pensais pas lui donner un jour de l’argent. Cela s’est fait très discrètement, lors d’une visite à son bel appartement Louis XV, du 16 rue de Condé à Paris. Nous avions, en effet, prévu de nous revoir après notre rencontre dans le train en partance pour Berlin.

Son début de gloire littéraire avec la publication de son premier livre, « Provinciales », pourtant salué par Octave Mirbeau ou Jules Renard, lui est de peu d’utilité. L’ouvrage se vend très mal et ne lui rapporte rien.

Jean Giraudoux a aussi échoué – de peu – au Grand Concours du Quai d’Orsay et doit ainsi provisoirement renoncer à ses rêves de carrrière diplomatique qui aurait pu en faire l’égal d’un Claudel.

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Jean Giraudoux peine à joindre les deux bouts

Il vit donc de 150 francs par mois en envoyant, régulièrement, des textes au journal le Matin qui lui verse ainsi l’équivalent du traitement d’un petit fonctionnaire. Une telle somme ne permet guère de vivre dans le centre de Paris et d’avoir la vie d’homme aimant sortir auquel il aspire. Alors Giraudoux fait aussi le guide pour les riches touristes qui veulent découvrir la capitale et enchaîne les productions alimentaires :  « Guiguite et Poulet », « La Lettre Anonyme » ou « La Surenchère », contes bien écrits mais indignes de son talent.

« Je ne ressens pas le besoin d’écrire » me confie cet angoissé de la page blanche. Il ne réponds même pas aux sollications aussi sympathiques que pressantes d’André Gide qui lui réclame un manuscrit pour la Nrf. Sous sa plume, m’explique-t-il, les mots ne s’enchaînent pas, pour l’instant, pour former les beaux textes dont il rêve. De l’amusant, du plaisant, parfois même du « bien tourné » mais de réelle beauté et de génie, point.

Gide reste trop aimable : que répondre à cet homme qui, pour le moment, le surestime ?

On sent Giraudoux las. Un peu désabusé par l’échec, il refuse avec orgueil la médiocrité. A vingt-sept ans, il emprunte des petites sommes ici et là. Il doit quelques pièces à tel ami et ne rembourse rien à tel autre. Aucun d’entre eux n’ose réclamer de peur de le blesser, désarmé par le sourire de l’écrivain et persuadé que son passage à vide n’est que provisoire.

Après avoir discuté avec Jean qui confirme, dans une conversation brillante qu’il est aussi germanophile qu’amoureux de la campagne limousine, je profite de son absence dans la pièce voisine pour glisser cinq louis à l’endroit précis où j’ai remarqué un petit tas de sa monnaie. Grâce à ce petit stratagème, pendant que je suis chez lui, il ne remarquera rien et quand je l’aurai quitté, Jean ne pourra sans doute pas identifier le nom de son ange gardien.

Vers six heures, je le quitte et pendant que le normalien se redresse face à moi de sa haute taille, je mets ma main sur son épaule en signe d’encouragement. Il répond alors à mes propos par cette phrase qui résume bien son état d’esprit actuel : « Le bonheur n’a jamais été le lot de ceux qui s’acharnent ».

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11 mars 1910 : Chut ! Laissons-les mourir…

Que s’est-il passé d’épouvantable et de mystérieux dans le village de Touloug’nou dans le bassin du Congo ? Si les cases se dressent bien là, intactes, le soleil de plomb éclaire pourtant une scène de désolation.

Trois cadavres d’hommes noirs encombrent le passage de la grand-route. Une odeur pestilentielle se dégage de chaque lieu d’habitation. Les soldats français qui s’approchent ouvrent une première porte : une famille entière est affalée, sur des nattes, râlant faiblement, délirante entre deux phases de sommeil. La maigreur des parents comme des enfants fait peine à voir. Là encore, dans cette hutte, deux individus sont déjà décédés et plus personne ne semble prendre la peine de procéder à leur enterrement. Dehors, seul le bruit désagréable des criquets vient troubler un silence oppressant et lourd de menace.

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« Ils ont tous la maladie du sommeil… » diagnostique le médecin militaire

« Ils ont tous la maladie du sommeil ». L’officier médecin, malheureusement habitué de ce type de situation, vient de poser le triste diagnostic. La tribu entière est touchée par cette inquiétante maladie véhiculée par la mouche tsé-tsé. Maigreur absolue des malades, fièvre prolongée, phase de plus en plus longue de sommeil irrepressible puis de coma, délires fréquents, impossibilité à s’alimenter, vertiges et douleurs articulaires intenses… tous les symptomes du terrible mal sont réunis sur ces quelques hectares de désolation.

Le rapport établi par le médecin remonte au gouverneur puis au ministère des colonies. Il vient compléter des centaines de pages déjà transmises par d’autres officiers sur l’ensemble de notre Empire : l’Afrique se meurt.

La maladie du sommeil dont on connaît maintenant l’origine – un parasite microscopique, le trypanosome, transmis par piqûre de mouche – envahit sournoisement nos chères colonies. Elle paralyse les forces vives de territoires que nous souhaiterions mettre en valeur. Elle touche les noirs mais aussi, nous l’avons appris récemment, les blancs.

Nos soldats sur place paraissent complètement démunis. Nous n’avons pas ou peu de traitements en nombre suffisant : les injections d’un mélange énergique à base d’arsenic, recommandées par une partie du corps médical, sont encore peu répandues et on se pose des questions sur leurs effets secondaires.

Dans les tribus noires, chacun se réfugie dans une foule de croyances sur la maladie : elle se propagerait, disent les marabouts, dans les groupes où l’on parle d’elle. Seul le silence total pourrait vaincre la diffusion de l’épidémie. De même, l’enterrement des victimes devrait s’effectuer sans bruit, afin de ne pas réveiller le mort et de ne pas contaminer les survivants.

Superstition chez les noirs, affolement chez les blancs, le terrible mal gagne du terrain : Congo, Oubangui-Chari, Tchad… On signale déjà des cas en AOF et le gouverneur général de Dakar, William Merlaud-Ponty partage l’inquiétude de son collègue de Brazzaville, Martial Henri Merlin.

Que fait Paris pendant ce temps ? On échange des notes alarmistes mais sans solution, on tergiverse, les réunions se succèdent sans décision ; les crédits qui devaient être débloqués restent en caisse, les fonctionnaires de la rue de Rivoli estimant que les arbitrages n’ont pas été rendus dans les formes et que rien n’est décidé d’efficace. L’armée hésite quant à elle à mobiliser ses trop rares médecins sur place, déjà pris pour d’autres tâches urgentes.

Et là-bas, l’Afrique, notre bel avenir colonial, se meurt petit à petit… sans bruit.

9 mars 1910 : L’extrême droite aime les Arabes

« Ils sont sobres, forts, courageux, n’hésitent pas à verser leur sang pour la France ! » Soirée chez un oncle que je fréquente fort peu depuis nos mémorables disputes liées à l’Affaire Dreyfus. Il aime les Arabes, relit devant nous des passages entiers de la « France Juive » d’Edouard Drumont.

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Un livre malsain mais très lu dans notre douce France : La France Juive d’Edouard Drumont

Sa thèse ? La France comme l’Algérie, est soumise à un pouvoir juif rampant, « oblique » , s’appuyant sur des forces financières obscures. Ces Rothschild et autres Dreyfus asservissent notre beau pays d’Aryens et lui font oublier sa Foi, ses valeurs chrétiennes faites de noblesse et de générosité.

Pour résister à cette perversité, nous pouvons compter sur un peuple opprimé comme nous : les Arabes. Certes, nous devons combattre ces derniers pour conquérir les terres d’Afrique du Nord mais à l’occasion de ces guerres, nous ne pouvons qu’apprécier leur courage, leur valeur militaire et leur fierté. Et puis, quand les territoires sont conquis, les Arabes font d’excellents soldats dans les régiments français et viennent renforcer nos lignes face à l’ennemi héréditaire allemand. « Ces Arabes nous ont aidés lors du conflit de 1870 et 1871 alors que les Juifs applaudissaient à chacune de nos défaites !».

Moi aussi j’aime les Arabes. Mais j’ai aussi une foule d’amis juifs. Nous sommes au dessert, la petite cuillère à la main, l’oncle continue à dérailler dans son long discours antisémite et pro arabe. Après Drumont, il nous lit maintenant du François Gourgeot puis du Georges Meynié.

Ses propos suent la haine. L’Arabe est l’allié du jour face au Juif. On ne l’apprécie que pour mieux détester le Sémite. Drôle d’amour que celui qui a besoin d’une haine parallèle pour naître et se renforcer.

« Vous prenez un café ? »

Non merci, nous rhabillons vite les enfants, prenons congé et rentrons chez nous.

Mon oncle est un triste sire. Malheureusement, dans notre beau pays, il n’est pas seul.

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Caricature d’Edouard Drumont, cet homme qui me fait penser à mon oncle…

5 mars 1910 : Je me fais tancer par le Président du Conseil

« Le chômage a été divisé par deux depuis 1908. 14 % des ouvriers étaient sans travail cette année-là, ils ne sont plus que 7 % aujourd’hui. La crise paraît derrière nous. »

Le directeur de l’Office du travail semble content de lui à l’annonce de ces résultats lors d’une réunion au cabinet du ministre. Il ajoute : « Il faudrait que nous puissions mieux anticiper les crises, comme nous arrivons à voir venir les inondations… Ainsi , les industriels réduiraient à temps leur production. »

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Buvons un coup pour fêter la baisse du chômage !

Ces quelques mots me réveillent. On ne peut pas dire que les grandes crues de janvier aient été parfaitement anticipées. Je me décide donc à interrompre le haut fonctionnaire.

« Vos statistiques du chômage vous ont demandé combien de temps de collecte et d’analyse ? »

Le directeur me regarde surpris et me répond que trois longues années ont été nécessaires pour réunir ces chiffres. Il me propose, fier de lui, de les fournir maintenant au gouvernement tous les ans. Je rétorque :

«Mais ce sont tous les mois qu’il faudrait de telles données ! « 

Le spécialiste de l’Office du travail se récrie :

« Tous les mois, mais cela n’a aucun sens ! En plein été, par exemple, les conditions de l’emploi des travailleurs ne sont pas les mêmes qu’à l’approche de l’hiver. »

Je lui propose alors de publier des chiffres « corrigés des variations saisonnières » en employant un double ou triple coefficient de pondération imaginé par nos brillants polytechniciens. Et je complète :

« Et puis, vous gagneriez à distinguer les chômeurs de catégorie A immédiatement disponibles et qui n’ont exercé aucune activité au cours du mois, les chômeurs de catégorie B qui ont eu une brève activité au cours des trente derniers jours et d’autres catégories encore. Il serait bon aussi que tout cela soit mesuré par des organismes différents avec chacun une méthode. Cela rendrait, au final, les chiffres plus techniques, plus mystérieux et le ministre pourrait choisir ceux qui l’arrangent. Enfin, le gouvernement devrait mettre à son actif cette baisse spectaculaire du chômage. Je suis étonné que personne n’ait encore songé à réunir la presse sur le sujet.« 

Aristide Briand qui était resté silencieux jusque-là mais attentif, m’interrompt : 

» Cher Olivier, votre analyse de la situation est intéressante mais un peu futuriste. Vous ne ferez croire à personne que le gouvernement est pour quelque chose dans la baisse du sous-emploi. Les carnets de commande se remplissent à nouveaux, le public achète davantage de biens, les industries ont besoin de plus de pièces détachées et de matières premières. Je ne suis pour rien dans tout cela. De même, ce pauvre Clemenceau a déjà été accusé d’être un horrible briseur de grève, on ne va pas maintenant lui mettre la crise de 1905 à 1908 sur le dos. Quant à vos statistiques produites tous les mois, compte tenu de la complexité du monde du travail, elles n’auraient pas beaucoup de sens. Nous ne sommes pas derrière chaque patron ou ouvrier pour savoir qui travaille et qui attend de l’embauche. Votre façon d’aborder les choses est à la fois légère et démagogique. J’ose espérer qu’aucun gouvernement n’osera suivre un jour vos conseils ! »

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3 mars 1910 : Les bonds du fauve dans un théâtre

Le lieutenant de hussard prussien, confiant dans son pouvoir de séduction, glisse sa main dans celle d’Anne-Charlotte. A chaque pas, il sent le froissement de la robe cintrée de la belle aristocrate contre son pantalon d’uniforme, la douceur d’un tissu féminin contre la toile rêche. L’essence d »Ambre Antique » de Coty l’enchante dès qu’il s’approche pour lui glisser un mot.

Anne-Charlotte laisse agir son charme et sert doucement les doigts de l’officier qu’elle trouve musclés mais fins.

Cet après-midi, le couple improbable réunissant l’espionne et l’adjoint d’attaché militaire allemand, a choisi de profiter de la future saison russe, de découvrir les prochains ballets qui feront les joies de la foule au Théâtre du Châtelet.

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Il assiste à une répétition grâce à la « carte de circulation » d’Anne-Charlotte de Corcelette : ce précieux sésame donne accès aux loges des artistes, aux sièges d’une salle vide car fermée au grand public permettant d’avoir une vue imprenable sur l’entraînement des danseurs issus du ballet impérial de Saint-Pétersbourg, d’entendre l’orchestre s’accorder avant de s’élancer dans l’interprétation des dernières pages fiévreuses écrites par Stravinsky qui produit dans l’urgence.

Nos deux tourtereaux s’assoient dans la pénombre, placés par le gardien du théâtre qui connaît bien Anne-Charlotte. Un peu plus loin à droite, on devine la stature imposante du producteur Serge de Diaghilev qui cache le frêle Stravinsky continuant à composer pendant que l’on joue ses lignes créées le matin même.

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Serge de Diaghilev

Tous les sens sont mis à contribution : des sons originaux, des décors dont les couleurs chatoyantes font oublier le pâle noir et blanc des ballets français, une chorégraphie faite de danses traditionnelles coupées d’élans très modernes, des costumes rappelant aussi bien la Cour de Catherine II que celle d’un sultan d’Orient. La prochaine saison mélange savamment le folklore des steppes et l’ambiance des Mille et une Nuits ; un oiseau de feu frôle les femmes lascives d’un harem ; des chevaliers encouragés par des fées font preuve de bravoure ; des magiciens protègent des belles menacées par la folie des hommes et les caprices de mystérieuses divinités.

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Un costume des Ballets russes

Anne-Charlotte est aux anges. Elle retire sa main de celle du lieutenant allemand inculte qui l’ennuie depuis de longues minutes et l’empêche de profiter pleinement du spectacle. Le jeune officier s’en aperçoit, regarde sa montre et prend congé, proposant un autre rendez-vous accepté du bout des lèvres par celle qui ne lui jette qu’un vague regard en le quittant.

Anne-Charlotte, enfin seule, se laisse emporter par le rêve d’Orient qui hypnotisera demain tout Paris. La Russie comme personne ne l’a jamais vue, un pays qui a changé depuis Napoléon, des contrées plus mystérieuses que les récits français du XIXème siècle pouvaient le laisser supposer.

Soudain, le miracle.

Un être presque surnaturel, aux muscles de caoutchouc et doué d’une vivacité de fauve, s’élance sur scène. Un saut de plusieurs mètres, puis deux et enfin un troisième encore plus impressionnant. Nijinski qui est en passe de devenir le danseur le plus célèbre d’Occident, traverse l’espace sans effort apparent. Sa respiration et sa concentration ont raison de son poids : il vole presque.

Anna-Charlotte tremble soudain devant cet homme exceptionnel à la gestuelle érotique, au corps parfait, à la détente de mâle sauvage. Oubliés, d’un coup, les officiers que le Deuxième Bureau lui demande de côtoyer, évaporé son mari Jules fonctionnaire et juriste : ne reste que Nijinski et sa démarche de panthère rattrapant sa proie prête à se laisser dévorer pourvu que cela lui procure quelques plaisirs. Les frissons envahissent l’élégante qui se lève alors pour être remarquée de l’artiste si fascinant.

Le danseur descend de la scène au même moment et se dirige vers elle. Anne-Charlotte ne sait plus quelle contenance adopter. Une main dans les cheveux, une autre serrant son chapeau. La passion soudaine la rend toute gauche.

Nijinski pose un instant ses yeux noirs sur le diamant de son collier qu’un projecteur fait briller par hasard mais il reste indifférent. Ses pas le mènent en fait à Diaghilev, le mentor, le grand frère, le maître.

Lorsque les deux hommes se retrouvent, le producteur russe passe une main sur les hanches de Nijinski qui se cambre légèrement. Il profite de l’obscurité pour l’embrasser dans le cou, d’un mouvement aussi fougueux que bref.

Anne-Charlotte regarde, interdite, avec sa main gantée de blanc cachant sa bouche grande ouverte de surprise. Elle grave dans sa mémoire cette manifestation de passion entre les deux invertis ; ces deux êtres qui ont décidé de bouleverser tous les tabous, toutes les règles de notre époque. Ces deux Russes vont entraîner notre siècle dans un bond en avant gigantesque, à couper le souffle.

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2 mars 1910 : Oui, les Parisiens sont sales

« L’homme jette un papier par terre, négligemment, puis s’engouffre dans un couloir du Métropolitain, après avoir craché derrière lui ce que l’on pense être une chique. Une dame en robe longue passe au même endroit, dans l’autre sens et essuie, sans le vouloir, avec le bas de son vêtement, ce que notre quidam précédent avait laissé par terre. A deux pas, un balayeur fait tourbillonner de la poussière et semble être satisfait du vaste nuage créé, reflet de son ardeur au travail. Les fines particules en suspension viennent couvrir l’étalage de légumes du commerçant de la rue qui ne se soucie nullement de la question, occupé qu’il est à vider ses détritus dans un caniveau qui n’a pas vu d’eau depuis les grandes pluies de janvier. Une automobile fumante et pétaradante passe alors et écrase le gros crottin laissé par les chevaux du fiacre qui la précède.

Tout cela vous dégoûte, messieurs ? Hé bien, c’est Paris. Ville lumière mais capitale sale que les étrangers comparent à Berlin, Londres ou New-York qui font visiblement mieux que nous. »

J’accueille avec ces quelques mots d’introduction, ce jour, place Beauvau, tout ce que Paris compte de hauts responsables capables d’apporter des idées pour que l’hygiène gagne du terrain dans nos arrondissements.

Le préfet de police Lépine semble s’ennuyer, quant au préfet de la Seine, Justin de Selves, il bavarde avec le patron de la police municipale.

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Justin de Selves sera préfet de la Seine jusqu’au début 1911

 D’autres têtes moins connues se révèlent aussi plus attentives et pointent les difficultés à surmonter : les sergents de ville se font huer quand ils invitent un Parisien à plus de propreté ; certaines femmes continuent à oublier que la mode a raccourci les robes et qu’elles peuvent abandonner leurs traînes transportant des microbes traînant au sol ; aucun règlement de police n’oblige les commerçants à protéger leurs denrées lorsqu’elles sont exposées sur la voie publique ; le défaut d’hygiène dans Paris empêche la disparition de la tuberculose, de la typhoïde et peut favoriser le retour du choléra…

Le préfet de Selves, toujours dissipé, veut manifestement écourter la réunion. Il lâche soudain, sur le ton de celui qui raconte une belle histoire :

«Cher ami,  je sais pourquoi nous sommes ici. Figurez-vous que votre patron, Aristide Briand, a marché hier matin, du pied gauche, dans une énorme déjection canine, en allant au ministère. Depuis, il ne décolère pas contre les services de la Ville, me rapporte-t-on avec insistance. Vous direz donc à monsieur le Président du Conseil, que nous allons créer un service du nettoiement qui aura pour but de rendre enfin notre capitale propre. Et si le ministère des finances nous refuse les crédits pour cette opération, nous augmenterons la taxe sur les chiens. Ils l’ont bien cherchés, les clébards ! »

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Le service du nettoiement à Paris en 1910

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