25 et 26 août 1909 : Le cigare qui se transforme en aigle

 « Clemenceau, pour le moment, tout le monde veut l’oublier. C’est la raison pour laquelle je ne vous ai pas repris dans mon cabinet. Vous étiez trop proches, lui et vous. »

Aristide Briand passe un moment pénible. Arrivé à ce niveau de responsabilité, on se justifie rarement devant un fonctionnaire comme moi.

« Olivier, je vais avoir besoin de vous… » Emploi du prénom, ton paternaliste, la voix se fait chaleureuse. Le Président du Conseil poursuit :

« L’Etat ne veut à aucun prix acheter le dirigeable Clément-Bayard. 500 000 francs, c’est trop cher. En outre, l’état-major reste peu convaincu de l’utilité de tels engins en cas de guerre. Ils se révèlent trop sensibles au vent ou aux tirs d’artillerie.

En attendant, nous serions ravis que la société de notre compatriote M. Clément fasse une bonne affaire avec le régime du tsar qui s’est montré, lui, intéressé. A vous de démontrer aux Russes que la chute dans la Seine de l’appareil, avant-hier, ne remet pas en cause sa fiabilité et que le contrat de vente peut être signé. Vous avez carte blanche mais restez discret. Adolphe Clément a un caractère parfois un peu ombrageux et ne doit pas sentir que vous tirez les ficelles. Si vous réussissez, je vous prends comme conseiller. »

J’entre en contact immédiatement avec Arthur Raffalovitch, l’économiste et financier un peu trouble qui se charge de « placer » les emprunts russes sur Paris, à grand renfort de pots de vin à tous les rédacteurs spécialisés de la presse française.

Raffalovitch, tout content qu’un représentant de l’Etat daigne utiliser ses services, enchanté d’acquérir ainsi un début de respectabilité, appelle, sous mes yeux, Vladimir Kokovtsov, ministre des Finances à Saint Petersbourg.

kokovtsov.1251187443.jpg

Vladimir Kokovtsov; ministre des Finances russe, placerait bien une nouvelle tranche d’emprunt sur la place de Paris

L’échange a lieu en russe mais j’arrive à comprendre que l’affaire pourrait se conclure si le gouvernement continue à donner son aval pour de nouvelles tranches d’emprunt émises dans les prochains mois à la Bourse de Paris.

A mon tour de joindre Georges Cochery, notre ministre des Finances, toujours très à l’aise dans la régulation des marchés financiers (il se vante à qui veut l’entendre, d’être à l’origine du décret sur les agents de change).

cochery.1251187220.jpg

Georges Cochery, ministre des Finances, a remplacé Joseph Caillaux à la rue de Rivoli. « Je n’ai pas à donner au soleil l’autorisation de se lever… »

Sa réponse est un modèle de souplesse radicale socialiste :

« Cher ami, je n’ai pas à donner au soleil l’autorisation de se lever. Pour les emprunts russes, c’est la même chose. Nos liens avec le régime du tsar, dans le cadre de l’Entente cordiale, ont une telle importance stratégique que ce n’est pas un petit ministre comme moi qui pourrait s’opposer à l’émission d’une nouvelle série d’emprunts sur la place de Paris. Et comme d’habitude, la Banque de France représentera le ministère des Finances russe dans cette opération.

Vous pouvez donc rassurer vos interlocuteurs. J’espère en retour, que la vente du Clément-Bayard pourra se conclure. »

Pendant ce temps, Adolphe Clément avance dans ses contacts avec l’état-major russe. Il promet tout : la réparation de l’appareil dans des délais très rapides et une livraison dans la foulée. Il commence même à engager des discussions sur ses autres secteurs d’activité que sont les aéroplanes et les automobiles.

Au bout de cinq heures d’échanges ininterrompus avec les généraux du tsar, il m’appelle enthousiaste :

« Tout se débloque. Manifestement, votre intervention auprès du ministre des Finances a pesé lourd. Il ne manque plus qu’un élément. Il faudrait rebaptiser le dirigeable avec un nom russe. Vous avez une idée ? »

dirigeable.1251187975.jpg

Je cherche un instant dans ma mémoire un terme que pourrait plaire au tsar. Il faudrait un nom d’animal prestigieux. L’aigle royal ?

Raffalovitch me glisse :

« Cela se dit Berkut, en russe. »

La proposition de nom est transmise et l’état-major russe donne son accord pour la vente, avec paiement dès livraison de l’appareil.

Je viens de gagner ma place au cabinet d’Aristide Briand.

En savoir plus sur le héros de ce journal, Olivier le Tigre

6 août 1909 : E comme Empire colonial

 » Je ne me rendais pas compte que nous en avions autant !  » Cette phrase prononcée il y a quelques années par un nouveau ministre des colonies regardant nos possessions sur une carte, est révélatrice. La construction de l’Empire colonial français se fait dans l’indifférence générale et nos compatriotes se désintéressent largement de ces 10 millions de kilomètres carrés (20 fois la France métropolitaine) et des 45 millions d’âmes qui y vivent.

congo-plantation-darbres-a-caoutchouc-1910.1249538699.jpg 

Une plantation d’arbres à caoutchouc dans le Congo français. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque, commandé par la direction du journal Le Temps.

L’expansion coloniale rencontre des adversaires farouches. Personne n’a oublié Clemenceau répondant à un adversaire : « Vous voulez faire l’Empire en Indochine, je veux faire la République en France !  » ou bien  » Je me méfie de la notion de races supérieures depuis que j’ai lu que des scientifiques germaniques expliquent notre défaite en 1870 par le fait que les allemands constituent une race supérieure à la race française ! » 

tonkin.1249539665.jpg

La conquête du Tonkin

Gaspillage d’argent public, dispersion de nos efforts qui devraient se concentrer sur la Revanche, exploitation scandaleuse et maltraitance des indigènes ; les anticoloniaux savent faire entendre leurs arguments. Grâce ou à cause d’eux, l’Empire s’est constitué quasiment sans moyens : les régiments envoyés outre mer sont peu nombreux, les transferts de capitaux faibles, les subventions accordées dérisoires. L’Empire est rentable parce qu’il ne nous coûte rien ou presque et nous rapporte déjà beaucoup : matières premières, débouchés commerciaux, zones de peuplement pour les paysans sans terre de métropole, renforts de troupe…

colonies_francaises.1249539418.jpg

L’Empire colonial français

Alors que l’opinion publique adulte sait à peine ce qui se cache derrière les sigles comme Aof (Afrique occidentale française), les jeunes générations qui ne votent pas encore, découvrent « la plus grande France » dans leurs manuels scolaires. Avec de magnifiques cartes, des illustrations qui font rêver, des commentaires accrocheurs, des milliers d’écoliers découvrent nos possessions d’outre-mer. Les instituteurs, dont beaucoup sont persuadés que la colonisation est un bon dérivatif au socialisme, enseignent l’Empire colonial avec fougue. A des enfants qui ont besoins d’idéaux, de vastes horizons et de grandes ambitions, ils proposent un discours structuré autour d’idées simples mais facilement mémorisables. Les colonies sont, pour eux, la grandeur de la France et permettent à nos concitoyens de diffuser la Civilisation à des populations qui l’attendent avec impatience.

afrique.1249539075.png

Le parti colonial mené par le député et ancien ministre Eugène Etienne et qui compte de grands noms comme Poincaré, Deschanel ou Doumergue, se plaint d’avoir peu de journaux acquis à sa cause. Il ne se rend pas compte que le mouvement de propagande coloniale en cours dans les milliers d’écoles des départements du pays, est plus profond et sans doute plus efficace que n’importe quelle campagne de presse. Dans vingt ans, n’en doutons pas, toute la France sera fière de son vaste Empire et chacun pourra situer sur une carte Tombouctou ou Zanzibar !

etienne.1249539196.jpg

Le « parti colonial » est présidé par Eugène Etienne

1er juillet 1909 : Ce qui se trame sur les retraites

 » Il va falloir être aussi efficace que discret !  »

Clemenceau ouvre par cette phrase la rencontre de tous les protagonistes du projet de loi relatif aux retraites. Viviani, ministre du travail, a devant lui le volumineux dossier où s’accumulent la proposition Nadaud de 1879, celle de l’abbé Lemire, d’autres de Gayraud, Millerand ou Vaillant. Sur le dessus de la pile, le rapport rédigé par le vénérable sénateur Paul Cuvinot qui a remis en forme les articles de la future Loi sur les Retraites Ouvrières et Paysannes, apparaît tout écorné et couvert d’annotations.

cuvinot.1246415884.jpg

Paul Cuvinot, sénateur de l’Oise, brillant polytechnicien, ingénieur des Ponts-et-Chaussées, spécialiste du dossier « Retraites »

Cuvinot, présent à la réunion, explique que la commission qu’il préside, a modifié les articles pour les rendre compatibles avec la législation fiscale. Ses explications sont claires, il parle avec assurance et confirme sa réputation de futur ministrable.

Caillaux, ministre des finances, insiste sur ce que le Trésor va apporter pour que le futur régime de retraite soit un succès :

 » Au moment du départ à la retraite à 65 ans, une allocation viagère de l’Etat viendra compléter l’accumulation des versements mensuels des assurés et les contributions des employeurs. 60 francs par an !  »

Clemenceau nous regarde tristement :

 » 60 francs ? Alors qu’un ouvrier ou un contremaître peut gagner jusqu’à 800 voire 1000 francs annuels ? Quelle générosité ! Nous ne sommes pas convaincants. La Cgt ne cesse d’assassiner le projet en prétendant que les pensions seront versées… à des morts. L’espérance de vie des bénéficiaires est de 50 ans en moyenne alors que l’âge de départ est fixé à 65 ans.

La droite considère que les pouvoirs publics ont mieux à faire que de s’occuper de la vieillesse des ouvriers et préfère que nous fassions des efforts pour les industries et leurs employés actifs. Elle prétend que l’épargne individuelle est plus efficace que ce régime obligatoire que nous mettons en place et qui coûtera cher aux patrons.

Bref, comme toutes les lois sociales, tout le monde est contre et chaque débat à la Chambre met en péril le gouvernement. Les peurs des uns s’additionnent aux craintes des autres.

En attendant que le texte passe, seuls les fonctionnaires, les infirmes et les vieux indigents sont couverts ! Les autres doivent se débrouiller pour organiser leurs vieux jours. Les Allemands et les Anglais ont faits plus de progrès que nous sur cette question. La France est à la traîne !  »

Il propose alors que le texte ne repasse pas tout de suite au Parlement et de convaincre les députés et les sénateurs un à un avant de leur présenter à nouveau le texte.

« Il faut arrêter de s’exposer publiquement et inutilement. Il faut convaincre dans les couloirs, à la buvette, lors des dîners en ville ou dans les antichambres. »

Viviani objecte :

 » … et si tous nos efforts restent vains ?

Le Tigre répond avec une voix posée, les deux mains jointes, le regard un peu perdu dans ses pensées :

– Ce qui m’intéresse, c’est la vie des hommes qui ont échoué. C’est le signe qu’ils ont essayé de se surpasser… « 

16 mai 1909 : Et si on faisait fumer les enfants ?

Rempli d’aise, plein d’autosatisfaction, le directeur général de la Régie directe du monopole des tabacs leste le fauteuil devant moi de ses cent trente kilos. Une main sur la bedaine, une autre tirant sur son gros cigare, il décrit la politique de développement de ce qu’il appelle avec orgueil « Le Monopole » : 

– L’Etat a souhaité confier la fabrication des tabacs en France à une Régie, coordonnant toutes les manufactures sur le territoire national. C’est une sage décision qui remonte à Colbert et dont nous devons nous montrer dignes. Il faut que nos ouvriers aient du travail pour des siècles et donc que la consommation de tabac augmente.

La chique, le tabac à rouler -le scaferlati- vont être relayés par l’expansion de la cigarette, plus chère mais plus facile d’utilisation. Nous aimerions séduire de nouveaux publics. Comme aux Etats-Unis, nous pensons aux jeunes enfants. Il faut que les garçons puissent accompagner leurs pères en fin de repas avec une « Gitane », une « Amazone », une « Odalisque » ou une « Elégante ». »

cigarette.1242456014.jpg

Faire fumer les enfants : la dernière idée de quelques fabricants de cigarettes américaines de ce début de XXème siècle

Je regarde l’homme du Monopole s’entourer avec délectation de multiples volutes de fumée après m’avoir fait cette proposition saugrenue. Un instant, me vient à l’esprit l’image bizarre d’une classe de quarante jeunes garçons devenus des fumeurs avertis et écoutant, tous, leur instituteur avec une cigarette de « Caporal ordinaire » au bec !

Je choisis pourtant de ne pas évoquer de probables réactions scandalisées du corps enseignant et d’axer ma réponse négative autour d’arguments imparables liés à la sécurité :

– Monsieur le directeur, votre volonté de développer le Monopole vous honore et l’accroissement des rentrées fiscales de l’Etat qui en découleront ne peut que nous satisfaire. Pour autant, la diffusion de cigarettes auprès d’enfants signifie la mise à disposition d’allumettes et donc des risques d’incendie dans des appartements ou des écoles où les matières inflammables prédominent. Vous n’avez pas l’accord du gouvernement sur cette idée.

– Monsieur le conseiller, je n’insiste pas. J’ai une seconde proposition à vous faire. Depuis 1876, nous avons la fameuse cigarette « Hongroise ». Cette appellation qui n’a rien à voir avec l’origine du tabac et qui agace le gouvernement de Vienne pourrait être modifiée dans le cadre d’une politique commerciale résolument patriote. Nous envisageons donc de remplacer les « Hongroises » par les « Françaises ». Qu’en pensez-vous ?

– Le risque d’incendie est maintenant dans les associations féministes qui goûteront assez peu qu’on donne le nom de nos compagnes à des cigarettes tout en continuant à leur refuser le droit de vote !

– Vous avec une autre proposition ?

 – J’ai bien noté votre volonté de vous appuyer sur des valeurs liées à la Patrie. Pourquoi ne faites-vous pas allusion à notre Histoire nationale, fort bien racontée par Michelet ? Plutôt que de fumer des « Françaises », nous pourrions allumer des « Gauloises », non ?

– Monsieur le conseiller, cette suggestion est excellente. J’imagine déjà le paquet bleu avec un dessin de casque ailé… Grâce à vous, nous allons faire… un tabac ! 

oscar-wilde.1242456953.jpg 

En 1910, les premières Gauloises seront commercialisées. Faut-il croire Oscar Wilde qui disait que « La cigarette est l’exemple du plaisir parfait. C’est une chose exquise et qui nous laisse inassouvi » ? Sachant qu’il voulait rassurer ceux qui sont soucieux de santé publique en s’exclamant : « Rien de plus facile que de s’arrêter de fumer. J’arrête vingt fois par jour ! » 

14 mai 1909 : Quand le cheval se cabre…

Améliorer la race chevaline de notre pays, contribuer au prestige de la France grâce à des prix renommés, abonder le Trésor public, lutter contre les paris clandestins, infiltrer un milieu qui permet de surveiller beaucoup de personnalités … Tout concourt à une forte pénétration de l’Etat dans le monde des courses.

hippodrome-auteuil.1241971899.jpg

L’hippodrome d’Auteuil année 1909

L’hippodrome est pour beaucoup de Français un bon délassement dominical. Le prix de Diane, le Grand prix de Paris ou le Prix du Jockey-club signifient pour chacun une ambiance de fête, de jeu pour tous et de démonstration d’élégance pour les dames.

Pour moi, c’est un calvaire… comme un tour qui n’en finirait plus, sur un vilain canasson dans un manège mal aéré.

J’ai le droit, chaque mois, à la lecture fastidieuse d’un rapport envoyé par la police spéciale des chemins de fer (la police politique officieuse) au Président du Conseil, sur l’activité des courses.

En lisant, au petit trot, j’y trouve, pêle-mêle, le résultat des encaissements de taxes sur le Pari Mutuel, les réseaux de bookmakers démantelés, le nombre d’escrocs ou de pickpockets arrêtés sur les hippodromes et enfin toutes les informations ou rumeurs qui se murmurent dans le monde des courses en lien avec de nombreuses personnalités en vue du moment.

Je reviens « au pas » sur un point important : l’application de la loi de 1907 interdisant les paris clandestins. Je constate qu’elle fait l’objet d’une application rigoureuse à Longchamp, Saint Cloud, Maisons-Laffitte ou Auteuil. La République a besoin d’argent et il n’est pas question que des circuits parallèles perdurent ou naissent en dehors du contrôle du fisc.

Invariablement, à la page 7 ou 8, le rédacteur du rapport (c’est le même homme depuis dix ans, me semble-t-il) propose une loi sur le doping, pratique qui nous vient des Anglais et qui consiste à donner des excitants aux chevaux de courses. Il propose un contrôle de salive avant et après les épreuves par des vétérinaires indépendants. Tout aussi invariablement, je note dans la colonne de droite « bonne idée! » pour ne pas décourager l’auteur inconnu dans ses efforts pour proposer une meilleure administration et un contrôle plus efficace de ce sport.

Puis, à la page 10 du document, commence pour moi un fastidieux steeple-chase. Je dois trancher, au nom du ministre, sur la répartition des effectifs policiers entre les différents hippodromes. Le rédacteur qui a la fougue d’un pur-sang pour coucher sur le papier, avec gourmandise, les derniers racontars sur Boni de Castellane, le prince de Sagan ou le marquis de Polignac, se révèle un piètre bidet dès qu’il s’agit d’aligner deux chiffres. Comme chaque année, aucun total n’est juste, des données manquent ou n’ont pas été vérifiées. Bref, on me demande de courir avec des oeillères fermées sur un terrain marécageux.

Cette année, ma patience est à bout. Je me cabre et renvoie le rapport jusque dans la soupente ministérielle d’où il n’aurait jamais dû sortir, avec ces mots rageurs :

 » On dit que Charles Quint parlait espagnol à Dieu, italien aux femmes, français aux hommes et allemand à son cheval. Je vous remercie de parler un peu plus « mathématique » aux créatures du cabinet ! »

hippodrome-maisons-laffitte.1241972034.jpg

L’hippodrome de Maisons-Laffitte en 1909

13 mai 1909 : 228 postiers révoqués

 » Les faits tout d’abord : tout a commencé le 12 mars. Les postiers du central téléphonique sont excédés par l’absence de promotions et le favoritisme qui règne, selon eux, dans le tableau d’avancement. Ils lancent une grève que je qualifie d’insurrectionnelle et qui s’étend à toute la Poste. Ils demandent le départ du sous-secrétaire d’Etat aux postes Symian qu’ils rendent personnellement responsable de cette situation.

La suite vous la connaissez : le préfet de police Lépine essaie d’intervenir pour ramener le calme et il est blessé pendant les échauffourées.

greve-des-postes.1242198568.jpg

greve-des-postes-1909b.1242198666.jpg

La grève dégénère : des affrontements en pleine rue entre postiers grévistes et policiers en civil

C’est à ce moment que le gouvernement fait voter par la Chambre un pouvoir de révocation immédiate et qu’il envoie la troupe pour trier elle-même le courrier.

Fin mars, les délégués des grévistes sont reçus par le Président du Conseil Clemenceau qui refuse de satisfaire leurs deux exigences : l’assurance qu’il n’y aura pas de révocation et le départ du sous-secrétaire d’Etat.

Le mouvement se poursuit : trois millions de lettres et plus de 100 000 télégrammes sont en souffrance.

Pendant tout le mois d’avril et en début mai, les affrontements en grévistes et non grévistes se multiplient. Les interventions de la police et de l’armée sont quotidiennes. On dénombre plusieurs actes de sabotages que le gouvernement fait constater par la justice.

En dehors du monde postal, d’autres conflits sociaux violents ont lieu à Méru-sur-Oise, Mazamet et Hazebrouck.

Clemenceau tient bon.

La Chambre continue à soutenir l’exécutif par des votes de confiance et refuse une nouvelle fois le droit de grève des fonctionnaires.

A ce jour, 228 postiers ont été révoqués et le mouvement semble se tarir. »

Ma conférence à l’Ecole de Guerre comme professeur associé, en présence de son directeur le général Foch, me donne l’occasion, comme souvent, d’évoquer l’actualité immédiate. Les officiers qui m’écoutent sont attentifs. Certains d’entre eux ont dirigés des régiments engagés dans la répression des conflits sociaux. Discrètement -obligation de réserve oblige – ils se révèlent plus critiques que leurs collègues sur les méthodes du gouvernement :

 » Est-ce bien à la troupe de faire du maintien de l’ordre ? »

 » Ne risque-t-on pas, comme en 1907, une collusion entre les grévistes et les soldats qui sont souvent du même milieu social ? »

Je réponds à ces questions en expliquant qu’effectivement la troupe ne doit intervenir qu’en dernier recours. J’insiste sur le fait que les administrations doivent profondément être réformées pour améliorer les conditions de travail et d’avancement des fonctionnaires. Quand un conflit survient, c’est un signe d’échec de la direction au quotidien des services.

 » Et l’armée, qui la réforme ? »

Foch se retourne, furieux et cherche des yeux l’officier impertinent qui a crié, caché au fond de la salle. Il demande, en vain : « quel est l’âne qui a dit cela ? »

Silence. Pas de Cgt dans l’armée, pas de conflits sociaux. Des régiments prêts à soutenir le gouvernement dans la répression.

Et surtout : silence dans les rangs. 

greve-des-postes2.1242198832.jpg

22 avril 1909 : Rio ne répond plus…

Depuis quelques jours, nous sommes sans nouvelle de notre ambassade à Rio. Les courriers diplomatiques restent sans réponse et le télégraphe est en panne. Personne ne se préoccupe trop de cette situation : nos liens avec le Brésil n’ont pas la même intensité que ceux qui nous unissent aux pays d’Europe, à notre Empire colonial ou aux Etats-Unis. Pour autant, l’essor industriel de ce pays où l’argent du café est recyclé dans des usines et des chemins de fer neufs, attire les convoitises des investisseurs. Les groupes Matarazzo, Votorontim ou Lundgren émettent des actions dont la valeur augmente chaque mois. Il y a de gros profits à faire de ce côté de l’Atlantique et la France ne peut être absente.

rio.1240377283.jpg

Rio de Janeiro au début du XXème siècle…

Le Quai nous confirme avec insistance: « Rio ne répond plus ». Que faire ? Nous utilisons les câbles sous-marins britanniques pour communiquer avec l’Amérique latine. Nous sommes nombreux à être persuadés que Londres lit attentivement toute notre correspondance diplomatique même si celle-ci est codée. Nous allons devoir prendre contact avec la capitale anglaise pour demander le rétablissement de la communication. Est-elle coupée pour des raisons techniques ? Ou peut-on imaginer que la France serait momentanément mise à l’écart d’informations sensibles pendant que nos voisins d’outre-Manche s’emparent de marchés juteux ou injectent discrètement des capitaux à des endroits très profitables ? « L’Entente cordiale n’empêche pas la vie des affaires » ne cessent de répéter les Anglais.

Rio ne répond plus : fâcheux aussi au moment où Clemenceau souhaite se rendre sur place. « Dès que la Chambre n’aura plus besoin de mes services, je prends le bateau pour faire des conférences dans toutes les universités d’Amérique latine. Elles m’invitent avec une telle chaleur que je ne peux refuser. » Je suis chargé des prises de contact avec les différents établissements et mon travail est donc interrompu.

La France paie cher le fait de ne pas avoir investi dans des liaisons sous-marines de qualité avec les différents endroits de la planète. 90 % des câbles sont britanniques. Pour parler avec Rio, il faut passer par Londres ou, du moins, utiliser les tuyaux de nos voisins. Et quand la Grande-Bretagne a autre chose à faire que de s’occuper de nos petites pannes de liaisons diplomatiques… le Quai s’affole, s’agite et répète hébété : « Rio ne répond plus ».

rio2.1240377382.jpg

Une avenue de Rio de Janeiro dans les années 1900

6 mars 1909 : Lorsque l’enfant disparaît…

Les familles nombreuses disparaissent peu à peu. En cherchant bien dans quelques régions à tradition très catholique comme la Bretagne, on en distingue encore quelques-unes mais cela devient une exception.

La famille française typique compte un enfant. Notre pays, il y a un siècle, pouvait s’appuyer sur un million de naissances par an pour peupler ses campagnes, remplir ses usines et pourvoir ses régiments. Aujourd’hui, le chiffre de 740 000 est péniblement atteint et ne permet guère de compenser les décès.

 bebe-1900b.1236319108.jpg

La France ne progresse plus guère en nombre d’habitants et reste, mise à part la région parisienne, lyonnaise ou lilloise, un grand pays vide.

Cela ne laisse pas d’inquiéter les autorités qui craignent une Allemagne qui s’accroît chaque année de 800 000 garçons et filles.

Réunion aujourd’hui autour du directeur de cabinet de Clemenceau, Etienne Winter pour examiner les mesures à prendre pour enrayer le phénomène et pousser les Français à faire plus d’enfants.

Les fonctionnaires convoqués font part de leur surprise :

– Vous n’imaginez tout de même pas que l’Etat va être garant de la taille de la progéniture dans chaque foyer ! Nous ne rentrons pas dans les chambres à coucher !

– L’essentiel de ce qu’on pouvait faire a déjà été fait (Ndlr : réponse très courante dans les réunions administratives) : par la loi Roussel, nous nous sommes assurés de la sécurité sanitaire des enfants placés en nourrices ; nous travaillons à rendre les maternités plus sûres ; des dispensaires aident les femmes qui ont des difficultés à allaiter leurs marmots… Bref, la France fait peu d’enfants mais elle soigne ceux qu’elle a déjà. Tout cela contribue à faire reculer la mortalité infantile et garantit donc une jeunesse plus nombreuse.

Winter et moi, nous reprenons :

– Il faut aller plus loin. Il convient de vraiment favoriser les familles nombreuses. Il faut trouver un moyen pour que les employeurs versent plus systématiquement des primes aux femmes qui accouchent, à celles qui allaitent et élèvent leurs enfants.

Un vieux chef de bureau du ministère des finances nous coupe magistralement :

– Je vous vois venir. Au départ, l’idée est généreuse : on veut aider les jeunes mamans pour qu’elles fassent plus d’enfants. Mais à l’arrivée, quel sera le résultat ? Les patrons vont constater qu’ils ne sont pas tous égaux face aux charges de familles de leurs employés. Ils vont donc commencer à imaginer des caisses de compensation des versements dont ils doivent s’acquitter : ceux qui ont beaucoup de jeunes femmes seraient accompagnés financièrement par les autres, en suivant un système financier dont je préfère ne pas imaginer la complexité.

Et ces caisses de compensation, et bien je vous le donne en mille, un jour, il faudra les aider avec des fonds publics ! Il faudra que mon ministère s’en mêle ! Vos idées d’aider les familles, c’est à terme, plus de fonctionnaires, plus de paperasse et plus d’impôts. Je suis contre ! 

bebe-1900.1236319013.jpg

5 mars 1909 : Ces pauvres banques mal aimées

« Nous en avons assez d’être au banc des accusés ». Société Générale, Crédit Lyonnais, Crédit Industriel et Commercial : les trois grands banques de dépôts ont leurs représentants dans mon bureau et préparent avec moi leur futur rendez-vous avec G. Clemenceau.

Leur objectif : obtenir un soutien politique sans faille du gouvernement face aux violentes campagnes de presse dont elles sont victimes. Les grands journaux les stigmatisent à longueur de colonnes et emploient le terme infâmant « d’oligarchie financière ».

credit-lyonnais.1236232586.jpg

Le prestigieux siège du Crédit Lyonnais fondé par Henri Germain

Emile Béthenod, président du Crédit Lyonnais laisse son adjoint nous présenter sa liste de doléances :

 » On nous reproche tout et son contraire. De prêter trop largement et de nous exposer ainsi dangereusement… alors que depuis la « grande dépression » qui a duré de 1873 à 1896, nous faisons bien attention de nous limiter aux investissements à court terme en laissant aux banques d’affaires les émissions d’obligations ou les participations dans les entreprises.

Puisque nous ne faisons que des avances sur titres, des opérations d’escomptes (achats et reventes de traites), de la fourniture de chèques, la presse nous traîne dans la boue en raison de notre frilosité à soutenir le petit commerce et les petits entrepreneurs. Bref, quoi que nous fassions, nous avons toujours tort. »

Je reprends patiemment les éléments du dossier fourni par le ministre des Finances Caillaux :

– Effectivement, les grands capitaines d’industrie trouvent à se financer auprès de la Banque de Paris et des Pays Bas ou de la Banque de l’Union Parisienne. Mais les « petits », où peuvent-ils aller pour obtenir des crédits ? Nulle part.

En outre, il est admirable de drainer l’épargne des Français vers les emprunts russes ou l’Empire Ottoman mais ces sommes pourraient être mieux utilisées à moderniser les équipements du pays.

– Mais Monsieur le conseiller, c’est ce que nous faisons déjà !

– Pas vraiment. Pour l’agriculture, par exemple, nous avons été obligés de créer les sociétés de crédit agricole par les lois de 1894 et 1899.

– Soutenir le monde des paysans, ce n’est pas notre métier.

– Sans doute, mais si vous n’aidez ni les commerçants, ni les paysans, ni les petits patrons, il ne faut pas vous étonner que la presse finisse par vous lâcher.

Emile Béthenod, en digne successeur du grand banquier Henri Germain, reste très calme :

– Nous avons près de 600 000 déposants qui nous font confiance. J’y vois la preuve vivante que nous arrivons à satisfaire le plus grand nombre.

S’il faut aller plus loin, je ne suis pas opposé à la création d’une commission réfléchissant à la mise en place de banques plus… populaires.

Je saisis la balle au bond :

– Et bien voilà, je trouve l’idée excellente ! Il faudrait que les services de M. Caillaux travaillent avec vous à créer des « banques populaires ». Le nom sonne bien, vous ne trouvez pas ? 

24 février 1909 : La crise économique est terminée !

La crise économique semble s’achever. Les bons chiffres sont là : 359 millions de francs d’exportations au mois de janvier dernier contre 318 au même mois de l’année précédente. Les importations progressent aussi et passent de 510 à 524 millions.

ministere-des-finances-bureau-du-ministre.1235455696.jpg

Le bureau du ministre des Finances Joseph Caillaux, rue de Rivoli

Le chômage qui touchait une bonne partie de la population recule. Les carnets de commande des patrons se remplissent. Et le ministère des finances souligne que les rentrées fiscales se révèlent excellentes.

« Qu’avons-nous fait pour en arriver à ces résultats fameux ? » Je pose cette question à notre ministre des finances Caillaux. Il me répond avec beaucoup de franchise :

« Rien ! Nous n’avons rien fait. Tout au plus, nous n’avons pas mis le pays en guerre et nous avons essayé d’équilibrer le budget de l’Etat en étant économes des fonds publics. Mais fondamentalement, nous avons attendu que la crise se passe. Après les périodes de vaches maigres, viennent celles des vaches grasses. C’est comme dans la Bible. Il faut être patient.  »

Comme conseiller plus spécialement chargé du ministère de l’Intérieur, je suis impressionné par cette impuissance érigée en règle de conduite. A la place Beauvau, chaque affaire criminelle, chaque trouble à l’ordre public, doit recevoir une réponse des pouvoirs publics. A la question : « Que fait la police?  » Je ne peux jamais répondre :  » Rien ! » Et c’est pourtant la réponse que fait le ministre des finances pour son domaine.

Caillaux insiste :

– Ce n’est pas moi qui passe les commandes aux entreprises sauf pour les achats de matériel militaire ; ce n’est pas moi non plus qui prend les décisions d’embauche. Je ne fixe aucun prix, n’intervient pas à la Bourse, ne manipule pas la monnaie. En cas de malheur, je peux tout au plus accepter de délivrer des crédits pour les indigents… et encore, je préfère que ce soit les communes qui s’en chargent.

– Vous avez donc une vision très réductrice de votre rôle ?

– Mon cher conseiller, je sens votre ironie et vous savez que je n’ai pas la réputation d’être discret. Mais nous ne pouvons diriger tout ce qui se passe dans le pays ! Ce que les Français attendent de nous, c’est déjà que l’Etat soit correctement administré : pas de guerre, peu d’impôt, une police qui trouve les voleurs, une justice rapide, une école qui apprend à lire, écrire et compter. Pour le reste, nous laissons les patrons, les commerçants, les artisans, les ouvriers se débrouiller pour produire de la richesse.

– Pour vous, c’est cela l’Etat moderne ?

– Etat moderne ? Etat modeste !

16 février 1909 : Si vous voulez que la Guadeloupe reste calme…

 » Il va falloir s’occuper un peu plus sérieusement de toutes les inégalités qui perdurent sur notre territoire !  » Hégésippe Légitimus que je reçois aujourd’hui, ne mâche pas ses mots même s’il garde un sourire avenant.

Au départ, mon propos était juste de passer en revue tous les postes budgétaires du ministère de l’intérieur et de celui des armées pour examiner les économies possibles. En regardant la longue liste des affectations, je me suis étonné du nombre de fonctionnaires présents pour le maintien de l’ordre en Guadeloupe. J’ai voulu en savoir plus sur la situation de cette île que je connais mal et j’ai eu l’idée de faire venir le député maire de Pointe-à-Pitre, dans mon bureau, pour faire le point.

legitimus.1234763264.jpg

Hégésippe Légitimus a un fils du nom de Victor qui sera journaliste et se mariera avec la comédienne Mathilda Paruta qui deviendra Darling Légitimus. Cette dernière sera à son tour la mère de Théo Légitimus, comédien lui aussi, qui aura, en 1959, en enfant du nom de … Pascal.

 » Si vous voulez que la Guadeloupe reste calme, il faut s’efforcer de mettre fin à la crise sucrière qui secoue notre territoire depuis 1870. La canne se vend de moins en moins et à des cours trop bas pour permettre aux petites exploitations de survivre. Le résultat se traduit par une concentration des propriétés entre les mains des usines et d’industriels métropolitains et/ou mulâtres. »

Hégésippe Légitimus explique calmement et s’efforce de vérifier, par des regards furtifs, que mes notes prises au fur et à mesure, sont bien conformes à ses propos.

 » J’ai créé le parti socialiste guadeloupéen pour redonner du pouvoir politique aux exploités de l’île qui sont souvent noirs, pour mettre fin aux grands monopoles qui conduisent à des inégalités de fortune choquantes et pour favoriser l’accès aux études des classes populaires guadeloupéennes. A chaque hausse des cours de la canne à sucre, il faudrait que les salaires des ouvriers agricoles et des usines soient revalorisés.  »

Je décide de le faire parler un peu de lui :

– On vous qualifie, peut-être un peu vite, de « Jaurès noir  » ?

– Monsieur le conseiller, c’est beaucoup d’honneur mais si vous connaissiez mieux l’île, vous verriez que le nom de Légitimus est pris au sérieux par les habitants qui placent beaucoup d’espoir dans mon action de président de conseil général, de député et de maire.

En me regardant avec fierté, il ajoute une phrase dont je peine à comprendre complètement le sens :

– Mon nom n’est pas celui d’un… inconnu… et je ne suis pas… un amuseur public. »

8 février 1909 : Faut-il investir dans les emprunts russes ?

Comme convenu, je convoque Arthur Raffalovitch, le financier moscovite payé par l’ambassade de Russie pour « convaincre » les journalistes français de dire beaucoup de bien des emprunts russes.

L’homme se révèle affable, s’exprime dans un excellent français comme nombre de ses compatriotes. Il ne comprend guère l’objet de sa convocation place Beauvau.

– Monsieur le conseiller, j’espère que le gouvernement français ne me reproche rien ?

– Monsieur Raffalovitch, nous cherchons juste à mieux cerner vos activités.

– Les choses sont simples. Nous avons des intérêts communs. La France souhaite se rapprocher de la Russie et construire une alliance défensive contre l’Allemagne. En outre, vos industriels ambitionnent de vendre leurs moteurs, leurs machines ou leurs brevets au sein de l’Empire du tsar qui se développe actuellement à grande vitesse. Pour mener à bien l’essor de notre industrie, nous avons besoin de capitaux, de beaucoup de capitaux, notamment étrangers. Pour cela, nous empruntons aux épargnants français – dont le bas de laine est plein – avec la bénédiction de vos grands patrons qui ont, dès lors, des clients russes solvables, de vos banques qui touchent une commission rondelette sur chaque bon d’emprunt placé.

Il me semblait que votre gouvernement appréciait que l’alliance russe ne coûte rien au niveau du budget de l’Etat…

le-passage-saint-petersbourg.1234009504.jpg

La Russie se développe à grande vitesse : « Le Passage », célèbre galerie marchande dans la capitale Saint Petersbourg, située sur l’avenue Nevsky. Photographie début XXème siècle

– Oui, vous analysez bien la situation mais cela n’explique toujours pas ce que vous faites, vous, précisément, Monsieur Raffalovitch ?

– Rien de bien extraordinaire. Je suis… comment dire… un facilitateur. J’aide les journalistes français à trouver les bonnes informations financières pour éclairer au mieux les épargnants français.

– D’après un rapport de police que j’ai sur mon bureau, il semble que vous allez plus loin. Vous versez des sommes d’argent à certains journalistes pour qu’ils disent du bien de vos emprunts ?

– Monsieur le conseiller, il ne faut tout de même pas renverser la vapeur! Votre presse financière exige, pour aborder un sujet, des « dédommagements pour frais ». Si je ne peux rien donner, il n’y aura aucun article sur les émissions d’emprunts russes. Ce sera un mur… du silence. Je suis obligé de payer pour que l’on parle de nous.

– Mais, au moins, vos emprunts sont-ils fiables ?

– Bien sûr! La banque de France est officiellement la représentante du ministère russe des finances. Elle est une garantie de notre sérieux.

– Dans les journaux britanniques comme le Times, il est fait état de votre situation budgétaire fragile, de votre dette publique qui génère des échéances et des intérêts qui dépassent largement vos capacités de remboursement. On parle d’un encourt représentant l’équivalent de plus de 12 milliards de francs or, soit trois fois le budget de la France !

– Mais non, ne vous inquiétez pas… il faut envisager notre situation de façon dynamique. Notre industrie se renforce et va générer, progressivement, des profits importants facilitant les rentrées fiscales à même de renflouer les caisses du tsar. Et à court terme, les afflux financiers venant des nouveaux épargnants français nous permet de payer sans difficultés ce que nous devons… à ceux qui nous ont fait confiance depuis plus longtemps.

– Mais, c’est presque de la cavalerie ?

– Pas du tout… c’est de la gestion habile de notre trésorerie et de notre dette publique. Vous verrez, vous aussi, les Français, un jour, vous ferez comme nous !

kokovtsov.1234010064.jpg

Vladimir Kokovtsov, ministre des finances du tsar en 1909, coordonne les emprunts russes 

5 février 1909 : « L’abominable vénalité de la presse française »

 » Prêter à la Russie, c’est prêter à la France  » nous rappellent les réclames dans nos journaux favoris. L’Empire du tsar, ami de la République française, a besoin de l’argent de nos épargnants : il faut construire des milliers de voies de chemin de fer, des lignes de télégraphe, des fonderies, des aciéries, une industrie chimique, équiper une armée nombreuse…

Les caisses de l’Etat russe sont vides et celles de la France peinent à trouver un équilibre. Pendant ce temps, le bas de laine des Français ne cesse de se remplir : les fonctionnaires, les employés de bureaux, les ingénieurs, les épiciers ou professions libérales épargnent sagement pour pouvoir assurer leurs vieux jours.

emprunt-russe.1233812228.jpg rouble.1233812353.jpg

Un bon d’emprunt russe de 200 roubles émis au début des années 1900 et un billet de banque de l’empire du tsar daté de 1898

 » Ce sont les épargnants qui paieront le coût de notre rapprochement avec la Russie  » ne cesse d’affirmer notre ministre des finances Caillaux, soucieux de protéger son budget.

Jusque-là rien de choquant. Les Français peuvent bien placer leur argent où ils veulent.

Personnellement, j’ai acheté plusieurs titres émis pendant les années 1898 à 1905. J’ai fait cela sur les conseils de ma banque, le Crédit Lyonnais, qui m’a proposé cette affaire avec empressement (je sais que les établissements bancaires touchent une commission non négligeable sur les bons qu’ils arrivent à placer auprès de leurs clients).

Jusqu’à aujourd’hui, j’étais parfaitement serein sur la sécurité de ce placement : la garantie apportée par l’Etat français me semble rassurante, la solidité de l’Empire du tsar aussi et les taux d’intérêt versés dépassent ce qu’il est possible d’obtenir avec des bons du trésor.

Le rapport secret de la préfecture de police qui arrive sur mon bureau jette le trouble dans mon esprit.

Ce document ne porte pas sur les emprunts russes eux-mêmes mais sur les agissements d’un certain Arthur Raffalovitch, économiste moscovite distingué, financier habile résidant à Paris. Nous apprenons que ce dernier reçoit, régulièrement, des sommes rondelettes du gouvernement de Saint Petersbourg, versées par son ambassade.

Où va cet argent ?

La liste des destinataires est précise : M. A… journaliste au Petit Parisien, M. N… rédacteur au Temps, M. V… spécialiste de la bourse au journal l’Eclair, M. R…. rédacteur en chef adjoint du Journal des Débats etc…

Je retrouve dans cette énumération une bonne part des signatures de la presse française. En face des sommes versées, toutes d’un montant significatif, je peux lire la liste des articles parus dans les journaux et présentant les emprunts russes sous un jour favorable.

La note blanche de la préfecture me signale même que M. Raffalovitch se plaint amèrement à son correspondant, le ministre des finances du tsar Vladimir Kokovtsov, de « l’abominable vénalité de la presse française ». En effet, sa tâche est rendue difficile par les tarifs des rédacteurs qui ne cessent d’augmenter : manifestement, les « plumes » disposent d’autres sources de financement possibles et font grimper les enchères.

Voilà, tout cela n’est pas très ragoûtant. Je décide donc de faire convoquer ce fameux M. Raffalovitch pour qu’il m’en dise un peu plus sur ses activités.

A suivre…

22 décembre 1908 : L’homme qui valait quatre milliards

Discussion avec Joseph Caillaux, ministre des Finances, qui attend d’être reçu par G. Clemenceau. Je lui lance en plaisantant :

 » Vous êtes l’homme qui vaut quatre milliards !  »  

Pensif et peu sensible à ma tentative de dérider l’atmosphère, il me répond :

– Les milliards de notre budget s’envolent effectivement. Sous la monarchie de Juillet, la France se contentait d’un milliard de francs pour faire face à ses dépenses publiques. Thiers qui voyait bien comment les choses allaient évoluer dans l’avenir avait dit : Saluez ce milliard car vous ne le reverrez plus !

joseph-caillaux.1226644998.jpg

Joseph Caillaux, ministre des Finances : son budget pèse 4 milliards de francs

Il ne croyait pas si bien dire. En 1869, à la veille de la guerre, nous étions déjà à deux milliards. Aux lendemains de nos désastres, nous franchissions la barre des trois milliards, notamment pour payer l’indemnité de guerre et permettre la libération de notre territoire.

Aujourd’hui, nous sommes effectivement à quatre milliards. C’est beaucoup.

Curieux, je lui demande comment il explique l’envolée de nos dépenses.

– Le budget des armées reste très gourmand. La marine et nos troupes à terre coûtaient après la guerre 350 millions, elles nécessitent aujourd’hui 1 milliard. C’est le prix à payer pour redevenir une puissance indépendante.

L’Instruction publique se contentait de 24 malheureux millions sous l’empire, 270 millions sont aujourd’hui nécessaires si on veut que chaque petit Français apprenne à lire, écrire et compter dans de bonnes écoles républicaines. Quant aux dépenses d’assistance et de solidarité, elles croissent pour couvrir des besoins sociaux tout à fait légitimes.

– Et la dette ?

– Nous nous efforçons de la maintenir à un niveau modéré mais elle pèse lourd elle aussi. En trente ans, son arrérage est passé de 600 à 1200 millions. Ce que nous avons dû payer aux Prussiens n’a rien arrangé et a durablement déséquilibré nos finances.

Heureusement, les Français forment un peuple d’épargnants, qui souscrit comme un seul homme aux emprunts publics, dans des bonnes conditions pour l’Etat.

Et puis pour trouver de nouvelles recettes et faire face à la hausse inexorable de nos dépenses, je ne désespère pas de faire passer un jour mon projet d’impôt sur le revenu.

De nouveau perdu dans ses pensées, il marmonne pour lui-même :

– Nous n’avons pas le choix. Soit on taxe les revenus, soit…. on crée un impôt sur les achats… on pourrait faire les deux.

Je le regarde avec un peu d’effroi. Voyant mon trouble, il me lance :

– N’ayez pas peur, je n’ai pas d’idées de nouveaux impôts. Simplement, la France ne peut pas vivre durablement au dessus de ses moyens.

ministere-des-finances.1229952743.jpg

Le ministère des Finances au Louvre, le pavillon Colbert

9 décembre 1908 : Crise d’épilepsie au Reichstag

Un esprit de synthèse développé, un souci permanent de pédagogie, des connaissances techniques irremplaçables : le colonel général von der Goltz est très apprécié du ministre de la guerre allemand. Nous sommes au Reichstag, en pleine séance d’examen du budget. Mécanique intellectuelle bien huilée, Goltz fait passer à son ministre des petits mots ou glisse à l’oreille de celui-ci des informations précieuses qui lui évitent d’être mis en difficulté.

600 millions de marks. La somme est considérable; c’est ce qui manque à l’Empire de Guillaume II pour boucler son budget pour l’année 1909.

reichstag.1221386632.jpg

La séance d’examen du budget au Reichstag

L’opposition socialiste ne décolère pas : trop de dépenses militaires, pas assez d’investissements en matière sociale. Les orateurs de gauche dénoncent une diplomatie aventureuse qui finit par coûter fort cher dans la mesure où elle isole l’Allemagne de ses voisins européens et l’oblige donc à entretenir une armée équipée d’un matériel très moderne, très onéreux, pour se protéger d’ennemis trop nombreux.

Le colonel général a chaud. Habitué des sessions parlementaires, il a l’impression de toujours entendre les mêmes arguments et de produire en retour les mêmes notes pour défendre les options prises par le gouvernement. Il regrette presque que les parlementaires d’opposition connaissent trop mal la liasse budgétaire et ne le mettent pas plus en difficulté. Il voudrait corser la difficulté de son travail pour pouvoir mieux montrer sa maîtrise totale des dossiers.

goltz2.1228801926.jpg

Le baron prussien et generaloberst Colmar Freiherr von der Goltz, spécialiste budgétaire du ministère des armées à Berlin

Goltz se passe la main sur son front devenu humide. Progressivement, il peine à se concentrer sur la tirade du député socialiste Scheidemann. Les compliments que celui-ci adresse à la France, « patrie de l’épargne et de la bonne gestion des fonds publics » et, selon lui, « véritable amie de l’Allemagne », ne le font pas sourire. Il ressent une impression grandissante mais encore diffuse de mal-être. Les propos de l’orateur, les invectives venant des travées, parviennent à son oreille mais forment des sons de moins en moins compréhensibles. Tout résonne et se perd dans une atmosphère bizarrement ouatée.

L’officier met sa main sur son coeur. Celui-ci bat rapidement. Il passe sa main sur ses jambes qui se raidissent de plus en plus. Un fonctionnaire du ministère des finances qui le connaît bien, le dévisage avec amitié :  » Goltz, vous-allez bien ? Vous êtes pâle à faire peur !  »

Soudain, un grand cri. Le pauvre Goltz vient de s’effondrer, tremblant, raide comme le bois, à terre. Deux députés médecins se précipitent et tentent de porter les premiers soins à l’officier dont le regard est perdu dans le vague. C’est le « grand mal » , la crise d’épilepsie.

Les journalistes étrangers qui commençaient à somnoler au bout de cinq heures de séance ininterrompue, reprennent leur plume, ravis de l’incident qui leur donne -enfin  – quelque chose à raconter.

Le chancelier von Bulöw profite du tumulte pour s’éclipser et poursuivre dans un cabinet à part l’analyse de son volumineux courrier.

La séance est interrompue par le président du Reichstag.

Ce n’est pas aujourd’hui que l’Allemagne trouvera les 600 millions de marks or qui lui manquent.

berlin-statut-de-bismarck-devant-le-reichstag-1900.1221386253.jpg

Le Reichstag en 1908

14 novembre 1908 : Un impôt sur les chats, une idée chouette des Finances

 joseph-caillaux.1226644998.jpg

Les services du ministre des Finances Joseph Caillaux ne savent plus quoi inventer : après l’impôt sur les chiens, celui sur les portes et fenêtres, voilà maintenant la taxe sur les chats !

La note qui arrive sur mon bureau, pour validation de la Présidence du Conseil, est tout à fait sérieuse. Le ministère des Finances propose de taxer nos animaux favoris les chats.

Le document expose les arguments qui militent pour une telle taxation :

– il existe déjà un impôt sur les chiens (depuis la monarchie de Juillet), divisés entre chiens de garde et chiens de luxe ;

– une bonne fiscalité sur les bêtes ne doit pas se concentrer sur une seule catégorie d’animaux. Il convient donc de penser aux chats, dans un souci de justice et d’équité fiscale ;

– les propriétaires de chiens qui ne possèdent pas de chats ne cessent d’écrire aux députés et aux services du fisc pour protester au sujet de la non taxation de cet animal ;

– la Société Protectrice des Animaux est aussi favorable à ce nouveau prélèvement susceptible de réduire le nombre de chats errants, terreur des oiseaux et des nichées.

Le rédacteur de la rue de Rivoli propose donc l’insertion d’un article approprié dans une prochaine loi de Finances.

En marge du document que je renvoie au directeur du budget, je porte l’annotation suivante :

 » Monsieur le directeur,

La présidence du Conseil a pris bonne note de votre proposition. Si nous ne pouvons que louer votre souci d’équilibrer par tous moyens nos finances publiques, nous nous interrogeons en revanche sur la faisabilité de votre nouvelle taxation.

Le chat est, vous le savez, un animal capricieux, errant, irrégulier. Devra-t-on considérer que tout chat quittant un foyer pour partir en chasse ou dormir dans un grenier voisin, rend son maître coupable d’une évasion fiscale caractérisée ?

Je vous rappelle que l’impôt sur les chiens est déjà mal recouvré. On estime que six chiens sur dix échappent au fisc. Ne risque-t’on pas d’obtenir un résultat encore plus désastreux pour les chats ?

Votre argument de justice et d’équité fiscale vous conduira-t-il à nous proposer, dans une prochaine note, une taxe sur les poissons rouges et une autre sur les perruches en cage ?

Quel sera le régime fiscal des portées de chatons ?

Pour finir, vous savez que le proverbe parle de « chien du ministre et de chat du ministère ». Comment envisagez-vous la taxation des chats des ministères ?

Bref, il convient de muscler votre argumentation si vous ne voulez pas que votre fiscalité sur les animaux n’achoppe à des questions « bêtes » et qu’au moment du débat à la Chambre, le gouvernement n’entende, de la part des députés, des noms d’oiseaux.

Bien à vous.

Le conseiller.XXXX……. « 

1er novembre 1908 : Renault, l’Homme et la machine

 » Il faudra que le travail des ouvriers se cale sur le chronomètre des ingénieurs. L’aiguille qui court doit rythmer l’exécution de tâches définies clairement à l’avance.  » Le regard de Louis Renault se perd dans le vague, le patron des usines du même nom se concentre sur un effort d’imagination intense.

Il sait maintenant comment occuper pleinement les 4000 ouvriers de Billancourt. Comment éviter les pertes de temps, réduire les gestes inutiles, contraindre les lents et les paresseux, favoriser ceux qui ont, comme lui, le souci de la qualité parfaite.

renault.1225527539.jpg

Les usines Renault photographiées au début du XXème siècle

« L’usine est comme ce moteur ! »

Il écoute avec ravissement le bruit de la nouvelle Renault 40 CV. La machine tourne rond, une belle mécanique. Les cylindres, courroies et pistons sont placés de façon idéale. Les roues motrices de l’automobile sont entraînées à vive allure. Pas de fumée, un écoulement continu du carburant et de l’huile, pas de frottement intempestif. Louis Renault est heureux. Des heures de travail fructueuses.

« Il faut faire pareil avec l’Homme. Seule une organisation scientifique rigoureuse peut nous permettre d’atteindre nos objectifs de réduction des défauts, des coûts et de respect des délais. Toute l’intelligence de mes employés doit être mobilisée par l’exécution zélée de gestes décrits sans ambiguïté par mes ingénieurs . »

J’écoute Louis Renault qui m’a invité à visiter ses ateliers, avec un mélange d’admiration et d’horreur. J’imagine chaque ouvrier transformé en pièce inanimée d’un moteur géant. La vie, la sève humaine canalisée pour les besoins du fonctionnement d’une machine gigantesque.

Le sang des hommes carburant d’usines impeccables. Les muscles et la sueur combinés pour faire tourner une grande roue de production continue. Des cadences calculées au plus juste qui font rentrer les ouvriers dans un moule unique.

Le jeune ingénieur polytechnicien qui accompagne Louis Renault a senti mon trouble. Croyant me rassurer, il ajoute :  » Ce que nous allons pouvoir faire avec nos ouvriers, vous ne pouvez pas l’envisager à court terme avec vos policiers. Les cambrioleurs, les Apaches ont des actions trop diverses et obligent vos hommes à faire preuve d’initiative. Vous ne pouvez donc mettre en place immédiatement une organisation comme la nôtre.  » Il ajoute avec un sourire ironique : « En attendant, vos policiers seront les bienvenus si notre organisation est rejetée par les syndicats de nos usines.  »

Tout cela est clair.

L’ouvrier travaille dans une organisation déshumanisée, sans aucune liberté possible. L’ingénieur imagine les bons gestes à effectuer, chronomètre à la main et explique aux agents de maîtrise comment les faire exécuter. L’usine devient ce lieu clos où l’intelligence de l’homme de science, de l’inventeur génial est traduite en organisation parfaite assignant un rôle précis à chacun.

Et tout autour de l’usine, la police veille…

Je fais part au polytechnicien de ma désapprobation.

Toujours avec un grand sourire, celui-ci me pose alors quelques questions :

 » Vous ne m’aviez pas dit, avant de venir, que vous souhaitiez avoir, vous aussi, une automobile un jour ?

– c’est exact.

– vous m’avez déclaré aussi qu’un fonctionnaire comme vous n’avait pas beaucoup de moyens.

– Où voulez-vous en venir ?

– Et bien, c’est simple. Si les gens sans fortune veulent des automobiles, il faudra que les constructeurs abaissent leurs coûts. Il n’est plus envisageable de construire des modèles uniques, de façon empirique comme dans les ateliers d’artisans. Ce serait trop cher. Il faut une organisation rationnelle de la production qui seule autorise l’élaboration de véhicules Renault bon marché. Notre organisation est dictée par les besoins de nos futurs clients comme vous ! Monsieur le conseiller, il faudrait donc arrêter de faire la fine bouche.

– Certes… Mais le travail de vos ouvriers devient répétitif et ennuyeux. Passé la porte de l’usine le matin, ils perdent toute liberté !

– Et vos employés aux écritures du ministère, ils ont une plus grande liberté, eux ?

– Ils sont au chaud et peuvent progresser à l’ancienneté ou au mérite…

– Chez nous, nous récompensons les plus productifs. Et cette productivité, nous savons la mesurer, avec des méthodes performantes inspirées par l’américain Taylor. Et puis, nous mettons actuellement en place un système d’allocations pour ceux qui ont charge de famille et une mutuelle couvrant les employés malades.

Nos ouvriers sont payés régulièrement avec des salaires honnêtes, ils travaillent dans des locaux propres, ils savent ce qu’on attend d’eux et participent à une industrie en pleine expansion. L’automobile fait rêver. Comme Louis Renault qui leur donne l’exemple, ils apportent toute leur force de travail pour réaliser un rêve. Votre rêve de posséder un jour, vous aussi, une belle automobile !  »

Après cette conversation, en rentrant chez moi, je ne sais plus quoi penser.

Je regarde toutes les Renault, Peugeot et autres Panhard qui commencent à peupler la capitale. Cela fait vraiment envie.

Je n’aurais jamais dû visiter les usines Renault. J’aurais ainsi pu m’acheter ma première automobile, sans me poser de questions, sans état d’âme. 

5 octobre 1908 : Comment seront les années 2000 ?

Imaginer les années 2000. Se représenter mentalement le monde de nos arrières arrières arrières petits enfants. Une société qui vivra -heureuse ou non – quand nous aurons tous disparus.

Jules Verne, décédé il y a déjà trois ans, est l’un des premiers à avoir essayé dans ses nombreux romans de tracer les lignes du futur. On s’envole avec lui de la Terre à la Lune après avoir voyagé au centre de notre planète. Le tour du monde ne doit pas dépasser quatre-vingts jours pour laisser un peu de temps pour s’enfoncer à vingt mille lieues sous les mers. Nous sommes invités à passer nos vacances avec des visionnaires à la forte personnalité comme Robur le Conquérant, le capitaine Nemo ou Phileas Fogg ou juste une journée avec un journaliste américain en 2889.

robur.1223194406.jpg

Robur le Conquérant nous permet d’entrevoir les « omnibus volants » qu’imagine le philosophe Alain

Avec Jules Verne, nous sommes plongés dans un monde de progrès continu, spectaculaire et attirant. 

Le professeur Emile Chartier (il écrit sous le nom d’Alain) avec lequel je passe quelques soirées à réfléchir à l’avenir s’exclame :

 » Ils en sont tous à nous parler de l’an 2000, comme s’ils y étaient ; ce ne sont qu’omnibus volants et maisons de cinquante étages. Ces merveilles, et bien d’autres qu’il n’est pas difficile d’imaginer, n’ont rien qui dépasse la puissance humaine.  »

C’est vrai que si l’on croise ce qui se passe aux Etats-Unis où les gratte-ciel comme le Flatiron de New York commencent à pousser comme des champignons et les visions de Jules Verne, nous pouvons imaginer un Occident de l’an 2000 où nous vivrons dans d’immenses immeubles après avoir emprunté des moyens de transport collectifs très rapides. 

flatiron-1903.1223191339.jpg 

Le Flatiron Building de New York construit en 1902

Alain imagine aussi un progrès social continu :  » J’imagine les travailleurs tous bien payés et assurés contre tous les maux et accidents  » .

Dans le monde du futur, nous travaillerons moins et serons moins « dociles » avec les patrons. Avec l’essor du suffrage universel, il s’agit d’une tendance lourde ne pouvant être arrêtée.

Des années 2000 radieuses alors ?

Pas si sûr. Emile Chartier s’inquiète des écarts de fortunes, des gaspilleurs de fonds privés ou publics qui peuvent provoquer la révolte du peuple :  » Il faudra peut-être une révolution violente qui ramènera une heureuse médiocrité pour tous.  »

Devant mon regard effrayé par l’idée d’une révolution – que je ne souhaite pas connaître de mon vivant – Alain s’empresse d’ajouter :  » Je crois plutôt que tout se fera en douceur, par l’effet des crises économiques qui ruineront les grosses fortunes. »

J’espère que le XXème siècle qui commence ne verra pas -à la fois- les révolutions et les crises économiques. En effet, l’Histoire récente qu’oublie un peu vite Alain, nous montre que ces terribles crises ne touchent pas que les puissants.

Les crises boursières et financières de 1873 (effondrement de la bourse de Vienne puis de celle de New York avec pour conséquence une stagnation économique pendant vingt ans sur toute l’Europe) et le krach français de l’Union Générale en 1882, ont surtout ruiné les petits épargnants et ont entraîné des secteurs entiers de l’économie dans la spirale du déclin.

Toute la fin du XIXème siècle est marquée par l’extension du chômage dans la métallurgie, les mines ou le bâtiment… alors que les riches banques d’affaires ont finalement tiré leur épingle du jeu.

De ce point de vue, le XXème siècle sera-t-il un nouveau XIXème siècle… en pire ?

18 septembre 1908 : Les vacheries des Parisiens

 » Non, désolé, je ne vois pas la différence entre les deux laits ».

Telle est ma conclusion après avoir goûté chacun des deux verres servis par le représentant des vacheries parisiennes. Il veut me démontrer qu’entre le breuvage blanc issu des vaches élevées en plein Paris, dans les vacheries qu’il représente et celui sortant des pis des vaches de province, il y a une « sacrée différence de qualité et de saveur ».

Le laitier ne se laisse pas démonter par ma remarque dubitative :

 » Il important que la Capitale conserve des vaches. Le lait arrive ainsi plus frais chez les consommateurs. Vous savez que nous offrons un vrai service apprécié de toutes les familles de notre grande ville. Les livreurs parcourent les rues en agitant une crécelle. Les mères de famille mettent à leur porte leurs bouteilles de lait vides et nous les remplaçons par des bouteilles pleines, hermétiquement fermées et cachetées pour éviter les fraudes. Tout cela est compris dans un abonnement modique de 14 francs par mois.  »

rouen-vaches.1221713303.jpg

La concurrence des vaches et du lait normand est fatale aux vacheries parisiennes

J’ai l’air malin avec mes deux grands verres de lait sur mon bureau. Je ne sais comment me débarrasser de ce représentant des vacheries parisiennes qui voulait absolument être reçu « au plus haut niveau de l’Etat ».

Je glisse à mon interlocuteur :  » Ecoutez, j’ai bien compris qu’en quelques années, nous sommes passés de plus de 500 vacheries abritant plus de 8000 vaches à 200 comprenant seulement 3000 animaux. Je vois bien que votre profession est en train de disparaître du paysage parisien et qu’il faut faire quelque chose.  »

J’arrive à le convaincre de me laisser en paix, que son dossier est « entre de bonnes mains, je vous assure ».

Quand il me quitte, je regarde à nouveau la note préparée par les services de la préfecture. En fait, la situation est désespérée :

La spéculation foncière conduit les vacheries à être toutes rachetées par des promoteurs lorsque les propriétaires décèdent. De surcroît, les mauvais salaires versés aux garçons vachers entraînent une pénurie de personnel dans le secteur qui empêche une production régulière. Pour finir, la concurrence des grandes laiteries de province qui fournissent un « lait voyageur » (c’est comme cela qu’on dit à Paris) beaucoup moins cher, porte un coup fatal à cette activité atypique de la Capitale.

Enfin seul dans mon bureau, je fais un dernier test entre les deux verres de lait : le « lait voyageur » et le lait « typique de Paris ».

Pour bien me concentrer, je prends mon temps et ralentis ma respiration. Je ferme les yeux et j’avale à toutes petites gorgées :

Non décidément, aucune différence.

Dossier classé.

3 septembre 1908 : Postes : le mécontentement gronde

facteur-pays-de-buch.1220416659.jpg

Le gouvernement sous estime la popularité des facteurs  (facteur en pays de Buch)

Contact discret avec un meneur des mouvements au sein des Postes : Paul Amalric.

En cette rentrée sociale, je suis chargé de faire le point sur les différents secteurs d’activité du pays et d’indiquer au gouvernement les branches qui risquent d’être touchées par une grève. La police des chemins de fer -police politique qui ne dit pas son nom – m’aide dans cette tâche mais je me réserve quelques entretiens personnels avec les figures les plus connues du monde ouvrier et syndical.

Paul Amalric ne mâche pas ses mots :

 »  – Le gouvernement aurait tort de sous-estimer la souffrance des postiers. Les salaires versés sont parmi les plus bas de toutes les administrations. Les conditions de travail restent souvent déplorables. Pour ma part, je travaille dans un wagon poste reliant Paris au Sud-Ouest. Il y fait souvent trop chaud ou trop froid ; nous respirons de la poussière en permanence et nous sommes fréquemment éloignés de nos familles.

– Oui, mais on me dit que l’ambiance dans vos équipes est excellente. Quand votre travail vous oblige à découcher, vous faites souvent la fête entre collègues ou vous allez à la pêche. Et les relations hiérarchiques dans les wagons apparaissent plus souples qu’ailleurs.

– Monsieur le conseiller, n’essayez pas de noyer le poisson. Votre gouvernement m’a révoqué l’an dernier parce que j’avais osé, avec d’autres fonctionnaires, écrire à Georges Clemenceau pour lui demander d’autoriser le droit syndical au sein des Postes et de nos administrations.

– Mais vous avez été réintégré dès cette année ! J’ai transmis à Louis Barthou, votre ministre, les consignes de Georges Clemenceau en ce sens.

– Depuis ma réintégration, je suis considéré comme un pestiféré. La CGT me rapporte que le sous secrétaire d’Etat Julien Symian n’attend qu’une occasion pour m’exclure à nouveau et cette fois-ci définitivement.

– Ecoutez, il n’y a pas de raison que cela se produise. Si votre service continue à « être au pair » régulièrement (NDLR : avoir traité tout le courrier), si vous obéissez à votre chef de brigade et que votre cadence de tri est bonne… et si vous acceptez d’être dans le camp des modérés, je m’assurerai qu’il ne vous arrive rien.

– Cela fait beaucoup de « si », monsieur le conseiller (Paul Amalric ricane). Personnellement, je ne crois qu’au rapport de force… et celui-ci tourne actuellement en notre faveur. Les télégraphistes continuent à  mal vivre leur intégration au sein des Postes. Mieux payés et considérés que nous, ils sont persuadés que leur métier se dévalorise et sont prêts à cesser le travail à tout moment. Les « ambulants » comme moi demeurent aussi à la pointe de tous les mouvements. Dans les wagons poste, nous sommes tous très solidaires et n’aimons guère les gens des ministères qui ne quittent jamais leur bureau. Quant aux facteurs et autres agents de tri, ils pleurent sur leur feuille de paie et leur charge de travail qui augmente sans que les effectifs suivent. Bref, le mécontentement gronde partout.

– N’oubliez pas que vous acheminez plus de 2000 millions d’objets chaque année et que pour tous nos villages de province, votre service reste indispensable.

– La population nous suivra. Les villageois aiment leur facteur. Ils boivent souvent un coup avec lui lors de sa tournée. Vous appréciez mal notre réelle popularité.

– Très bien. Merci de votre franchise. Je rendrai compte à mon Patron de votre détermination. »

la-poste-1900-roissy-en-france.1220417083.jpg

Une poste en région parisienne en 1908 : celle de Roissy-en-France, en Seine-et-Oise

« Rapport de force ». Le maître mot de nos relations sociales à la française. Effectivement, depuis 1906, le gouvernement n’a jamais cessé de montrer ses muscles par rapport aux mouvements naissant au sein des services publics. Encore récemment, les électriciens en grève à Paris ont été mis à pied voire révoqués et remplacés par des soldats du Génie. Pour la Poste, cela risque aussi de tourner à l’affrontement si une grève commence. G. Clemenceau m’a demandé d’étudier comment la gendarmerie pourrait prendre le relais des facteurs si ceux-ci cessent le travail.

 » Rester ferme, ne rien céder et montrer la détermination du gouvernement » : Telle est la consigne.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑