Je m’étais promis de passer voir l’ambassadeur de France à Berlin, Pierre de Margerie. Pour l’entrée de l’Allemagne à la SDN, ce diplomate aussi distingué qu’immense travailleur avait donné de sa personne. Il connaissait parfaitement nos interlocuteurs d’Outre-Rhin et avait leur confiance. Son passé de directeur au Quai d’Orsay le rendait aussi indispensable dans cette partie d’échecs complexe engageant plusieurs acteurs ombrageux aux intérêts divergents.
Lors de notre promenade dans le magnifique Tiergarten baigné de la lumière du printemps, je retrouve sa patience, sa ténacité et sa retenue légendaire.
Il n’apparaît pas déçu, ne semble pas mettre d’affect dans ce dossier pourtant clef de sa carrière. J’admire son calme, sa voix posée et son visage impassible, ponctué de petits hochements de tête, de discrètes salutations, lorsque nous croisons une personnalité berlinoise qui l’identifie, en lui lançant un respectueux « Monsieur l’ambassadeur », en français.
Nous quittons le parc et nous rejoignons l’exubérance du Ku’damm puis de la Potsdamer Platz. Quelques artistes bizarrement vêtus (des invertis sans doute) nous doublent bruyamment dans de grands rires comme pour éloigner les soucis de l’époque. Margerie reste de marbre et continue son exposé des positions complexes des uns et des autres au sein de la SDN.
En passant devant le grand magasin KaDeWe et ses néons multicolores, la pâleur de ses traits me frappe. Margerie travaille trop. Il ne se ménage pas et prend tout sur lui. A un moment, il s’appuie sur mon bras, le souffle court, comme s’il était épuisé.
Après une pause, je l’invite à se ménager davantage dorénavant. Avec un sourire, je lui indique que « c’est un ordre du Quai ».
Avec beaucoup de précaution afin de ne pas le froisser, je lui propose de me rejoindre, dès qu’il le pourra, pour se reposer quelques jours, à Paris. Je lui glisse : « On pourra aller voir une pièce de votre beau-frère Edmond Rostand »
À ce moment-là, sa vigueur revient brusquement et il se dresse de toute sa hauteur pour me lâcher, en pleine face, des propos que je n’avais vraiment pas imaginé : « Mais mon cher, l’Aiglon ou Cyrano, je m’en contrefiche ! Vous entendez ? Ras le bol de Chantecler y compris dans son édition de luxe chez Charpentier et Fasquelle ! Mon beau frère est mort et enterré depuis bientôt huit ans ! Je ne vais donc pas faire semblant ! Paix à son âme. Si je dois sortir à Paris, vu la faiblesse que vous semblez détecter chez moi, eh bien, mon ami, je prendrai des places pour Knock, de Jules Romains. Il paraît – Margerie a retrouvé un petit sourire malicieux – que « tout être bien portant est un malade qui s’ignore », n’est-ce pas ? »
Le Tiergarten à Berlin dans les années 20Pierre de Margerie, ambassadeur de France à Berlin en 1926Pierre de Margerie est marié à la sœur d’Edmond Rostand, Jeanne Rostand« L’Aiglon ou Cyrano, je m’en contrefiche ! »
L’air de Berlin coupe comme un rasoir, mais l’ambiance aux studios de Neubabelsberg est plus électrique encore que le climat. Je pénètre dans le hall immense du Studio 4. Devant moi, une ville de béton grimpe jusqu’au plafond, des gratte-ciel de bois et de plâtre qui semblent vouloir crever la verrière.
Au milieu de ce chaos organisé, un homme hurle des ordres à travers un mégaphone. C’est lui. Fritz Lang. Le monocle vissé à l’arcade, le regard tranchant, il semble sculpter l’air de ses mains gantées.
Je m’approche durant une pause technique. L’homme est une pile haute tension.
— « Monsieur Lang, si je comprends bien, vous ne filmez pas une histoire, vous bâtissez un nouveau monde ! » lui dis-je pour briser la glace.
Il se tourne vers moi, le souffle court :
— « Ce n’est pas un monde, Monsieur le Français, c’est un avertissement. Regardez ces machines. Elles ne sont pas là pour servir l’homme, mais pour l’engloutir. Mon cinéma doit être plus grand que la vie, sinon il n’est qu’un miroir inutile. »
À quelques mètres de là, une vision de cauchemar et de beauté m’attend. Brigitte Helm, la jeune Maria, est assise sur une caisse. Elle porte encore les plaques de métal de la femme-machine. Elle a l’air épuisée, le visage pâle sous son maquillage expressionniste.
— « Ce n’est pas trop lourd, chère Madame ? » demandé-je en désignant son armure de cuivre et de celluloïd.
Elle esquisse un sourire fatigué :
— « Lourd ? C’est un four, Monsieur. Herr Lang est un génie, mais il oublie parfois que je ne suis pas réellement en acier. On m’a enduite d’huile pour que les articulations ne grincent pas trop à l’image. Je rêve d’un bain chaud et de ne plus voir un projecteur de ma vie ! »
Soudain, Gustav Fröhlich, qui joue le jeune Freder, nous rejoint. Il est trempé jusqu’aux os. Ils viennent de passer la matinée à tourner la scène de l’inondation.
— « On nous fait courir dans une eau glacée depuis l’aube, » siffle-t-il entre ses dents. « Lang veut de la vérité. Si nous avons l’air d’avoir froid et peur, c’est parce que nous mourons de froid ! »
Lang rappelle tout le monde. Les lumières s’allument avec un sifflement électrique. Le silence tombe, lourd comme une chape de plomb. Je me recule dans l’ombre, fasciné. Nous sommes en 1926, mais ici, entre ces murs de Berlin, je viens de voir un aperçu de l’an 2026.
Le futur sera grandiose, terrifiant, et il sentira l’huile de machine et la sueur des figurants.
Le tournage de Metropolis en 1926La préparation des maquettes futuristes, utilisées abondamment dans le film Metropolis
J’ai eu des chefs, j’ai été chef. Au-dessus de moi, j’ai connu des personnalités aussi diverses que Clemenceau, Briand, Poincaré ou Doumergue. Et j’ai été aussi le patron de plusieurs équipes, au ministère de l’Intérieur ou à l’Élysée. Bref, je suis dans la direction des hommes depuis longtemps et l’accumulation des expériences, des succès comme des échecs, des cours donnés à l’École de Guerre, pourrait me restituer une vision assez juste de la réponse à cette question, aussi centrale que banale : C’est quoi un bon chef ?
Il n’en est rien. Nous sommes comme dans le supplice de Tantale. Au moment où je m’approche pour boire et trouver la réponse, l’eau se retire et j’en suis pour mes frais.
Arrivé en haut de la hiérarchie des fonctionnaires, j’ai cette chance inouïe de pouvoir pratiquement choisir avec qui je vais travailler. En haut comme en bas. Pourtant, suis-je totalement admiratif de mes patrons maintenant que c’est moi qui ai choisi de les rejoindre ? Non. Mes collaborateurs qui restent à mes côtés depuis si longtemps apparaissent-ils totalement satisfaits de leur sort ? Certainement pas.
L’eau se dérobe je vous dis.
On peut essayer de « faire du Clemenceau » et d’être l’homme qui sauve une équipe, une nation au bon moment par sa vision, son courage, ses coups de gueule et son charisme. Mais Clemenceau, après-guerre, plus personne n’en voulait.
Loisible à nous de tenter d’entrer dans la peau de celui qui apparaît toujours au bon moment. Le Poincaré du franc fort, du budget enfin maîtrisé, des choix douloureux assumés. Mais qui aime vraiment Poincaré ? Qui a envie de le rejoindre pour porter ses dossiers ? Presque personne. Le Lorrain demeure seul avec sa monnaie, ses plans de rigueur et sa parole rare, muré dans un silence qui ressemble à un grand vide humain glacé.
Une de mes adjointes vient de mettre en place un plan audacieux permettant de réorganiser toutes les ambassades françaises. Facilitation des échanges écrits, meilleurs choix des collaborateurs des ambassadeurs, économies d’échelle par achats plus centralisés, diffusion de matériels administratifs modernes… Elle me remet une copie des courriers très complets qu’elle adresse aux différents ambassadeurs. Je lui fais part de quelques remarques. Elle m’écoute attentivement puis lâche, un peu agacée : « Vous savez, Monsieur, je sais comment m’y prendre… Mais je vous remercie et si j’ai besoin de vous, je sais que vous êtes là. »
Bref, circulez. Il n’y a rien à voir. Elle fera très bien sans moi.
Je pense que j’irai rejoindre quelques jours Clemenceau en Vendée. On se racontera, avec gourmandise, cette belle époque où on avait toujours besoin de nous.
La photo où je suis avec Clemenceau en Vendée. Elle ne me quitte jamais. Poincaré dans une des rares photographies qu’il a accepté de prendre avec moi
April 3, 1926: What Makes a Good Leader?
I have had superiors; I have been a superior myself. Above me, I have known men as different as Clemenceau, Briand, Poincaré, and Doumergue. And I, in turn, have led several teams, at the Ministry of the Interior and at the Élysée. In short, I have long been in the business of leading men, and the accumulation of experience—successes as well as failures, along with the lectures I have delivered at the École de Guerre—might be expected to yield a fairly clear answer to this question, at once central and commonplace: what makes a good leader?
And yet, it does not. It is like the torment of Tantalus: just as I draw near to drink and grasp the answer, the water recedes, and I am left empty-handed.
Having reached the upper ranks of the civil service, I now enjoy the rare privilege of being able, more or less, to choose those with whom I work—above me as well as below. And yet, am I wholly admiring of my superiors, now that I have chosen to join them? No. Do the colleagues who have remained by my side for so many years appear entirely satisfied with their lot? Certainly not.
The water slips away, I tell you.
One may try to “be Clemenceau”: the man who saves a team, a nation, at the decisive moment through vision, courage, outbursts, and sheer force of character. Yet after the war, no one wanted Clemenceau anymore.
We may also attempt to step into the shoes of the man who always seems to arrive at the right moment—the Poincaré of the strong franc, of finally balanced budgets, of painful but necessary decisions. But who truly likes Poincaré? Who wishes to join him and carry his burdens? Almost no one. The man from Lorraine remains alone with his currency, his austerity plans, and his sparse words—walled up in a silence that feels like a vast, icy human void.
One of my deputies has just devised a bold plan to reorganize all French embassies: streamlined correspondence, improved selection of ambassadors’ staff, economies of scale through more centralized purchasing, the introduction of modern administrative equipment… She hands me copies of the detailed letters she has sent to the various ambassadors. I offer a few remarks. She listens attentively, then replies, with a hint of irritation: “You know, sir, I do know how to go about it… But thank you—and if I need you, I know you are there.”
In other words: move along, nothing to see here. She will do perfectly well without me.
I think I shall go and spend a few days with Clemenceau in the Vendée. We will reminisce, with a certain relish, about that fine time when we were always needed.
Je n’ai pas quitté Berlin juste après ma mission diplomatique. Deux personnes passionnées de littérature m’attendaient, en effet, ce soir même, au bas de mon hôtel donnant sur la Spree. Une idée folle m’a traversé l’esprit. Faire se rencontrer ces deux amis à moi – Max Brod et Alexandre Vialatte – pour lesquelles j’ai beaucoup d’estime, avec pour mission de mener à bien un projet qui me tient à cœur.
Je m’explique.
L’écrivain, inconnu chez nous, Franz Kafka que j’avais rencontré par hasard, chez mon ami le banquier pragois Adolf Brod et qui m’avait écrit plusieurs fois après mon départ de Prague, est maintenant décédé. Cela fait depuis presque deux ans. Je sais, par ses lettres, que Kafka a produit des choses peu communes et qui sont sans doute très originales d’un point de vue littéraire. Le fils Brod, Max, meilleur et fidèle ami de Frantz, a commencé à publier ses œuvres chez l’éditeur berlinois Verlag die Schmiede. En 1925, « der Prozeß »,(Le Procès) et sans doute cette année, « das Schloss » (le Château).
J’ai lu en allemand, dans le train, « der Prozeß ». Dès les premières pages, j’ai senti que quelque chose déraillait. Un homme, Joseph K., est « arrêté » sans motif, et tout le monde trouve cela parfaitement normal. La langue est plate, dépouillée, sans effets, et pourtant chaque phrase serre un peu plus la gorge. Ce n’est pas un roman policier : c’est une culpabilité sans crime, un procès sans accusation, mené avec la froideur d’un rapport administratif.
Je me rappelle avoir fermé le livre un instant et regardé les voyageurs autour de moi, et j’ai eu l’impression qu’ils sortaient tous du Tribunal.
Je suis estomaqué : je n’ai jamais lu une chose pareille, à la fois cauchemar métaphysique et prose de bureau. Je me dis qu’un jour, il faudra absolument qu’on entende cela en français, sans rien adoucir.
Et c’est là qu’apparaît mon deuxième personnage de la soirée : le jeune français Alexandre Vialatte, qui a accepté de m’aider, toute cette semaine, à bien comprendre tout ce que disaient les différents diplomates et fonctionnaires allemands rencontrés lors de ma mission berlinoise. Alexandre est jeune, il fourmille d’idées et se révèle passionné de littérature. Parfaitement bilingue, je suis sûr qu’il peut traduire Kafka de façon magistrale dans la langue de Molière.
Mon rôle se révèle donc simple : convaincre Max Brod d’autoriser Alexandre Vialatte de lire puis traduire Kafka. À charge pour Vialatte et moi de trouver ensuite un éditeur français.
J’ai de la chance. Alexandre et Max se sont tout de suite bien entendu lors de leur première rencontre de ce soir. Une complicité qui a été jusqu’à leur faire oublier ma présence : ils se sont mis à parler un allemand beaucoup trop rapide et riche en vocabulaire pour moi.
Et ils se sont rapprochés plutôt vite. Au moment de sceller leur accord, Max a cité son défunt ami Kafka :
« Il y a un but, mais pas de chemin ; ce que nous appelons chemin, c’est l’hésitation. »
Max Brod, l’ami qui va éditer tout Kafka après le décès de ce dernier, à partir de 1925.Alexandre Vialatte, le Français qui va traduire puis faire éditer Kafka à Paris, à partir de 1928.La rencontre à Berlin, en début avril 1926, dans un café, entre Max Brod (à gauche) et Alexandre Vialatte . Photo prise par Olivier le Tigre, avec son tout nouveau Leica I modèle A.
Je suis parti en urgence pour Berlin à la demande d’Aristide Briand. Objectif : éviter que la situation ne se délite à la suite du refus de la SDN d’intégrer l’Allemagne.
Je rencontre, en début de soirée, le Chancelier Hans Luther et le ministre des Affaires étrangères Gustav Stresemann.
La journée du 30 mars est lourde d’une tension que nul ne s’attache véritablement à dissimuler. Dans le grand salon prêté par la chancellerie, la lampe verte sur le bureau projette une lumière sourde sur les dossiers empilés ; dehors, on entend encore, par bouffées, le bruit métallique d’un tramway dans la nuit humide. Depuis l’échec, à Genève, de l’entrée de l’Allemagne à la Société des Nations dans des conditions qu’elle juge inacceptables, le climat s’est sensiblement durci. On ne parle plus ici d’un simple revers diplomatique, mais bien d’une humiliation supplémentaire. L’affaire des sièges permanents — et surtout le projet d’élargissement à la Pologne et à d’autres États — a été ressentie comme une manœuvre destinée à diluer la portée de l’admission allemande. Stresemann ne le pas dit ouvertement, mais tout, dans son attitude, trahit une amertume contenue. Il pose ses lunettes sur le buvard, laisse glisser un silence, puis, à mi-voix : — On nous invite à la table, mais l’on veille d’abord à agrandir la salle, pour que notre chaise se perde dans la foule. Il me semble aujourd’hui plus ferme que lors de nos précédents échanges. Moins enclin à la nuance, ou peut-être simplement plus décidé à ne plus apparaître comme celui qui cède encore. L’homme est pris entre deux nécessités contraires : poursuivre la politique d’apaisement engagée depuis Locarno, et répondre à une opinion allemande qui supporte de plus en plus mal ce qu’elle perçoit comme une suite de concessions sans contrepartie véritable. — Vous savez comme moi, Olivier, ajoute-t-il en relevant la tête, qu’aucun gouvernement à Berlin ne survivra longtemps s’il donne le sentiment d’accepter pour l’Allemagne une place moindre que celle de ses anciens adversaires. Luther, quant à lui, paraît avant tout préoccupé par la stabilité intérieure. Assis légèrement en retrait, les mains jointes devant lui, il suit l’échange en hochant parfois la tête, comme s’il calculait silencieusement coûts et risques. La situation économique demeure fragile, malgré les apparences de rétablissement depuis la stabilisation monétaire. Les équilibres politiques restent précaires ; les partis nationalistes exploitent déjà l’épisode de Genève pour dénoncer la faiblesse du gouvernement. On sent chez lui la crainte d’un basculement, moins spectaculaire que progressif, fait d’érosions successives. — Chaque incident extérieur, murmure-t-il enfin, se paie ici en voix perdues au centre, et gagnées aux extrêmes. Ce n’est pas seulement une affaire de prestige international, c’est une question de survie parlementaire. Je n’ignore pas, pour ma part, que notre propre opinion en France est loin d’être disposée à la générosité. Les familles n’ont pas oublié les morts, ni la Ruhr, ni les ruines des régions du Nord. L’armée, les anciens combattants, une partie de la presse veillent, sourcilleux, à ce que l’on ne « récompense » pas trop vite l’Allemagne. Nos gouvernements marchent eux aussi sur une crête étroite : ouvrir la porte sans paraître s’agenouiller. — Ne vous y trompez pas, dis-je, la fatigue de la guerre est grande chez nous, mais la méfiance l’est tout autant. On nous répète qu’il faut être prudents, ne pas aller plus vite que le pays. Stresemann a un bref sourire sans gaieté. — Alors vous voyez, nous sommes deux à être prisonniers de nos opinions publiques. Peut-être Genève n’est-elle qu’un théâtre où nos peurs respectives se donnent la réplique. Au cours de l’entretien, il est clairement suggéré — sans jamais être formulé comme une exigence — que l’Allemagne n’acceptera pas longtemps d’être traitée comme une puissance de second rang. La question n’est plus seulement celle de l’entrée à la Société des Nations, mais des conditions de cette entrée. Être admise, oui, mais comme un État pleinement reconnu, non comme un élève toléré. — Nous ne demandons pas des honneurs, intervint Luther d’une voix posée, mais une place qui ne contredise pas chaque jour, aux yeux de nos électeurs, le discours que nous tenons pour les retenir hors des extrêmes. — Et vous, reprit Stresemann en se tournant vers moi, pouvez-vous expliquer à Paris qu’une Allemagne humiliée est plus dangereuse qu’une Allemagne assise à vos côtés, à égalité, dans les couloirs de Genève ? Je mesure combien notre position est délicate. Nous avons soutenu le principe de l’admission allemande, mais non sans garanties. Or, ces garanties apparaissent désormais, ici, comme autant d’obstacles. Il faudra trouver une voie qui permette de ne pas rompre ce qui a été amorcé à Locarno, sans pour autant compromettre nos propres intérêts ni ceux de nos alliés. La plume entre les doigts, je songe aux colonnes des journaux de Paris, aux ministres redoutant une interpellation trop brutale à la Chambre. Je ne peux m’empêcher de penser que nous sommes à un moment charnière. Ou bien l’Allemagne trouve dans le système international une place qu’elle juge digne, et elle s’y investira ; ou bien elle s’en détournera, avec des conséquences que nul ne peut encore mesurer pleinement. Les visages demeurent calmes aujourd’hui. Mais derrière cette retenue, quelque chose se durcit. Lorsque nous nous levons, Luther réajuste, d’un geste presque machinal, la pile de dossiers sur le bureau, comme pour remettre un peu de rigueur là où il sent l’ordre lui échapper. Stresemann, lui, rallume sa cigarette à même la flamme vacillante de la lampe, puis souffle la fumée vers le plafond bas du salon. — Nous parlons de paix, dit-il en me raccompagnant vers la porte, mais nous jouons avec des ressorts qui ne se laissent pas toujours remonter à temps. Dans le couloir, le parquet craque légèrement sous nos pas, et, derrière les vitres presque opaques, Berlin, plongée dans l’obscurité, semble déjà rendue au silence.
La rencontre en Olivier le Tigre (à gauche), le ministre des Affaires étrangères Gustav Stresemann (au centre) et le Chancelier Hans Luther, à Berlin, en mars 1926
Le crépuscule s’étire sur les toits de Versailles et mon esprit est aussi gris que ce ciel de mars. J’ai refermé Les Nouvelles de Versailles avec une lassitude que mon expérience des affaires du pays ne peut totalement expliquer.
L’abîme financier. Le Franc ne tombe plus, il sombre. À la Chambre, Briand s’épuise en vaines joutes oratoires pour sauver un budget qui ressemble à un navire percé de toutes parts. On taxe, on vote, on discute du sexe des anges pendant que l’épargne des Français s’évapore !
Genève ou le mirage. L’échec de la session de la S.D.N. me laisse un goût de cendre. Ce veto brésilien est une gifle à la raison. L’Allemagne restera à la porte de la paix pour une question de prestige mal placé. Nous construisons une cathédrale de papier sur un volcan qui gronde.
Une lueur, tout de même. J’ai noté avec émotion la création de l’Œuvre des Pupilles des Sapeurs-Pompiers aujourd’hui. Dans ce tumulte de chiffres et de diplomatie ratée, savoir que l’on s’occupe des orphelins de ceux qui bravent le feu me redonne un peu foi en notre vieille nation.
La fougue de Nicolas. Mon fils est rentré hier soir les yeux brillants d’une étrange excitation. Il a passé son après-midi dans un café à tenter de dompter un oiseau rare : ce jeune « Antoine de Saint-Exupéry ». Un nom qui marque. Nicolas, avec son pragmatisme de fer et d’aluminium, veut le faire entrer dans ses projets aéronautiques. Il me décrit un jeune homme à la fois gauche et solaire, qui parle de « l’âme des moteurs » comme d’autres parlent de poésie.
Nicolas s’amuse de ce lyrisme, mais je vois bien qu’il est fasciné. Il veut l’enrôler pour « graisser les boulons » de la modernité, tandis qu’Antoine semble vouloir transformer chaque carlingue en strophe de vers. C’est une étrange rencontre : l’ingénieur qui veut conquérir la distance face au poète qui rêve de rejoindre l’azur. Je n’ai rien dit à Nicolas, mais je crains que son « alliage parfait » ne résiste pas longtemps au souffle de ce garçon qui regarde déjà plus haut que les statistiques de vol.
Que cette jeunesse est belle dans son envie de vouloir tout réparer, là où nous ne faisons que colmater les brèches du passé.
Mon fils Nicolas essaie de convaincre Antoine de Saint Exupéry de rejoindre la C.G.E.A. (Compagnie Générale d’Entreprises Aéronautiques) Tout le monde dit « Latécoère », du nom de son fondateur Pierre-Georges Latécoère.Je lis le journal local, cet après-midi de mars 1926. Cela me change de l’actualité nationale ou internationale pas toujours réjouissante
« Dans tout le laboratoire, il y a cette odeur si particulière et cette luminosité bleutée et fluorescente qui semble sortir de multiples endroits. Le radium est partout ! »
Ma fille Pauline me décrit le laboratoire de Marie Curie et l’Institut du Radium, dans le Vème arrondissement : son ambiance monacale comme sa propreté absolue. Dans le cadre de ses études de médecine, elle se forme à la physique hospitalière au Pavillon Pasteur voisin et vient régulièrement accompagner son amie Irène Curie, 28 ans, physicienne accomplie, fille et collaboratrice de sa mère.
« Mais tu vois, Papa, le radium, c’est très dangereux ! »
Je fais part de mon étonnement : « Mais, on n’a pas fait des écrans de montre, pour l’armée, avec du radium ? Des pulls auto chauffants aussi ? Des chaussons pour les nourrissons ? Des crèmes et de l’eau revigorante ? »
Pauline me répond que tout cela n’est que charlatanisme. Ces produits ne contiennent souvent aucune trace d’un radium dont chaque gramme reste très onéreux (plusieurs milliers de francs). Et heureusement, sinon, les clients seraient déjà bien mal en point ou décédés.
Ma fille me parle en revanche de l’affaire des « Radium Girls », ces pauvres ouvrières américaines maniant le radium à mains nues pour l’industrie, dans le New-Jersey et qui tombent actuellement toutes comme des mouches, gravement malades, avec des souffrances atroces dans tout le corps.
« Mais alors, ce que tu fais avec Irène et sa mère, c’est très dangereux ? »
Pauline me rassure : elle prend, comme Irène, de multiples précautions (écrans de verre protecteurs, maniement des produits avec des pinces permettant de la distance…).
Mais elle ajoute que Marie Curie elle-même, si attentive pour la santé de ses collaborateurs, ne semble se soucier de rien pour elle-même.
« Papa, tu verrais ses pauvres mains : toutes grises, desquamées, les ongles comme arrachés. Et puis Madame Curie ne voit plus bien clair, elle souffre de maux de tête fréquents, de troubles auditifs terribles. Elle met tout cela sur le compte d’un travail acharné. Pour moi, c’est plutôt le radium qu’elle a manié trop longtemps de trop près. « Ce métal est mon enfant », nous dit-elle ! Mais son enfant la dévore de l’intérieur, comme un immonde parasite. »
Pauline me déconseille d’acheter tout produit contenant la substance découverte par Pierre et Marie Curie :
« Vraiment, Papa… et prévient Maman : fais gaffe au radium ! »
Ma fille Pauline ; Marie Curie et sa fille Irène. Les mains de Marie Curie sont ravagées et elle travaille sans protection, contrairement à Irène et Pauline. Dans un café, Pauline et Irène tentent de convaincre Marie Curie de faire beaucoup plus attention pour elle-même et de ne plus manier de radium
Il n’a pas changé. Un peu plus voûté peut-être. Une voix légèrement voilée et un petit essoufflement qui vient assez vite quand il bouge ou s’exprime. Mais sinon, c’est bien lui. Le tombeur de ministères, l’orateur hors pair, le patron que l’on suit au bout du monde : il est devant moi.
Son accueil est chaleureux : nous échangeons quelques amabilités, une tasse de thé à la main. Il prend des nouvelles de mes enfants. «Je ris toujours quand je pense que votre amour pour la Russie vous a conduit à leur donner deux prénoms de tsar ou de tsarévitch : Nicolas et Alexis ! En revanche, le raisonnement pour « Pauline » m’échappe. » Dans un éclat de rire, je réponds que c’est juste que nous aimions ce prénom, ma femme et moi. Et je relativise considérablement l’influence des Romanov sur le choix des deux autres prénoms.
Soudain, Clemenceau se fait plus grave.
« Mon chef Olivier, deux sujets me préoccupent. Le premier est personnel. Mon ami Claude Monet apparaît de plus en plus mal en point. Je passe beaucoup de temps à prendre de ses nouvelles par lettres ou à lui rendre visite à Giverny.
La seconde inquiétude reste la situation financière de la France. Et plus particulièrement nos dettes vis à vis de la Grande-Bretagne ou des Etats-Unis. Plus spécialement les USA qui ne comprennent pas grand-chose à notre contexte de nation qui a donné tout son sang et ses forces pour sauver la liberté en Europe. Ils nous demandent maintenant de rembourser ce qu’ils nous ont prêté comme si c’était des créances commerciales classiques ! Alors que de notre côté, nous avons les plus grandes peines du monde à faire payer l’Allemagne. »
J’explique à mon ex-patron qu’effectivement, d’un point de vue strictement juridique, nos dettes américaines ont une origine contractuelle finalement assez banale. Alors que les fameuses « réparations » de nos voisins d’outre-Rhin viennent d’un raisonnement historique (l’Allemagne était à l’origine de la guerre) et ensuite de traités internationaux. Ce sont des dettes « politiques » que les Américains, peuple de commerçants, mettent à un niveau juridique inférieur à ce que nous leur devons.
« Je vais écrire au Président des Etats-Unis. Moi, il va me comprendre et cela peut changer le cours de l’Histoire »
Je ne veux, au départ, pas décourager le personnage illustre face à moi. C’est vrai que Clemenceau a été accueilli par des foules en liesse en 1922, lors de son voyage outre-Atlantique. Sa popularité vis à vis de cette partie de monde anglo-saxon demeure intacte. Il a vécu aux USA jeune, se révèle parfaitement bilingue, a même été marié à une Américaine (pas très longtemps). En revanche, je doute sérieusement de son influence réelle, seul, vis à vis d’un chef d’État, en fonction, d’une puissante nation.
Sa présence constante et si bienveillante auprès de Claude Monet malade me paraît beaucoup plus pertinente.
J’essaie de lui faire part de mon analyse. C’est pénible de dire au Tigre qu’il griffe moins qu’avant, que ses puissantes mâchoires impressionnent toujours un public français mais peuvent vite lasser les chancelleries étrangères.
Clemenceau m’écoute. Il se lève brusquement mais doit se pencher un peu plus sur sa canne.
Il tend d’un coup son index, presque accusateur, dans ma direction :
« Mais si j’écris au président Coolidge, que pensez-vous qu’il va me répondre ? Répondez franchement Olivier ! »
Clemenceau à la sortie de l’Académie supérieure de guerre à Washington en 1922Clemenceau, après s’être recueilli sur le tombeau de G. Washington, lors de sa visite des États-Unis en 1922
Je l’ai aimé et craint. Quand j’entrais dans son bureau place Beauvau, je ne savais jamais s’il allait apprécier mon travail ou si une critique dure, souvent juste, parfois blessante, allait solder l’entretien qu’il m’accordait. Il lui est arrivé qu’il me mette dehors sans ménagement. Parfois, il regrettait ses emportements mais ses paroles d’excuses se révélaient encore plus cinglantes.
Mais avec le temps, j’avais su mieux dominer le Tigre et donc cesser de le craindre. Détecter à l’avance sa mâchoire qui commençait à se serrer : signe qu’il perdait patience. Son visage pâlissait toujours au moment précis où il fallait s’arrêter et ne plus ajouter d’arguments.
Et puis surtout, j’appréciais ses immenses qualités. Notamment, il se battait pour ses collaborateurs. Son estime, sa protection restaient totales. Clemenceau se transformait en véritable parapluie en acier pour sa petite équipe loyale et fidèle.
Et parfois, une parole d’approbation après des jours d’effort sur un dossier, un petit mot agréable, de son écriture fine et nerveuse, à peine lisible, sur un billet ou une note dactylographiée remise la veille valaient tout l’or du monde.
Et puis, un jour de 1909, j’ai changé de patron, quand il a cessé d’être président du Conseil. Aristide Briand, Poincaré, Millerand, Herriot, les suivants … n’effaceront jamais ce que j’ai pu vivre et ressentir avec Le Tigre. Je n’ai jamais retrouvé une telle finesse d’analyse, de telles fulgurances dans les intuitions et les anticipations, des bons mots aussi bien trouvés et tellement drôles.
Avec lui, je travaillais sans m’arrêter, à perdre haleine. Avec ses successeurs, j’ai pu plus tranquillement fonder une famille, voyager, écrire, faire de la gymnastique.
Clemenceau, c’était toute ma vie. À son départ, j’ai fait ma vie.
Aujourd’hui, je vais lui rendre visite rue Franklin. Je sais déjà que lorsqu’après être entré dans le vestibule de son appartement, sa bonne va me prendre mon pardessus et mon chapeau et que je vais rejoindre la pièce où il a installé sa table de travail, ma gorge va se nouer. Je vais avoir du mal à sortir les premiers mots quand il va me lancer un peu moqueur : « Alors, Olivier M… , le fonctionnaire qui fait tous les régimes, le Talleyrand du XXème siècle, comment ça va ? » Et puis, il va me tendre, avec un sourire charmeur, ses deux mains, manifestant la joie que je vienne le voir. À ce moment, ce sera difficile de ne pas avoir aussi le regard qui se trouble un peu.
Clemenceau dans son bureau privé du 8 rue Franklin à Paris
« Vous ne pourrez pas faire une véritable armée sans chefs. C’est comme notre pays, il lui faut des dirigeants puissants, inaccessibles, transcendants et presque mystérieux… »
Charles de Gaulle tire sur sa cigarette avec un mélange de délice et de délicatesse, il souffle doucement la fumée bleue devant lui en faisant de petits claquements discrets avec sa langue, perdu dans ses pensées. Il allonge ses longues jambes sur une chaise et se cale plus confortablement dans son fauteuil de cuir avant de poursuivre :
« L’Ecole de Guerre, elle, ne forme pas ou plus de chefs. Elle étouffe ses élèves dans l’apprentissage de procédures, de manuels, de tactiques obligatoires et rassurantes. Alors que la guerre reste incertaine, que le destin d’une Nation n’est jamais écrit et que tout demeure toujours possible, l’ordinaire comme l’extraordinaire, le banal comme le merveilleux. »
De Gaulle essaie de faire passer ses pensées dans l’ouvrage – sur l’histoire du soldat français à travers les âges – qu’il rédige comme « nègre » de Pétain. Il est furieux que les hommes du cabinet du Maréchal trouvent sa plume trop dense, trop riche et complexe. Pétain lui conseille « un sujet, un verbe et un complément », de façon épurée. Alors que Charles aime le lyrisme, le style flamboyant qui emporte le lecteur et peut conquérir son âme.
Je ne sais trop quoi conseiller à Charles. Sans Pétain, il pourrait rester bien longtemps capitaine puisque trop de gens se méfient de lui voire le détestent dans les états majors. Il ne faut donc pas qu’il se fâche avec ce personnage si puissant. Son unique protecteur …. à part moi. Mais je comprends sa frustration.
À moment, Charles ne dit plus rien. Ses yeux se plissent, il semble ailleurs.
Après un long moment où je n’ai rien dit non plus, il glisse avec gravité cette dernière phrase :
« Rien ne rehausse mieux l’autorité que le silence… »
Je prends congé discrètement en me demandant s’il a conscience qu’il est désormais seul dans la pièce.
Ce matin, cinq policiers ont monté bruyamment les étages de notre immeuble du quartier Notre-Dame à Versailles. Sans s’arrêter sur notre palier, ils ont finalement tambouriné au dernier étage : « Police ! Ouvrez ! «
Notre jeune voisin a juste eu le temps d’ouvrir sa porte, de balbutier que : oui, il était bien Augustin Mirande… puis de laisser les forces de l’ordre se ruer dans sa demeure. La porte s’est refermée et nous avons tous entendu le bruyant remue-ménage d’une perquisition et d’un premier interrogatoire musclé de l’occupant des lieux.
Aux questions posées presque en hurlant par les inspecteurs, nous avons deviné que notre Augustin Mirande n’était pas que le jeune homme toujours en chemise blanche et casquette noire, si poli – mais aussi si discret – que nous avions l’habitude de croiser dans l’escalier ou au bas de l’ascenseur. Il était manifestement mêlé à un trafic de corps et de cercueils de soldats tombés au front pendant la Grande Guerre.
Il avait escroqué des centaines de familles parisiennes ou versaillaises demandant à sa société « Mirande SA » de rapatrier sur Paris ou en banlieue le corps de leurs fils enterrés provisoirement dans l’un des nombreux cimetières militaires de l’Est de la France.
Par la dénonciation de l’un des salariés de Mirande, la police s’était rendu à l’évidence : il y avait bien des ossements dans les cercueils remis aux parents éplorés mais n’importe lesquels, au gré des déterrements de dépouilles, mal contrôlés par les autorités de Verdun ou des autres anciens lieux de combats de 14-18. « Un crâne ou un tibia en vaut bien un autre » répétait en pleurnichant Mirande aux pandores. Certes, mais pour le prix faramineux (plus de 12 000 francs parfois) réglé par les proches, on pouvait au moins restituer les cendres exactes et non celles d’un inconnu !
C’était de l’escroquerie pure et simple. Se faire de l’argent sur les glorieux morts pour la France, du fric sur la peine des autres.
Peu avant midi, notre voisin est descendu les menottes aux poignets, le visage rouge (il avait du recevoir quelques puissantes claques) poussé par les policiers jusque dans le « panier à salade » noir de la préfecture de police.
Le concierge l’a regardé une dernière fois et s’est exclamé en se retournant vers les autres occupants de l’immeuble, curieux, la fenêtre ouverte : « Vous avez vu ? Quel salaud ! «
Un des multiples cimetières proches des champs de bataille de la Grande Guerre. Les corps des poilus attendent d’être rendus aux familles qui le souhaitent. Celles qui ne veulent pas attendre les fastidieuses restitutions des dépouilles organisées par les pouvoirs publics passent par de multiples sociétés privées plus rapides, très chères et… pas toujours honnêtes.
Aujourd’hui, Paris s’est figé dans une solennité étrange. Le 11 novembre marque déjà six ans depuis la fin de la Grande Guerre, et pourtant, chaque commémoration semble ranimer le spectre de ces années sombres. À l’Arc de Triomphe, la foule s’est rassemblée tôt ce matin. Le président Gaston Doumergue, grave et silencieux, a présidé la cérémonie. Depuis l’année dernière, la flamme du Soldat Inconnu brûle en permanence, symbole de mémoire que les Parisiens viennent saluer régulièrement.
Autour de moi, les visages sont marqués. Les anciens combattants, leurs médailles brillantes sur les vestons sombres, se tiennent droits, mais leurs mains tremblent, peut-être à cause du froid, peut-être à cause des souvenirs. Les familles de disparus serrent des fleurs contre elles, et je vois des femmes vêtues de noir, des mères, des veuves, des soeurs qui n’ont jamais eu de tombe sur laquelle pleurer.
Le silence est brisé par un clairon qui joue la sonnerie aux morts, et je sens un frisson parcourir l’assemblée. Autour de moi, certains jeunes dans la foule regardent sans comprendre pleinement la douleur inscrite dans ce jour. Je me demande si ce sentiment de mémoire collective survivra au temps. Peut-être un jour, cette flamme, allumée pour honorer nos morts, sera la seule trace de ce que fut l’horreur.
Gaston Doumergue, Président de la République depuis le 13 juin 1924
Marie Laurencin est furieuse et tape nerveusement ses doigts sur la table en bois de son salon, comme un pianiste s’engageant avec passion dans un passage indiqué : » Forte « .
» Tu te rends compte, Olivier, le temps passé sur ce portrait ? J’y ai mis une énergie folle et je pense avoir obtenu un résultat satisfaisant. Je ne comprends pas la réaction de Coco [Chanel]. Elle a vu l’œuvre une fois, a décrété que ce n’était pas elle du tout et a tourné les talons, la tête haute. Avant même que j’ai pu répondre, elle avait quitté la pièce. Depuis, j’attends mon règlement, en vain. «
Je connais Coco, son caractère bien trempé et surtout, je comprends que personne ne souhaite avoir un portrait de soi – de surcroît largement diffusé – que l’on ne perçoit pas comme fidèle. La qualité du peintre n’y est pour rien.
La toile de Marie demeure magnifique. J’y retrouve, certes, les traits de mon amie Coco. Mais… un corps peut-être encore plus mince, un regard moins volontaire, presque mélancolique, dont Coco me paraît, objectivement, peu coutumière. Bref, c’est un chef-d’œuvre dont Marie a le secret. Pour autant, je comprends que Coco n’adhère pas. Ce n’est pas vraiment elle.
Sans bien réfléchir, je propose à Marie de devenir l’heureux – et discret – acquéreur du tableau. Je sors mon carnet de chèques. Dans un souffle, soulagée de ne plus avoir » travaillé pour rien « , elle acquiesce.
Je provoque, par cet achat » coup de cœur » de début d’année, le premier incident familial de 1924 : mes enfants me font remarquer, à juste titre, que nous avons fréquemment la visite de Coco. Et qu’il ne sera donc pas possible d’exposer son portrait détesté dans un endroit visible de notre appartement versaillais. Ce qui, vu la somme déboursée pour l’acquérir (second sujet de friction, cette fois-ci avec mon épouse), se révèle un peu aberrant !
Intérieurement navré de mon caractère impulsif liée à une peur, tout aussi irréfléchie, de tout conflit entre mes amies Marie et Coco, je compulse frénétiquement mon répertoire d’adresses. J’y recherche mon sauveur de ce bourbier où je me suis mis tout seul.
Qui pourrait être intéressé par le rachat du portrait de Coco… en s’engageant à ne surtout pas l’exposer ?
Parmi les marchands d’art qui me sont proches, j’hésite entre contacter Kahnweiler (si controversé depuis son attitude pendant la guerre) ou le plus discret Rosenberg.
Je sais que le second n’a, à ma connaissance, encore aucun contact avec Marie ni avec Coco. Je prends mon pardessus et décide de le rencontrer dans sa galerie, au 21 rue de la Boétie…
A suivre.
Portraire de Mademoiselle Chanel par Marie LaurencinCoco Chanel en 1924
La Chambre s’est prononcée en 1919 en faveur du vote des femmes. Trois ans plus tard, après de nombreuses péripéties, le Sénat dont la majorité reste probablement opposée au texte, est saisi. Et sans accord de la chambre haute, cette évolution égalitaire, tant attendue par beaucoup, risque d’être enterrée pour un moment.
Je réunis ce jour quelques sénateurs et je tente de les convaincre de faire le bon choix dans les prochains jours. J’insiste sur le rôle que les femmes ont joué pendant la Grande Guerre, sur le fait qu’elles travaillent, paient leurs impôts, supportent les mêmes charges que leurs compagnons masculins… Je cite tous les pays (USA, Suède, Grande Bretagne, Pays-Bas, Belgique, Allemagne…) qui ont déjà donné le droit de vote aux femmes et qui ne semblent pas s’en porter plus mal, au contraire.
Les quatre sénateurs qui ont pris place dans mon bureau m’écoutent gravement ou avec le sourire. A la fin de mon court exposé, l’un d’entre eux s’exclame :
» Mais une main de femme n’est pas faite pour voter ! Elle est là pour que nous la chérissions si c’est celle d’une mère ou que nous l’embrassions amoureusement si c’est celle de notre épouse mais elle ne doit pas se salir en entrant dans les turpitudes de l’arène publique ! « .
Un grognement d’approbation s’échappe de la bouche de ses confrères. Un autre, membre de la commission des Finances, ajoute :
» Vous imaginez une femme essayer de comprendre les budgets du pays alors que la plupart sont fâchées avec les chiffres ? »
Le troisième, un passionné d’Histoire antique, nous glisse, péremptoire :
» Nulle part le rôle de la femme ne fut mieux compris qu’à Rome ; vénérée et vénérable dans la vie privée, la matrone romaine n’était rien dans la vie publique et jamais elle ne songea à compromettre la majesté du foyer domestique dans la tourbe des comices ! «
Le dernier qui n’avait pas encore pris la parole m’explique que les sénateurs de son groupe – les Radicaux – ne voteront jamais en faveur du vote des femmes dans le contexte actuel. Pour lui, ces dames sont décidément trop pieuses et influencées par l’Eglise comme par les forces traditionnelles d’une Droite souvent ennemie de la République. Et c’est donc normal que notre pays et nos parlementaires s’en protègent.
Je prends quelques notes, effaré par ces arguments, tous plus ineptes les uns que les autres. Dans notre pays, le sort des femmes reste malheureusement entre les mains des hommes. Triste exception française !
Quand je raccompagne ces messieurs jusqu’à la porte de mon bureau, le plus charismatique de la bande me saisit alors le bras et lance, d’une voix forte et dans un grand éclat de rire : » Et si encore les féministes étaient jolies ! «
Nous avions tout soigneusement préparé et cette conférence de Washington devait se transformer en succès diplomatique pour la France en général et mon patron, Aristide Briand, en particulier.
Le thème du désarmement retenu par les Américains organisateurs demeure particulièrement glissant pour un pays comme le nôtre qui conserve encore toutes les traces, sur son sol et dans sa chair, d’un conflit atroce de plus de quatre longues années.
Pour faire taire l’opposition probable de nombreux parlementaires français, notre tactique était donc la suivante :
– axer la conférence sur les seuls armements navals et ainsi ne pas affaiblir notre armée de terre face à un voisin germanique potentiellement revanchard et belliqueux ;
– jouer des rivalités inévitables entre nos alliés pour se poser en arbitre incontournable de la négociation du format des différents flottes de guerre.
Patatras ! Briand m’écrit ce jour, de Washington, que nous nous sommes faits rouler dans la farine.
Il vient de découvrir que le secrétaire d’Etat Hugues et le chef de la délégation britannique Lord Balfour se sont mis d’accord avant notre arrivée ! Les dés sont pipés et la proposition mise sur la table de réduction du tonnage des différentes flottes est déjà actée par les deux grandes puissances. La France ne fait plus vraiment le poids pour s’opposer. D’autant plus que l’Italie obtient un quota équivalent au nôtre. Ce qui est flatteur pour elle et garantit son adhésion à l’axe anglo-américain.
La conférence ne sert presque plus à rien : nous n’avons plus qu’à refuser de signer en nous isolant de tous, ce qui est dangereux… ou alors, nous acceptons et suivons le projet américain et l’opinion publique française se retournera contre nous.
Le piège se referme. De la part de nos alliés qui connaissent bien Briand et savent sa position fragile, c’est un coup de poignard dans le dos.
Briand est furieux. Et son vieux rival Poincaré en profite pour le dénigrer dans les couloirs de la Chambre : » Eh oui, les négociations internationales restent un exercice bien difficile pour notre ami Briand. En outre, sa légendaire éloquence ne lui sert à rien : il ne parle pas anglais ! »
C’est bas comme remarque. Mais ô combien efficace : les députés gloussent et ricanent. Le retour en France de mon patron s’annonce nuageux.
Aristide Briand et les autres négociateurs à la conférence de désarmement à Washington en novembre 1921
Aujourd’hui, nous déjeunons avec le ministre de l’Intérieur, Pierre Marraud. Il vient à la maison : ainsi, nous pouvons rester en famille. Je tenais à le remercier pour son action en faveur des anciens combattants. Grâce à la loi promulguée hier et dont il est à l’origine, le 11 novembre est maintenant férié !
Nous avons, en outre, tous les deux, le même rêve : il faudrait créer une flamme éternelle sous l’Arc de Triomphe. Elle veillerait, jour et nuit, sur le Tombeau du soldat. Tous les jours, à la même heure, se déroulerait une petite cérémonie – forcément émouvante et frappant les esprits – pour raviver cette flamme. Belle idée, non ?
Pierre Marraud, ministre de l’Intérieur, vient de faire voter la loi qui rend férié le 11 novembreInhumation solennelle du Soldat inconnu, le 28 janvier 1921
» L’Allemagne paiera ! Ils n’ont que ce mot à la bouche ! Les Français restent dans l’illusion. Or, pour redresser la France, nous ne pourrons compter que sur nous-mêmes. Et encore, à condition que la paix s’installe durablement en Europe, ce qui n’est pas acquis ! «
Mais comment faire entendre raison à nos propres compatriotes et à leurs représentants, dans une France qui a, elle aussi (elle surtout ?) tant souffert ? L’heure n’est guère à la réconciliation et l’Allemagne demeure le diable devant dédommager la France. Exiger des réparations demeure, pour l’immense majorité de l’opinion, un devoir moral et patriotique. Et nombre de Français ne voient pas comment redresser leur pays détruit par le conflit – les combats ont eu lieu sur notre sol – sans argent frais venant du pays qui est jugé unique responsable de nos malheurs.
Longue discussion du soir avec Aristide Briand. Ce dernier a souhaité que je le rejoigne à nouveau, comme conseiller spécial, depuis qu’il est redevenu Président du Conseil. Nous sommes calés dans de grands fauteuils de son magnifique bureau du Quai d’Orsay à chercher, depuis des heures, les arguments pour convaincre la Chambre de s’adoucir avec notre ancien ennemi d’outre Rhin. Nous ne nous revendiquons pas spécialement comme germanophiles mais nous savons notre voisin épuisé par le conflit et en proie à une crise financière, sociale et morale, terrible. Exiger de lui des milliards de francs or apparaît aussi irréaliste que dangereux.
Je propose une ligne de conduite : » En fait, il faut parler simplement aux gens. Ils ne peuvent avoir le beurre et l’argent du beurre. »
Briand, avec son éternelle cigarette aux lèvres, me regarde, amusé et intéressé. Il lâche : » Allez-y, Olivier, continuez… »
Je reprends : » Eh bien, soit on veut une Allemagne durablement affaiblie et donc peu menaçante pour notre sécurité, mais dans ce cas, il faut renoncer aux réparations. Soit on exige d’être intégralement dédommagés par notre voisin germanique, mais, dès lors, on admet qu’il retrouve sa dangereuse puissance industrielle et exportatrice. En fait, on ne peut embrasser les deux attitudes. «
Briand réfléchit un moment et me rétorque : « Vous avez presque raison. Dans l’absolu… et votre cartésianisme vous honore. Mais ma politique sera, croyez-moi, légèrement différente. Nous avons un besoin vital des réparations, vu l’état lamentable de notre économie. Et pourtant, j’imagine mal, pour l’avenir, une nouvelle guerre. Aussi, lors de ma rencontre prochaine avec le premier ministre anglais Lloyd George, je demanderai en même temps l’argent allemand d’une part et, d’autre part, une vraie politique de fermeté et de diminution de la puissance belliqueuse de notre voisin. Et ainsi, je satisferai aussi bien la partie droite du parlement attachée au strict respect du traité de Versailles que mes amis, plus à gauche, qui souhaitent, avant tout, préserver la paix. En définitive, pour diriger la France, il faut cultiver le » en même temps » ! «
Aristide Briand et mon ami, le secrétaire général du Quai d’Orsay, Philippe Berthelot
L’aéroplane semble presque hors de contrôle. Il vole beaucoup trop bas pour franchir le bois qui se situe juste avant la piste du Bourget. Le pilote fait un effort désespéré pour redresser l’appareil en braquant les volets et en poussant les gaz. Malheureusement cela ne suffit pas. Le jury militaire – dont fait partie mon fils Nicolas – chargé d’évaluer la performance, apparaît saisi d’effroi et s’attend au pire.
Finalement, par une manœuvre audacieuse, la machine arrive à se faufiler entre les premiers arbres et évite tout choc frontal. Il racle violemment le sol et détruit son train d’atterrissage mais ne prend pas feu. Une aile semble gravement endommagée mais le pilote sort de son habitacle sain et sauf. Mon fils qui le connaît bien, l’appelle, fou de joie : » Jean ! Nous sommes là ! Éloigne-toi vite de ton appareil ! Il peut s’enflammer violemment à tout moment ! «
Le grand gaillard brun aux yeux clairs qui nous rejoint garde le sourire au lèvres. Il n’a pas eu peur et semble croire en sa bonne étoile. Le colonel présidant le jury s’exclame : » Il ne va pas nous casser des aéroplanes à chaque fois qu’il monte dedans ! »
Mon fils rétorque : » Si notre flotte était mieux entretenue, nous aurions moins de dégâts. Et Jean Mermoz a montré qu’il savait garder son sang froid et prendre les bonnes décisions. En cas de combat aérien, c’est exactement le comportement dont nous avons besoin ! «
Un commandant grincheux maugrée dans sa barbe : » Oui, mais doit-on prendre un pilote qui n’a manifestement pas de chance ? C’est le deuxième appareil fichu par sa faute depuis qu’il essaie d’entrer dans l’aviation militaire… Pour réussir dans la carrière des armes, il faut être un peu marié avec la providence. C’est injuste mais c’est comme ça. «
Mon gamin se redresse de sa haute taille et rétorque : » Avec mes amis, nous sommes en train de lancer une merveilleuse compagnie d’aviation civile assurant le transport postal entre la France et l’Espagne. Vous croyez que la chance nous sourit tout le temps ? Vous croyez qu’il fait toujours beau quand nous devons traverser les Pyrénées ? Les pilotes que nous recherchons doivent surtout avoir du courage, s’entraîner avec persévérance, ténacité. Il faut en priorité qu’ils soient malins pour se tirer de toutes les situations, même les plus périlleuses ! La chance n’est pas un facteur de recrutement chez nous ! «
Le colonel reprend la parole : » Le lieutenant M… a raison ! Adaptons notre sélection sur ce qui se fait ailleurs et faisons confiance au courage, qualité militaire légendaire. Mermoz, je le prends ! Il saura toujours se tirer d’affaire, j’en suis sûr ! «
Jean Mermoz aime le risque. Vu ses multiples mésaventures récentes, cela tombe bien !
A-t-on le droit de critiquer un des pères de la Nation ? Est-il permis de voir une faiblesse chez mon ancien patron que je ne cesse pourtant d’admirer ?
Je viens de recevoir une belle lettre de Georges Clemenceau qui me donne de ses nouvelles pendant son voyage en Asie et notamment en Inde. Le courrier se révèle plaisant et la plume de l’ancien chef d’Etat toujours aussi alerte. C’est même avec beaucoup d’humour que son auteur décrit le mal qui l’a atteint à Calcutta et qui a failli l’emporter. Bref, une fois de plus, en lisant lentement chacune de ses lignes comme on boit un bon vin : je suis sous le charme.
Et puis, à la fin de la missive : patatras ! Presque tout s’effondre quand Clemenceau me fait part de ses succès de chasseur de tigres et se fait photographier, fièrement, devant les cadavres de plusieurs d’entre eux qu’il vient de tuer. Volonté de puissance ? Participation à une chasse entre dirigeants à laquelle il ne pouvait se dérober ? Passion soudaine pour un sport plutôt dangereux mais demandant du sang-froid et une implacable précision (qualités incontestables de l’ancien premier flic de France ) ? Je ne sais.
Mais les photos de Clemenceau me mettent mal à l’aise. Je n’y vois que de la cruauté gratuite. Vision de Parisien éloigné des charmes et des plaisirs de la campagne ? Peut-être. Mais les tigres ensanglantés, ils n’avaient rien demandé. Juste de rester les rois dans leur immense jungle.
Quand le Tigre tue des tigres, il participe à un plaisir aristocratique médiocre bien éloigné des hautes missions qui l’ont porté jusque-là.
Mais, je me dis qu’il montre – enfin – un authentique défaut. Une faiblesse, lui, le surhomme ! Et, à y réfléchir un peu, il n’en est que plus sympathique pour ses admirateurs dont je continue à faire partie.
Clemenceau, après avoir vaincu les ennemis de la France, se lance dans des chasses plus contestables…
» Mais en fait, vous n’avez pas compris ce qu’est un » acte manqué » , au sens freudien du terme ! » Je ne peux m’empêcher de lâcher cette phrase de reproche à mon assistant Jean-Jacques.
Ce dernier parle parfaitement allemand. Il vient de m’aider à relire et corriger la première traduction française de « L’introduction à la Psychanalyse » de Sigmund Freud, le grand professeur viennois. Jean-Jacques a fait un travail considérable et ses origines juives allemandes par sa mère nous aident à bien nuancer chaque phrase du livre qui sortira dans les prochains mois chez Payot, après « Les Cinq Conférences sur la Psychanalyse » qui viennent d’être publiées dans La Revue de Genève, pour la plus grande joie de mon ami Gide.
Mon collègue me répond : » Je ne vois pas ce qui vous fait dire cela. Freud voit dans les actes manqués autant de lapsus, d’actions qui révèlent ce qui se passe réellement dans notre inconscient. Par exemple, nous manquons le train qui nous emmène vers une destination qui nous n’aimons pas ; nous disons finalement l’inverse de ce que nous sommes sensés dire parce qu’on nous demande, malgré nous, de mentir ; ou encore, nous oublions un objet – pourtant précieux – justement chez la dame que nous souhaitons secrètement revoir etc… »
N’y tenant plus, péremptoire, je lui répète les paroles qu’il vient de fredonner : » À tous ces moments que j’avais cru partagés, aux phrases qu’on dit trop vite et sans qu’on les pense… : eh bien Freud nous démontre qu’on ne dit jamais une phrase trop vite sans y penser ! Vous passez à côté des leçons les plus importantes de la psychanalyse du maître viennois ! «
Jean-Jacques commence à se vexer : » Écoutez, je suis à vos côtés, vous, le conseiller du chef de l’Etat ; j’ai là un vrai métier. Je gagne correctement ma vie. Je ne me plains pas et je mets à votre service mon don pour les langues. Mais le soir, j’aime bien voir quelques amis qui trouvent que je ne chante pas non plus trop mal. Et la signification des paroles de mes chansons ne regarde que moi. De toute façon, tout le monde lira un jour Freud et personne ne connaîtra mes misérables petites mélodies ! «
Soudain pris d’une forte empathie pour ce collaborateur qui ne m’a jamais lâché et pour valoriser son travail, je lui fais miroiter que son nom pourrait figurer en bonne place de l’édition française des œuvres de Freud.
» Imaginez un instant : Sigmund Freud, Introduction à la Psychanalyse, Editions Payot, traduction J.J. Goldman. Voilà qui aurait de l’allure ! Votre mère Ruth serait tellement fière de vous. Oubliez vos chansons et vos textes sans queue ni tête. Laissez tomber vos musiques minables. C’est là où vous pourrez vous faire connaître ! «
Jean-Jacques éclate de rire : » Ah là, Olivier, vous venez de faire un magnifique acte manqué. Vous avez omis la négation dans votre dernière phrase et votre inconscient vous fait dire, ni plus ni moins, que je pourrais me rendre célèbre en chantant ! «
Découvrant mon magnifique lapsus qui ferait la joie du psychologue autrichien, je rougis. Jean-Jacques aurait raison ? Ce fils d’ouvrier polonais et d’une pauvre femme juive allemande pourrait avoir un destin ?
Je jette à nouveau un coup d’œil sur sa mélodie que je trouvais jusqu’à présent un peu simplette :
» Aux années perdues à tenter de ressembler
À tous les murs que je n’aurais pas su briser
A tout c’que j’ai pas vu tout près à côté «
J’ai repéré depuis longtemps l’immense talent de Freud.
Serais-je maintenant en train de passer à côté d’un collaborateur cachant un formidable artiste, tout près à côté ?