28 décembre 1918 : Les morts veulent revenir !

 » Les morts veulent revenir ! »

Tous les fonctionnaires bien placés comme moi sont fréquemment sollicités par nos amis, nos tantes, nos cousins… pour faire revenir le corps d’un ou de plusieurs disparus au front. Il s’agit de leur faire prendre leur place dans tel ou tel caveau familial et dans le cimetière de région parisienne, de Normandie, de Bretagne, où toute la famille repose déjà en paix.

La réponse est immanquablement négative. Les pays n’a absolument pas les moyens, ni le temps, de faire transporter des centaines de milliers de dépouilles des régions de l’Est vers l’ouest ou le sud du pays. Il faudrait affecter des régiments entiers à l’opération, ouvrir des centaines de milliers de tombes individuelles (où l’on n’est pas forcément sûr de trouver les – bons – « restes » du corps que la famille espère récupérer) et organiser une logistique d’acheminement effroyablement complexe. L’armée est totalement opposée de participer à l’opération et les mairies des régions de l’Est, en pleine opération de relogement, de ravitaillement de populations exténuées et de début de reconstruction, ont vraiment d’autres priorités.

Nous envisageons dès lors d’offrir à toutes les veuves et aux orphelins, un voyage en train par an, sur place, pour se recueillir sur la tombe du cher « Mort pour la France ».  Cela va être très coûteux mais toujours moins que d’organiser un immense et improbable transfert massif des corps concernés.

Les morts – qui ont de toute façon fait leur dernier voyage – ne bougeront plus et ce sont les vivants qui leur rendront visite !

Cimetière du Ravin de l’Index, près de la forteresse naturelle de la Main de Massiges. C’est ce qu’il reste après les violents combats de l’Argonne.

27 décembre 1918 : Peut-on se relever si fatigué ?

Je reviens vers ce journal.

Cette guerre monstrueuse est enfin terminée. Ma plus grande joie est que mon fils aîné Nicolas n’a pas été tué, ni même blessé. Il veut continuer à être pilote sur des aéroplanes qui se perfectionnent de plus en plus. Un destin –  que j’espère fabuleux – s’ouvre à lui, dans les airs qu’il aime tant.

Le reste de ma famille a souffert de mes nombreuses absences et se réjouit que nous soyons maintenant tous ensemble réunis. Nous avons quitté Paris pour Versailles, plus calme.

Professionnellement, il va falloir travailler à relever notre France meurtrie par ces quatre années de combats aussi violents qu’interminables. Un pays heureux d’être vainqueur mais épuisé. Les rues sont remplies de soldats démobilisés et souvent dans un triste état : estropiés, gueules cassées, malades du corps ou de la tête… Il ne sera pas évident de trouver des ouvriers et des paysans en pleine forme pour agir !

Le discours officiel se résume à cette phrase : « l’Allemagne paiera ». A voir…

Mon fils vient de rencontrer Pierre-Georges Latécoère : grand patron du monde de l’aéronautique, il propose à Nicolas de travailler avec lui pour ouvrir des lignes aériennes civiles

3 décembre 1917 : Proust éloigne la guerre

 » Je ne peux pas comprendre comment il se fait que votre visage me soit si continuellement présent, que je me rappelle les moindres détentes de votre sourire, la simplicité dont s’enveloppait votre bonté, tant de choses qui de près passaient plus inaperçues… » Paul Morand vient d’être nommé comme secrétaire d’ambassade à Rome. Il va quitter Paris, laissant son ami Marcel Proust inconsolable, jetant ces mots touchants dans une lettre que Paul ne lira peut-être qu’après son arrivée en Italie.

Pendant toute l’année 1917, le couple formé par Paul et sa conjointe, la princesse Hélène Soutzo a fasciné l’écrivain. Ce dernier se dit officiellement ami de Morand et amoureux de sa femme, dans une espèce de triangulation dont il a le secret. Proust observe les deux êtres de façon avide pour remplir son imaginaire et nourrir ses livres. Il faut reconnaître que nul ne peut rester indifférent à Hélène, petite femme jolie, piquante, pleine d’esprit…et très riche, grâce à son père banquier grec et un premier mariage avec un prince, diplomate roumain dont elle garde le nom comme le titre. Marcel n’a pas non plus détourné les yeux de Paul Morand, diplomate de second rang dont il détecte pourtant, avant tout le monde, les talents littéraires, conquis par son intelligence et son exquise finesse.

Enfermé depuis le début de la journée dans sa vilaine chambre du 102 boulevard Haussmann, Marcel peine à émerger depuis sa terrible crise d’asthme d’hier : « J’ai cru que mon coeur allait s’arrêter définitivement et que mes poumons éclataient ! C’est gentil, Olivier, d’être venu me rejoindre. Quand je suis comme cela, je ne vois personne et sens que tout le monde me fuit… » Aujourd’hui, son teint reste horriblement pâle avec de grosses cernes qui lui mangent une bonne partie d’un visage demeurant, malgré la douleur, infiniment doux, presque féminin.

Occupé à détourner son esprit qui ne cesserait autrement de ressasser autour de Morand et tout simplement désireux de lui changer les idées, je lui parle de ses autres nouveaux et nombreux amis de cette année 17. Je lâche, sans succès, les noms de ceux que j’ai pu croiser au Ritz, au Crillon ou dans les soirées des Beaumont, 2 rue Duroc : Jacques Truelle, Jacques de Lacretelle ou le très beau Pierre de Polignac… Pas de réactions ou juste quelques commentaires laconiques. Sur le point de renoncer et de prendre congé, je réussis enfin ma manoeuvre en abordant la situation d’une autre de nos connaissances communes, le président de la Chambre de commerce américaine, Walter Berry. Ce dernier, américain francophile, s’est battu comme un diable pour l’entrée en guerre de son pays aux côtés de la France et a toute ma sympathie. L’oeil de Marcel s’éclaire quand j’évoque avec lui Berry et il lâche, attendri : « Je ne connais rien de plus beau que les yeux de son visage, de plus agréable pour les oreilles que sa voix, comme s’il était peint par Tintoret et orchestré par Rimski. » Je me doutais bien qu’en parlant d’un autre homme fascinant à Marcel, sans doute plus inverti que jamais – même s’il n’aborde jamais la question avec un père de famille rangé comme moi – je pourrais ainsi l’extraire de sa mélancolie.

Marcel change soudain de conversation.  » Vous ne voulez pas acheter une partie de mes meubles ? L’argenterie de table familiale qui ne me sert à rien ? Le tapis de la pièce d’à côté… ou…je ne sais pas…par exemple la commode Louis XVI qui est derrière vous ? J’aimerais amasser un petit pécule que je pourrais donner à la pauvre Mme Scheikévitch, ruinée par la révolution russe ! « .  Je décline poliment, n’ayant vraiment pas la fortune personnelle de Proust. Une bonne partie de mon traitement de fonctionnaire est englouti dans la vie parisienne devenue ruineuse pendant la guerre. Je lui glisse qu’il devrait prendre des nouvelles de la princesse Soutzo qui va se faire opérer de l’appendice. Je n’aurais pas dû ! Je sens d’un coup Marcel fou d’inquiétude. A coup sûr, il va tenter de la rassurer chaque jour, maladroitement, en devenant forcément indélicat ! Il revient alors à Morand, obsédé : « L’idée qu’il partira dans dix jours, que demain, il faudra se dire il n’y en a plus que neuf et après demain huit, cela donne envie de se tourner contre le mur et de prendre une telle dose de véronal qu’on ne se réveille qu’une fois qu’il sera à Rome… »

Je quitte Marcel sur la pointe des pieds. Décidément, je n’ai pas réussi à le rendre gai en ce jour froid de début décembre. Je remonte le boulevard Haussmann, pensif, les deux poings dans les poches de mon pardessus gris. Rencontrer l’écrivain, même s’il est souvent neurasthénique, me change de mes activités auprès de Poincaré et de Clemenceau. A ses côtés, la guerre me paraît un instant s’éloigner. Elle est tenue à distance respectueuse par l’auteur de ces si longues et belles phrases, descriptions fines et minutieuses de son petit monde rendu éternel par la magie des mots réunis en un univers magnifiant les sens et les souvenirs. Le monde de Proust survivra longtemps, n’en doutons pas, à la bêtise meurtrière des hommes d’aujourd’hui.

Paul Morand
Le Boulevard Haussmann
La belle et piquante princesse Soutzo

27 novembre 1917 : la mise à mort des modérés

« Dieu que la politique est une chose laide ! » me lâche Philippe Pétain. Nous évoquons ensemble le sort à réserver à l’ex-ministre de l’Intérieur Louis Malvy, qui a démissionné il y a quelques semaines et va probablement être jugé au Sénat constitué en Haute Cour.
Le commandant en chef fait une mine que je trouve faussement contrite. Il a en fait puissamment oeuvré pour abattre Malvy qui avait essayé depuis le début de la guerre de trouver le juste milieu entre le pouvoir militaire tout puissant et la vie de l’arrière ne pouvant être totalement militarisé, en préservant autant que possible la prééminence de pouvoir civil.
Oui, Malvy avait refusé en 1914, pour préserver l’unité nationale, de faire arrêter préventivement les syndicalistes, anarchistes ou autres socialistes opposés à la mobilisation. Oui, il avait aussi refusé en 1916 et 1917 que le maintien de l’ordre passe aux mains des militaires dans les zones proches des combats et que les pacifistes soient réprimés en dehors d’un cadre légal. Surtout, il s’oppose toujours vivement à Pétain sur les raisons pour lesquelles une partie du pays plonge dans la crise morale, menacé par les mutineries au front et les grèves dans les usines d’armement. Pour Malvy, tout vient des soldats eux-mêmes, démoralisés par les offensives à outrance, l’échec du Chemin des Dames et pour lui, c’est eux qui « contaminent » les civils lors de leurs permissions. Il insiste aussi sur le fait que les mutins sont loin d’être tous des socialistes mais comptent aussi des royalistes et des nationalistes, acharnés à faire tomber la République qui reste pour eux « la Gueuse ».
Pétain s’emporte quand je lui rappelle cette thèse que je ne trouve pas totalement aberrante : « Foutaise ! Olivier, vous savez bien que l’immense majorité de nos soldats est la vaillance même ! Mais lorsqu’ils retournent à l’arrière, ils ne découvrent, ahuris, que désordre et relâchement. Malvy ne faisait pas son travail de ministre de l’Intérieur ! Le pays est plongé dans une ambiance délétère par la faute d’hommes comme lui »

Les contacts que j’ai ensuite avec Clemenceau ne permettent évidement pas non plus de sauver le pauvre ancien ministre, homme trop modéré dans une ambiance où seuls les fauves et les crocodiles survivent. Le Tigre est l’un des auteurs principaux de sa chute et garde la rancune tenace pour tout ceux qui se mettent en travers de son combat pour une guerre à outrance. Clemenceau ajoute, calé dans son fauteuil et le regard dur : « Mon cher Olivier, Malvy, c’est le laisser-faire, le laisser-aller et la poignée de main à n’importe qui… Au-delà de Malvy devant être évidemment réduit à néant, il y aura aussi votre ancien patron Joseph Caillaux qui aura à payer sa trahison. Je vous conseille d’ailleurs de vous écarter prudemment de cet ancien ministre des finances. Nous enquêtons avec l’aide de la police et du renseignement militaire. Rien n’exclut que nous ne procédions pas un jour à son arrestation… Il ne faudra pas que vous soyez là à ce moment. »
Je suis abasourdi. Caillaux demeure pour moi un homme droit. Peut-être lassé, comme nous tous, par une si longue guerre, a t’il tenté récemment de nouer des contacts avec des diplomates argentins ou italiens favorables à la paix. Avant 1914, il aimait aussi l’Allemagne, sa culture, son rayonnement artistique, son économie exemplaire et était favorable à un rapprochement entre nos deux grands peuples. Cela ne fait pas maintenant de lui un traître. Je quitte la demeure du Tigre la gorge nouée. Ce conflit atroce tue non seulement des millions d’hommes innocents mais sape aussi progressivement toute liberté de penser. Au front, il faut marcher au pas et se taire ; à l’arrière, eh bien, ce sera bientôt la même chose !

Louis Malvy, ancien ministre de l’Interieur, est mis en accusation. L’homme est trop modéré pour l’époque…

20 novembre 1917 : Le Tigre revient !

« Un jour, de Paris au plus humble village, des rafales d’acclamations accueilleront nos étendards vainqueurs, tordus dans le sang, dans les larmes, déchirés des obus, magnifique apparition de nos grands morts. Ce jour, le plus beau de notre race, il est en notre pouvoir de le faire ! « 

Discours magnifique à la Chambre, moment unique : j’en ai la gorge nouée. Mon « patron », Georges Clemenceau, revient en pouvoir ! Poincaré qui s’en méfie mais pensait à lui depuis longtemps, s’est finalement décidé, après avoir nommé une succession de Présidents du Conseil qui ne laisseront sans doute pas de grands souvenirs dans la mémoire collective.

Le Tigre revient… Poincaré a fait le choix de la guerre à outrance. Il écarte les options pacifistes ou même modérées. Fini les conciliabules secrets avec des pseudo-diplomates allemands, fini les rêves – illusoires, j’en suis sûr – d’une paix blanche, sans vainqueur ni vaincu. Les boches ne nous rendront pas l’Alsace et la Lorraine et veulent notre perte. Ceux qui croient à autre chose restent de doux rêveurs. Il faudra se battre jusqu’au bout. Briand, Caillaux et les autres seront écartés, voire poursuivis.

Il faut tenir, continuer obstinément le combat… en attendant les Américains et leurs ressources humaines, matérielles et financières immenses.

Clemenceau incarne une ligne claire, un choix limpide et galvanisant.

Je n’ai pas été nommé chef du cabinet civil. Légère déception. A 49 ans, avec mon expérience, cela n’aurait pas été incongru. Georges Mandel – que j’ai du mal à cerner – a su être, à 32 ans, plus convaincant que moi. Le Tigre me propose d’assurer plutôt la jonction entre Poincaré et lui : «  Vous savez travailler avec tout le monde et en même temps, votre loyauté à mon égard n’a jamais été prise en défaut. La qualité de mon lien avec le Président de la République apparaît comme l’élément à préserver absolument. Vous connaissez mon fichu caractère. A vous de faire en sorte que Poincaré puisse me supporter assez longtemps pour que l’on gagne cette foutue guerre ! »

Quand je lui parle de Mandel, ma mine un peu déconfite, pour comprendre pourquoi ce dernier occupera la place centrale dans son dispositif, Clemenceau me répond, pédagogue: « Cher Olivier, cela ne doit pas vous préoccuper. Vous n’avez plus l’âge de perdre votre temps au téléphone, toute une journée durant, avec les parlementaires compliqués ou les préfets en attente d’instructions claires, de vivre nuit et jour pour votre patron… Et puis, je ne peux me passer de Mandel, même s’il m’énerve souvent. Il pense pour moi  et me protège en faisant le rempart nécessaire avec beaucoup de gens pour que je puisse me concentrer sur l’essentiel. Tout le monde salue sa puissance de travail mais il n’est guère sympathique. Quand je pète, c’est lui qui pue… »

Il est décidé que je ne quitterai pas mon bureau de l’Elysée situé à côté de celui de Poincaré. Je ne rejoindrai donc pas la rue Saint Dominique et le ministère de la Guerre où Clemenceau s’est installé puisqu’il cumule ce ministère avec la présidence du Conseil. Deuxième petite blessure d’amour propre. Je ne serai donc pas localisé facilement là où tout se passe et se décide. A moi donc d’être présent au bon moment, le soir vers huit heures par exemple, quand le Tigre se détend avec ses proches collaborateurs. Peut-être aussi que Clemenceau continuera à m’inviter chez lui, de très bonne heure le matin, pendant sa gymnastique par exemple ou le midi quand il rentre chez lui en auto pour déjeuner…

Aider le Tigre à nous faire gagner la guerre : cela doit devenir notre unique objectif à tous !

Georges Mandel devient chef de cabinet de Clemenceau. Cette fois-ci, Le Tigre me laisse un peu à l’écart. Déception…

12 novembre 1917 : le mendiant russe qui prend le pouvoir

Par un froid glacial doublé d’un vent mauvais, un homme habillé en mendiant traverse Pétrograd. Il a un bandeau d’un blanc douteux tout autour de la tête comme s’il était blessé ou atteint d’une vilaine maladie de peau… il ne paye guère de mine.

L’individu bizarre marche près de deux heures dans la boue et la neige fondue de la capitale russe et passe, un à un, les multiples contrôles tenus par la soldatesque ou les ouvriers révoltés. Dans cette ambiance insurrectionnelle, chaotique, où l’incident malheureux arrive parfois et une balle est vite tirée sur toute personne suspecte, nul n’ose pourtant interpeller notre homme, peut-être par respect – ou pitié – pour son état misérable. Son pas reste étonnamment décidé et rapide et il atteint Smolny, siège des bolcheviks. Là encore, il se faufile dans la foule grondante sans être inquiété. Arrivé parmi les dirigeants, d’un geste théâtral, il défait son pansement en fait inutile, retire son écharpe grise, trouée et finalement hors d’âge. Il se révèle propre, a le regard vif, dégage une énergie formidable et tonne d’une voix qui domine celle des autres. A ce moment, il se redresse, gonfle sa poitrine et chacun le reconnaît avec un murmure de stupéfaction : c’est Lénine !

Le meneur bolchevik prend alors l’ascendant sur les autres dirigeants présents, avec le magnétisme qui l’a toujours caractérisé. C’est lui qui a la répartie la plus facile et argumente de la façon la plus convaincante.  Il ne s’embarrasse pas de doutes ni d’état d’âme. Son discours tranchant comme une lame, parfois violent, emporte tout sur son passage comme un fleuve sortant de son lit. Lénine balaie toute opposition par ses gestes brusques, le regard volontiers plein de colère et suscitant la crainte. C’est un fait dont personne ne doute : il fera arrêter ceux qu’il juge trop mous ou peu fiables.

Le représentant de l’ambassade de France qui m’écrit pour me conter tout cela, Louis de Robien, m’indique que Lénine n’hésite pas à mentir s’il le faut. Il annonce pas exemple la chute de Kerenski plusieurs heures avant l’arrestation réelle des ministres du gouvernement provisoire. Grâce à cet arrangement avec la vérité, il prend facilement l’avantage sur ses adversaires plus lents et scrupuleux.

Personne ne regrette Kerenski. Le dirigeant menchevik avait fini par se couper de tous les autres révolutionnaires et même du peuple qui avait pourtant cru en lui au début.

Il va falloir se faire à Lénine.

S’il est faible, il sera balayé en quelques jours dans cette ambiance totalement instable et imprévisible du Pétrograd d’aujourd’hui. S’il est fort, la Russie si vaste, si fragmentée, aura alors l’homme à poigne dont elle a toujours besoin.

 

L’Institut Smolny, siège des nouveaux dirigeants russes, les bolcheviks.

 

 

9 mai 1917 : Profiter de la vie

« Se promener bras nus, c’est un manque de respect pour nos soldats en permission ! » La phrase m’est venue comme cela, presque sans réfléchir. Ma fille Pauline, obéissante, est retournée dans sa chambre chercher un chandail pour se couvrir et se faire ainsi plus discrète.
Ma femme ne comprend pas et se risque à demander :
« Tu crois vraiment que cette tenue de notre fille – très convenable au demeurant – va influer sur le cours de la guerre ? »
J’ai du mal à expliquer ce que peuvent ressentir nos « Poilus » quand ils côtoient l’arrière. Eux qui s’attendaient à être accueillis en héros à chaque permission, à faire l’objet d’une vraie ferveur populaire liée aux sacrifices immenses auxquels ils consentent sur le front pour sauver la patrie, ils ont déjà dû se faire à l’idée qu’il n’en était rien. Leur uniforme ne leur donne aucun privilège particulier et les passants les croisent sans même un « bonjour », au mieux indifférents, aux pire méprisants quand ils sentent un peu mauvais ou ne sont pas rasés de près.
Ils doivent maintenant supporter que « l’arrière » – c’est nous – ne pense pas sans arrêt à la guerre. Que les jeunes filles grandissent et s’amusent, que leurs parents veulent retourner au spectacle, que tous désirent voir de bons films au cinématographe… Et que les privations de sucre, de viande ou de fruits frais, cela commence à bien faire si en plus on ne peut pas profiter un peu de la vie !
La guerre dure, s’étire sans fin. Personne n’en voit le bout. Il faut dès lors s’adapter et tenir. Et d’introduire un peu de plaisir et de joie dans nos mornes vies, fait partie de cette stratégie inconsciente (je parle comme le docteur Freud) de survie sur la durée.
Le soldat, lui, ne comprend pas. C’est si doux d’être en dehors des tranchées : de quoi se plaint-on ? L’arrière lui paraît être un monde de privilégiés, de « planqués », indifférents à son terrible sort…
Et – c’est là que je voulais en venir – tout se cristallise sur la tenue des jeunes filles. Une épaule apparente, un décolleté légèrement provocant… et tout s’emballe dans sa tête. Déjà qu’il ne peut satisfaire ses besoins virils, qu’il soupçonne sa femme de le tromper avec le facteur ou le plombier, il ne peut, en plus, admettre qu’une jeune femme puisse lui « jeter à sa figure de pauvre gars « sa beauté devenue inaccessible pour lui, la « brute » qu’il a l’impression d’être devenue.
« Oui, je suis d’accord avec toi, Nathalie : des bras bien couverts et une tenue neutre ne changent rien au cours du conflit, vraiment. Mais pour nos soldats, c’est une marque de respect appréciée. C’est un peu comme dans les églises où on se découvre en rentrant… »
Pauline lève alors les yeux au ciel, avec le regard excédé qu’elle a parfois : « Vivement que cela se finisse cette fichue guerre ! »

Les femmes, pendant cette si longue guerre, occupent les emplois vacants d’ouvriers mais aimeraient aussi « profiter de la vie »…