18 septembre 1908 : Les vacheries des Parisiens

 » Non, désolé, je ne vois pas la différence entre les deux laits ».

Telle est ma conclusion après avoir goûté chacun des deux verres servis par le représentant des vacheries parisiennes. Il veut me démontrer qu’entre le breuvage blanc issu des vaches élevées en plein Paris, dans les vacheries qu’il représente et celui sortant des pis des vaches de province, il y a une « sacrée différence de qualité et de saveur ».

Le laitier ne se laisse pas démonter par ma remarque dubitative :

 » Il important que la Capitale conserve des vaches. Le lait arrive ainsi plus frais chez les consommateurs. Vous savez que nous offrons un vrai service apprécié de toutes les familles de notre grande ville. Les livreurs parcourent les rues en agitant une crécelle. Les mères de famille mettent à leur porte leurs bouteilles de lait vides et nous les remplaçons par des bouteilles pleines, hermétiquement fermées et cachetées pour éviter les fraudes. Tout cela est compris dans un abonnement modique de 14 francs par mois.  »

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La concurrence des vaches et du lait normand est fatale aux vacheries parisiennes

J’ai l’air malin avec mes deux grands verres de lait sur mon bureau. Je ne sais comment me débarrasser de ce représentant des vacheries parisiennes qui voulait absolument être reçu « au plus haut niveau de l’Etat ».

Je glisse à mon interlocuteur :  » Ecoutez, j’ai bien compris qu’en quelques années, nous sommes passés de plus de 500 vacheries abritant plus de 8000 vaches à 200 comprenant seulement 3000 animaux. Je vois bien que votre profession est en train de disparaître du paysage parisien et qu’il faut faire quelque chose.  »

J’arrive à le convaincre de me laisser en paix, que son dossier est « entre de bonnes mains, je vous assure ».

Quand il me quitte, je regarde à nouveau la note préparée par les services de la préfecture. En fait, la situation est désespérée :

La spéculation foncière conduit les vacheries à être toutes rachetées par des promoteurs lorsque les propriétaires décèdent. De surcroît, les mauvais salaires versés aux garçons vachers entraînent une pénurie de personnel dans le secteur qui empêche une production régulière. Pour finir, la concurrence des grandes laiteries de province qui fournissent un « lait voyageur » (c’est comme cela qu’on dit à Paris) beaucoup moins cher, porte un coup fatal à cette activité atypique de la Capitale.

Enfin seul dans mon bureau, je fais un dernier test entre les deux verres de lait : le « lait voyageur » et le lait « typique de Paris ».

Pour bien me concentrer, je prends mon temps et ralentis ma respiration. Je ferme les yeux et j’avale à toutes petites gorgées :

Non décidément, aucune différence.

Dossier classé.

9 juillet 1908 : La conscience de Clemenceau

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Rencontre incroyable au Bouillon Chartier du boulevard du Montparnasse…

En fin de journée, G. Clemenceau me fait venir dans son bureau.

«  Vous pouvez vous libérer ce soir ? Je dîne avec une rude femme et je ne veux pas que nous soyons vus, seuls, elle et moi. J’apprécierais donc que vous soyez présent… si vous n’y voyez pas d’inconvénient. »

Bien sûr que non ! Accompagner le Président du Conseil lors de rendez-vous avec la gente féminine ; être présent comme caution morale ! J’aurai vraiment tout fait dans mes activités de conseiller. Comme toutes les missions de confiance, je ne peux refuser.

«          Monsieur le Président, je peux sans doute vous accompagner mais quel est le nom de cette rude femme comme vous dites ?

         Vous êtes trop curieux, mon garçon, vous verrez ! » 

Je retrouve mon patron vers 8 heures au Bouillon Chartier du boulevard du Montparnasse. Ce restaurant qui ne se contente plus de servir un plat unique de viande et de bouillon aux travailleurs des marchés parisiens, a été récemment rénové dans le style Art nouveau. Le cadre est agréable, cossu, le service chaleureux.

Nous attendons la dame, l’inconnue dont G. Clemenceau ne veut dévoiler le nom.

Après avoir eu le temps de trinquer d’un verre de rouge, je vois une femme d’une cinquantaine d’années, belle, avec beaucoup d’allure, qui se dirige d’un pas décidé vers nous. Les cheveux frisés, le regard vif et rieur, des lèvres pulpeuses, formant un trait droit. Un port de tête de reine, un visage aux traits réguliers et pourtant typés, des sourcils un peu épais mais impeccablement dessinés.Je la reconnais immédiatement ; c’est Séverine, l’écrivain journaliste, peinte par Renoir il y a une vingtaine d’années.

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Caroline Rémy ou Séverine peinte par Renoir

Séverine, de son vrai nom Caroline Rémy, a couvert des évènements marquants de ces derniers temps. Je me rappelle ses articles sur l’Affaire Dreyfus ou ceux décrivant de façon poignante les conséquences de plusieurs catastrophes minières.

A peine assise, G. Clemenceau l’interroge sur ses occupations actuelles. Elle lui répond avec un peu  d’insolence et beaucoup d’ironie :

«          – Mais, Monsieur le Président, vos rapports de police ne vous disent pas tout ? Je continue à fréquenter les anarchistes que je défends à chaque procès qu’ils doivent subir ; je m’engage pour le vote des femmes ; on m’invite souvent à donner des cycles de conférence sur les différents sujets que j’ai couverts comme journaliste ; les militants pour la paix m’ont demandé de les rejoindre… Comme vous le voyez, je n’ai pas le temps de m’ennuyer. Mais, pourquoi avez-vous souhaité me rencontrer ?

         C’est très aimable à vous d’avoir accepté mon invitation. Vous êtes pour moi comme une …conscience. Mes fonctions m’obligent à être le « premier flic de France ». Cela ne correspond guère à ma personnalité profonde. J’ai la nostalgie de ces moments où nous étions dans le même camp pour défendre Dreyfus, ces instants où nous étions au bord de la légalité pour défendre un innocent.

         C’est vrai que vous semblez avoir tout oublié de l’homme de gauche intransigeant que vous étiez. Je suis scandalisée par la façon dont votre gouvernement se comporte dans la grève des carriers à Vigneux. Envoyer la troupe : la belle affaire ! Quelle vision à courte vue ! Je suis aussi peinée que vous ne fassiez pas aboutir des textes plus protecteurs pour les mineurs qui continuent à être les bêtes de somme de notre société industrielle. Enfin, nous sommes nombreuses à regretter que les radicaux s’opposent au vote des femmes. Bref, tout cela me pousse progressivement dans les bras de vos opposants les plus durs, Monsieur le Président du Conseil. » 

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Séverine dans les années 1900

G. Clemenceau écoute silencieusement. La dureté des reproches l’atteint, il est pâle et baisse un peu le regard. Nous n’avons plus affaire au combattant infatigable de la Chambre, au Tigre qui déchire ses adversaires. Ce soir, c’est un homme tout simple qui accepte délibérément d’écouter le jugement que l’on porte sur ses actes, comme s’il recherchait une sorte de rédemption.

Séverine arrêt d’un coup sa vindicte. Sa voix s’adoucit :

«  Je ne voulais pas vous peiner. C’est courageux d’accepter d’entendre une vieille dure à cuire comme moi ! »

La conversation devient alors plus légère et tourne autour des jeux olympiques de Londres ou de la dernière exposition des œuvres de Cézanne.

Je regarde, ébahi, ce tableau improbable, cette réunion incroyable entre deux figures légendaires. Clemenceau et Séverine ! Deux caractères entiers, deux blocs d’idéaux. Les deux convives sont fascinés l’un par l’autre.

Ma présence semble leur peser. Avant le dessert, je trouve un prétexte pour m’éclipser. Je ne sais pas comment a fini le repas…

15 mars 1908 : Vollard, une cave et un poulet

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Vollard par Renoir ; une cloison sépare sa cave de son magasin rue Laffitte à Paris

Le peintre reste fondamentalement solitaire. Une vision, une toile, des tubes de couleur, une main vive, habile, qui cherche à restituer ce qui n’est au début qu’une vision. Un oeil dilaté, concentré, une oreille qui se ferme au monde extérieur.

Le tableau permettra de renouer le contact … une fois achevé.

Le peintre appartient à la grande famille des artistes. Si son art s’exerce de façon individuelle, il se nourrit des échanges avec d’autres au préalable. Il capte des tendances, copie des gestes et surtout les transforme à sa façon. Il fait un miel original des idées du temps, reprend, recycle, des oeuvres qu’il admire. Il ne part pas de rien mais construit toujours.

Pour s’adosser aux autres, pour prendre des forces dans l’énergie de génies voisins, il faut des lieux de rencontres.

La cave du marchand d’art Ambroise Vollard appartient à ces lieux qui sont en passe de devenir mythiques.

Dans cet endroit humide, qui ne paie pas de mine mais sent bon le plat national de la Réunion – le cari de poulet – se pressent ou se sont pressés des convives prestigieux ou moins connus : Cézanne, Renoir, Forain, Degas, Redon, Picasso, Matisse, Vlaminck ou le Douanier Rousseau.

On boit, mange et parle gras. Les chants fusent et lorsque l’on entend les paroles parfois grivoises, on peine à croire que la fine fleur des artistes modernes soit ici réunie.

Un homme reste discret. Il couve et nourrit tout ce beau monde. Il fait le lien a priori impossible entre le monde irrationnel, intemporel et souvent anti-social des artistes et une société bourgeoise argentée qui veut bien de l’originalité dans l’art qu’elle achète mais sans être trop bousculée dans ses certitudes.

On le paie pour cela et on le paie bien; il devient riche et bientôt aussi célèbre que les peintres qu’il porte. Ambroise Vollard prend une place majeure dans notre Paris des arts et des lettres.

Tout part d’une cave qui sent bon le cari de poulet.

4 janvier 1908 : Gare aux bacilles !

Dîner avec des savants de l’Institut Pasteur.

Le ministre a tenu à rencontrer personnellement Alphonse Laveran, prix Nobel de médecine 1907. Il m’avait donc demandé d’organiser un dîner en ville avec « ceux qui comptent dans cette prestigieuse maison » dont fait parti ce chercheur de 63 ans.

Laveran 1845-1922.jpg Alphonse Laveran

G. Clemenceau, lui-même médecin, s’est révélé particulièrement à l’aise au milieu des scientifiques invités.

Nous avons parlé des maladies dont on vient d’identifier la cause comme la malaria (due à un parasite protozoaire), la tuberculose (bacille de Koch) et de toutes les maladies (malheureusement les plus nombreuses) dont on continue à presque tout ignorer (comme le cancer).

Hypocondriaque de nature, inculte dans les domaines scientifiques, j’avoue que l’étalage de ces maladies, de leurs causes (souvent répugnantes), de leurs conséquences (forcément dramatiques) et des façons de s’en protéger (toujours contraignantes), m’a coupé l’appétit.

Horrifié, le teint pâle, j’imaginais mon assiette pleine de bactéries, mon verre rempli de microbes diaboliques et mes couverts souillés par on ne sait quelles mains sales de serveurs sans gant.

Mon voisin, le docteur Ilya Ilitch Metchnikov a su me rassurer. Avec son fort accent russe, son regard bienveillant, il m’a expliqué que mon corps contenait un système de défense naturelle, les « macrophages » qui pouvaient lutter spontanément contre les microbes susceptibles de l’attaquer (phagocytose).

Passionné par son sujet et s’exprimant simplement, il m’a même démontré que les bactéries n’étaient pas si dangereuses que cela. « Les fromages en contiennent beaucoup, sans risque pour l’organisme » m’a-t’il affirmé. Ces bactéries, selon lui, prolongeraient même la vie.

Il m’a cité l’exemple des vieux du Caucase qui atteignent des âges remarquables grâce à un consommation effrénée d’une sorte de … lait caillé, préparation appelée en Bulgarie, « yaourt ».

Ah ! J’étais soulagé; tout pouvait donc se régler avec les petits pots en verre plein de bon lait caillé de notre enfance. Foin de médicaments, de traitements compliqués, d’examens médicaux douloureux … Juste un peu de liquide blanc laiteux et nous pouvions envisager une longue vie avec des digestions faciles, un sentiment de bien-être et un sans aucun doute, un sommeil de bébé !

Ce bon docteur Metchnikov, voilà un scientifique comme je les aime.

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Le docteur Metchnikov, par Nadar

16 octobre 1907: Lire le Guide Michelin… à défaut de s’offrir une auto.

 Poster de 1898

Acheter une automobile n’est pas encore à la portée de ma bourse de fonctionnaire (j’économise cependant pour que nous puissions nous offrir un jour cet objet convoité par beaucoup).

En attendant, je me « délecte » à la lecture du Guide Michelin publié et soigneusement mis à jour chaque année depuis 1900.

Vu le nombre de conseils donnés sur le montage et le démontage des pneumatiques, j’ai l’impression que les chauffeurs passent leur temps à crever! De ce point de vue, il vaut mieux attendre avant d’acheter un véhicule; avec le temps et le progrès technique, les pneus gagneront en robustesse.

Certaines citations du livre ne manquent pas de souffle: « Cet ouvrage paraît avec le siècle, il durera autant que lui. L’automobilisme vient de naître, il se développera chaque année et le pneu avec lui, car le pneu est l’organe essentiel sans lequel l’automobilisme ne peut rouler ». Ce lyrisme laisse rêveur.

Le livre nous conseille de jolies routes, des hôtels charmants…Les connaisseurs des différentes régions décrites débattent à perte de vue de la pertinence des jugements (souvent définitifs) du guide.

Pour ma part, j’aimerais voir la tête des aubergistes qui apparaissent un année puis disparaissent l’année suivante du guide…surtout s’ils découvrent que leur principal concurrent a pris leur place!

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