16 septembre 1926 : La lettre tant attendue

Elle est arrivée ce matin, glissée entre une facture de charbon et une lettre de mon frère. J’ai reconnu l’écriture avant même de retourner l’enveloppe : cette graphie très lisible qu’elle tient, sans doute, de sa mère. J’ai attendu d’être seul dans mon bureau pour l’ouvrir, comme un enfant qui garde le meilleur morceau pour la fin. La voici, presque telle quelle :


New York, le 9 septembre 1926

Mes chers parents,

Me voici donc « débarquée », comme on dit ici avec un mot qui sonne presque militaire. La traversée s’est achevée sans drame, sinon deux jours de brume au large de Terre-Neuve qui ont retardé notre arrivée et fait grimper l’inquiétude de tout le pont — je devine, Papa, que tu as dû faire les cent pas au bureau du télégraphe.

Le France est entré dans le port un matin éclatant, et je dois avouer que rien, ni les photographies ni les récits de Mr Fitzgerald que tu m’avais fait lire, ne prépare vraiment à la vue de cette ville depuis le pont d’un paquebot. Les tours du Sud de Manhattan se dressent comme un décor de théâtre trop grand pour la scène. Nous avons accosté au quai 57, sur l’Hudson, et j’ai eu à peine le temps de chercher la statue de la Liberté des yeux qu’une jeune femme très affairée, une certaine Miss Cook, se présentait déjà à moi sur le quai, un carton avec mon nom à la main — envoyée par Mrs Roosevelt elle-même, qui, m’a-t-elle expliqué avec un sourire d’excuse, retenue à Hyde Park pour la rentrée scolaire de ses enfants, n’a pu venir en personne. Voilà, chers parents, le mystère de mon télégramme enfin résolu : ce n’est donc pas Mrs Roosevelt que j’ai vue la première, mais son émissaire, aussi efficace qu’aimable, qui m’a conduite avec mes malles jusqu’à l’International House.

L’endroit dépasse tout ce qu’on m’en avait dit : un immeuble tout neuf, sur Riverside Drive, qui loge des étudiants venus du monde entier — j’ai déjà croisé une Norvégienne, deux Chinois et un jeune homme du Caire, tous aussi dépaysés que moi, ce qui est, je crois, la meilleure façon de se sentir vite chez soi. Ma chambre donne sur le fleuve, et j’entends le soir les sirènes des remorqueurs, un bruit qui ne me déplaît pas.

Mais le plus beau reste à venir : trois jours après mon arrivée, une invitation m’attendait — à prendre le thé chez Mrs Roosevelt elle-même, dans sa maison de la 65e Rue Est. Je m’attendais, je l’avoue, à une réception guindée ; j’ai trouvé une femme très grande, à la voix douce, qui m’a interrogée sur mes études de médecine avec un intérêt qui ne devait rien à la politesse. Elle m’a parlé de son travail à la Women’s Trade Union League, de son école de Todhunter où elle enseigne l’histoire à des jeunes filles de mon âge, et m’a dit — je te cite, Papa, puisque je sais que cela te fera sourire — que « le vieux Tigre a bon goût en matière de lettres de recommandation ». Elle se souvient donc fort bien de Monsieur Clemenceau, quoique je n’aie pas osé lui demander depuis quand.

Je commence lundi mes démarches à Columbia. Embrassez pour moi Maïa et Luna, et dites à Nicolas qu’ici, dans le ciel de New York, les avions de publicité tracent des lettres de fumée au-dessus de Broadway — de quoi lui donner des idées.

Je vous écris encore bientôt.

Votre Pauline


Je referme cette lettre avec un soulagement que je n’ose pas encore appeler de la tranquillité — une mère qui invite ma fille à son thé n’empêche pas l’océan de nous séparer. Mais enfin : le télégramme mentait à peine. Mrs Roosevelt l’a bien « accueillie », à sa manière, en femme trop occupée pour un quai de port mais jamais trop occupée pour une jeune Française recommandée par un vieil ami.

L’International House de New-York en 1924

L’International House de New-York en 1926 (reconstitution à partir d’archives)

Note de licence romanesque : Miss Cook, l’émissaire envoyée au port, est un personnage inventé. La scène du thé chez Eleanor Roosevelt est une reconstitution plausible mais fictive : rien n’atteste qu’une jeune Française lui ait été présentée à cette date précise. En revanche, son engagement réel à la Women’s Trade Union League et à la Todhunter School, ainsi que sa présence à Hyde Park pour la rentrée de ses enfants durant l’été 1926, sont documentés.

Le coin de l’historien : En 1926, Eleanor Roosevelt, alors âgée de 41 ans, mène déjà une vie politique et sociale bien à elle, indépendamment de son mari Franklin, retiré à Warm Springs pour se soigner d’une poliomyélite contractée en 1921. Elle enseigne l’histoire et le civisme à la Todhunter School, une école de jeunes filles de Manhattan qu’elle codirige, et milite activement à la Women’s Trade Union League ainsi qu’à la Ligue des électrices (League of Women Voters), deux organisations qui luttent pour les droits des travailleuses et l’éducation civique des femmes. C’est précisément ce réseau, encore méconnu du grand public français, que Clemenceau avait en tête en adressant sa lettre à elle plutôt qu’à Franklin.


21 avril 1926, Scott Fitzgerald au Ritz : quand l’Élysée s’inquiète pour le franc 

C’est Paul Morand qui m’a mis le pied à l’étrier. Croisé ce matin alors que je quittais le cabinet de « Gastounet » — notre bon Président Doumergue — il m’a glissé entre deux portes : « Monsieur le Conseiller, si vous voulez comprendre pourquoi les banquiers de Manhattan nous boudent, oubliez les notes du Trésor. Allez au bar du Ritz. Cherchez un gamin nommé Fitzgerald. C’est le confesseur de cette Amérique qui nous achète par appartements entiers. »

À 57 ans, ma place est plutôt sous les ors républicains de l’Élysée qu’au milieu des shakers de la place Vendôme. Mais le franc est à l’agonie et, à l’Élysée, on préfère les informations de première main aux rapports poussiéreux.
Me voici donc au Ritz. Le lieu sent l’argent frais et le parfum cher. Je repère le jeune homme au fond du bar. Vingt-neuf ans… L’âge de mon fils. Il a ce visage lisse, sans aucune de ces griffures que la vie — ou la guerre — laisse sur les hommes de ma génération. Je m’approche, posant doucement mon chapeau sur le cuir du fauteuil voisin.

— Monsieur Fitzgerald ? Pardonnez mon audace. Je m’appelle Olivier M…. J’occupe un poste de conseiller à la Présidence de la République qui me force, hélas, à m’intéresser à des choses bien moins poétiques que vos romans.

Il lève des yeux d’un bleu d’eau, un peu surpris par mon ton, qui n’est ni celui d’un admirateur, ni celui d’un solliciteur. Il se redresse, intimidé malgré lui par mon col cassé et ce pli d’amertume que les dossiers de l’État creusent au coin des lèvres.

— Monsieur le Conseiller… Je vous en prie, asseyez-vous. Notre ami Morand m’avait prévenu que la France m’enverrait peut-être son visage le plus sérieux. Frank ! Un gin pour Monsieur.
— Je n’ai qu’une minute, mon petit Scott. On m’a dit que vous étiez l’oreille de cette jeunesse dorée qui débarque chaque jour du Mauretania. Dites-moi : que pensent vos amis de Wall Street de notre débâcle financière ? Est-ce qu’ils s’amusent vraiment à voir notre franc tomber à 30 pour un dollar ?

Il allume une cigarette, les mains un peu fébriles. À 29 ans, il a déjà cette lassitude des gens qui ont trop fêté et pas assez dormi.

— Ils ne s’amusent pas, Olivier. Ils profitent. Pour eux, l’Europe est une vieille dame élégante mais ruinée qui vend ses bijoux de famille pour payer son loyer. Ils n’ont pas de haine, ils n’ont que des dollars. À leurs yeux, votre pays est devenu un bazar de luxe où tout est à moitié prix.
— La « vieille dame » a perdu un million de fils pour que vous puissiez boire ce gin en paix, jeune homme. C’est une créance qui ne figure pas sur vos bilans comptables.

Un silence se glisse entre nous. Il me regarde comme si je sortais d’un livre d’histoire, un témoin d’un monde qu’il admire mais qu’il juge condamné. La différence d’âge pèse sur la table ; il sent bien que je ne suis pas venu pour la littérature, mais pour l’honneur de la maison.

— Je le sais, murmure-t-il, presque gêné. Mais Wall Street veut des garanties, pas des souvenirs de Verdun. Mellon et Bérenger votre ambassadeur signent leurs accords dans dix jours à Washington. Mes amis disent que si la France ne cède pas tout, ils couperont les vivres.

Je me lève, boutonnant mon veston. J’ai ma réponse. Ce n’est pas de la malveillance, c’est l’arrogance d’un héritier face à un bâtisseur.

— Merci de votre franchise. Continuez à écrire, Monsieur Fitzgerald. Mais rappelez à vos amis que les vieux pays ont parfois le réveil brutal quand on essaie de les étrangler.

Je quitte le Ritz. L’air de la rue de la Paix est frais. Je rentre à l’Élysée. Je dois envoyer un câblogramme à Bérenger à Washington : « Entretien au Ritz significatif. Psychologie américaine : l’insouciance des parvenus. Ne rien lâcher sur les intérêts de la France. Ils ne respectent que la force. Le Conseiller O M…veille. »

Francis Scott Fitzgerald au bar du Ritz en avril 1926 Image de fiction

April 21, 1926: Scott Fitzgerald at the Ritz—When the Elysée Worried for the Franc

It was Paul Morand who first set me on the trail. I crossed paths with him this morning as I was leaving the office of “Gastounet” — our good President Doumergue. He pulled me aside between two doors: “Councilor, if you wish to understand why the Manhattan bankers are giving us the cold shoulder, forget the Treasury notes. Go to the Ritz bar. Look for a kid named Fitzgerald. He is the father confessor of this America that is buying us up, one apartment building at a time.”

At fifty-seven, my place is more suited to the gilded republican halls of the Élysée than the cocktail shakers of Place Vendôme. But the franc is in its death throes, and at the Élysée, we prefer first-hand intelligence to dusty reports.

And so, here I am at the Ritz. The air smells of fresh money and expensive perfume. I spot the young man at the back of the bar. Twenty-nine years old… my son’s age. He has that smooth face, devoid of the scars that life — or the war — has etched into the men of my generation. I approach him, resting my hat gently on the leather of the neighboring armchair.

“Mr. Fitzgerald? Forgive my intrusion. My name is Olivier M… I hold a position as an advisor to the Presidency of the Republic which, alas, forces me to take an interest in matters far less poetic than your novels.”

He looks up with water-blue eyes, somewhat surprised by my tone, which is neither that of an admirer nor a solicitor. He sits up straighter, seemingly intimidated in spite of himself by my wing collar and the line of bitterness that affairs of state have carved into the corners of my mouth.

“Councilor… Please, sit down. Our friend Morand warned me that France might send its most serious face my way. Frank! A Whisky for the gentleman.”

“I have but a minute, my dear Scott. I’m told you are the ear of this gilded youth that disembarks daily from the Mauretania. Tell me: what do your friends on Wall Street think of our financial debacle? Are they truly amused to see our franc tumble to thirty to the dollar?”

He lights a cigarette, his hands slightly restless. At twenty-nine, he already possesses that weariness of people who have celebrated too much and slept too little.

“They aren’t amused, Olivier. They are taking advantage. To them, Europe is an elegant but ruined old lady selling off her family jewels to pay the rent. They have no hatred; they have only dollars. In their eyes, your country has become a luxury bazaar where everything is half-price.”

“The ‘old lady’ lost a million sons so that you might drink this gin in peace, young man. That is a debt that does not appear on your balance sheets.”

A silence slips between us. He looks at me as if I had stepped out of a history book—a witness to a world he admires but deems doomed. The age gap sits heavy on the table; he senses quite clearly that I have not come for literature, but for the honor of the house.

“I know,” he whispers, almost embarrassed. “But Wall Street wants guarantees, not memories of Verdun. Mellon and your ambassador, Bérenger, are signing their agreements in ten days in Washington. My friends say that if France does not concede everything, they will cut off the credit.”

I stand up, buttoning my jacket. I have my answer. It is not malice; it is the arrogance of an heir facing a builder.

“Thank you for your candor. Keep writing, Mr. Fitzgerald. But remind your friends that old nations can have a brutal awakening when one tries to strangle them.”

I leave the Ritz. The air on Rue de la Paix is crisp. I head back to the Élysée. I must send a cablegram to Bérenger in Washington: “Ritz interview significant. American psychology: the insouciance of the parvenu. Concede nothing on France’s interests. They respect only strength. The Advisor keeps watch.”

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