21 décembre 1909 : Bell espionne ? Vous plaisantez !

« Mais c’est une espionne que vous recherchez ! Pour qui me prenez-vous ? »

Je laisse passer l’orage et reprends mes explications :

« Le chemin de fer appelé Bagdad Bahn, s’il voit le jour, permettra aux Allemands un accès facilité aux ressources pétrolières qui viennent d’être découvertes à Mossoul. Il évitera aussi à Berlin d’être dépendant du canal de Suez pour contrôler ses colonies d’Afrique Orientale et enfin, il ouvrira de multiples portes pour une pénétration d’un Empire Ottoman bien affaibli par le Reich de Guillaume II. »

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Le Bagdad Bahn, le train de toutes les convoitises…

Gertrude Bell m’écoute en remettant machinalement une de ses mèches brunes derrière son oreille. Son regard s’adoucit et ses yeux me renvoient tour à tour de l’ironie et une pointe de curiosité : «  Que va-t-il encore inventer ? » semblent-ils dire.

La jeune archéologue anglaise est retenue ce jour par la police du port de Marseille. Grande et mince, nerveuse et musclée, il se dégage une force considérable de cette femme au parcours peu commun. Une des premières fille à être diplômée d’Oxford en histoire, devenue spécialiste des fouilles dans les ruines antiques du Djebel druze, de Turquie ou de Mésopotamie mais aussi alpiniste respectée dans le petit monde des guides alpins, Gertrude Bell collectionne à 41 ans les exploits et les audaces.

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Gertrude Bell n’a pas envie d’être espionne

J’ai demandé que l’aventurière soit interpellée pour un motif fallacieux avant de monter dans un paquebot pour Alexandrie, le temps pour moi de la convaincre de travailler pour le 2ème bureau qui peine à trouver des agents parlant parfaitement arabe et capables d’opérer avec aisance dans le triangle Constantinople, Bagdad et Beyrouth.

La mission que je souhaite lui confier ?

  • Collecter des informations sur la reprise du projet de chemin de fer pour Bagdad, chantier arrêté après le massacre des Arméniens par les Turcs dans la ville d’Adana située près de la future ligne.
  • Convaincre les ouvriers -souvent Arméniens- de ne pas reprendre le travail.
  • Miner le moral des ingénieurs européens choqués par le spectacle des violences de certains militaires et celui de leurs adjoints turcs, éloignés de leurs bases en plein désert dans des conditions climatiques particulièrement éprouvantes.

Gertrude Bell m’écoute toujours mais secoue négativement la tête. Elle me coupe :

« Vous savez, les suffragettes n’ont déjà pas réussi à me convaincre de les suivre et pourtant, elles ont insisté. Par agacement face à leurs pressions, j’ai même rejoint une ligue contre le vote féminin en Grande Bretagne.

Votre argumentation me donne des envies semblables : faire le contraire de ce que vous me demandez. Consciente des enjeux, je n’en ferai rien… mais ne comptez pas sur moi. Seul mon pays, le Royaume-Uni, pourra me demander de tels services. »

Elle se lève, me tend la main et serre la mienne avec vigueur, remet son chapeau, ajuste le bas de sa jupe blanche et s’en retourne sans rien dire, la tête haute.

Je donne l’ordre de la libérer immédiatement, penaud, peu fier d’avoir retenu, avec un mauvais prétexte, une femme qui a toutes les qualités pour devenir, un jour, une héroïne de roman.

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Gertrude Bell, diplômée d’histoire à Oxford, alpiniste respectée est surtout une archéologue reconnue.

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12 novembre 1909 : L’enfer des bagnes militaires

Les pieds de l’homme sont attachés avec ses mains derrière le dos. Le pauvre bougre est à terre et tente de se protéger du soleil aveuglant. Le sous-officier qui surveille le reste de la section de ce bataillon d’Afrique passe à côté et lui envoie un coup de pied, négligemment et semble être satisfait du cri de douleur qu’il entend : «  C’est donc que tu vis encore, vermine ! »

La description des compagnies disciplinaires, des bagnes coloniaux, fait froid dans le dos. Georges Darien et Jean Allemane me font face. Le premier est écrivain de tendance anarchiste. Son ouvrage paru il y a une vingtaine d’années sur Biribi -surnom donné aux prisons militaires d’Afrique et autres territoires d’Outre-mer – avait fait du bruit et Aristide Bruant en a tiré une chanson fredonnée par tout Paris.

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Le second, ancien communard, a été élu député en 1906 sous les couleurs des socialistes. Tous les deux ont connu le bagne, en Tunisie pour l’un, en Nouvelle-Calédonie pour l’autre. Ils savent de quoi ils parlent. Ils me rapportent les propos et les comportements des gradés dirigeant ces casernes, décrivent les différentes tortures possibles : la crapeaudine (mains et pieds entravés dans le dos d’un forçat jeté à terre en plein soleil), le silo (enfermement prolongé d’un puni dans une fosse) sans parler des coups de nerf de bœuf qui pleuvent de façon continue sur des corps amaigris par la faim et la maladie.

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Georges Darien et Jean Allemane

Combien sont-ils ces repris de justice que l’armée ne veut pas incorporer en métropole, ces condamnés des tribunaux militaires pour insoumission, désertion ou indiscipline, ces invertis ou ces faibles d’esprit que l’Administration a décidé depuis toujours de reléguer loin des yeux et des oreilles de nos concitoyens ? 3 000, 5 000 ou plus ? Les chiffres divergent. Allemane précise que l’armée elle-même s’y retrouve mal entre ses pénitenciers d’Algérie, ses sections disciplinaires coloniales, ses bataillons d’Afrique ou enfin ses chasseurs légers. L’ensemble porte le même nom, passé dans le langage courant, de « Biribi », jeu de loterie italien sympathique du début du XIXème siècle devenu une horrible roulette qui broie, parfois presque au hasard, des jeunes gens dans l’indifférence du plus grand nombre.

On ne revient pas sans de profondes blessures physiques ou morale de Biribi. On ne peut oublier les pratiques sexuelles honteuses imposées par les caïds, les humiliations quotidiennes des gardes, la malaria, la typhoïde ou la tuberculose, les séjours dans des cachots puants et suffocants situés au-dessus des latrines.

« Ce sont des casernes de la République ! » Georges Darien se penche vers moi et répète plusieurs fois cette phrase.

La question que je redoutais arrive :

« Qu’allez-vous faire, Monsieur le conseiller ? »

Je n’ose répéter ce que m’a répondu le directeur de cabinet lorsque j’ai abordé le sujet :

« Ces bagnes sont inévitables. Les régiments de métropole, au contact possible avec l’ennemi, ne peuvent accueillir des soldats posant de graves difficultés d’intégration. Il n’est pas envisageable qu’ils confient des armes, accordent des permissions pour aller en ville, à des brutes, des fous ou des condamnés aux assises ou en correctionnelle.

Nous avons déjà beaucoup fait pour ce que vous appelez « Biribi ». Une circulaire de 1902 interdit les fers, un arrêté de 1906 réduit les pouvoirs des officiers subalternes et des inspections sont organisées de façon périodique par le haut commandement. Le savez-vous ? Ces contrôles ne signalent rien d’anormal ! On ne doit pas croire tout ce que disent ceux qui reviennent de ces bataillons. Ces pauvres gars n’ont pas de paroles, boivent et fabulent. Et puis, il ne faut pas oublier que le gouvernement radical ne tient pas à rabaisser à nouveau les généraux, durement secoués par l’Affaire Dreyfus. Le pays a besoin de croire en son armée, de l’imaginer glorieuse, droite et prête à défendre le territoire contre l’envahisseur allemand. Les bagnes d’Afrique du Nord ne pèsent pas lourds dans ces considérations. »

Allemane et Darien sont devenus silencieux, ils attendent une réponse, un geste. L’écoute et la compassion ne leur suffisent pas. Il convient selon eux, de mettre un terme à un scandale, de lutter contre un enfer honteux, de libérer des milliers de jeunes garçons écrasés.

« Qu’allez-vous faire, Monsieur le conseiller ? »

Je lâche, à voix basse, que je vais en reparler à ma hiérarchie mais aussi, que j’ aborderai ce sujet avec mon ancien patron Clemenceau.

A suivre…

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Des détenus dans les bagnes coloniaux : leur seule et dernière liberté, c’est le tatouage…

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22 octobre 1909 : T comme Triple Entente

 La France a mis fin à son isolement, solidement, durablement. Elle avait été mise à genoux pour la puissante Prusse lors de la guerre en 1871 et était sortie de ce conflit diminuée d’un point de vue territorial et coupée du reste de l’Europe (la toute jeune et fragile République face aux vieilles et orgueilleuses monarchies européennes).

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La Triple Entente entre la Russie, la France et l’Angleterre…vue par les Russes. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par la direction du journal Le Temps.

Triple Entente. Mot magique qui protège la France contre tout mauvais sort ? Succès diplomatique indéniable. Le 17 août 1892, notre pays signe un premier accord militaire secret avec la Russie du tsar qui aboutit à une alliance plus complète en fin d’année suivante. Le 8 avril 1904, notre ennemi héréditaire anglais devient notre ami et nous l’embrassons pendant les longues fêtes liées à l’Entente cordiale.

Parallèlement, la Russie et le Royaume-Uni signent un traité le 31 août 1907 aboutissant à délimiter leur influence respective en Perse et en Afghanistan.

Par ce dernier document naît donc une Triple Entente qui ne demande qu’à se renforcer.

Deux pays avec une armée puissante et une démographie dynamique épaulent dorénavant notre République et nous aident à faire face à la puissante Allemagne, elle-même engagée dans une triple Alliance avec l’Autriche et l’Italie.

Blocs contre blocs.

Avantage : les petites humiliations presque quotidiennes que devaient subir la France de la part de l’Allemagne de Bismarck dans les années 1880, ont disparu. Notre pays, nos frontières et nos marges de manœuvre diplomatiques sont maintenant respectées par un Kaiser qui se méfie, de surcroît, d’une Entente qui l’oblige à séparer ses forces entre l’est russe et l’ouest français.

Inconvénient : la course aux armements prend de l’ampleur. Les dépenses en faveur de la marine et de l’équipement des troupes terrestres n’ont jamais été aussi importantes dans les grands pays d’Europe. On astique canons et fusils, on augmente le nombre de régiments mobilisables en préparant des plans d’invasion ou de défense.

Qui veut la paix prépare la guerre ? Espérons que tous les Européens continueront encore longtemps à préférer la paix à la guerre et à faire mentir Léon Daudet qui considère que sur la longue durée, « les seules ententes internationales possibles, sont des ententes gastronomiques ».

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7 octobre 1909 : Notre drapeau scandaleusement souillé !

L’ombre se glisse entre les bâtiments, sans bruit et avec une rapidité stupéfiante. Après être sorti de la pièce où repose momentanément le drapeau du régiment, l’individu vêtu de noir s’arrête un instant pour laisser s’échapper un ricanement sardonique puis il disparaît après avoir brandi son poing vengeur dans la direction du bureau du colonel, trois étages plus haut.

Le lendemain, la stupeur s’abat sur l’ensemble de la place : le drapeau du régiment stationné à Laon a été déchiré et souillé. Ce que la communauté militaire a de plus précieux, le symbole de son glorieux passé, ce qui fait son identité et sa fierté, est maculé de déjections.

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Le drapeau français souillé : la presse redoute les ricanements allemands

Cinq sous-officiers montent la garde devant l’objet sali en attendant les ordres et la visite de la justice militaire qui a été immédiatement saisie. Une telle protection paraît dérisoire à beaucoup : le mal est fait.  Les journalistes se précipitent dans le bureau du chef de corps et le pressent de questions.

 » Pourquoi un telle infamie ? Les réservistes qui ont fait récemment des manoeuvres plus difficiles qu’à l’ordinaire, sont-ils soupçonnés ? Le coupable est-il une recrue lourdement punie ? Avez-vous des anarchistes dans votre régiment ? Pourquoi le drapeau n’était pas à sa place dans votre bureau ?  »

Le colonel écoute, abattu et répond d’une voix faible. Non, personne n’est soupçonné et les réservistes ont quitté le bâtiment militaire, à l’issue de leur période, dans un excellent état d’esprit. Les unités ne comptent pas de fortes-têtes, personne ne s’affirme anarchiste et la police des chemins de fer ou la gendarmerie n’ont signalé aucun appelé suspect. Le drapeau avait été posé après le défilé en ville dans une salle servant d’annexe au réfectoire. Il aurait dû réintégrer sa place derrière le fauteuil du colonel aux premières heures de la matinée.

L’état-major parisien appelle, scandalisé de cet incident commenté dans les journaux nationaux, réclame la tête de l’officier de permanence et convoque le chef de corps.

En cette année 1909, la France retient son souffle devant l’acte horrible de porter atteinte à l’intégrité de notre drapeau tricolore.

Des têtes vont tomber. 

27 septembre 1909 : Le général n’enlèvera pas son pantalon rouge

 » Les soldats doivent être prêts pour le sacrifice suprême !  »

Le général, à la poitrine couverte de lourdes et étincelantes médailles, se recale dans son fauteuil, satisfait de sa sortie.

Je reprends mon argumentaire patiemment :

« L’arrivée des mitrailleuses dans les armées, les possibilités de tirs rapides et de précisions, sur longue distance, grâce à des fusils de plus en plus perfectionnés, rend les uniformes français inadaptés. Le pantalon garance de nos fantassins se révèle trop visible et les transforme en cibles idéales. L’assaut des lignes ennemies risque d’être affreusement meurtrier. Il serait souhaitable que le ministère de la Guerre fasse des propositions de remplacement. »

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Mon intégration au cabinet de Briand me conduit à présider une réunion interministérielle où je dois faire face à une hiérarchie militaire conservatrice et à un sous-directeur de la rue de Rivoli peu disposé à faire des concessions.

Le général plonge son regard dans le mien et assène :

 » Monsieur le conseiller, le ministère sait ce qu’il a à faire en matière d’investissements. Plutôt que changer tous les pantalons de nos soldats, dans l’active comme dans les réserves, nous préférons renouveler notre flotte ou augmenter le nombre de canons de 75 de chaque régiment. »

Le sous-directeur du budget complète :

« Il n’est pas question de procéder à la moindre rallonge budgétaire sur un tel sujet. Si l’armée souhaite changer de pantalon, il faudra sabrer ailleurs, sur une autre ligne de crédits. »

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Le général se sent, d’un coup, spirituel :

 » Si je peux me permettre… et c’est le cas de le dire : ce serait déshabiller Pierre pour habiller Paul !  » Il rit seul de ce médiocre trait d’esprit et tapote sur la table, satisfait d’avoir trouvé un allié à la rue de Rivoli pour bloquer ma proposition.

Je poursuis, un peu découragé :

 » Maintenant que les pantalons rouges de nos soldats ne sont plus teints avec une plante venant du Midi mais avec de l’alizarine que nous importons… d’Allemagne, nous ne pouvons plus guère invoquer la préservation des intérêts économiques français pour refuser le remplacement des pantalons.  »

Le général reprend :  » Vous imaginez un défilé de 14 juillet à Longchamp sans pantalon de couleur vive, avec des uniformes verts et gris, tristes et sans saveur ? Le rouge, c’est le symbole des armées révolutionnaires, des troupes victorieuses de la République en danger. Le rouge, c’est le sang pur qui abreuve nos sillons !  »

Je ne peux m’empêcher :  » Vous êtes bien lyrique, mon général.  »

La réunion s’achève. Il m’est impossible de passer en force contre deux ministères faisant bloc. Nos soldats garderont donc leurs beaux pantalons garance qui rendent leurs uniformes si attrayants pour les jeunes enfants – et les jeunes filles amoureuses –  dans les multiples défilés de nos fiers régiments implantés sur tout le territoire national.

Et pour l’efficacité militaire ? Nous verrons bien, le moment venu, si un conflit survient…

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Les beaux uniformes français sont aussi de belles cibles pour l’armée allemande.

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Et puis, en souvenir du grand-père d’un lecteur : un zouave avec son magnifique pantalon rouge.

21 septembre 1909 : Q comme Quai d’Orsay

 « Les ministres français offrent des sauces pernicieuses et des plats aux saveurs trompeuses, aux couleurs criardes, tout juste bon à exciter les sens et à faciliter leurs machinations. » Cette appréciation d’un diplomate du Foreign Office vis à vis de la diplomatie française date de 1898. Plus de dix ans après, l’ambassadeur anglais en France ne tarit pas d’éloges sur notre pays. Si les réceptions parisiennes continuent de faire rêver les étrangers et d’enchanter leurs papilles, notre pays a aussi gagné une réputation de respectabilité et de fiabilité sur la scène internationale. Un ministère peut savourer ce succès : le Quai d’Orsay.

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Le Quai d’Orsay, siège du ministère des Affaires étrangères. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le directeur du journal Le Temps.

Bâtir une diplomatie de la continuité avec des gouvernements instables, sortir la France de son isolement après le désastreux conflits de 1870, investir dans une relation de qualité avec les nouvelles puissances que sont les Etats-Unis ou le Japon et favoriser les investissements français dans les pays qui se développent. Les défis à relever par le ministère des Affaires étrangères ne manquent pas.

Les succès sont au rendez-vous comme l’Entente cordiale, l’expansion économique au Proche et Moyen-Orient et l’implantation coloniale en Afrique et en Indochine (gérées depuis 1894 par le ministère des Colonies). En face de ces réussites, les esprits chagrins pourraient évoquer des « échecs » comme la gestion calamiteuse de la crise de Fachoda ou les atermoiements fréquents sur le dossier marocain. Une analyse lucide conduira à plus de nuance dans la critique dans la mesure où le Quai a été peu écouté sur ces sujets et que les ministères de la Guerre, de la Marine ou les bureaux des Colonies, sans parler de la Présidence du Conseil, ont aussi largement contribué à une cacophonie peu propice à la prise de décisions cohérentes et sereines.

En 1909, le Quai dont les effectifs à Paris, en ambassades et consulats, sont maintenus à un niveau modeste de 700 à 800 postes environ (stable depuis trente ans), se redéploie pour favoriser l’essor de notre économie. Les attachés commerciaux viennent rejoindre leur collègues attachés militaires ou attachés navals nommés depuis plus longtemps qu’eux. Au Quai lui-même, les services sont réorganisés pour que l’action politique soit liée aux ambitions commerciales et réciproquement. Conquérir un marché sur un territoire est la première et nécessaire étape de la main-mise française sur une contrée. Le prestige de notre pays ne se mesure plus seulement au nombre de ses régiments mais aussi à sa capacité à entrer dans le capital des banques étrangères, à son aptitude à vendre ses matériels ferroviaires ou participer à la construction de routes, de ponts ou de barrages. La captation des ressources minières proche-orientales, africaines ou asiatiques revêt aussi une importance considérable pour une France qui manque de pétrole, de fer, de caoutchouc ou de métaux précieux. L’insuffisance de notre production charbonnière nous rend aussi dépendants de nos voisins belges, anglais ou allemands. Notre essor économique a donc besoin d’un climat de bonne entente avec le reste du monde. Le diplomate est l’indispensable soutien du marchand prospère.

Les tables fleuries qui charment les Américains, les filets de sole à la vénitienne dont raffolent  les Russes, les homards à la parisienne plébiscités par les Anglais, les noisettes de poularde à la Rachel impressionnant les Japonais, continueront longtemps à être servis dans la salle des réceptions du Quai d’Orsay. Ces plats deviennent autant de préliminaires à de juteux contrats qui feront peut-être mentir Bismarck quand il disait que la diplomatie sans les armes, c’était la musique sans les instruments.

25 et 26 août 1909 : Le cigare qui se transforme en aigle

 « Clemenceau, pour le moment, tout le monde veut l’oublier. C’est la raison pour laquelle je ne vous ai pas repris dans mon cabinet. Vous étiez trop proches, lui et vous. »

Aristide Briand passe un moment pénible. Arrivé à ce niveau de responsabilité, on se justifie rarement devant un fonctionnaire comme moi.

« Olivier, je vais avoir besoin de vous… » Emploi du prénom, ton paternaliste, la voix se fait chaleureuse. Le Président du Conseil poursuit :

« L’Etat ne veut à aucun prix acheter le dirigeable Clément-Bayard. 500 000 francs, c’est trop cher. En outre, l’état-major reste peu convaincu de l’utilité de tels engins en cas de guerre. Ils se révèlent trop sensibles au vent ou aux tirs d’artillerie.

En attendant, nous serions ravis que la société de notre compatriote M. Clément fasse une bonne affaire avec le régime du tsar qui s’est montré, lui, intéressé. A vous de démontrer aux Russes que la chute dans la Seine de l’appareil, avant-hier, ne remet pas en cause sa fiabilité et que le contrat de vente peut être signé. Vous avez carte blanche mais restez discret. Adolphe Clément a un caractère parfois un peu ombrageux et ne doit pas sentir que vous tirez les ficelles. Si vous réussissez, je vous prends comme conseiller. »

J’entre en contact immédiatement avec Arthur Raffalovitch, l’économiste et financier un peu trouble qui se charge de « placer » les emprunts russes sur Paris, à grand renfort de pots de vin à tous les rédacteurs spécialisés de la presse française.

Raffalovitch, tout content qu’un représentant de l’Etat daigne utiliser ses services, enchanté d’acquérir ainsi un début de respectabilité, appelle, sous mes yeux, Vladimir Kokovtsov, ministre des Finances à Saint Petersbourg.

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Vladimir Kokovtsov; ministre des Finances russe, placerait bien une nouvelle tranche d’emprunt sur la place de Paris

L’échange a lieu en russe mais j’arrive à comprendre que l’affaire pourrait se conclure si le gouvernement continue à donner son aval pour de nouvelles tranches d’emprunt émises dans les prochains mois à la Bourse de Paris.

A mon tour de joindre Georges Cochery, notre ministre des Finances, toujours très à l’aise dans la régulation des marchés financiers (il se vante à qui veut l’entendre, d’être à l’origine du décret sur les agents de change).

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Georges Cochery, ministre des Finances, a remplacé Joseph Caillaux à la rue de Rivoli. « Je n’ai pas à donner au soleil l’autorisation de se lever… »

Sa réponse est un modèle de souplesse radicale socialiste :

« Cher ami, je n’ai pas à donner au soleil l’autorisation de se lever. Pour les emprunts russes, c’est la même chose. Nos liens avec le régime du tsar, dans le cadre de l’Entente cordiale, ont une telle importance stratégique que ce n’est pas un petit ministre comme moi qui pourrait s’opposer à l’émission d’une nouvelle série d’emprunts sur la place de Paris. Et comme d’habitude, la Banque de France représentera le ministère des Finances russe dans cette opération.

Vous pouvez donc rassurer vos interlocuteurs. J’espère en retour, que la vente du Clément-Bayard pourra se conclure. »

Pendant ce temps, Adolphe Clément avance dans ses contacts avec l’état-major russe. Il promet tout : la réparation de l’appareil dans des délais très rapides et une livraison dans la foulée. Il commence même à engager des discussions sur ses autres secteurs d’activité que sont les aéroplanes et les automobiles.

Au bout de cinq heures d’échanges ininterrompus avec les généraux du tsar, il m’appelle enthousiaste :

« Tout se débloque. Manifestement, votre intervention auprès du ministre des Finances a pesé lourd. Il ne manque plus qu’un élément. Il faudrait rebaptiser le dirigeable avec un nom russe. Vous avez une idée ? »

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Je cherche un instant dans ma mémoire un terme que pourrait plaire au tsar. Il faudrait un nom d’animal prestigieux. L’aigle royal ?

Raffalovitch me glisse :

« Cela se dit Berkut, en russe. »

La proposition de nom est transmise et l’état-major russe donne son accord pour la vente, avec paiement dès livraison de l’appareil.

Je viens de gagner ma place au cabinet d’Aristide Briand.

En savoir plus sur le héros de ce journal, Olivier le Tigre

24 août 1909 : Sauvé par un dirigeable qui tombe dans la Seine

  Le pilote du dirigeable commence à paniquer. Le vent violent au-dessus du Maisons-Laffitte souffle par rafales. L’engin de 56 mètres de long se révèle peu maniable dans ces conditions et les spectateurs craignent qu’il ne s’écrase parmi les habitations.

Une embardée à droite, un virage à gauche difficilement négocié, Capazza le conducteur ne sait plus à quel saint se vouer. La piste d’atterrissage lui paraît maintenant trop loin, des maisons sont à protéger sur sa gauche : il fait donner toute la puissance possible aux deux hélices latérales de six mètres chacune. Le moteur Clément Bayard de 120 chevaux réagit bien et le pire est écarté aux grands soulagements des habitants qui retiennent leur respiration quelques dizaines de mètres plus bas.

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Un dirigeable « Clément Bayard » semblable à celui qui vient de s’abattre sur la Seine. L’actualité m’oblige à interrompre, momentanément, la publication de l’abécédaire sur notre époque, commandé par la direction du journal Le Temps.

S’abattre sur les arbres ou sur la Seine ? Capazza n’hésite pas. Les branches risquent de causer des dommages irréparables au dirigeable et l’incendie sera difficilement évitable. Il reste le fleuve. «Atterrissage » sans gloire mais efficace. L’appareil accroche la frondaison des hêtres et des saules qui bordent le plan d’eau et chute lourdement au milieu des flots, moteur coupé.

Le constructeur Adolphe Clément s’arrache les cheveux et jette sa casquette par terre de rage. 500 000 francs or viennent de s’évaporer. Les envoyés du tsar qui devaient finaliser le contrat de vente de ce « plus léger que l’air » à la Russie, regardent leurs pieds, silencieux.

L’ingénieur Clerget qui a su bâtir un moteur pourtant parfait a les larmes aux yeux devant un tel désastre. L’ambassadeur russe Nelidov, sur un ton plein de bonté, tient des propos a priori rassurants :

  • – Il ne faut pas oublier que ce vol a permis de battre le record de hauteur (1550 mètres), nous n’avions jamais vu cela! Le tsar, mon maître, sera aussi sensible au fait que le dirigeable est resté plus de deux heures à plus de 1200 mètres. Votre engin reste remarquable malgré sa triste fin. La négociation n’est pas rompue. Nous souhaitons rencontrer à nouveau l’équipe de direction de Clément Bayard et les représentants du gouvernement français.

Décodage : la Russie veut bien de l’appareil mais compte tenu des affres de l’atterrissage, elle demandera un geste commercial.

Adolphe Clément est pris au piège. Il devra réparer le dirigeable à ses frais et le vendre à un prix très en-dessous de 500 000 francs. Financièrement, sa société anonyme dont il est si fier, risque de ne pas s’en remettre.

«  Il faut l’aider à s’en sortir ! » tempête Briand qui redoute que l’Etat soit acculé -pour sauver cette affaire – à acheter, abîmé, le « Clément Bayard » qu’il n’avait pas voulu quand il était neuf, en raison de son prix trop élevé.

« Qui peut négocier avec les Russes ? » lance-t-il à la cantonade. Le silence des membres de son cabinet, réunis en urgence place Beauvau, est pesant. Personne ne connaît bien Isvolsky, ministre des affaires étrangères du tsar ; aucun n’a l’oreille de Nelidov, l’ambassadeur ou de Kokovtsov, le tout puissant ministre des finances de Saint-Petersbourg.

Au bout d’un long moment de gêne qui paraît une éternité, une voix s’élève, faiblement, au bout de la table :

« Il faudrait peut-être faire revenir Olivier le Tigre ? »

A suivre…

16 août 1909 : K comme Kitchener

 Un homme qui aurait pu humilier la France et qui s’est bien gardé de le faire, un général anglais réputé comme inflexible, doué en fait d’un vrai sens diplomatique : il faut rendre hommage à lord Kitchener.

Cela peut choquer. L’adversaire du sympathique et valeureux commandant Marchand lors de l’incident de Fachoda, c’est lui. En novembre 1898, il reste seul en place avec ses 20000 hommes dans cette place forte du haut Nil pendant que l’officier français doit ranger son drapeau tricolore après avoir reçu l’ordre gouvernemental d’évacuer les lieux avec les 150 tirailleurs qui l’accompagnent.

Herbert Kitchener, le froid et calculateur Kitchener contre le séduisant Marchand ? La force implacable de plusieurs régiments surarmés contre le « génie français » personnalisé par un homme presque isolé ? Pas si simple.

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Le général britannique Herbert Kitchener. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par la direction du jounal Le Temps.

Le temps a passé et il faut revenir sur ce moment douloureux de notre histoire qu’est Fachoda et montrer que Kitchener n’a pas été le monstre froid que l’on décrit souvent.

Notre homme parle français, a passé toutes ses vacances d’enfant en Bretagne et s’est engagé dans les troupes mobiles françaises en 1870. Comme ennemi de la France, on fait mieux.

Et puis Fachoda est d’abord un échec français avant d’être une victoire britannique.

Echec gouvernemental : les Français ont été incapables de se mettre d’accord sur une stratégie claire : conquérir le Soudan et agrandir l’Empire vers l’est africain ou se contenter de limiter les ambitions anglaises en haute Egypte et préserver le caractère international de régions proches du canal de Suez ?

Au-delà de cette ambiguïté, le pauvre Marchand n’a cessé de recevoir des consignes contradictoires, floues et parfois à contretemps, de l’Elysée, de la présidence du Conseil, du ministère de la Guerre ou du département des Colonies.

Echec administratif et militaire : le général Kitchener dispose d’une véritable armée pour soutenir les ambitions claires de sa gracieuse majesté alors que Marchand doit se contenter de troupes coloniales étiques, de matériel et d’armement réduits et de renseignements inexacts sur les intentions réelles de la Grande Bretagne.

Une Angleterre sachant définir une politique extérieure cohérente balaye sans difficulté une France empêtrée dans ses contradictions, son incapacité à définir une stratégie au-delà des 48 prochaines heures et ses luttes de pouvoir internes.

Et c’est là que le talent de Kitchener se révèle. Confiant dans la capacité de son pays à faire aboutir sa mission, il évite soigneusement l’affrontement -même verbal- avec Marchand. Courtois, soucieux de l’honneur de son malheureux adversaire, il entretient le dialogue et accepte que les couleurs françaises soient hissées pendant de longues semaines jusqu’à ce que le gouvernement parisien prenne enfin une position après de longues et lamentables hésitations.

Par son attitude qui a permis à Marchand de rentrer en Métropole la tête haute, Kitchener a facilité la poursuite du rapprochement France/Angleterre. Sans cette démarche responsable, l’Entente cordiale future aurait été rendue impossible par l’opinion publique des deux pays.

Il faut parfois rendre hommage aux soldats du camp d’en face, aux officiers étrangers qui ont défait un Etat français mal organisé tout en respectant la nation française. Il faut rendre hommage au général Kitchener.

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Contrairement à ce que pensent les caricaturistes français cocardiers, l’Angleterre s’est bien gardée d’être un « loup » lors de la crise de Fachoda…

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La mission « Marchand » reste un bon résumé de la France de notre époque : de l’audace, du courage et de l’ingéniosité mais un gouvernement faible qui tergiverse, une organisation administrative métropolitaine peu efficace et au final, une politique extérieure illisible.

10 août 1909 : G comme guerre

 Jamais la guerre ne nous a paru aussi loin.

Le service militaire a été réduit à deux ans par une loi de 1905 ; les dépenses d’armement se stabilisent au profit de ministères pacifiques comme l’Instruction publique.

La France a le sentiment de ne rien avoir à craindre, protégée qu’elle est par la triple Entente, cet accord défensif avec les deux grandes puissances que sont la Russie et la Grande Bretagne.

Notre Empire colonial, notre industrie innovante, la puissance de la place financière parisienne, nous donnent le statut d’un pays respecté et respectable.

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1870 est presque oubliée, les jeunes générations n’ont pas connu la guerre tandis que leurs aînés ont du mal à imaginer ce qu’un nouveau conflit pourrait signifier.

La France s’étourdit avec les premiers ballets russes, danse dans les guinguettes le dimanche, suit le Tour de France et lit avec avidité les feuilletons dans des journaux qui n’ont jamais été aussi plaisamment illustrés.

Et pourtant, les diplomates du Quai d’Orsay produisent régulièrement des analyses qui devraient modérer notre optimisme.

Les Balkans se recomposent, dans des soubresauts souvent imprévisibles, sur les décombres laissés par l’Empire Ottoman: la Serbie, notamment, alliée de la Russie, nargue une Autriche maladroite et nostalgique de sa puissance passée. Cette dernière cherche à s’agrandir au sud et espère compenser une énergie interne perdue par une politique extérieure ferme voire agressive.

L’Allemagne peine à aller jusqu’au bout de la logique démocratique et confie toujours son destin à un Guillaume II fantasque et imprudent.

L’Angleterre, l’Allemagne et les Etats-Unis sont engagés dans une ruineuse course aux armements et alignent des cuirassés plus rapides, mieux armés et au tonnage chaque jour plus important.

La guerre des Boers et le conflit russo-japonais ont montré que la guerre moderne n’est pas seulement une question d’infanterie nombreuse : la victoire vole au secours de celui qui a l’armement le plus moderne (canons lourds, mitrailleuses…) et dispose du meilleur système de ravitaillement.

Notre frontière nord est menacée par le plan d’invasion allemand, dit plan Schlieffen. Nous en connaissons les détails grâce à nos services secrets et nous savons qu’il prévoit un viol délibéré de la neutralité belge pour faire fondre sur nous des centaines de régiments sensés nous vaincre en quatre semaines.

Face à ces menaces, précises, que fait notre Etat-major ?

Il rêve de Napoléon !

Les cours de l’Ecole de Guerre sont farcis de références à Austerlitz, Wagram ou Iena. Chaque général en vue imagine ses troupes engager des grands mouvements tournants et enveloppants ou fondre brusquement sur un centre adverse affaibli par telle ou telle habile manœuvre d’usure. La rapidité, l’offensive, la mobilité de centaines de milliers d’hommes courageux et patriotes sanglés dans leurs beaux uniformes avec un pantalon garance… alors que tout semble maintenant se jouer dans les usines et sur les tables de dessins des ingénieurs. Nos fusils Lebel et nos canons de 75 ne pèseront pas bien lourds face à une Allemagne qui a compris que tout se gagne dans le calibre des obus et l’habilité des artilleurs.

La guerre n’a pas lieu parce qu’aucun pays d’Europe ne se sent prêt, aujourd’hui, d’un point de vue militaire. L’Allemagne se dote d’une marine plus forte, l’Autriche réorganise ses divisions, la Russie équipe ses troupes … mais chacune attend son heure en imaginant une victoire rapide.

Et pendant ce temps, la France s’amuse et les généraux d’Etat major étalent devant eux de grandes cartes colorées et jouent avec leurs petits soldats de plomb.

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