14 décembre 1909: Les pouvoirs extraordinaires de Saint Greluchon

La jeune paysanne approche sa main en tremblant et gratte le menton de la statue. Le rebouteux lui empoigne le poignet vigoureusement :

«  Plus fort, la gamine, plus fort, sinon, ton bébé sera une loque ! »

La jeune femme crispe ses doigts et arrache avec ses ongles noirs un peu de poussière de bois du visage impassible représentant Guillaume de Naillac, antique seigneur de ces lieux.

Elle garde précieusement la substance dans le creux de sa main et la reverse dans une coupe emplie de vin blanc de messe. Elle s’agenouille, se signe et boit, en confiance, le bizarre breuvage.

Nous sommes à l’intérieur d’une église du Bourbonnais. Comme dans de nombreux coins de France, l’imagination populaire n’a pas de limite pour venir en aide aux couples qui ne peuvent avoir d’enfants.

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La ville de Bourbon l’Archambault abritait un drôle de Saint Greluchon

La statue de Guillaume de Naillac est célèbre dans tout le pays : on prétend qu’en lui grattant les parties génitales, on obtient des particules magiques susceptibles de provoquer une grossesse.

« Gratter », en dialecte local, se dit « grelicher ». La ferveur villageoise a canonisé notre bon Guillaume et sa statue est devenue, après avoir favorisé l’émergence de nombreuses progénitures dans toute la région et pendant tout le XIXème siècle, Saint Greluchon.

 Pendant des dizaines d’années, l’entre-jambe de notre saint a été raboté par des milliers de mains fébriles. Puis, au moment où il ne restait plus rien à extraire de cet endroit du corps, dans les années 1895, j’avais déjà été interrogé par le préfet sur la conduite à tenir et avait conseillé que l’on « gratte le menton ». Mon conseil avait été transformé en arrêté préfectoral rassurant, de surcroît, les esprits pudibonds.

Ce dernier mois, le saint Greluchon revient sur mon bureau. Son menton n’est plus et son visage est devenu méconnaissable. Gratté, défiguré par des centaines d’ongles fervents, les mains de toutes les femmes momentanément stériles de plusieurs départements.

Le préfet, dérangé par cette grattouille inédite, interpelé par le maire local et le curé de la paroisse, pour une fois unis dans un même désarroi face à la disparition progressive et inexorable de la statue, demande à Paris l’autorisation de transférer l’objet dans un musée.

La lettre du haut fonctionnaire se conclut ainsi : «  Monsieur le ministre, si nous n’y prenons garde, la statue de Guillaume de Naillac n’aura bientôt plus forme humaine et un souvenir remarquable du notre Moyen-Âge régional disparaîtra à jamais. Ce n’est plus qu’un rondin de bois que les paysans illettrés continueront à adorer d’une ferveur puérile. »

Je réfléchis longuement et renvoie ces instructions au préfet :

« Monsieur le préfet,

Il est positif de constater que vous êtes saisi par le maire et le curé de façon conjointe. J’y vois un signe de détente et d’apaisement après la loi de 1905 peu appréciée dans votre région. Recevez dès lors mes félicitations pour votre action modératrice.

Pour ce qui est de la statue, vous avez l’autorisation de la transférer au musée du chef-lieu. Pour autant, cette action imposée par un légitime souci d’ordre public, risque de provoquer la frustration des populations locales. Vous veillerez, dès lors, à conserver intact le socle en pierre de votre Saint Greluchon. Il appartiendra au curé local, s’il le souhaite, de bénir régulièrement un peu de poussière de bois et de la placer à cet endroit de l’église, à disposition de ses ouailles. »

J’apprends ce jour que ce dernier conseil est resté sans effet. La poussière de bois « envoyée par les fonctionnaires de Paris » n’intéresse personne.

En revanche, le musée départemental a vu sa fréquentation multipliée par cent depuis que le Saint Greluchon y a pris ses quartiers d’hiver.

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11 décembre 1909 : Proust se paie la tête des diplomates

  « La culture de ces gens éminents est alternée et triennale. Les expressions dont ils émaillent leurs fins propos ne laissent pas de m’étonner. Une année, nous avons le droit à Travailler pour le roi de Prusse, l’année suivante, Qui sème le vent, récolte la tempête pour terminer heureusement par un délicat proverbe arabe, Les chiens aboient, la caravane passe. »

Mon ami Marcel Proust a oublié la partie de dominos que nous avons commencée. Il est caustique, drôle et a décidé, ce soir, de se payer la tête des diplomates.

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«  Vous vous rendez compte, Olivier, de l’importance d’un toast porté en fin de repas ? Tel ambassadeur, invité par mes parents, se délectait d’un simple mot employé par un dirigeant à ce moment et il en saluait l’audace, selon lui, inouïe. Il évoquait le fait -tenez-vous bien – que la France et son pays avaient des… affinités. Pendant une bonne demi-heure, nous avions droit à un commentaire autorisé sur la force et la justesse d’une telle expression jugée originale dans le vocabulaire habituel du Quai d’Orsay. Il évoquait longuement l’émotion suscitée dans les chancelleries par « affinités » et les chroniques variées d’une presse spécialisée dont les sources ne lui étaient pas éloignées. « Affinités ». La France et ce pays avaient des «affinités «  et il répétait ce mot pour en faire découvrir toutes les sonorités chatoyantes, en saluant l’audace de celui qui avait su le suggérer au souverain Théodose. »

Proust, souriant jusque-là, part d’un franc éclat de rire.

« Enfant, je ne voyais pas à quel point mes parents avaient affaire, en la personne de ce diplomate, à un cuistre. Ce qu’il faudra que je fasse, quand je vais en parler dans mon livre, c’est de montrer à la fois l’admiration -héritée de celle de ma famille- que j’avais dans ma prime jeunesse, tout en laissant transparaître mon ironie d’aujourd’hui.

Il faut que mon lecteur sente que le bambin que j’étais ne percevait déjà pas bien pourquoi mon père et ma mère restaient bouche bée devant cet ancien ambassadeur. Et c’est à partir de cette incompréhension mise sur le compte de mon jeune âge, que je pourrais ensuite bâtir un texte qui se chargera progressivement, de vitriol. Seuls les enfants se rendent compte que le roi est nu ! »

L’écrivain s’esclaffe, son regard, habituellement si doux, devient moqueur et presque cruel.

Puis, soudain, ce dernier se fige et se glace. Sa main se porte à sa poitrine pour tenter d’étouffer une envie irrépressible de tousser. Le douleur provoquée par cette gêne physique soudaine fait pâlir Marcel qui pivote sur sa chaise pour tenter de cacher son désarroi.

La toux vient enfin. Sèche, répétée, épuisante et creusant durement les premières rides de mon ami. Je tente de le calmer d’un ou deux gestes parfaitement vains.

Les rires ont disparu. L’homme aux mille talents, à l’esprit si affuté, semble s’effacer devant un être profondément affaibli, presque pitoyable.

Je ne fais pas paraître mon trouble et me contente, la crise calmée, de donner cet ultime conseil à Marcel :

« Vous ne devriez pas travailler autant. Votre bonne m’indique que pendant soixante heures vous ne touchez à aucun repas. Elle se demande même si vous buvez un verre d’eau, tout occupé que vous êtes à noircir des centaines de pages. »

Je sens mes propos inutiles. C’est toute une vie, une pensée qui quitte un corps qui ne répond manifestement plus… pour se mettre en scène dans un ouvrage immense, devenu le seul véritable avenir de Proust.

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8 décembre 1909 : Les policiers en ont ras le képi

Assez d’être injuriés par les charretiers, marre de se trouver là quand il faut débarrasser le cadavre putréfié d’un inconnu dans une maison en ruine ou expulser une famille de pauvres gens qui ne peuvent payer un loyer trop cher, assez de courir vainement après des voleurs qui se moquent des frontières entre départements, las de toucher un traitement de misère après avoir travaillé tout un mois dans des locaux sales avec du mobilier cassé. Métier usant, manque de soutien de gouvernants jugés éloignés, population agressive à leur égard, nouveaux risques liés à la présence des bandes d’Apaches : les policiers en ont ras-le-képi et commencent à le faire savoir.

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               Un policier parisien en 1909

Des lettres anonymes parviennent jusqu’au cabinet, les gradés signalent des refus de saluer, des contacts sont pris discrètement par certains avec la Cgt et d’autres envisagent de créer des associations de défense.

La police des chemins de fer, issue de la Sûreté et chargée en fait des renseignements politiques, s’est fait un plaisir de rédiger un rapport alarmiste sur les états d’âme des membres de la Préfecture de Police, la grande rivale. Les « roturiers » de la police se délectent, sur quarante pages, à signaler tous les débuts de dérive de ceux qui se sont toujours considérés comme la « noblesse » de la sécurité.

Il faut réagir.

Écouter ? certes. Comprendre ? pourquoi pas… mais surtout calmer et enfin verrouiller.

L’indiscipline dans un corps chargé de protéger l’État, ce serait fâcheux. Des manifestations de la part de ceux qui sont chargés de les réprimer ? Vous n’y pensez pas, cher Monsieur !

Briand et le préfet Lépine s’expriment ce jour devant 6000 policiers parisiens pour dire qu’ils les comprennent mais qu’ils doivent faire silence et rentrer dans le rang.

Le préfet Lépine arrive avec son prestige personnel, Briand avec sa rouerie habituelle. L’homme qui paie de sa personne d’un côté, le tacticien génial de l’autre. L’un est moralement blessé de voir certains de ses hommes dévier; l’autre y voit l’occasion de montrer, une fois de plus, son habileté à retourner la situation. Le haut fonctionnaire aimerait diriger une maison exemplaire, l’ancien socialiste et manifestant – tendance « grève générale » – sourit intérieurement, de son côté, de sentir les bleus à l’âme des forces de l’ordre dont il a longtemps craint les coups.

La salle a été préparée. La présidence est assurée par Monsieur Ruart, responsable de la caisse de prévoyance. Un bon policier celui-là, quarante ans de maison, blanchi sous le harnais, redevable au pouvoir en place d’une fonction prestigieuse, tranquille et discrètement rémunératrice. Les premiers rangs sont occupés par des commissaires ambitieux et des gradés obséquieux. Les autres sièges sont noyautés par des agents fidèles et bien notés. Les râleurs ont été envoyés faire la circulation près des octrois.

Les journalistes invités ont été, quant à eux, dûment chapitrés : il n’est pas question de faire un article qui mette en cause le gouvernement sinon adieu les renseignements de première main sur les affaires criminelles en cours. Ils ont tous eu le discours de Briand à l’avance et par mes soins. Cela leur laisse un peu plus de temps pour bien réfléchir aux discrets compliments à adresser au ministre… après avoir cité abondamment une prose écrite par votre serviteur et martelée par un Briand au mieux de sa forme.

Le discours est court (je n’avais pas trop d’inspiration) ? Le journaliste dit que Briand a l’art de la concision. Il affirme une chose et son contraire (je ne souhaitais vexer personne) ? Le plumitif se fend d’une appréciation élogieuse sur son art du compromis et de la nuance.

Les articles de ce matin concluent sur le fait que les policiers applaudissent « à tout rompre » le ministre de l’Intérieur et Président du Conseil.

Message à retenir pour le grand public : le silence est revenu dans les rangs.

Briand entre dans mon bureau et me félicite de ces quelques mots : « Mon cher, mission accomplie ! ».

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7 décembre 1909 : Ma femme bouleverse encore notre salon

Nos meubles ne ressemblent à rien mais ce sont « nos » meubles. Nous sommes attachés à ce mélange improbable de sièges bon marché Napoléon III, de guéridons et lit Modern Style achetés dans des ventes aux enchères et de vieux meubles de campagne beaujolaise délaissés par le reste de la famille.

Ils ont tous une histoire. Le fauteuil en acajou par exemple, au dossier élevé et cambré, rappelle le style Louis XV à ceux qui ne le connaissent pas vraiment. Sa garniture conserve, malgré les efforts de nettoyage de la bonne, les souvenirs des digestions parfois difficiles de nos trois enfants à leur jeune âge.

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Notre cher fauteuil Napoléon III garde en souvenir les fins de biberon de nos trois enfants et son état s’éloigne malheureusement de celui de cette magnifique pièce de musée

Quant aux chaises légères en poirier noirci (pour faire ébène en moins cher), elles finissent de perdre leur peinture dorée sensée « faire chic » lors de l’achat. Nous en avions six, il en reste cinq. L’une a littéralement explosé sous le poids de la tante Hortense.

Le secrétaire fait apparaître lui aussi, sournoisement, un bronze de médiocre qualité caché pendant dix ans sous des dorures plaquées par galvanoplastie. Seul le décor du panneau du fond mettant sur un même plan Jeanne d’Arc, Roméo et Juliette, reste intact, sans que je comprenne bien le lien entre les trois héros, mis à part le désir des marchands des faubourgs de plaire au public le plus large. Le haut des pieds qui paraissait en argent se révèle en ruolz et explique le prix, somme toute modique, de ce meuble dont le style rappelle l’Ancien Régime… vu par un myope.

Je ne parle pas de la causeuse trois places avec ses montants rocailles d’un goût douteux qui devait inciter quelques amis philosophes ou écrivains à leurs heures, à venir deviser chez nous sur des thèmes variés. Elle a surtout servi de tremplin à nos chères têtes blondes (les nôtres et celles des amis). Le velours initialement rouge de l’assise est devenu rose pâle aux endroits où les petits pieds de nos jeunes gymnastes pouvaient le mieux rebondir.

L’ensemble du mobilier est équipé de roulettes, comme tout ce qui a été produit industriellement sous le Second Empire. Ainsi, notre salon peut changer de disposition et d’aspect au gré des humeurs de mon épouse.

Il y a un an, je m’étais laissé convaincre par « la nécessité d’occuper l’espace près du balcon pour mettre en valeur notre grand salon ». Sitôt dit, sitôt fait : les meubles avaient tous changé de place sous l’effet d’une tornade aussi créatrice qu’enthousiaste.

365 jours plus tard, il faut, me dit ma femme, se rendre à l’évidence : « il est un peu idiot de passer son temps à enfiler, pour se réchauffer, des gros gilets en tricot à proximité des vitres glacées. Le déplacement du mobilier servant le plus souvent, vers la chaleur de la cuisine, s’impose. ». Sitôt dit, sitôt refait : nos meubles viennent à nouveau de migrer pour prendre leurs quartiers d’hiver.

Ces mouvements ne coûtent pas cher et provoquent d’intenses débats avec les enfants (surtout l’aîné) et la bonne qui est attentive à la facilité pour elle de faire le ménage.

Pour ma part, je reste neutre et donne un coup de main lorsque certaines roulettes se cassent sous des meubles lourds. Un seul chose compte : le préservation d’un espace tranquille où mon encrier, ma plume et du papier m’attendent pour écrire ce journal.

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6 décembre 1909 : La dangereuse Pantoufle de M. Berliet

  Le moteur s’étouffe d’un coup. Le véhicule baptisé quelques jours plus tôt « Pantoufle » est engagé dans la Grand-Côte à Lyon. Il se stabilise un instant puis commence à reculer en prenant de la vitesse. Marius Berliet tente fébrilement d’actionner le frein, sans succès. Il hurle aux passants : « Attention ! Au secours, je ne peux pas m’arrêter !». Les femmes poussent des cris de frayeur, les enfants se sauvent prestement et laissent passer l’automobile devenue incontrôlable.

La course folle se finit dans la vitrine d’un charcutier qui vole en éclats sous le choc. Constatant les dégâts, le père de Marius, furieux et moqueur à la fois, s’exclame : « elle en fait du bazar cette Pantoufle ! Tu te débrouilles comme un pied, mon pauvre Marius ! »

Toujours le même cauchemar. La même sensation horrible de l’échec. Il s’est passé quinze ans depuis cette funeste aventure. Berliet est maintenant un industriel reconnu, à la tête de plus de mille employés. Son père mort, il a racheté les usines Audibert et Lavirotte dans le quartier de Monplaisir et produit des centaines d’automobiles chaque jour. Elles ont une telle réputation de robustesse que le constructeur de locomotive américain Alco (American Locomotive Corporation) qui veut se diversifier lui a acheté quatre licences de châssis et donne ainsi aux modèles Berliet une réputation mondiale.

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Toujours le même cauchemar. Marius n’oublie pas les querelles avec son père qui préférait le voir à la tête de la fabrique familiale de chapeaux et raillait ses efforts pour concevoir ses premiers moteurs. Travail de nuit pendant qu’il fallait faire tourner l’atelier de papa le jour. Efforts cachés, niés par un père estimant qu’il perdait son temps à des bêtises.

Condamné à être le meilleur, à produire des moteurs sans pannes, des carrosseries toujours plus solides. Faire mentir ce père qui semble sortir de sa tombe pour le narguer, l’humilier à nouveau.

La production est organisée de façon militaire. Chaque ouvrier se concentre sur des gestes simples mais exécutés à la perfection pour obtenir la « qualité Berliet » attendue de clients exigeants. Tout est sous contrôle. Le temps de fabrication de chaque pièce, le prix des matières premières, la modicité des salaires versés qui permettent de pratiquer des prix de vente agressifs.

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Les modèles Berliet ont une vraie réputation de robustesse. Leur entretien est facile et les pannes restent rares.

L’essor de la Ford T aux États-Unis ou les exigences de l’armée qui pourrait devenir un gros client, se révèlent autant de stimulants supplémentaires pour consacrer tout son temps et son énergie à l’usine. Le défaut peut naître partout, le diable se cache dans les détails : à la chaudronnerie, sur la chaîne de montage des châssis ou des boîtes de vitesse, dans les forges ou à l’usinage. Surveiller inlassablement, de façon obsessionnelle et payer des agents de maîtrise vigilants qui rendent compte immédiatement au Patron en cas de problème.

En même temps, il faut imaginer les modèles de demain, écouter les attentes des commerçants et des industriels qui voudraient des véhicules capables de transporter des charges jusque dans des petites villes ou villages que le chemin de fer ne peut pas atteindre. S’inspirer de l’expérience de Scania qui fabrique des véhicules lourds dans les pays nordiques.

Toujours le cauchemar, l’automobile qui dévale, le frein inutile, les passants affolés, l’impuissance à éviter le désastre.

Acharné, Berliet ne cesse de remonter une pente pour s’éloigner de la médiocrité et de ce père terrible, ce fantôme qui l’attend les bras croisés, tout en bas, en ricanant.

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Marius Berliet

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3 décembre 1909 : Je préfère les femmes « en cheveux »

Insupportable ! Je me penche à droite, puis à gauche. En me redressant complètement, j’arrive enfin à voir la scène et la pièce de Feydeau jouée ce soir à la Comédie Royale, rue de Caumartin. Je peste contre l’immense chapeau de la dame de devant : des fleurs et des plumes bizarres agencées de façon complexe, tout en hauteur. Il ne manque que les faux fruits qui ornent, en revanche, le couvre-chef de sa voisine.

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Les chapeaux magnifiques et spectaculaires des années 1900

Tout cela est exaspérant. Le théâtre a beau mettre dans son règlement intérieur que les chapeaux sont interdits dans la salle, les ouvreuses n’osent pas faire de réflexions à quelques grandes dames qui ignorent superbement cette disposition. Ces dernières n’imaginent pas de paraître tête nue, « en cheveux », dans la rue, au restaurant ou au théâtre.

Je suis à présent droit comme un « i » et profite d’un angle de vision retreint entre deux plumes de l’élégante de devant qui reste indifférente à ma gêne. Je reste ainsi un bon quart d’heure dans cette position raide qui me permet de ne pas rater les évolutions de la scène de ménage grotesque qui ouvre la pièce à succès « Feu la Mère de Madame ».

Soudain, une main gantée de blanc se pose délicatement sur mon épaule. Une jeune femme toute menue, assise derrière moi, me glisse à voix basse, à l’oreille, avec timidité mais aussi beaucoup de tact : « Pardon Monsieur de vous importuner. vous êtes grand, savez-vous. Pouvez-vous, si cela vous est possible, vous caler un peu dans votre fauteuil ? Vous serez mieux assis et je pourrai ainsi regarder la pièce. Votre tête dépasse très largement votre fauteuil et je ne vois, moi qui suis petite, malheureusement rien.»

Je pousse un profond soupir, réfléchis, pèse le pour et le contre, pour lui répondre enfin :

«  Ne craignez-rien, chère Madame, je sors ! »

Furieux, je dérange toute la rangée avec brusquerie puis quitte la salle… non sans avoir réclamé au vestiaire, sur un ton sec, mon beau chapeau melon.

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30 novembre 1909 : Vive les mariages arrangés !

  « Elle pourra toujours divorcer ! » C’est ce que m’a répondu mon collègue Jacques quand je me suis inquiété de savoir si sa fille aimait vraiment le jeune médecin qu’il lui avait choisi pour mari.

Il étale tous les documents relatifs à cette future union sur ma table, comme autant de promesses d’un mariage heureux. La liste récapitulant le trousseau se révèle impressionnante : linge de corps, de table ou de maison, on ne compte plus les nappes, les serviettes, dentelles ou autres fourrures marquées des initiales des deux futurs conjoints. Cela remplira des malles entières portées par les domestiques des deux familles jusqu’au domicile des époux quand ils s’installeront.

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Photographe Paul Vaillant, 207 Avenue Daumesnil à Paris – www.vieilalbum.com

Un mariage au début du XXème siècle…

«  Et la dot ? » Le père, fier de lui, m’écrit le montant -une somme rondelette – sur une feuille de papier. Une partie du patrimoine familial y est visiblement passé. La vieille maison bretonne a du être vendue pour parvenir à réunir ces fonds très éloignés de ce que permet un traitement de fonctionnaire.

« Cette alliance sera une réussite ! » ne cesse de répéter Jacques se frottant les mains. Il souhaite que je relise le contrat de mariage qui sera signé dans une quinzaine de jours. « On fera un grande fête après cette signature qui est l’aboutissement d’années d’efforts pour donner une situation respectable à ma fille adorée. »

J’imagine un instant la jeune femme, acceptant de danser la première ou deuxième valse avec le notaire après que le dernier paraphe ait été porté sur la convention.

Valser avec l’homme de loi, s’abandonner dans les bras de celui qui représente la société bourgeoise qui n’imagine pas autre chose pour une femme respectable qu’un mariage arrangé. Être le jouet d’une alliance patrimoniale complexe entre familles qui souhaitent plus de respectabilité, un rang plus honorable et une reconnaissance plus grande.

« Elle pourra toujours divorcer… » Un mariage sur trente se termine aujourd’hui par un divorce. Les vingt-neuf autres sont donc des mariages heureux ?

27 novembre 1909 : Le scandale de la Marseillaise chantée en patois

  « Marcheu, trou de Diou, Marcheu, pétard de Diou ! » On sent que le recteur qui a dû reproduire ces propos dans sa note, s’est étouffé de colère. La demande de financement de 300 000 livres de chants par ce haut responsable de l’Instruction Publique s’appuie sur la volonté de faire mieux pénétrer la langue française dans l’ensemble de nos régions. «  Il n’est pas admissible que la Marseillaise puisse être entonnée avec des couplets en provençal complétant les fières paroles de Rouget de Lisle écrites pour l’armée du Rhin pendant les grandes heures où il fallait sauver la République. » ajoute-il, lyrique.

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En Provence, dans le Quercy ou dans toutes les autres régions de France, on chante en patois pendant le travail…

Son programme ? Distribuer largement aux instituteurs de France des ouvrages permettant de faire chanter en français irréprochable les villageois dans des orphéons ou autres chorales guidées par une foi républicaine inébranlable.

Le ministère des Finances s’oppose naturellement à cette dépense jugée inutile. Les arguments employés par les cerbères de la rue de Rivoli ne manquent pas de pertinence :

« Pourquoi diffuser largement des ouvrages payés par des deniers publics pour soutenir notre langue nationale alors que les patois et autres dialectes locaux disparaîssent naturellement ? Les jeunes des campagnes se moquent des vieilles ritournelles en patois de leurs grands-pères et préfèrent les mélodies et les danses issus des cabarets, des spectacles de Music-Hall ou de l’opéra comique de la ville. Les jeunes gens se rendent aussi dans des cafés concerts qui ne sont plus le monopole des grandes villes et en reviennent en pratiquant un excellent français. Ceux qui diffusaient les vieux chants comme les bardes et les ménestrels en Bretagne ou les chiffonniers, les sabotiers et les colporteurs dans toutes les régions, vieillissent et sont de moins en moins nombreux. Autrement dit, tout laisse penser que l’hymne national cité par Monsieur le recteur réclamant des crédits, sera de moins en moins écorché par les écoliers ou les conscrits. »

Après réflexion, je décide de trancher ce conflit entre ministères en étant un peu facétieux.

Je commence mon courrier de réponse le plus sérieusement du monde en indiquant qu’« il va de soi que la dépense proposée par l’Instruction Publique ne revêt pas de caractère prioritaire » et comme cela me gêne de donner raison trop facilement aux collègues de la rue de Rivoli j’ajoute : « les arguments développés par le ministère des finances laissent percer une inquiétude : la disparition à terme des cultures locales. La Présidence du Conseil propose donc la commande de 300 000 livres de chants provençaux, bretons, béarnais, basques ou du Quercy. » Et je m’empresse de signer le document portant le sceau de la place Beauvau en beuglant assez haut pour étonner ma secrétaire :  « Marcheu, trou de Diou ; Marcheu, pétard de Diou !»

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24 novembre 1909 : Faut-il taxer les Bretons alcooliques ?

  « Les Bretons ne sont pas plus alcooliques que les autres ! » Je reçois une délégation de députés d’Ille-et-Vilaine et des Côtes-du-Nord furieux : un projet de taxation de la consommation de pommes à cidre vient d’être élaboré par le ministère des Finances. L’un des arguments employés par les zélés fonctionnaires de la rue de Rivoli pour justifier cette nouvelle imposition est la lutte contre l’alcoolisme qui serait plus répandu en Bretagne qu’ailleurs. Le dossier constitué par les services du ministre Cochery cite, pèle mêle, toute une série d’exemples jugés édifiants.

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Les Bretons et le cidre : une belle histoire…

Pendant les foires de Quimper, Saint-Brieuc, Vannes, Redon ou Rennes, le nombre d’animaux abandonnés par des paysans éméchés ne cesse de croître. On ne compte plus les petites annonces parues dans la presse locale où tel ou tel propriétaire ayant dessoulé, s’inquiète de savoir ce que sont devenus ses deux cochons ou sa vache noiraude. Les gendarmes confirment que les animaux errants se multiplient à chaque foire et qu’ils doivent réveiller leurs maîtres dormant, ivres, dans les fossés. Le rapport cite aussi les témoignages des cafetiers qui se félicitent que, pendant les offices du dimanche, leurs affaires marchent à plein régime. Les sorties latérales des églises sont très empruntées pendant le sermon, toujours dans le sens de la sortie, par la population masculine.

Je m’étonne du fait que l’on puisse parvenir à l’ébriété rapidement avec du cidre, dans une région où le vin reste rare. Le rapport répond à cette interrogation en page 17 en rappelant que le cidre est souvent mélangé à différentes eaux de vie locales et que son degré d’alcool en est augmenté d’autant. Les buveurs passent par des états successifs allant de la « lancette », puis la « zigzaguette » pour s’achever par la « tombette ».

Le document du ministère conclut sobrement : «  Pour en finir avec l’alcool en Bretagne et pour parvenir à un niveau de fiscalité égal au reste du territoire national, il faut taxer les pommes. »

Les députés bretons sont arrivés avec leurs chiffres : « L’Ille-et-Vilaine et les Côtes-du-Nord ne sont, certes, pas très bien classés en matière de consommation d’alcool mais nous n’occupons que les 71ème et 74ème places parmi les départements français. Autrement dit, vingt départements environ se révèlent pires que nous. La consommation se fait, dans notre région, pendant les fêtes et n’empêche pas nos valeureux paysans de travailler durement le reste du temps.

Si la mortalité est élevée dans nos villes ou nos campagnes, cela vient plus des conditions d’hygiène publique, encore déplorables, que de la boisson des habitants. La généralisation du « tout à l’égout », de l’eau courante, le ramassage régulier des ordures, la percée de fenêtres supplémentaires dans des maisons trop sombres et humides, vont améliorer l’espérance de vie de nos concitoyens. La taxation des pommes à cidre, quant à elle, n’apportera rien sauf des mécontentements. Vous savez que chez nous, les syndicats d’agriculteurs sont puissants et décidés !»

J’écoute attentivement mes interlocuteurs. A. Briand m’a donné des consignes claires d’apaisement : j’ai l’autorisation de désavouer les services de Cochery qui n’ont pas fait valider leurs propositions au préalable par la Présidence du Conseil. Je profite donc d’un silence pour glisser :

« Cet impôt sur les fruits du pressoir n’est qu’un projet, une étude. Il n’engage pas le gouvernement. Vous pouvez rassurer vos administrés ! »

Les députés sont ravis de ma réponse. L’atmosphère se détend d’un coup et pour me remercier de ce qu’ils appellent une « sage décision », ils sortent, séance tenante, une bouteille de cidre d’Argentré. « C’est le meilleur de la région. Nous le faisons avec, au moins, dix variétés de pommes différentes !» me disent-ils en me tendant une bolée.

Je réponds en souriant : « j’espère que vous n’allez pas aussi sortir une bouteille d’eau de vie ? »

La réponse fuse dans un grand éclat de rire : «  Mais non, pas tout de suite, Monsieur le conseiller. Nous attendons, pour cela, la fin de votre sermon et de sortir par la porte latérale de votre ministère ! »

23 novembre 1909 : Glissades ridicules d’un grand bourgeois

La chute est violente mais chacun éclate de rire. L’homme essaie d’attraper son chapeau : il tombe dessus lamentablement. Personne ne lui porte secours, aucune main prévenante ne le sauve de cette situation embarrassante. Les pieds en l’air, le costume et les gants déchirés, le monocle perdu, un trou au plus mauvais endroit du pantalon, le dandy n’est plus que l’ombre de lui-même. Il tente à nouveau de se redresser, fait quelques pas en écartant les bras, les yeux révulsés de terreur. Autour de lui, on glousse, on siffle et se tape la cuisse. Va-t-il enfin parvenir à patiner ? Le beau Max Linder qui est arrivé en habit jusque sur la glace de cette patinoire extérieure, l’élégant bourgeois, l’homme du monde raffiné, provoque l’hilarité générale.

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L’acteur Max Linder aime jouer le dandy ridicule

Le film est bon, le public qui assiste à la projection a autant d’enthousiasme que celui qui s’était massé autour des techniciens pendant le tournage. Louis Gasnier, le metteur en scène, regarde son œuvre pour la dixième fois depuis sa sortie fin 1908. L’acteur principal est devenu une vedette. Ce n’est plus le Gabriel Leuvielle (quel nom!) des débuts. Il a emprunté au comédien Max Dearly, son prénom et à la célèbre Suzanne Lender, son nom, en le déformant joliment. Max Linder ! Un patronyme international, prêt pour la conquête des salles des capitales d’Europe !

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Les studios Pathé se frottent les mains d’avoir ainsi remplacé leur comique André Deed parti pour l’Italie. « La première sortie d’un collégien », « La vie de Polichinelle » bientôt « Le petit jeune homme » : la foule afflue pour partager des moments de franche gaieté. Le contraste entre le Max Linder tiré à quatre épingles, au port de tête et au regard hautains, dans ses grands appartements et servi par des domestiques stylés d’une part et ses aventures ridicules d’autre part est saisissant. Le grand bourgeois rabaissé fait rire, l’élégant dandy se prend les pieds dans des scénettes qui tournent en dérision les gens « de la haute ».

Au fond de la salle obscure, un homme regarde en silence. Sa petite taille, ses traits fins le rapprochent de Max Linder . Il a, comme lui, l’envie de percer, de briller de mille feux. Il cherche un modèle. Il apprécie que Linder ait déplacé l’humour du cinématographe vers autre chose que les tartes à la crème et les poils à gratter. Le public suit maintenant une vraie histoire, le héros campe un personnage complexe et entraîne son monde vers des émotions variées.

Mais pourquoi ne pas utiliser le gros plan sur les visages ou mettre des planches sous-titres qui permettraient de mieux expliquer des scènes plus subtiles ? Pourquoi ne pas créer un personnage plus proche des gens, évoluant dans un monde moins ouaté que celui de Linder ?

L’homme plisse le front, réfléchit. Lui aussi fera du cinéma un jour. Les représentations aux Folies Bergères ou à la Cigale dans la troupe de Fred Karno lui permettent de (bien) manger mais sont répétitives, sans grande imagination et finalement frustrantes.

« Je serai le Max Linder anglais ! » répète à voix basse notre comédien inconnu en serrant les poings.

A tout hasard, il laisse sa carte à l’hôtesse de la maison Pathé qui la range distraitement dans sa poche, après avoir jeté un bref regard sur le nom écrit en minces lettres noires, d’une élégante police « Garamond » : « Charles Chaplin ».

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« Il y a 100 ans. 1910 » http://www.oeuvre-editions.fr/Il-y-a-100-ans

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