30 décembre 1918 :  » On ne va pas s’excuser d’être vivants !

Repas de famille : mon frère lyonnais Benoît, son épouse Odile et leurs trois enfants nous ont rejoint ce jour. L’aîné de mes neveux, Clément, a été très brièvement incorporé et a commencé, dans le sillage de mon fils Nicolas, une formation de pilote d’aéroplane.

Le 11 novembre est arrivé presque « trop tôt » et il n’aura pas combattu dans les airs comme mon fils.

Pour les parents, l’essentiel est pourtant que leurs deux fils aînés soient en vie et intacts. C’est pour nous une chance inouïe. Pendant toute la réunion de famille, nous ne cessons de prendre nos deux grands garçons dans nos bras, les larmes aux yeux.

Nicolas nous raconte cependant les contacts un peu rugueux qu’il a parfois avec ses anciens camarades de lycée, persuadés – à tort – que les troupes aériennes ont eu moins de pertes que les régiments au sol. Ils n’ont pas en tête les statistiques effroyables que j’ai longtemps caché à ma femme concernant le nombre de jeunes pilotes morts au front. Nicolas et Clément s’exclament :  » On ne va pas, tout de même, s’excuser d’être vivants ! « .

Ma belle sœur, institutrice, nous indique que, dans son école lyonnaise, sur les sept maîtres mobilisés, trois ne reviendront malheureusement jamais et un autre reste porté disparu (son épouse le cherche partout –  « comme une folle » dit-elle – sur le front de l’est). Et sur les trois qui reprendront leur classe, un n’a plus son bras droit et utilise une prothèse. « En attendant, ce sont des très jeunes non titulaires qui enseignent, après quelques rudiments dispensés, à la va vite, par l’école normale. Certains n’ont en poche que leur premier bac !  » s’exclame Odile.

La France a gagné la guerre, est arrivée à son but de chasser l’ennemi de son territoire, mais dans quel état !

29 décembre 1918 : le refus qui fait mal

J’avais pourtant tout organisé. Le Président de États-Unis, Woodrow Wilson, devait se rendre, dans les prochains jours, en visite dans nos départements du nord-est, si éprouvés par les combats. Il nous paraissait important en effet, au sein du gouvernement, que celui qui allait négocier le traité de paix, au nom de la nation devenue la plus puissante de la planète, se rende compte, en visitant les champs de bataille, de ce qu’avait été ce conflit si épouvantable. Pour nos concitoyens de ces régions, pour nos soldats,  cela devait aussi être un hommage rendu à leur courage et à leur patriotisme pendant toute la guerre.

Finalement, le chef de l’Etat américain ne fera rien. A son retour de sa tournée au Royaume-Uni, il restera sur Paris. Ses conseillers me disent même qu’il se serait mis en colère en lisant ma proposition de déplacement. Il estime, si j’ai bien compris, que ce voyage au milieu des territoires saccagés et des populations décimées, est une pression inacceptable exercée sur lui et apparaît comme une façon de lui faire perdre son nécessaire  calme et sang-froid dans l’appréciation des futures décisions à prendre. Il aurait même proféré ces mots terribles :  » Même si la France n’était plus qu’ un vaste trou d’obus, cela ne changerait rien au règlement final. « .

Ce refus américain me choque et je sais déjà que lorsqu’il sera connu, l’incompréhension de l’opinion publique française dominera.

A ce stade, Clemenceau me dit pourtant de me taire et de m’efforcer de ne surtout pas ébruiter ce camouflet que nous venons de subir. Nous avons grand besoin de Wilson pour obtenir un traité de paix le plus juste possible pour nous. Ce n’est pas le moment de se fâcher avec lui.

Arrivée du Président américain Thomas Woodrow Wilson dans le port de Brest, à bort du George Washington, le 13 décembre 1918.

28 décembre 1918 : Les morts veulent revenir !

 » Les morts veulent revenir ! »

Tous les fonctionnaires bien placés comme moi sont fréquemment sollicités par nos amis, nos tantes, nos cousins… pour faire revenir le corps d’un ou de plusieurs disparus au front. Il s’agit de leur faire prendre leur place dans tel ou tel caveau familial et dans le cimetière de région parisienne, de Normandie, de Bretagne, où toute la famille repose déjà en paix.

La réponse est immanquablement négative. Les pays n’a absolument pas les moyens, ni le temps, de faire transporter des centaines de milliers de dépouilles des régions de l’Est vers l’ouest ou le sud du pays. Il faudrait affecter des régiments entiers à l’opération, ouvrir des centaines de milliers de tombes individuelles (où l’on n’est pas forcément sûr de trouver les – bons – « restes » du corps que la famille espère récupérer) et organiser une logistique d’acheminement effroyablement complexe. L’armée est totalement opposée de participer à l’opération et les mairies des régions de l’Est, en pleine opération de relogement, de ravitaillement de populations exténuées et de début de reconstruction, ont vraiment d’autres priorités.

Nous envisageons dès lors d’offrir à toutes les veuves et aux orphelins, un voyage en train par an, sur place, pour se recueillir sur la tombe du cher « Mort pour la France ».  Cela va être très coûteux mais toujours moins que d’organiser un immense et improbable transfert massif des corps concernés.

Les morts – qui ont de toute façon fait leur dernier voyage – ne bougeront plus et ce sont les vivants qui leur rendront visite !

Cimetière du Ravin de l’Index, près de la forteresse naturelle de la Main de Massiges. C’est ce qu’il reste après les violents combats de l’Argonne.

27 décembre 1918 : Peut-on se relever si fatigué ?

Je reviens vers ce journal.

Cette guerre monstrueuse est enfin terminée. Ma plus grande joie est que mon fils aîné Nicolas n’a pas été tué, ni même blessé. Il veut continuer à être pilote sur des aéroplanes qui se perfectionnent de plus en plus. Un destin –  que j’espère fabuleux – s’ouvre à lui, dans les airs qu’il aime tant.

Le reste de ma famille a souffert de mes nombreuses absences et se réjouit que nous soyons maintenant tous ensemble réunis. Nous avons quitté Paris pour Versailles, plus calme.

Professionnellement, il va falloir travailler à relever notre France meurtrie par ces quatre années de combats aussi violents qu’interminables. Un pays heureux d’être vainqueur mais épuisé. Les rues sont remplies de soldats démobilisés et souvent dans un triste état : estropiés, gueules cassées, malades du corps ou de la tête… Il ne sera pas évident de trouver des ouvriers et des paysans en pleine forme pour agir !

Le discours officiel se résume à cette phrase : « l’Allemagne paiera ». A voir…

Mon fils vient de rencontrer Pierre-Georges Latécoère : grand patron du monde de l’aéronautique, il propose à Nicolas de travailler avec lui pour ouvrir des lignes aériennes civiles