23 juillet 1908 : La hiérarchie catholique contre le scoutisme

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Le « scouting » se répand très vite en Grande Bretagne depuis le premier camp organisé dans l’île de Brownsea en 1907

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 » Mais nous avons déjà nos organisations de jeunesse ! Nos chères têtes blondes n’ont rien besoin de plus !  »

Petite discussion avec un évêque dans une réception donnée hier au ministère de l’Intérieur… chargé, aussi, des cultes.

J’ai lu le livre que viens de publier le général anglais Baden-Powel « Scouting for boys » . Une vie en plein air pour les enfants qui grandissent, de l’aventure, un idéal de solidarité, de la débrouillardise, une découverte de la Foi… l’ouvrage se révèle passionnant. L’officier britannique transpose son expérience lors de la guerre des Boers (il a sauvé la ville assiégée de Mafeking grâce à l’aide de jeunes transformés en estafettes, éclaireurs ou sentinelles) pour proposer une nouvelle organisation de jeunesse.

Il propose aux enfants de savoir se repérer, se nourrir, s’abriter en pleine nature tout en réfléchissant à un véritable idéal de vie fondé sur le sens du collectif, la fraternité, le don de soi et une spiritualité vivante.

A priori, on pourrait s’attendre à ce que l’Eglise de France accueille cet ouvrage avec bienveillance.

Il n’en est rien.

Est-ce l’origine protestante de Robert Baden-Powel qui froisse nos responsables catholiques ? Ou doit-on y voir une crainte de remise en cause des multiples camps estivaux de jeunes organisés de façon spontanée par les paroisses de notre pays ?

Quand j’écoute l’évêque parler, je sens toute la difficulté d’acclimater dans notre pays latin une idée née sur un sol anglo-saxon. Pour réussir à s’implanter de ce côté de la Manche, il faudrait que le fondateur du mouvement « boys scout » soit issu des rangs de l’armée française, qu’il ait écrit son livre dans la langue de Molière et surtout qu’il bénéficie d’un soutien officiel du Pape.

Pourtant, les jeunes français ne sont pas si différents de leurs compagnons britanniques. Eux aussi recherchent un sens à leur vie à un moment où leurs parents ne peuvent plus tout leur transmettre, à une période où ils vont basculer dans le monde adulte et devenir des citoyens. Ils ont aussi une soif d’absolu, de pureté et la volonté de se dépasser. Ils cherchent – trop souvent sans succès – des guides et quelques règles pour les accompagner dans ce passage difficile à l’âge des responsabilités. Ils ont besoin d’être convaincu que « tout cela a un sens ». « Scouting for boys » leur apporte tout cela.

Des camps « boy scout » sont prévus pour l’an prochain en Grande Bretagne et peut-être en Belgique (sur l’initiative de pasteurs et de jésuites). Si rien ne se fait en France, je proposerai à mon fils aîné Nicolas d’aller là-bas.

Lui qui fera un jour un service militaire de deux ou trois ans, je suis heureux qu’il puisse aussi méditer cette petite phrase de Baden-Powel  » Il faut transformer ce qui est un art d’apprendre à faire la guerre en un art d’apprendre aux jeunes à faire la paix « . 

19 juillet 1908 : Comment choisir une nourrice ?

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En 1908, les nourrices originaires de Bourgogne ou de Bretagne sont très appréciées…

Faire garder son enfant, confier ce que nous avons de plus précieux à une autre personne, accorder sa confiance à une quasi inconnue pour allaiter ce petit être sans défense qui reste un peu une partie de nous-même.

J’ai lu, entendu, tout et son contraire sur les nourrices. En fait, il faut bien distinguer celles qui exercent dans les familles bourgeoises et qui quittent leur région natale pour s’occuper des rejetons des milieux aisés, les « nourrices sur lieu » et celles qui accueillent les enfants d’ouvriers, en Normandie, dans le Morvan ou dans les campagnes environnantes à Paris ou Lyon, « les nourrices au loin ».

Longtemps, la profession n’a guère été réglementée : un certificat de moralité rédigé par un curé, une réputation assise sur le bouche à oreille, une allure digne, une poitrine féconde… et les bébés affluaient en masse.

A partir des années 1850, la presse a commencé à se faire l’écho des trop nombreux accidents touchant les petits Parisiens confiés en bas âge à des familles paysannes résidant dans les provinces autour de la capitale. Des chiffres et des informations aussi effroyables qu’invérifiables circulaient : un bébé sur deux décédait avant un an indiquait le journal L’Illustration en 1873 sans citer ses sources. Tel maire d’un petit bourg de l’Yonne s’était ému de constater que son cimetière se remplissait de petites tombes à croix blanche : « tous des petits Parisiens, ils tombent comme des mouches !  » . Les médecins de campagne peinaient à convaincre les nourrices locales de ne pas plonger un nourrisson brûlant de fièvre dans un ruisseau glacé « pour le refroidir ».

Les pouvoirs publics ont alors souhaité prendre les choses en main. Arrive ainsi la loi Roussel de 1874… qui n’est réellement appliquée que depuis une dizaine d’années. Le maire se substitue désormais au curé pour délivrer l’autorisation d’exercer aux nourrices. Progressivement, une surveillance médicale s’instaure. Pour qu’elles puissent exercer, les futures gardiennes de nos enfants sont pesées, palpées, examinées de façon intime :  » il ne faut pas que par l’allaitement, elles fassent entrer des maladies dans les bonnes familles qui les accueillent ».

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Heinrich Zille : La Nourrice

Le choix de la nourrice est souvent un choix d’homme. Les Bretonnes (surtout celles de Saint-Brieuc), les Bourguignonnes ou les Nivernaises sont plus appréciées que les autres pour la qualité et l’abondance -dit-on – de leur lait. La « sagesse populaire » prétend que les brunes supplantent les blondes sur ce point et qu’il faut à tout prix éviter les rousses (trop ardentes en amour et risquant donc d’être distraites par le premier homme venu). Le maître de maison veille à choisir une femme gaie mais point trop jolie afin de ne pas faire d’ombre à son épouse.

Les ouvriers sont moins exigeants -ils n’ont guère le choix – et continuent à confier leurs nouveau-nés aux femmes des campagnes. Les maires et médecins locaux garantissent plus que par le passé le suivi des enfants venus des villes. Des statistiques, établies par des comités prévus à cet effet, commencent à remonter par les préfectures sur l’état de santé des bébés.

Il est temps. La France -amputée de l’Alsace et de la Lorraine – ne fait déjà pas beaucoup d’enfants. Elle ne peut se permettre d’avoir une jeunesse décimée par des conditions d’éducation désastreuses. Les patrons, les généraux, les parlementaires poussent le gouvernement à veiller au sort des tout-petits qui sont les soldats, les paysans, les ouvriers électeurs de demain.

Surtout, les parents n’ont jamais été aussi attachés à leur progéniture. Le sort qui était réservé en 1850 aux nouveau-nés est de plus en plus considéré aujourd’hui comme incroyable et impensable, même dans les milieux les plus simples.

Dans notre République, l’enfant devient, pour tous, un petit roi.

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Mary Cassat : La Nourrice et l’Enfant

2 juillet 1908 : Revoir les enfants

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Les grands magasins de la Samaritaine et le Pont-Neuf vers 1900

Moment merveilleux où je franchis le pas de la porte : « papa ! » . Nicolas, l’aîné de douze ans se jette dans mes bras ; la cadette de trois ans, Pauline, me fonce dans les jambes. Rapidement une deuxième clameur :  » les cadeaux, les cadeaux, les cadeaux ! ». Mes enfants savent que chaque voyage est l’occasion de rapporter un souvenir des pays visités. Pour Constantinople, mon choix s’est arrêté sur une poupée pour la benjamine et une marionnette représentant un soldat turc pour le plus grand. Compte tenu des conditions périlleuses de mon départ de l’Empire du sultan, j’ai dû en fait réaliser mes achats… aux grands magasins de La Samaritaine. Je fais donc prestement disparaître l’emballage qui révèle le tour de passe-passe.

Je regarde un peu songeur mes enfants qui font déjà subir les pires outrages à la poupée et à la marionnette. Je ne suis peut-être plus tout à fait un papa comme pouvait l’être mon grand-père. Je montre volontiers mon affection, j’essaie de passer du temps avec mes bambins, je suis malheureux de les quitter pour plusieurs jours quand je suis en mission.

Depuis toujours et cela a été réaffirmé par le code Napoléon, d’un point de vue juridique, nous détenons, nous les hommes, seuls, l’autorité parentale. Pendant longtemps, il y a pourtant eu un contraste entre cette réalité légale et l’investissement masculin en faveur du foyer. Mon grand-père – nous étions dans les années 1850 – travaillait dur à l’extérieur comme ingénieur et laissait à son épouse le soin de s’occuper entièrement de la maison. Il n’aimait pas montrer ses sentiments :  » Cela ne se fait pas. Le père doit être symbole de force et garde ses distances.  » L’époque est différente. J’aime faire des câlins à mes marmots, taper dans une balle avec mon fils, aider la plus petite à assembler un puzzle. Je n’ai pas l’impression que mon autorité en est remise en cause pour autant.

Une petite heure de détente et les tâches du ministère me reprennent déjà. Un volumineux dossier m’attend sur mon bureau :  » La protection de l’enfance ». G. Clemenceau a souhaité que je lui fasse le point sur la situation des enfants dans notre pays aujourd’hui. J’ai décidé de parler des sujets qui fâchent : les maisons de correction, les enfants qui travaillent, les abandons de nouveau-nés ou les châtiments corporels.

Bref, je vais montrer que Nicolas et Pauline, issus de la bourgeoisie parisienne, ont beaucoup de chance. Dans notre « belle époque » , le bonheur d’un enfant dépend beaucoup de son lieu de naissance. Pour inverser cette tendance, il faudra beaucoup de rapports comme celui que je m’apprête à rédiger.

16 juin 1908 : Le baccalauréat a-t-il encore une valeur ?

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Le baccalauréat en 1908. Cet examen a été créé par un décret de Napoléon 1er, daté du 17 mars 1808. Il a donc cent ans cette année et n’a pas vraiment bien vieilli.

J’imaginais le personnage peu sympathique. Il avait été anti-dreyfusard, il appartient maintenant à l’Action française. Autrement dit, nous n’avons pas les mêmes opinions.

J’avais donc une certaine appréhension à devoir converser avec lui dans un repas de famille organisé ce jour. Jules Lemaître – un nom prédestiné pour ce professeur à la faculté de lettre et académicien – est parent de l’un de mes beaux-frères.

Le sujet de conversation de fin de repas aurait pu -de surcroît – dégénérer. Une tante, maladroite mais pensant suivre l’actualité, avait lancé le thème du « baccalauréat ». La malheureuse ! Depuis la réforme de 1902, les conservateurs – comme Jules Lemaître – critiquent le nouvel enseignement qui permet d’obtenir le  fameux diplôme sans avoir fait de latin. Pour eux, les 6000 à 7000 lauréats annuels ne détiennent plus qu’un parchemin dévalorisé par rapport à celui qui était délivré au milieu de XIXème siècle.

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L’académicien, professeur et critique dramatique Jules Lemaître

En fait, la réflexion de Jules Lemaître est plus subtile que je ne croyais. Il a suivi de près le rapport qui a conduit à la réforme de 1902. A ce moment, les conclusions des experts étaient sans appel : l’enseignement public du secondaire prenait l’eau de toute part : les effectifs baissaient au profit de l’enseignement privé ; les méthodes d’éducation imitaient grossièrement celles des jésuites sans arriver aux même résultats d’excellence ; les enseignants souffraient de démotivation.

 » La réforme s’imposait !  » s’exclame Jules Lemaître,  » il fallait permettre à des étudiants de réussir sans passer exclusivement par les lettres classiques. Pour rentrer en faculté de droit ou de médecine, le baccalauréat ne doit pas tourner qu’autour du latin et du grec. L’enseignement des mathématiques, des sciences, des langues vivantes ou des auteurs récents a du bon. »

Il ajoute :  » Le vrai problème n’est pas là. Il faut absolument que nos jeunes gens reprennent le goût d’apprendre. Or, l’examen de fin de lycée se transforme trop en révisions hâtives et stériles, en cours appris par coeur mais mal compris. Nos jeunes gens n’ont plus la joie de découvrir de nouvelles connaissances et leurs enseignants perdent le goût de les transmettre !  »

Je dois reconnaître qu’il n’a pas tout à fait tort. Le baccalauréat continue à être une machine à sélectionner une élite bourgeoise, très restreinte et presque exclusivement masculine. Il faudrait ajouter que la quatrième et nouvelle section D « sciences-langues » n’a pas le même prestige que les filières A (latin-grec), B (latin-langues) et C (latin-sciences). Les meilleurs élèves continuent de se diriger vers ces trois sections plus traditionnelles. Et leurs professeurs, souvent agrégés de lettres classiques, ne cessent de leur répéter :  » hors du latin, point de salut ! « .

7 juin 1908 : On n’arrête pas les Pieds Nickelés

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La revue « L’Epatant » du 4 juin 1908 : naissance des Pieds Nickelés de Louis Forton

Les policiers de Paris ne sont pas contents. Leur hiérarchie se plaint de la sortie dans la revue « L’Epatant » du 4 juin 1908, d’une nouvelle histoire « à suivre », en bande dessinée, « Les Pieds Nickelés », de Louis Forton. Cette série d’aventures fait l’apologie de trois mauvais garçons, escrocs et fainéants -Croquignol, Filochard et Ribouldingue – qui passent leur temps à « se la couler douce » , en cambriolant, après avoir écumé les bistrots de la capitale.

La loi sur la presse du 29 juillet 1881 interdit aux pouvoirs publics toute censure préalable. C’est la raison pour laquelle, pour répondre à la grogne des gardiens de la paix sur ce nouveau journal pour la jeunesse, j’ai dû me contenter de les recevoir en délégation.

J’ai écouté, patiemment, leurs doléances : 

« Monsieur le conseiller, nous autres policiers, on ne veut pas être des gars ridicules dans les journaux que lisent nos enfants  » ai-je retenu d’un entretien un peu laborieux avec des fonctionnaires qui manquaient singulièrement d’humour.

A la suite de cette rencontre, j’ai convoqué l’auteur, Louis Forton, pour l’inciter à plus de modération. Après un quart d’heure d’argumentation, le jeune trentenaire m’a promis (je ne pouvais rien lui imposer) de faire en sorte que la police ait toujours le dessus sur la bande de filous qu’il venait de créer. Il m’a indiqué qu’il pouvait dessiner des histoires très drôles si ses héros étaient toujours perdants, maladroits et finalement grotesques.

Je lui ai alors demandé – sans conviction – s’il ne pouvait pas, aussi, leur éviter les débits de boisson et si le langage utilisé par les Pieds Nickelés pouvait être plus châtié.

Louis Forton m’a alors regardé incrédule, puis m’a demandé, malicieusement : « Vous souhaitez, en quelque sorte, que mes trois héros se transforment… en petits bourgeois de ministère ? Et vous croyez que je vais faire beaucoup de ventes avec une bande de trois ronds de cuir qui auraient, tous, à peu près votre bobine ? « .

Cette répartie, pour reprendre deux expressions de la bande dessinée incriminée, m’a réduit « à quia « , m’a complètement « coupé le sifflet ».

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20 mai 1908 ; Enseignants : le gouvernement campe sur ses positions

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Ecole en 1908, le meilleur moment de la récréation ?

  » Des instituteurs dans la rue ? Des maîtres d’école en grève ? Vous n’y pensez pas ! Vous êtes prié de me détecter les fauteurs de troubles et vous les révoquez !  » G.Clemenceau est ferme avec son ministre de l’Instruction publique, Gaston Doumergue.

 » Gastounet  » comme l’appelent affectueusement bon nombre de Français, ne répond tout d’abord pas. Puis, avec sa voix pleine de soleil du midi, il expose avec bonhommie son plan au Président du conseil.

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Oui, il sera ferme avec ceux qui tentent de transformer les Amicales d’instituteurs en syndicats. Oui, il refusera -ou tentera de refuser – tout rattachement d’associations d’instituteurs aux Bourses de travail.

Il veillera aussi à contenir le budget de son ministère qui dépasse déjà les cent trente millions de francs.  » Gastounet  » qui se fait progressivement une réputation de ministre économe, considère qu’il n’est pas nécessaire de dépenser « plus » pour que les petits français sachent mieux lire et écrire.

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Ecole, 1900

Pour autant, les instituteurs ont bien des raisons de se plaindre. Leur rémunération -certes revalorisée par la République – n’est guère plus élevée que celle d’un ouvrier et les range donc dans la catégorie des « prolétaires ».

Les enseignants continuent en outre à regretter d’être soumis à l’arbitraire administratif. Leurs affectations ou promotions ne s’effectuent pas dans la transparence. Ils restent aussi à la merci d’interventions de notables locaux auxquels ils peuvent déplaire, ce qui entraîne souvent une affectation d’éloignement.

G. Clemenceau et Gaston Doumergue devraient se rassurer avec le rapport que je viens de leur fournir. Les indicateurs de la police nous font remonter que les syndicats ouvriers ne voient pas d’un très bon oeil l’arrivée éventuelle, dans leurs rangs, d’enseignants. Ces derniers sont considérés comme des privilégiés avec leurs vacances, leur retraite et leur garantie contre le chômage.

En outre, pour les ouvriers comme pour les instituteurs, la grève d’enseignants reste impensable. La grève générale ne peut partir de l’école publique, lieu qui doit préserver les enfants des dures réalités des luttes sociales, lieu de transmission des valeurs de la République. Certains enseignants qui restent attirés, malgré tout, par la grève, indiquent que dans ce cas, ils continueraient à accueillir les enfants, « afin de ne pas les abandonner aux dangers des mouvements de rue ».

En lisant cette phrase de ma note administrative, M. Doumergue s’exclame :  » Encore heureux que les instituteurs, même en grève, accueillent dans la classe nos chères têtes blondes. Dans le cas contraire, que ferait-on ? Ce ne sont tout de même pas les mairies qui doivent prendre le relais ! »

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Cahier pour leçons de morale, 1908

2 mai 1908 : Et si les Jésuites revenaient ?

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L’école libre du Sacré-Coeur d’Antoing en Belgique

Et si les Jésuites revenaient ?

L’année 1908 pourrait être celle de l’apaisement entre laïcs et religieux, entre Eglise et Etat. Après le désastreux épisode des inventaires d’il y a trois ans, après ces affrontements entre catholiques et forces de l’ordre, nombreux sont ceux qui souhaitent un geste de réconciliation favorisant l’unité de la Nation.

Il n’est pas question de modifier les récents textes, laborieusement votés, sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat. En revanche, certains députés s’interrogent sur les mesures prises dans les années 1880 qui ont abouti au départ des congrégations comme la Compagnie de Jésus. Ils insistent sur le fait que les établissements d’enseignement se sont reconstitués à l’étranger et accueillent de nombreux élèves … français.

Clemenceau, ardent laïc, n’est guère favorable à cette évolution mais en bon politique pragmatique, il ne peut rester sourd aux souhaits de certains parlementaires. Je suis donc chargé d’une mission discrète auprès des Jésuites de Belgique pour étudier, avec eux, jusqu’à quel point, on pourrait envisager, à moyen terme, leur retour sur le territoire national.

Une rencontre a lieu ce jour en Wallonie à l’école libre du Sacré-Coeur d’Antoing.

Le recteur de l’établissement me dresse un portrait flatteur de l’enseignement de la Compagnie de Jésus : haut niveau scientifique du corps enseignant, recherche permanente de l’excellence pour les élèves, utilisation de méthodes de travail efficaces, acquisition d’une bonne culture générale, recherche de la rigueur dans les raisonnements …

Je demande alors à rencontrer un ou des élèves français de cette école libre.

Un jeune homme de 18 ans, de haute taille, très mince et à la démarche un peu raide, nous rejoint alors.

Sûr de lui, le regard fier, un peu hautain, manifestement très intelligent, l’étudiant français évoque avec moi ses occupations actuelles (il vient de publier une étude sur « La Congrégation de la Très Sainte Vierge ») et son avenir.  Il hésite entre préparer Centrale  -il se perfectionne donc en mathématiques – ou intégrer Saint-Cyr.

Nous parlons de la France, des grandeurs et faiblesses de notre pays. Mon interlocuteur a le sens de la formule et semble, malgré son jeune âge, avoir déjà de fortes convictions.

 » Rien ne me frappe davantage que les symboles de nos gloires. Rien ne m’attriste plus profondément que nos faiblesses et nos erreurs : abandon de Fachoda, affaire Dreyfus, conflits sociaux, discordes religieuses.  »

Je lui demande alors ce qu’il pense des Jésuites.

 » On reproche aux élèves des Jésuites de manquer de personnalité, nous saurons prouver qu’il n’en est rien. L’avenir sera grand car il sera pétri de nos oeuvres « .

Avant de le quitter, en lui serrant la main, je lui demande de me rappeler son nom. Il me répond, impérial :

 » Monsieur le Conseiller, retenez ceci : je m’appelle Charles de Gaulle « .

29 mars 1908 : Ma nièce, nouvelle petite amie de Natalie Clifford Barney ?

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Natalie Clifford Barney

Ma nièce est toujours chez nous. Elle s’interroge sur son avenir. Elle refuse un beau parti proposé par sa famille et s’oppose en bloc à tout mariage arrangé, à tout destin tracé par d’autres qu’elle.

Elle joue merveilleusement du piano, elle chante juste et fort bien et commence à fréquenter des troupes de théâtre parisiennes. C’est une rebelle et une artiste.

Jusque-là, rien que d’assez « classique » pour une jeune femme de vingt ans.

Hier, elle m’a en revanche surpris quand elle m’a annoncé avec qui elle avait passé sa soirée : Natalie Clifford Barney !

Ma nièce est bien faite de sa personne, elle peut légitimement attirer Mme Clifford Barney, cette femme de lettre américaine, installée à Paris et qui préfère, dans l’intimité, les compagnies féminines.

Je ne sais trop quoi penser de cette fréquentation pour un membre de ma famille.

Mélange improbable des milieux : notre famille, ce sont essentiellement des fonctionnaires peu argentés, directement issus de la méritocratie républicaine. Mme Barney représente, elle, la haute société, internationale de surcroît. Fille de milliardaire américain – M. Barney possédait une grande partie des chemins de fer des Etats Unis – Natalie Clifford Barney n’a pas besoin de travailler pour vivre dans le luxe.

Mélange improbable des convictions et des valeurs : mes fonctions au ministère de l’Intérieur m’en font voir « de toutes les couleurs » sur notre société de début du siècle. Pour autant, ce que j’observe ne touche jamais ma famille ou mes proches … qui mènent une vie très rangée.

Si j’avais pu deviner que ma nièce deviendrait une petite amie de Natalie Clifford Barney !

Il va falloir que je rende compte de cette relation – surprenante – au directeur de cabinet …avant qu’il ne l’apprenne par les rapports de police.

13 mars 1908 : La Dame au Voile

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Renoir, « La Dame au Voile » 1880

Elle est de dos, nous attendons l’omnibus. Elle patiente, mes pensées vagabondent. Une inconnue mais de vagues ressemblances avec des femmes rencontrées et aimées. Un parfum flotte juqu’à moi, comme un filet attirant et doux. Je devine un visage dont les yeux me fuient et apprécie le grain d’une peau fine caressée d’un regard furtif.

Sous le gros châle de chaude laine, la soie blanche d’un chemisier délicat met en valeur un buste admirable. Les épaules, fragiles, étroites, semblent demander protection. Les mains plient le foulard dénoué à l’instant, permettant de mieux apprécier un joli port de tête.

« La Dame au Voile » de Renoir, un bon siècle après une autre « Dame au Voile » du peintre suédois Alexandre Roslin.

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A. Roslin, « La Dame au Voile » 1768

Une femme cachée à la sensualité discrète de notre époque a pris la place de cette jeune aguicheuse qui jetait un regard malicieux sur un Ancien Régime finissant dans l’ivresse des plaisirs que plus personne ne défendait.

Dans cette France des derniers rois, la belle séduisait l’homme sans arrière pensée, le regard invitait à aller plus loin, le sourire s’amusait de la timidité masculine. « Viens, approche, laisse ton regard plonger vers un sein laiteux qu’une maladresse feinte laisse dévoilé … ».

L’inconnue de Renoir, citoyenne d’une République maintenant bien établie, d’une société aux rapports humains plus complexes, se réfugie dans une bulle isolant d’une foule d’individus sans appartenance. La possibilité de gestes sensuels et sans suite n’existe plus qu’en rêve dans un monde devenu plus policé. « Ne m’observez-plus, cela ne se fait pas. Qui êtes-vous pour porter sur moi ce regard qui me gêne ?  »

Aujourd’hui, les deux sexes se comprennent moins, se méprennent plus. Le pas vers l’autre implique un risque qui n’existait pas le siècle dernier. La pesanteur des règles sociales, une pudeur féminine valorisée par une éducation qui se méfie des sens, rend difficile une simple rencontre, une main tendue vers un « ailleurs » à deux.

L’inconnue de Renoir monte dans l’omnibus, elle dînera encore seule ce soir dans son modeste appartement du cinquième et se plongera dans un livre à l’eau de rose lui décrivant des princes charmants qui ne la rejoindront sans doute jamais.

6 mars 1908 : Ma nièce refuse un mariage respectable.

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Jan Toorop :  » Les trois Mariées »

Ma nièce a rencontré sur les boulevards un garçon qui lui plaît. De cette simple phrase pourrait découler de vrais moments de joie. Il n’en est rien.

Mon oncle :  » Mais qui est ce jeune homme ? Nous avons pris nos renseignements, il s’appelle Jacques M… , il n’a aucune fortune et aucune situation établie.

Ma nièce : Il me plaît, voilà tout. Il m’a suivi et rattrapé boulevard Brunes. J’ai aimé l’humour avec lequel il m’a abordée.

– Ta soeur aînée qui a fait, elle, un beau mariage avec Jean, te présentera cette semaine à un autre monsieur, qu’elle connaît. Il finit ses études de médecine et pourra faire honneur à notre famille.

– Mais nous n’allons pas retomber dans les conventions ridicules dont a souffert me soeur ! Je me rappelle, la demande de fiançailles présentée par les parents de Jean ; puis cette discussion sordide sur les intérêts patrimoniaux des deux familles.

– Ma non, ma chérie, Jean était déjà charmant. Tous les jours pendant les fiançailles, il envoyait un bouquet de fleurs blanches à ta soeur et un autre bouquet à ta mère.

– Ah, oui. Sa seule originalité était de se conformer à la mode orientale et de glisser quelques fleurs rouges au fur et à mesure que la date du mariage se rapprochait. Quelle audace, j’en ris encore !

– Mais ma chérie, que vas- tu devenir si tu ne fais pas un beau mariage ? T’imagines-tu que c’est la fréquentation de l’Université des Annales après celle de l’Ecole des Mères qui te conduira à un métier te permettant de subvenir à tes besoins ?

– En fait, je suis piégée. Il était exclu que je fasse de vraies études et maintenant, je suis condamnée à suivre l’homme que vous allez me désigner. Je n’en ferai rien. Je serai actrice ou catin, mais je serai libre, vous entendez, libre !  »

Ma nièce est partie de chez-elle en claquant la porte. Nous l’hébergeons à la maison à partir de ce soir.

Entre actrice et catin, je l’invite dans notre conversation du dîner, en souriant, à choisir la première hypothèse.

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