7 octobre 1919 : Valéry et le pouvoir de l’esprit

 » Je trouve que l’on me gâte beaucoup ; parfois, j’en suis ému et peut-être inquiet, car si je le mérite, c’est que je m’ignore ; et si je ne le mérite pas, c’est qu’on se trompe… Deux idées angoissantes !  »

Paul Valéry n’est sans doute pas encore connu du grand public mais sa notoriété monte en flèche dans les milieux littéraires. L’auteur de « La Jeune Parque » est invité de plus en plus dans les salons parisiens prestigieux. Les revues spécialisées se pressent autour de lui dans l’espoir de publier ses œuvres – trop rares – à la langue ciselée.

Paul continue néanmoins à garder une certaine distance, obsédé par la recherche d’une pensée précise, d’un Moi invariant et d’une conscience pure « qui fait songer invinciblement à une assistance invisible logée dans l’obscurité d’un théâtre. »

André Breton, Gide, Cocteau, Claudel, Mauriac, Anna de Noailles, Paul Morand, Aragon et tant d’autres reconnaissent son talent immense et sollicitent ses conseils, ses arbitrages ou son appui.

Gallimard, fier de le publier régulièrement, cède enfin en faveur de contrats d’édition plus protecteurs de ses droits d’écrivain. Il renonce par exemple à l’exclusivité et accepte de lui verser 13% – ce qu’il est considérable – par exemplaire vendu.

La poésie magnifique –  » Odes » vient de paraître – côtoie une philosophie plus difficile d’accès : « L’introduction à la méthode de Léonard de Vinci » sort à nouveau, augmentée d’une longue  » Note et digression » qui nous plonge dans une réflexion passionnante sur l’explication de l’acte de créer. Il y démonte patiemment les liens entre les artistes et leur œuvre et ceux existant entre la rigueur scientifique et le génie artistique.

Valéry rédige aussi deux articles qui feront date pour la revue britannique centenaire « L’Athenaeum ». On y lit notamment cette phrase qui ne cesse de nous interpeler, au lendemain de cette terrible guerre :  » Nous autres, civilisations, nous savons désormais que nous sommes mortelles. »

Paul Valéry en 1919

6 octobre 1919 : Complot d’Etat à la place Beauvau ?

Dîner incroyable avec des amis en ville, hier soir. Je ne sais pas s’ils vont rester dans nos relations ! Ces derniers me déclarent tout de go que l’affaire Landru est une pure invention des services de G. Clemenceau et G. Mandel, dans le but de détourner l’opinion publique du suivi du traité de Versailles !

Un complot d’Etat, en quelque sorte. Nous chargerions un figurant, un pauvre type dénommé Landru (ce ne serait même pas son vrai nom) payé par nos soins, de tous les crimes les plus monstrueux afin d’occuper les journaux, de faire la « une » de la grande presse. Et pendant ce temps, ni vu ni connu, nous négocions un traité scandaleux avec les Etats-Unis et l’Angleterre, document qui ne défend pas l’intérêt de la France et ensuite, nous le mettons en œuvre de façon lâche, en trahissant la République.

C’est inouï. Pourtant ces « amis » ne sont pas des idiots. Comment de telles rumeurs peuvent-elles se propager et comment avons-nous pu arriver à une si grande défiance vis à vis des élites dirigeantes ?

J’avais beau, lors du repas, apporter à mes interlocuteurs des faits précis ( le nombre d’os retrouvés, les dents qui permettent d’identifier les victimes…), des éléments que j’estimais rationnels : cela ne servait qu’à les conforter dans leurs croyances. Je me rappelle encore leurs propos terribles :  » Ils vous entraînent décidément à bien mentir à la Place Beauvau ! Ne vous donnez pas tout ce mal pour enfumer le peuple ! Vous arrêtez un homme, soi-disant auteur de multiples meurtres, comme par hasard, en avril, alors que c’est à ce moment-là précis que le destin de la France se joue !  »

Je pensais avoir un ultime argument :

– Et quand on va finir par le guillotiner, cet assassin, vous verrez bien que c’est un homme en chair et en os !

– certainement pas ! me répondent-ils : vous allez trancher la tête d’un mannequin bourré de paille !  »

Le dîner s’est terminé plus tôt que prévu et ma femme et moi sommes rentrés chez nous, abasourdis.

Perquisition au domicile de Landru

5 octobre 1919 : Les Brigades du Tigre vont déménager à Versailles

Petit passage à la Direction de la Sûreté Générale pour rencontrer les hommes de la 1ère brigade mobile. Quand je rentre dans leur bâtiment, une moitié d’entre eux s’entraîne – habillés tout en blanc – à la savate pendant que les autres nettoient leurs armes, réparent leurs automobiles ou classent leurs dossiers.

Ce sont des hommes d’action, toujours prêts à s’élancer vers les bandes organisées de cambrioleurs ou les criminels de tout poil. Filatures, arrestations musclées, interrogatoires serrés restent leur quotidien … On a plus de mal à les motiver sur les recherches d’indices, les exploitations minutieuses de scènes de crimes ou les recherches fastidieuses dans les fichiers !

Je suis accueilli chaleureusement. Ils se rappellent que j’avais moi-même été recruté, en son temps, par leur chef mythique et regretté, Célestin Hennion. J’avais aussi beaucoup intercédé en leur faveur pour qu’ils soient dotés de véhicules et d’armes récentes.

 » Olivier, vous venez faire un peu de savate avec nous ?  » proposent-ils goguenards, sachant très bien que j’ai une sainte horreur de cette boxe où je trouve que beaucoup trop de ( mauvais) coups sont permis.

Je me tourne vers leur commissaire et lui indique que je souhaite lui parler en tête à tête. Nous nous enfermons dans son bureau. Il allume sa pipe et m’écoute attentivement : « Alors monsieur le conseiller, qu’avez-vous à me dire ?  »

Je lui réponds d’abord par un silence puis, embarrassé, je déclare que sa brigade va quitter, en 1920, ses locaux parisiens pour rejoindre Versailles. Le responsable policier pose sa pipe avec brusquerie sur son bureau. Consterné, il s’écrit :  » Mais que nous vaut cet exil ? Versailles, c’est loin de tout ! Sauf pour foncer vers les bandes du fin fond de la Seine-et-Oise. Diable, que va-t-on faire là-bas ?  »

Je lui réponds qu’il s’agit de mieux marquer leur différence avec les agents de la préfecture de police, de montrer que toutes les polices d’élite ne sont pas forcément à Paris et que leurs locaux deviennent décidément exigus.

 » Pfff, encore une décision prise dans le secret des bureaux du ministère ! Ils ne changeront jamais, ces bureaucrates… Bon, allez, je me calme. Voyons les aspects positifs! Vu que vous êtes vous-même Versaillais maintenant, Olivier, au moins, vous pourrez passer nous voir plus souvent !  » me lance t’il plus sereinement.

Nous nous séparons bons amis. Et je lui promets de demander au préfet de Seine-et-Oise qui deviendra leur voisin, de les  » dorloter » un peu dans leur « exil versaillais ».

Carnet anthropométrique d’identité utilisé par les brigades mobiles

24 juin 1919 : La guerre de l’orthographe

Notre petit dernier Alexis, 10 ans, peine avec l’orthographe. Son esprit – très logique – reste rétif aux mille et une subtilités de notre belle langue. Quant à mon épouse, elle a fini par se lasser des devoirs du soir ou de fin de semaine, avec un enfant qui se braque et se bloque, dans une ambiance de cris, de larmes et de portes qui claquent.

Je me suis proposé de prendre le relais. Non que la matière me passionne : l’orthographe ne m’a jamais été naturelle non plus et je vis dans la terreur que l’un de mes patrons, Clemenceau ou Poincaré, découvre, au détour de l’une de mes nombreuses notes, la faute inexcusable, l’erreur fatale qui ne peut être mise sur le compte de l’étourderie. Je comprends donc bien Alexis et son agacement face aux accords du participe passé, aux conjugaisons curieuses et aux redoublements bizarres de lettres dans tel ou tel mot.

La solidarité entre le père et le fils ne fait pas tout. Et les devoirs sont là. La récompense du jour pour l’enfant ( j’ai choisi la méthode de la carotte) sera la possibilité d’aller jouer avec ses copains dans la rue, jusqu’au repas. Mais en attendant, il lui revient de se concentrer sur ce qu’a préparé son maître et doit être assimilé pour le lendemain avec un contrôle sur table à la clef.

Quelques recherches de dictionnaire tout d’abord : l’enfant doit retrouver ce qu’est un « tribun », un « palindrome » et un « tricorne ». Le pauvre garçon recopie le gros livre sans comprendre. Tribun :  » Qui défend, avec éloquence, une cause ou une personne » écrit-il de l’ écriture disgracieuse et pressée de celui qui a hâte de rejoindre sa bande d’amis en bas de notre immeuble. Je risque la question de bon sens :

 » Mais tu as compris ce que veut dire le mot « tribun » ? Tu peux me citer des exemples de tribuns ? « 

L’enfant reste silencieux. Je réalise qu’il n’a pas compris non plus ce que voulait dire « éloquence ». Soupirs. Début d’énervements de celui qui se sent piégé. J’arrive à sauver l’affaire en lui parlant de Jean Jaurès.  » Voilà un bel exemple moderne de tribun !  » et je mime le grand homme face aux mineurs de Carmaux en grève. Le regard de mon gamin s’éveille. Il a compris ce qu’était un tribun.

Pour le « palindrome », je reprends le dictionnaire et m’efforce de trouver des palindromes amusants, à même de faciliter la mémorisation de ce terme qui ne fait pas partie – n’en déplaise au maître d’école – du vocabulaire de tous les jours.  » Regarde, Alexis, c’est rigolo, ce sont des mots ou des groupes de mots, que l’on peut lire indifféremment de gauche à droite ou de droite à gauche. Exemple :  » La mariée ira mal « . La phrase est claire et je montre à Alexis qu’on peut assembler les lettres dans les deux sens et que c’est décidément original. Il le reconnaît. Je trouve mieux comme citation :  » Dis, beau Lama, t’as mal au bide ? « . Là, c’est amusant et mon petit dernier sourit enfin.

A présent, les autres enfants appellent, dehors, pressants :  » Alexis, tu descends ? » Ils vont jouer à la guerre et la rue de la Paroisse va être le théâtre imaginaire d’un jeu grandeur nature où mon fils va pouvoir donner toute sa mesure de général en culotte courte. Je n’ai plus que quelques minutes pour lui faire comprendre les messages de l’orthographe et le sens des mots complexes.

Alexis enfile ses chaussures, visse sa casquette sur sa tête, impatient de jouer. Avant qu’il franchisse le seuil de la porte, déjà tout excité de rejoindre les autres petits garnements du quartier, je l’interroge une dernière fois, conditionnant mon accord pour la sortie tant espérée, en échange d’une ultime interrogation.

 » Alexis, un instant encore, concentre-toi s’il te plaît. C’est quoi un « tribun » ? « 

Mon fils lâche, dans un souffle :  » Papa, c’est très simple, c’est un groupe de mots que l’on peut lire à l’endroit et à l’envers… »

Et il sort en courant, dévalant l’escalier, pendant que mon épouse rit aux éclats.

30 mai 1919 : Pourquoi suis-je là, vivant, après cette guerre ?

La joie de la démobilisation a été parfois de courte durée , tant les blessures morales restent grandes chez ces hommes qui ont souffert si longtemps…

Nous recevons ce jour, Pierre, un des meilleurs amis de notre fils Nicolas. Il n’a pas été mobilisé dans l’aviation comme notre grand et a dû partager, comme lieutenant, le quotidien des tranchées avec sa section d’une trentaine de poilus. Il a fait Verdun, la Somme, le Chemin des Dames… Il n’a pas de blessures apparentes et semble avoir évité de respirer les gaz. Bref, presque un miraculé, surtout quand on connaît le taux de perte effroyable des lieutenants et sous-lieutenants, grades où la mortalité a été la plus élevée pendant la durée du conflit.

 » Les balles me sont passées à côté, les obus ont explosé plus loin. J’ai vu mes meilleurs hommes, mes camarades chefs de section tomber. J’ai tenu dans mes bras des soldats avec des blessures affreuses. La mort a rodé autour de moi pendant presque cinq ans mais finalement rien pour moi. Je ne sais pas ce qui s’est passé. J’ai le sentiment d’être un miraculé. Je me réveille encore chaque nuit, plusieurs fois et j’y pense. Et tout se bouscule dans ma tête. J’ai honte d’être là. « 

Je n’ose dire à Pierre qu’il a changé. Profondément. Son regard – cela me frappe – n’est plus le même : il reflète la souffrance et une infinie tristesse. Le dos du pauvre jeune homme est courbé. Il ne plaisante plus comme avant la guerre, ne rit plus aux blagues des autres. Quand on parle, on sent que son esprit part ailleurs, sans doute là-bas, près de ses hommes qui ont souffert avec lui. Prendre un thé, au chaud, avec nous dans un univers douillet lui paraît presque obscène. Il nous le dit, avec brutalité. Et s’excuse aussitôt, penaud.

 » Vous êtes adorables avec moi. Et je ne sais rien vous dire d’autres que des méchancetés. Je suis devenu un ours mal léché, asocial. Désolé. « 

Une larme, puis une autre, coulent sur ses joues rugueuses. C’est impressionnant. Lui qui a été décoré de la Croix de guerre pour ses multiples actes de courage, son héroïsme face aux mitrailleuses ennemies, il chiale comme un gosse devant nous. Je ne sais trop quoi lui dire. Je n’ai pas fait les tranchées, je n’ai pas risqué ma peau pendant cette guerre. Même si je me suis battu pour le pays, mon âge et mes fonctions de conseiller du Président m’ont éloigné du front. Pour autant, dans ses moments là, cela ne m’aide guère à trouver les mots justes pour aider le jeune homme.

 » Pierre, nous sommes là. Avec toi. C’est la vie qui t’attend maintenant. C’est l’avenir qui te tend les bras. Tes camarades ne sont pas morts pour rien. Ils ont laissé une République libre, une France qu’il faut reconstruire pour qu’elle soit plus belle encore qu’avant. La population aspire à vivre normalement. Tu as un rôle à jouer dans cette France, ce pays que tu as contribué à défendre si vaillamment. Et toi qui a tant donné, tu dois maintenant aussi te poser un peu et souffler. « 

Je lui pose la main sur le bras. Il respire fort. Se lève doucement. Nous dit « Au revoir » .

Puis, après avoir réfléchi un long moment, sur le pas de la porte, nous jette, d’une voix étranglée :  » S’il vous plaît, accueillez-moi à nouveau. Vous êtes mes seuls amis. Et d’être ici me fait tellement de bien, tellement de bien…  » Nous suivons sa longue silhouette courbée descendre l’escalier, d’un pas lourd.

Je le rattrape et lui glisse une dernière fois ;  » Pierre, reviens quand tu veux. Ici, c’est au chaud et c’est chez toi… ».

26 mai 1919 : vers un mouvement social d’ampleur ?

 » Cela va être la guerre sociale et vous allez regretter les tranchées !  » Les représentants de la CGT qui viennent de quitter mon bureau font éclater leur fureur. La porte claque, le papier vole, un siège se renverse : tout y est, nous sommes en plein dans ce que l’un de mes anciens patrons appelait  » la comédie du social  » .

Au milieu des menaces, des invectives, j’ai réussi à prendre quelques notes pendant la réunion qui vient de s’achever brusquement : Il leur faudrait la semaine anglaise de 44 heures ( nous en sommes à 48), les samedis après-midi libérés ainsi qu’une augmentation significative des salaires. Ils s’affolent d’un chômage qui s’étend avec le retour des hommes de troupe et ne cessent de tempêter contre des mauvaises conditions de travail… Les ouvriers vivent mal la fin de la guerre, l’affaissement des carnets de commandes et la comparaison avec l’Angleterre, moins abîmée par le conflit que nous, ne tourne pas en notre faveur. Les patrons du Royaume Uni peuvent se permettre des largesses avec leurs « trade-unions » impensables pour les dirigeants français.

J’appelle l’Union des industries métallurgiques et minières, l’Uimm, ainsi que la direction du métropolitain et des omnibus de Paris et je les préviens qu’un mouvement social de grande ampleur apparaît maintenant comme probable. Le préfet de police Fernand Raux qui est à mes côtés, fronce des sourcils, inquiet : « Le premier mai a déjà été particulièrement dur et des centaines de policiers blessés sont à déplorer après les multiples débordements de la journée. Si la grève s’installe en région parisienne, je crains le pire.  »

J’écoute beaucoup ce haut fonctionnaire de cinq ans mon aîné et pour lequel j’éprouve depuis longtemps une vraie admiration. Nous étions ensemble dans le cabinet de Clemenceau en 1906 et depuis, il a continué une carrière courageuse dans la préfectorale. Nous nous rappelons tous qu’il a continué à être préfet de l’Oise alors que la troupe s’était retirée. Il restait imperturbablement à son poste alors que les Allemands étaient à proximité immédiate.

Donc, quand Fernand Raux – serviteur de l’Etat au cuir épais – sombre dans une forme de pessimisme, ce n’est guère rassurant.

Il est 8 heures du soir. Il se lève après avoir regardé sa montre. Il me jette :  » Mon ami, venez dîner chez moi. Pour oublier nos soucis, on s’ouvrira un petit Côte de Provence ou un Bandol que j’ai ramené de l’époque où j’étais préfet de Var. Vous verrez, le simple fait de quitter le quartier de l’Elysée et de la place Beauvau, de trinquer et de se partager un camembert et un saucisson bien sec, déjà, nous irons mieux !  »

Je le suis, amusé. Les méthodes de la préfectorale ont fait leurs preuves !

Mai et juin 1919 sont le théâtre de mouvements sociaux violents et de grande ampleur en région parisienne. Ici, un tramway est incendié par les grévistes et la troupe intervient à cheval.

Avril 1919

Les négociations pour la paix vont conduire à un traité qui sera signé à Versailles.

Ci-dessous la photographie des principaux protagonistes :

28 janvier 1919 : L’âge d’or des Rois de la Brousse

On les appelle les « Rois de la Brousse ». Ce sont les interprètes des colonies. J’assiste aujourd’hui à une réunion informelle entre administrateurs coloniaux qui viennent faire le point sur leur activité, dans une salle du second étage du Quai.

 » Ils peuvent nous raconter n’importe quoi ! Il faut pourtant bien leur faire confiance. Et nous sommes d’autant plus affaiblis face à ces interprètes de malheur que nous ne restons que quelques années en poste alors qu’ils sont tous originaires de leur région !  » s’exclame un commandant de cercle (grade très élevé dans l’administration coloniale), poupon et grassouillet à souhait, peigné avec la raie au milieu, tout rougeaud et qui s’éponge prestement le front, même en plein hiver.

Un officier colonial lui rétorque, martial :  » Vous devriez faire comme nous, dans les colonnes militaires. Quand nous sommes – presque – persuadés que l’un d’entre eux nous trahit, il finit fusillé ! Et ainsi, nous avons des personnels qui font attention à ne pas se prendre pour ce qu’ils ne sont pas !  »

L’administrateur ne se laisse pas démonter :

 » – Ah oui, une balle en plein cœur. Toujours rapides vos méthodes de soldat. Mais sérieusement, nous ne sommes plus en période de guerre et la loi doit s’appliquer partout sur le continent africain ! On ne peut tuer quelqu’un sur un simple doute.

– Eh bien, répond l’officier, vous continuerez à vous faire rouler dans la farine ! Vous vous rendez compte que certains Rois de la Brousse un peu malins, dirigent votre territoire à votre place !  »

Je fais alors une tentative pour les rapprocher :

 » Si vous vous mettiez aux langues et que vous poursuiviez ainsi vos cours, sans doute trop brefs sur le sujet, de l’Ecole Coloniale ?  »

Un grand silence suit ma prise de parole. Quinze regards ahuris et désapprobateurs se tournent vers moi. Je sens que j’ai dit, sans le vouloir, quelque chose d’énorme pour mes interlocuteurs. « Apprendre les langues » ! Se mettre à la portée des peuples colonisés ! Incroyable. Sacrilège ! Je m’amuse d’avance de leur réaction.

L’officier s’étrangle et prend la parole au nom de toute l’assemblée :  » Mais monsieur le conseiller, vous n’y pensez pas ! Ce n’est pas à nous d’apprendre les milliers de langues et dialectes des Africains ! C’est à eux d’apprendre le français !  »

Un administrateur qui s’était tu jusque là, se sent obligé de trouver un argument supplémentaire :

 » Vous savez, nous ne restons que quatre ou cinq ans au plus en poste. Puis nous partons – très loin parfois – pour une nouvelle affectation. J’ai essayé plusieurs fois de mémoriser les idiomes de mes administrés mais, honnêtement, sans livre, sans grammaire, sans rien, ce fut très dur. J’ai renoncé. Et je fais de nouveau confiance à ces fichus interprètes !  »

Les Rois de la Brousse ont encore de beaux jours devant eux…

Les administrateurs coloniaux et leurs collaborateurs restent très dépendants de leurs interprètes, surnommés les « Rois de la Brousse »

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